Vie de Henri Brulard, tome 1

Part 18

Chapter 183,860 wordsPublic domain

Hier, en passant dans la rue, une femme du peuple de quarante ans, mais assez bien, disait à un homme qui marchait avec elle: _Bisogna camprar_ (il faut vivre toutefois). Ce mot, exempt de comédie, m'a touché jusqu'aux larmes. Je ne donne jamais aux pauvres qui me demandent, je pense que ce n'est pas par avarice. Le gros garde de santé (le 11 décembre) à Cività-Vecchia, me parlant d'un pauvre Portugais au lazaret qui ne demande que six ...[7] par jour, sur-le-champ je lui ai donné six ou huit pauls en monnaie. Comme il les refusait, de peur de se compromettre avec son chef (un paysan grossier, venant de Finevista, nommé Manelli), j'ai pensé qu'il serait plus digne d'un consul de donner un écu, ce que j'ai fait; ainsi, six pauls par véritable humanité, et quatre à cause de la broderie de l'habit.

A propos de colloque financier d'un père avec son fils: le marquis Torrigiani, de Florence (gros joueur dans sa jeunesse et fort accusé de gagner comme il ne faut pas), voyant que ses trois fils perdaient quelquefois dix ou quinze louis au jeu, pour leur éviter l'ennui de lui en demander, a remis trois mille francs à un vieux portier fidèle, avec, ordre de remettre cet argent à ses fils quand ils auraient perdu, et de lui en demander d'autre quand les trois mille francs seraient dépensés.

Cela est fort bien en soi, et d'ailleurs le procédé a touché les fils, qui se sont modérés. Ce marquis, officier de la Légion d'honneur, est père de madame Pozzi, dont les beaux yeux m'avaient inspiré une si vive admiration en 1817. L'anecdote sur le jeu de son père m'aurait fait une peine horrible en 1817 à cause de ce maudit espagnolisme de mon caractère, dont je me plaignais naguère. Cet espagnolisme m'empêche d'avoir le _génie comique_:

1° je détourne mes regards et ma mémoire de tout ce qui est bas;

2° je sympathise, comme à dix ans lorsque je lisais l'Arioste, avec tout ce qui est contes d'amour, de forêts (les bois et leur vaste silence), de générosité.

Le conte espagnol le plus commun, s'il y a de la générosité, me fait venir les larmes aux yeux, tandis que je détourne les yeux du caractère de Chrysale de Molière, et encore plus du fond méchant de Zadig, Candide, le pauvre Diable et autres ouvrages de Voltaire, dont je n'adore vraiment que:

Vous êtes, lui dit-il, l'existence et l'essence, Simple avec attribut et de pure substance.

Barral (le comte Paul de Barral, né à Grenoble vers 1785) m'a communiqué bien jeune son goût pour ces vers, que son père, le Premier Président, lui avait appris.

Cet espagnolisme, communiqué par ma tante Elisabeth, me fait passer, même à mon âge, pour un enfant privé d'expérience, pour un fou _de plus en plus incapable d'aucune affaire sérieuse_, ainsi que dit mon cousin Colomb (dont ce sont les propres termes), vrai bourgeois.

La conversation du vrai bourgeois sur les _hommes et la vie_, qui n'est qu'une collection de ces détails laids, me jette dans un _spleen_ profond quand je suis forcé par quelque convenance de l'entendre un peu longtemps.

Voilà le secret de mon horreur pour Grenoble vers 1816, qu'alors je ne pouvais m'expliquer.

Je ne puis pas encore m'expliquer aujourd'hui, à cinquante-deux[8] ans, la disposition au malheur que me donne le dimanche. Cela est au point que je suis gai et content--au bout de deux cents pas dans la rue, je m'aperçois que les boutiques sont fermées: _Ah! c'est dimanche_, me dis-je.

A l'instant, toute disposition intérieure au bonheur s'envole.

Est-ce envie pour l'air content des ouvriers et bourgeois endimanchés?

J'ai beau me dire: Mais je perds ainsi cinquante-deux dimanches par an et peut-être dix fêtes; la chose est plus forte que moi, je n'ai de ressource qu'un travail obstiné.

Ce défaut--mon horreur pour Chrysale--m'a peut-être maintenu jeune. Ce serait donc un heureux malheur, comme celui d'avoir eu peu de femmes (des femmes comme Bianca Milai, que je manquai à Paris, un malin, vers 1829, uniquement, pour ne m'être aperçu de l'heure du berger--elle avait une robe de velours noir ce jour-là, vers la rue du Helder ou du Mont-Blanc).

Comme je n'ai presque pas eu de ces femmes-là (vraies bourgeoises), je ne suis pas blasé le moins du monde à cinquante ans[9]. Je veux dire blasé au moral, car le physique, comme de raison, est émoussé considérablement, au point de passer très bien quinze jours ou trois semaines sans femme; ce carême-là ne me gêne que la première semaine.

La plupart de mes folies apparentes, surtout la bêtise de ne pas avoir saisi au passage l'occasion. _qui est chauve_, comme dit Don Japhet d'Arménie, toutes mes duperies en achetant, etc., etc., viennent de _l'espagnolisme_ communiqué par ma tante Elisabeth, pour laquelle j'eus toujours le plus profond respect, un respect si profond qu'il empêchait mon amitié d'être tendre, et, ce me semble, de la lecture de l'Arioste faite si jeune et avec tant de plaisir. (Aujourd'hui, les héros de l'Arioste me semblent des palefreniers dont la force fait l'unique mérite, ce qui me met en dispute avec les gens d'esprit qui préfèrent hautement l'Arioste au Tasse, tandis qu'à mes yeux, quand par bonheur le Tasse oublie d'imiter Virgile ou Homère, il est le plus touchant des poètes.)

* * * * *

En moins d'une heure, je viens d'écrire ces douze pages, et en m'arrêtant de temps en temps pour tâcher de ne pas écrire des choses peu nettes, que je serais obligé d'effacer.

Comment aurais-je pu écrire bien _physiquement_, M. Colomb?--Mon ami Colomb, qui m'accable de ce reproche dans sa lettre d'hier et dans les précédentes, braverait les supplices pour sa parole, et pour moi. (Il est né à Lyon vers 1785, son père, ancien négociant fort loyal, se retira à Grenoble vers 1788. M. Romain Colomb a 20 ou 25.000 francs de revenu et trois filles, rue Godot-de-Mauroy, Paris[10].)

[Footnote 1: Le _chapitre XXI_ est le chapitre XVIII du manuscrit (fol. 299 à 311).--Écrit à Rome, le 30 décembre 1835.]

[Footnote 2: ... _hypocrisie doucereuse (ou jésuite)._--Ms.: «_Tejé._»]

[Footnote 3: ... _mon bureau à la Tronchin ne m'a coûté que quatre écus et demi_ (_ou_ 4 X 5.45 = 24 _fr._ 52).--Nous reproduisons sans le modifier, le calcul de Stendhal.]

[Footnote 4: ... _un père de cinquante-et-un ans ..._--_Cinquante-et-un_ est en blanc dans le manuscrit.]

[Footnote 5: ... _ces caractères mobiles percés dans une feuille de laiton grande comme une carte à jouer ..._--Suit une figure représentant un B en laiton.]

[Footnote 6: ... _verrai-je la vérité à soixante-cinq ans, si j'y arrive._--On lit en face, au verso du fol. 302: «A placer. Touchant mon caractère. On me dira: Mais êtes-vous un prince ou un Émile pour que quelque Jean-Jacques Rousseau se donne la peine d'étudier et de guider votre caractère? Je répondrai: Toute ma famille se mêlait de mon éducation. Après la haute imprudence d'avoir tout quitté à la mort de ma mère, j'étais pour eux le seul remède à l'ennui, et ils me donnaient tout l'ennui que je leur ôtais. Ne jamais parler à aucun autre enfant de mon âge!]

--Écriture: les idées me galopent, si je ne les note pas vite, je les perds. Comment écrirais-je vite (_sic_)? Voila, M. Colomb, comment je prends l'habitude de mal écrire. Omar, _thirthent december_ 1835, revenant de San Gregorio et du Foro boario.»]

[Footnote 7: ... _qui ne demande que six ..._--Un mot illisible.]

[Footnote 8: ... _à cinquante-deux ans ..._--Ms.: «26 X 2.»]

[Footnote 9: ... _à cinquante ans._--Ms.: «25 X 2.»]

[Footnote 10: ... _rue Godot-de-Mauroy, Paris._--Justification de ma mauvaise écriture: les idées me galopent et s'en vont si je ne les saisis pas. Souvent, mouvement nerveux de la main. (Note de Stendhal.)

Au verso du fol. 311 est ce _testament_ de Stendhal: «J'exige (_sine qua non conditio_) que tous les noms de femme soient changés avant l'impression. Je compte que cette précaution et la distance des temps empêcheront tout scandale. Cività-Vecchia, le 31 décembre 1835. H. BEYLE.»]

CHAPITRE XXII[1]

Le siège de Lyon agitait[2] tout le Midi: j'étais pour Kellermann et les républicains, mes parents pour les émigrés et Précy (sans Monsieur, comme ils disaient).

Le cousin Senterre, de la poste, dont le cousin ou neveu[3] se battait dans Lyon[4], venait à la maison deux fois par jour; comme c'était l'été, nous prenions le café au lait du matin dans le cabinet d'histoire naturelle sur la terrasse.

C'est au point H[5] que j'ai peut-être éprouvé les plus vifs transports d'amour de la patrie et de haine pour les _aristocrates_ (légitimistes de 1835) et les prêtres[6], ses ennemis.

M. Senterre, employé à la poste aux lettres[7], nous apportait constamment six ou sept journaux dérobés aux abonnés, qui ne les recevaient que deux heures plus tard à cause de notre curiosité. Il avait son doigt de vin et son pain et écoutait les journaux. Souvent, il avait des nouvelles de Lyon.

Je venais le soir, seul, sur la terrasse, pour tâcher d'entendre le canon de Lyon. Je vois dans la _Table chronologique_, le seul livre que j'aie à Rome[8], que Lyon fut pris le 9 octobre 1793. Ce fut donc pendant l'été de 1793, à dix[9] ans, que je venais écouter le canon de Lyon; je ne l'entendis jamais. Je regardais avec envie la montagne de Méaudre (prononcez Mioudre)[10], de laquelle on l'entendait. Notre brave cousin Romagnier (cousin pour avoir épousé une demoiselle Blanchet, parente de la femme de mon grand-père), je crois, était de Méaudre[11], où il allait tous les deux mois voir son père. Au retour, il faisait palpiter mon cœur en me disant: «Nous entendons fort bien le canon de Lyon, surtout le soir, au coucher du soleil, et quand le vent est au nord-ouest (nordoua).»

Je contemplais avec le plus vif désir d'y aller le point B, mais c'était un désir qu'il fallait bien se garder d'énoncer.

J'aurais peut-être dû placer ce détail bien plus haut, mais je répète que pour mon enfance je n'ai que des images fort nettes, sans _date_ comme sans _physionomie._

Je les écris un peu comme cela me vient.

Je n'ai aucun livre et je ne veux lire aucun livre, je m'aide à peine de la stupide _Chronologie_ qui porte le nom de cet homme fin et sec, M. Loïs Weymar. Je ferai de même pour la campagne de Marengo (1800), pour celle de 1809, pour la campagne de Moscou, pour celle de 1813, où je fus intendant à Sagan (Silésie, sur la Bober); je ne prétends nullement écrire une histoire, mais tout simplement noter mes souvenirs afin de deviner quel homme j'ai été: bête ou spirituel, peureux ou courageux, etc., etc. C'est la réponse au grand mot:

Γνωτι σεαυτον

Durant cet été de 1793, le siège de Toulon m'agitait beaucoup; il va sans dire que mes parents approuvaient les traîtres qui le rendirent, cependant ma tante Elisabeth, avec sa fierté castillane, me dit ... [12].

* * * * *

Je vis partir le général Carteau ou Cartaud, qui parada sur la place Grenette. Je vois encore son nom sur les fourgons[13] défilant lentement et à grand bruit par la rue Montorge pour aller à Toulon.

* * * * *

Un grand événement se préparait pour moi, j'y fus fort sensible dans le moment, mais il était trop tard, tout lien d'amitié était à jamais rompu entre mon père et moi, et mon horreur pour les détails bourgeois et pour Grenoble était désormais invincible.

Ma tante Séraphie était malade depuis longtemps. Enfin, on parla de danger; ce fut la bonne Marion (Marie Thomasset), mon amie, qui prononça ce grand mot. Le danger devint pressant, les prêtres affluèrent.

Un soir d'hiver, ce me semble, j'étais dans la cuisine, vers les sept heures du soir[14], au point H, vis-à-vis l'armoire de Marion. Quelqu'un vint dire: «Elle est passée.» Je me jetai à genoux au point H pour remercier Dieu de cette grande délivrance.

Si les Parisiens sont aussi niais en 1880 qu'en 1835, cette façon de prendre la mort de la sœur de ma mère me fera passer pour barbare, cruel, atroce.

Quoi qu'il en soit, telle est la vérité. Après la première semaine de messes des morts et de prières, tout le monde se trouva grandement soulagé[15] dans la maison. Je crois que mon père même fut bien aise d'être délivré de cette maîtresse diabolique, si toutefois elle a été sa maîtresse, ou de cette amie intime diabolique.

Une de ses dernières actions avait été, un soir que je lisais sur la commode de ma tante Elisabeth[16], au point H, la _Henriade_ ou _Bélisaire_, que mon grand-père venait de me prêter, de s'écrier: « Comment peut-on donner de tels livres à cet enfant! Qui lui a donné ce livre?»

Mon excellent grand-père, sur ma demande importune, venait d'avoir la complaisance, malgré le froid, d'aller avec moi jusque dans son cabinet de travail, touchant la terrasse, à l'autre bout de la maison, pour me donner ce livre dont j'avais soif ce soir-là.

Toute la famille était en rang d'oignons devant le feu, au point D [17]. On répétait souvent, à Grenoble, ce mot: rang d'oignons[18]. Mon grand-père, au reproche insolent de sa fille, ne répondit, en haussant les épaules, que: «Elle est malade.»

J'ignore absolument la date de cette mort; je pourrai la faire prendre sur les registres de l'état-civil à Grenoble[19].

* * * * *

Il me semble que bientôt après j'allai à l'École centrale, chose que Séraphie n'eût jamais souffert. Je crois que ce fut vers 1797 et que je ne fus que trois ans à l'École centrale.

[Footnote 1: _Chapitre XXII._--Ce chapitre, non numéroté par Stendhal, va du fol. 311 _ter_ au fol. 315 _bis._--Le chapitre commence ainsi: «Le fameux siège de Lyon (dont plus tard j'ai tant connu le chef, M. de Précy, à Brunswick, 1806-1809, mon premier modèle d'homme de bonne compagnie, après M. de Tressan, dans ma première enfance).»

--Le fol. 311 _bis_ porte simplement ces deux mentions: «Tome second», et: «Siège de Lyon, été de 1793.»]

[Footnote 2: _Le siège de Lyon agitait ..._--Variante: «_Agita._»]

[Footnote 3: ... _dont le cousin ou neveu ..._--Les deux mots: _cousin ou_, ont été rayés au crayon par R. Colomb.]

[Footnote 4: ... _se battait dans Lyon ..._--Il ne se battait pas; sa condamnation à mort fut motivée sur une lettre écrite à une dame de ses amies et interceptée par Dubois de Crancé. (Note au crayon de R. Colomb.)]

[Footnote 5: _C'est au point H que j'ai peut-être éprouvé ..._--En face, au verso du fol. 311 _ter_, se trouve un plan de la scène: dans le «cabinet d'histoire naturelle», garni sur ses deux plus grands murs d' «armoires fermées contenant minéraux, coquillages», est la «table de déjeuner avec café au lait excellent et fort bons petits pains très cuits, _griches_ perfectionnées»; autour de la table, en «S, M. Senterre avec son chapeau à larges bords, à cause de ses yeux faibles et bordés de rouge»; en «H, moi, dévorant ses nouvelles». La terrasse est voisine; au bout se trouve en «J, mon jardin particulier, à côté de la pierre à eau».]

[Footnote 6: _ ... et les prêtres ..._--Ms.: «_Tresp._»]

[Footnote 7: _M. Senterre, employé à la poste aux lettres ..._--Stendhal a déjà parlé de son cousin Senterre et de la scène des journaux. Voir plus haut, chapitre XII.]

[Footnote 8: ... _le seul livre que j'ai à Rome ..._--Ms.: «_Mero._»]

[Footnote 9: ... _à dix ans ..._--Ms.: «_Ten._»]

[Footnote 10: ... _la montagne de Méandre (prononcez Mioudre)..._--En face, au verso du fol 312, est un dessin représentant la silhouette des plateaux de Saint-Nizier (A) et de Sornin (B) jusqu'à la vallée de l'Isère (V). «Méaudre ou Mioudre en M, dans la vallée entre les deux montagnes A et B»; «V, vallée de Voreppe, adorée par moi comme étant le chemin de Paris».]

[Footnote 11: ... _Méaudre ..._--Ms.: «_Mioudre._»--Méaudre est un village de 784 habitants situé à 1.012 m. d'altitude, dans la vallée de la Bourne.]

[Footnote 12: ... _ma tante Elisabeth, avec sa fierté castillane, me dit ..._--Le reste de la page a été laissé en blanc par Stendhal. Cet alinéa et le suivant, accompagnés d'un grand blanc, étaient certainement destinés à être développés.]

[Footnote 13: ... _sur les fourgons ..._--Variante: «_Ses fourgons._»]

[Footnote 14: ... _j'étais dans la cuisine vers les sept heures du soir ..._--Suit un plan de la cuisine. Sur la «grande table» de milieu, en «O, boîte à poudre qui éclata». En H, le jeune Henri devant l'armoire. (Voir notre plan de l'appartement Gagnon.)]

[Footnote 15: ... _se trouva grandement soulagé ..._--Variante: «_Délivré._»]

[Footnote 16: ... _un soir que je lisais sur la commode de ma tante Elisabeth ..._--En face, au verso du fol. 313 _quater_, est un plan de la partie de l'appartement Gagnon occupé par les chambres d'Elisabeth et Séraphie Gagnon. Dans la chambre d'Elisabeth, en «H, moi lisant la _Henriade_ ou _Bélisaire_, dont mon grand-père admirait beaucoup le quinzième chapitre ou le commencement: _Justinien vieillissait ..._ Quel tableau de la vieillesse de Louis XV, disait-il!»--Dans un angle de la place Grenette est figuré l'«escalier et perron de la maison Périer-Lagrange. François, le fils aîné, bon et bête, grand homme de cheval, épousa ma sœur Pauline pendant les campagnes d'Allemagne».]

[Footnote 17: _Toute la famille était en rang d'oignons devant le jeu au point D._--Plan de la chambre d'Elisabeth Gagnon en haut du fol. 314; autour de la cheminée, en D, la famille en _rang d'oignons_; en face de la cheminée, le jeune Beyle lisant sur la commode.]

[Footnote 18: ... _rang d'oignons._--On lit en haut du fol. 315 _bis_: «30 décembre 1835. Omar.»--Le fol. 315 porte simplement: «Chapitre XIX.» Ce chapitre commence au milieu de la page 315 _bis_, suivant une indication de Stendhal lui-même.]

[Footnote 19: ... _sur les registres de l'état civil à Grenoble._--Séraphie Gagnon est morte le 9 janvier 1797, à dix heures du soir.]

CHAPITRE XXIII[1]

ÉCOLE CENTRALE

Bien des années après, vers 1817, j'appris de M. de Tracy que c'était lui, en grande partie, qui avait fait la loi excellente des Écoles centrales[2].

Mon grand-père fut le très digne chef du jury chargé de présenter à l'administration départementale les noms des professeurs et d'organiser l'école. Mon grand-père adorait les lettres et l'instruction, et, depuis quarante ans, était à la tête de tout ce qui s'était fait de littéraire et de libéral à Grenoble.

Séraphie l'avait vertement blâmé d'avoir accepté ces fonctions de membre du jury d'organisation, mais le fondateur de la bibliothèque publique devait à sa considération dans le monde d'être le chef de l'École centrale[3].

Mon maître Durand, qui venait à la maison me donner des leçons, fut professeur de latin; comment ne pas aller à son cours à l'École centrale? Si Séraphie eût vécu, elle eût trouvé une raison, mais, dans l'état des choses, mon père se borna à dire des mots profonds et sérieux sur le danger des mauvaises connaissances pour les mœurs. Je ne me sentais pas de joie; il y eut une séance d'ouverture de l'École dans les salles de la bibliothèque, où mon grand-père fit un discours.

C'est peut-être là cette assemblée si nombreuse dans la première salle SS[4], dont je trouve l'image dans ma tête.

Les professeurs étaient MM. Durand, pour la langue latine; Gattel, grammaire générale et même logique, ce me semble; Dubois-Fontanelle, auteur de la tragédie d'_Ericie_[5] _ou la Vestale_ et rédacteur pendant vingt-deux ans de la Gazette des Deux-Ponts[6], belles-lettres; Trousset, jeune médecin, la chimie; Jay, grand hâbleur de cinq pieds dix pouces, sans l'ombre de talent, mais bon pour enfiévrer (monter la tête des enfants), le dessin,--il eut bientôt trois cents élèves; Chalvet (Pierre, Vincent), jeune pauvre libertin, véritable auteur sans aucun talent, l'histoire--et chargé de recevoir l'argent des inscriptions qu'il mangea en partie avec trois sœurs, fort catins de leur métier, qui lui donnèrent une nouvelle v..., de laquelle il mourut bientôt après; enfin Dupuy, le bourgeois le plus emphatique et le plus paternel que j'aie jamais vu, professeur de mathématiques--sans l'ombre de talent. C'était à peine un arpenteur, on le nomma dans une ville qui avait un Gros! Mais mon grand-père ne savait pas un mot de mathématiques et les haïssait, et d'ailleurs l'emphase du père Dupuy (comme nous l'appelions; lui nous disait: mes enfants) était bien faite pour lui conquérir l'estime générale à Grenoble. Cet homme si vide disait cependant une grande parole: «_Mon enfant, étudie la Logique de Condillac, c'est la base de tout._»

On ne dirait pas mieux aujourd'hui, en remplaçant toutefois le nom de Condillac par celui de Tracy.

Le bon, c'est que je crois que M. Dupuy ne comprenait pas le premier mot de cette logique de Condillac, qu'il nous conseillait; c'était un fort mince volume petit in-12. Mais j'anticipe, c'est mon défaut, il faudra peut-être en relisant effacer toutes ces phrases qui offensent l'ordre chronologique.

Le seul homme parfaitement à sa place était M. l'abbé Gattel, abbé coquet, propret, toujours dans la société des femmes, véritable abbé du XVIIe siècle; mais il était fort sérieux en faisant son cours et savait, je crois, tout ce qu'on savait alors des habitudes principales des mouvements d'instinct et en second lieu de facilité et d'analogie que les peuples ont suivie en formant les langues.

M. Gattel avait fait un fort bon dictionnaire où il avait osé noter la prononciation, et dont je me suis toujours servi. Enfin, c'était un homme qui savait travailler cinq à six heures tous les jours, ce qui est rare en province, où l'on ne sait que _baguenauder_ toute la journée.

Les niais de Paris blâment cette peinture de la prononciation saine, naturelle. C'est par lâcheté et par ignorance. Ils ont peur d'être ridicules en notant la prononciation d'_Anvers_ (ville), de _cours_, de _vers._ Ils ne savent pas qu'à Grenoble, par exemple, on dit: J'ai été au _Cour-ce_, ou: j'ai lu des _ver-ce_ sur _Anver-se_ et _Calai-se._ Si l'on parle ainsi à Grenoble, ville d'esprit et tenant encore un peu aux pays du Nord, qui pour la langue ont évincé le Midi, que sera-ce à Toulouse, Béziers, Pézenas, Digne? Pays où l'on devrait afficher la prononciation française à la porte des églises.

Un ministre de l'Intérieur qui voudrait faire son métier, au lieu d'intriguer auprès du roi et dans les Chambres, comme M. Guizot[7], devrait demander un crédit de deux millions par an pour amener[8] au niveau d'instruction des autres Français les peuples qui habitent dans le fatal triangle qui s'étend entre Bordeaux, Bayonne et Valence. On croit aux sorciers, on ne sait pas lire et on ne parle pas français en ces pays. Ils peuvent produire par hasard un homme supérieur comme Lannes, Soult, mais le général ...[9] y est d'une ignorance incroyable. Je pense qu'à cause du climat et de l'amour et de l'énergie qu'il donne à la machine, ce triangle devrait produire les premiers hommes de France. La Corse me conduit à cette idée.

Avec ses 180.000 habitants, cette île a donné huit ou dix hommes de mérite à la Révolution et le département du Nord, avec ses 900.000 habitants, à peine un. Encore j'ignore le nom de cet _un._ Il va sans dire que les prêtres[10] sont tout-puissants dans ce fatal triangle. La civilisation est de Lille à Rennes et cesse vers Orléans et Tours. Au sud de Grenoble est sa brillante limite[11].

* * * * *

Nommer les professeurs à l'École centrale[12] coûtait peu et était bientôt fait, mais il y avait de grandes réparations à faire aux bâtiments. Malgré la guerre, tout se faisait dans ces temps d'énergie. Mon grand-père demandait sans cesse des fonds à l'administration départementale.

Les cours s'ouvrirent au printemps, je crois, dans des salles provisoires.

Celle de M. Durand avait une vue délicieuse et enfin, après un mois, j'y fus sensible. C'était un beau jour d'été et une brise douce agitait les foins des glacis de la porte de Bonne, sous nos yeux[13], à soixante ou quatre-vingts pieds plus bas.

Mes parents me vantaient sans cesse, et à leur manière, la beauté des champs, de la verdure, des fleurs, etc., des renoncules, etc.