Part 17
Il eut la passion pour l'agriculture et pour Claix, puis un an ou deux de passion pour bâtir (la maison de la rue de Bonne, dont j'eus la sottise de faire le plan avec Mante). Il empruntait à huit ou dix pour cent à l'effet de terminer une maison qui un jour lui rendrait le six. Ennuyé de la maison, il se livra à la passion d'administrer pour les Bourbons, au point incroyable de passer dix-sept mois sans aller à Claix, à deux lieues de la ville. Il s'est ruiné de 1814 à 1819, je crois, époque de sa mort. Il aimait les femmes avec excès, mais timide comme un enfant de douze ans; Mme Abraham Mallein, née Pascal, se moquait ferme de lui à cet égard.»]
CHAPITRE XX[1]
Après quatre ou cinq ans du plus profond et du plus plat malheur, je respirai seulement alors, quand je me vis seul et fermé à clef dans l'appartement de la rue des Vieux-Jésuites, jusque-là abhorré par moi. Pendant ces quatre ou cinq ans, mon cœur fut rempli du sentiment de la haine impuissante. Sans mon goût pour la volupté, je serais peut-être devenu, par une telle éducation, dont ceux qui la donnaient ne se doutaient pas, un _scélérat noir_ ou un coquin gracieux et insinuant, un vrai jésuite[2], et je serais sans doute fort riche. La lecture de la _Nouvelle-Héloïse_ et les scrupules de Saint-Preux me formèrent profondément honnête homme; je pouvais encore, après cette lecture faite avec larmes et dans des transports d'amour pour la vertu, faire des coquineries, mais je me serais senti coquin. Ainsi, c'est un livre lu en grande cachette et malgré mes parents qui m'a fait honnête homme.
L'histoire romaine du cotonneux Rollin, malgré ses plates réflexions, m'avait meublé la tête de faits d'une solide vertu (basée sur l'_utilité_ et non sur le vaniteux honneur des monarchies; Saint-Simon est une belle pièce justificative pour la manière de Montesquieu, l'_honneur_ bas des monarchies; il n'est pas mal d'avoir vu cela en 1734 dans l'état d'enfance où, à cette époque, était encore la raison des Français).
Avec les faits appris dans Rollin, confirmés, expliqués, illustrés par la conversation continue de mon excellent grand-père et les théories de Saint-Preux, rien n'était égal à la répugnance et au mépris profond que j'avais pour les...[3] expliqués par des prêtres que je voyais chaque jour s'affliger des _victoires de la patrie_ et désirer que les troupes françaises fussent battues.
* * * * *
La conversation de mon excellent grand-père, auquel je dois tout, sa vénération pour les bienfaiteurs de l'humanité, si contraire aux idées du ch[ristian]isme, m'empêcha sans doute d'être pris comme une mouche dans les toiles d'araignée par mon respect pour les cérémonies. (Je vois aujourd'hui que c'était la première forme de mon amour pour la musique, 1, la peinture, 2, et l'art de Vigano, 3.) Je croirais volontiers que mon grand-père était un nouveau converti vers 1793. Peut-être s'était-il fait dévot[4] à la mort de ma mère (1790), peut-être la nécessité d'avoir l'appui du clergé dans son métier de médecin lui avait-elle imposé un léger vernis d'hypocrisie en même temps que la perruque à trois rangs de boucles. Je croirais plutôt ce dernier, car je le trouvai ami, et de longue date, de M. l'abbé Sadin, curé de Saint-Louis (sa paroisse), de M. le chanoine Rey et de Mlle Rey, sa sœur, chez lequel nous allions souvent (ma tante Elisabeth y faisait sa partie), petite rue derrière Saint-André, plus tard rue du Département[5], même l'aimable et trop aimable abbé Hélie, curé de Saint-Hugues, qui m'avait baptisé et me l'a rappelé depuis au café de la Régence, à Paris, où je déjeûnais vers 1803 pendant mon éducation véritable, rue d'Angiviller.
Il faut remarquer qu'en 1790 les prêtres ne prenaient pas les conséquences de la théorie et étaient bien loin d'être intolérants et absurdes[6] comme nous les voyons en 1835. On souffrait fort bien que mon grand-père travaillât en présence de[7] son petit buste de Voltaire et que sa conversation, excepté sur un seul sujet, fût ce qu'elle eût été dans le salon de Voltaire, et les trois jours qu'il avait passés dans ce salon étaient cités[8] par lui comme les plus beaux de sa vie, quand l'occasion s'en présentait. Il ne s'interdisait nullement l'anecdote critique ou scandaleuse sur les prêtres, et pendant sa longue carrière d'observations cet esprit sage et froid en avait recueilli des centaines. Jamais il n'exagérait, jamais il ne mentait, ce qui me permet, ce me semble, d'avancer aujourd'hui que quant à l'esprit ce n'était pas un bourgeois; mais il était apte[9] à concevoir des haines éternelles à l'occasion de torts très minimes [10], et je ne crois pas laver son âme du reproche de bourgeoisie.
Je retrouve le type bourgeois, même à Rome, chez M. ... et sa famille, ... M. Bois, le beau-frère, enrichi ...[11].
Mon grand-père avait une vénération et un amour pour les grands hommes qui choquèrent bien M. le curé actuel de Saint-Louis et M. le grand vicaire[12] actuel de l'évêque de Grenoble, lequel se fait un point d'honneur de ne pas rendre sa visite au préfet, en sa qualité de _prince_ de Grenoble[13], je crois (raconté par M. Rubichon et avec approbation, Cività-Vecchia, juin 1835).
Le Père Ducros, ce cordelier que je suppose homme de génie, avait perdu sa santé en empaillant des oiseaux avec des poisons. Il souffrait beaucoup des entrailles et mon oncle m'apprit par ses plaisanteries qu'il avait un ...[14]. Je ne compris guère cette maladie, qui me semblait toute naturelle. Le Père Ducros aimait beaucoup mon grand-père, son médecin, et auquel il devait en partie sa place de bibliothécaire; mais il ne pouvait s'empêcher de _méprisoter_ un peu la faiblesse de son caractère, il ne pouvait tolérer les incartades de Séraphie, qui allaient souvent jusqu'à interrompre la conversation, troubler la société, et forcer les amis à se retirer[15].
Les caractères à la Fontenelle sont fort sensibles à cette nuance de mépris non exprimé, mon grand-père combattait donc souvent mon enthousiasme pour le Père Ducros. Quelquefois, quand le Père Ducros arrivait à la maison avec quelque chose d'intéressant à dire, on m'envoyait à la cuisine; je n'étais nullement piqué, mais fâché de ne pas savoir la chose curieuse. Ce philosophe fut sensible à mes empressements et au goût vif que je montrais pour lui, et qui faisait que je ne quittais jamais la chambre quand il y était.
Il faisait cadeau à ses amis et amies de cadres dorés de deux pieds et demi sur trois, garnis d'une grande vitre, derrière laquelle il disposait six ou huit douzaines de médailles en plâtre de dix-huit lignes de diamètre. C'étaient tous les empereurs romains et les impératrices, un autre cadre présentait tous les grands hommes de France, de Clément Marot à Voltaire, Diderot et d'Alembert. Que dirait le M. Rey d'aujourd'hui à une telle vue?
* * * * *
Ces médailles étaient environnées, avec beaucoup de grâce, de petits cartons dorés sur tranche, et des volutes exécutées en même matière remplissaient les intervalles entre les médailles. Les ornements de ce genre étaient fort rares alors et je puis avouer que l'opposition de la couleur blanc mat des médailles et des ombres légères, fines, bien dessinées, qui marquaient les traits des personnages, avec la tranche dorée des cartons et leur couleur jaune d'or, faisaient un effet très élégant.
Les bourgeois de Vienne, Romans, La Tour du Pin, Voiron, etc., qui venaient dîner chez mon grand-père ne se lassaient pas d'admirer ces cadres. Moi, de mon côté, monté sur une chaise, je ne me lassais pas d'étudier les traits de ces _hommes illustres_ dont j'aurais voulu imiter la vie et lire les œuvres.
Le Père Ducros écrivait dans le haut de la partie la plus élevée de ces cartons[16]:
HOMMES ILLUSTRES DE FRANCE
ou
EMPEREURS ET IMPÉRATRICES.
À Voiron, par exemple, chez mon cousin Allard du Plantier[17] (descendant de l'historien et antiquaire Allard), ces cadres étaient admirés comme des médailles antiques; je ne sais pas même si le cousin, qui n'était pas fort, ne les prenait pas pour des médailles antiques. (C'était un fils étiolé par un père homme d'esprit, comme Monseigneur par Louis XIV.)
Un jour, le Père Ducros me dit:
«Veux-tu que je t'apprenne à faire des médailles?»
Ce fut pour moi les cieux ouverts.
J'allai dans son appartement, vraiment délicieux pour un homme qui aime à penser, tel que je voudrais bien en avoir un pareil pour y finir mes jours.
Quatre petites chambres de dix pieds de haut, exposées au midi et au couchant, avec très jolie vue sur Saint-Joseph, les coteaux d'Eybens, le pont de Claix et les montagnes à l'infini vers Gap.
Ces chambres étaient remplies de bas-reliefs et de médailles moulées sur l'antique ou sur du moderne passable.
Les médailles étaient, la plupart, en soufre rouge (rougi par un mélange de cinabre), ce qui est beau et sérieux; enfin, il n'y avait pas un pied carré de la surface de cet appartement qui ne donnât une idée. Il y avait aussi des tableaux. «Mais je ne suis pas assez riche, disait le Père Ducros, pour acheter ceux qui me plairaient.» Le principal tableau représentait une neige, ce n'était pas absolument mal.
Mon grand-père m'avait mené plusieurs fois dans cet appartement charmant. Dès que j'étais seul avec mon grand-père, hors de la maison, loin de la portée de mon père et de Séraphie, j'étais d'une gaieté parfaite. Je marchais fort lentement, car mon bon grand-père avait des rhumatismes, que je suppose goutteux (car moi, son véritable petit-fils et qui ai le même corps, j'ai eu la goutte en mai 1835 à Cività-Vecchia).
Le Père Ducros, qui avait de l'aisance, car il a fait son héritier M. Navizet, de Saint-Laurent, ancien entrepreneur de chamoiserie, était fort bien servi par un grand et gros valet, bonhomme qui était garçon de bibliothèque, et une excellente servante. Je donnais l'étrenne à tout cela, par avis de ma tante Elisabeth.
J'étais neuf autant que possible par le miracle de cette abominable éducation solitaire et de toute une famille s'acharnant sur un pauvre enfant pour l'endoctriner, dont le système avait été fort bien suivi parce que la douleur de la famille mettait ce système dans ses goûts.
Cette inexpérience des choses les plus simples me fit faire bien des gaucheries chez M. Daru le père, de novembre 1799 à mai 1800.
Revenons aux médailles. Le Père Ducros s'était procuré, je ne sais comment, une quantité de médailles en plâtre. Il les imbibait d'huile et sur cette huile coulait du soufre mêlé avec de l'ardoise bien sèche et pulvérisée.
Quand ce moule ôtait bien froid[18], il y mettait un peu d'huile, l'entourait d'un papier huilé, haut, de A en B, de trois lignes, le moule au fond.
Sur le moule il versait du plâtre liquide fait à l'instant, et sur-le-champ du plâtre moins fin et plus fort, de façon à donner quatre lignes d'épaisseur à la médaille en plâtre. Voilà ce que je ne parvins jamais à bien faire. Je ne gâchais pas mon plâtre assez vite, ou plutôt je le laissais s'éventer. C'est en vain que Saint-...[19], le vieux domestique, m'apportait du plâtre en poudre. Je retrouvais mon plâtre en gelée, cinq ou six heures après l'avoir placé sur le moule en soufre.
Mais ces moules-là étant les plus difficiles, je les fis sur-le-champ, et fort bien, seulement trop épais. Je n'épargnais pas la matière.
J'établis mon atelier de plâtrerie dans le cabinet de toilette de ma pauvre mère, pénétrais dans cette chambre où personne n'entrait depuis cinq ans qu'avec un sentiment religieux; j'évitais de regarder vers le lit. Je n'aurais jamais ri dans cette chambre, tapissée de papier de Lyon imitant bien le damas rouge.
Quoique je ne parvinsse jamais à faire un cadre de médailler comme le Père Ducros, je me préparais éternellement à ce grand renom en faisant une quantité de moules en soufre (en B, dans la cuisine)[20].
J'achetai une grande armoire renfermant douze ou quinze tiroirs de trois pouces de haut, où j'emmagasinais mes richesses.
Je laissai tout cela à Grenoble en 1799. Dès 1796 je n'en faisais plus de cas; on aura fait des allumettes de ces précieux moules (ou creux) en soufre de couleur d'ardoise.
Je lus le dictionnaire des médailles de l'Encyclopédie méthodique [21].
Un maître adroit qui eût su profiter de ce goût m'eût fait étudier avec passion toute l'histoire ancienne; il fallait me faire lire Suétone, puis Denis d'Halicarnasse, à mesure que ma jeune tête eût pu recevoir les idées sérieuses.
Mais le goût régnant alors à Grenoble portait à lire et à citer les épîtres d'un M. de Bonnard, c'est, je pense, du petit Dorât (comme on dit: du petit Mâcon). Mon grand-père nommait avec respect la _Grandeur des Romains_ de Montesquieu, mais je n'y comprenais rien; chose peu difficile à croire, j'ignorais les événements sur lesquels Montesquieu a dressé ses magnifiques considérations.
Il fallait au moins me faire lire Tite-Live. Au lieu de cela, on me faisait lire et admirer les hymnes de Santeuil: «_Ecce sede louantes... _» On peut se figurer la façon dont j'accueillais cette religion[22] de mes tyrans.
Les prêtres qui dînaient à la maison cherchaient à reconnaître l'hospitalité de mes parents en me faisant du pathos sur la Bible de Royaumont, dont le ton patelin et mielleux m'inspirait le plus profond dégoût. J'aimais cent fois mieux le Nouveau Testament eu latin, que j'avais appris par cœur tout entier dans un exemplaire in-18. Mes parents, comme les rois d'aujourd'hui, voulaient que la religion me maintint en soumission[23], et moi je ne respirais que révolte.
Je voyais défiler la légion Allobroge (celle, je crois, qui fut commandée par M. Caffe, mort aux Invalides, à 85 ans, en novembre ou décembre 1835), ma grande pensée était à l'armée. Ne ferais-je pas bien de m'engager?
Je sortais souvent seul, j'allais au Jardin[24], mais je trouvais les autres enfants trop familiers, de loin je brûlais de jouer avec eux, de près je les trouvais grossiers.
Je commençais même, je crois, à aller au spectacle, que je quittais [25] au moment le plus intéressant, à neuf heures en été, quand j'entendais sonner le sing (ou saint)[26].
Tout ce qui était tyrannie me révoltait, et je n'aimais pas le pouvoir. Je _faisais mes devoirs_ (thèmes, traductions, vers sur la mouche noyée dans une jatte de lait[27]) sur une jolie petite table de noyer, dans l'antichambre du grand salon à l'italienne, excepté le dimanche pour notre messe; la porte sur le grand escalier était toujours fermée. Je m'avisai d écrire sur le bois de cette table les noms de tous les assassins de princes, par exemple: Poltrot, duc de Guise, en 1562. Mon grand-père, en m'aidant à faire mes vers, ou plutôt en les faisant lui-même, vit cette liste; son âme assez tranquille, ennemie de toute violence, en fut navrée, d en conclut presque que Séraphie avait raison quand elle me représentait comme pourvu d'une âme atroce. Peut-être avais-je été conduit à faire ma liste d'assassins par l'action de Charlotte Corday--11 ou 12 juillet 1793--dont j'étais fou. J'étais dans ce temps-là grand enthousiaste de Caton d'Utique, les réflexions doucereuses et chrétiennes du _bon Rollin_, comme l'appelait mon grand-père, me semblaient le comble de la niaiserie.
Et en même temps j'étais si enfant qu'ayant trouvé dans l'_Histoire ancienne_ de Rollin, je crois, un personnage qui s'appelait Aristocrate, je fus émerveillé de cette circonstance et fis partager mon enthousiasme à ma sœur Pauline, qui était libérale et de mon parti contre Zénaïde-Caroline, attachée au parti de Séraphie et appelée espionne par nous.
* * * * *
Avant ou après, j'avais eu un goût violent pour l'optique, qui me porta à lire l'_Optique_ de Smith à la bibliothèque publique. Je faisais des lunettes pour voir le voisin en ayant l'air de regarder devant moi[28]. On pouvait encore, avec un peu d'adresse, par ce moyen-là, facilement me lancer dans la science de l'optique et me faire _emporter_ un bon morceau de mathématiques. De là à l'astronomie, il n y avait qu'un pas.
[Footnote 1: Le _chapitre XX_ est le chapitre XVII du manuscrit (fol. 280 à 298).--Écrit à Rome, les 26, 27 et 29 décembre 1835.]
[Footnote 2: ... un _vrai jésuite ..._--Ms.: «_Tejê._»]
[Footnote 3: ... _j'avaie pour les ..._--Suivent quelques mots anglais illisibles.]
[Footnote 4: _Peut-être s'était-il fait dévot ..._--Ms.: «_Votdé._»]
[Footnote 5: ... _plue tard rue du Département ..._--Plus tard encore, rue Saint-André, aujourd'hui rue Diodore-Rahoult.]
[Footnote 6: ... _intolérants et absurdes ..._--Ms.: «_Surdesab._»]
[Footnote 7: ... _que mon grand-père travaillât en présence de ..._--Variante: «_Devant._»]
[Footnote 8: ... _dans ce salon étaient cités par lui ..._--Variante: «_Rappelés._»]
[Footnote 9: ... _mais il était apte ..._--Variante: «_Facile._»]
[Footnote 10: ... _à l'occasion de torts très minimes ..._--Variante: «_Pour des torts très petits._»]
[Footnote 11: ... _chez M ... et sa famille, ... M. Bois, le beau-frère, enrichi ..._--Trois mots illisibles.]
[Footnote 12: ... _M. le grand vicaire ..._--Ms.: «_Cairevi._»]
[Footnote 13: ... _en sa qualité de _prince_ de Grenoble ..._--L'évêque de Grenoble avait le titre d'évêque-prince.]
[Footnote 14: ... _mon oncle m'apprit par ses plaisanteries qu'il avait un_ ...--Un mot illisible.]
[Footnote 15: ... _forcer les amis à se retirer._--En face, au verso du fol. 285, on lit: «Réponse à un reproche: comment veut-on que j'écrive bien, forcé d'écrire aussi vite pour ne pas perdre mes idées? 27 décembre 1835. Réponse à MM. Colomb, etc.»]
[Footnote 16: _Le Père Ducros écrivait dans le haut de la partie la plue élevée de ces cartons._--Au verso du fol. 287, Stendhal a dessiné le modèle de l'un de ces cadres, avec la légende suivante: «Cadre de médailles en plâtre blanc par le Père Ducros, bibliothécaire de la Ville de Grenoble (vers 1790), mort vers 1806 ou 1818.»]
[Footnote 17: ... _mon cousin Allard du Plantier ..._--Allard du Plantier (1721-1801), avocat au Parlement de Grenoble, fut élu en 1788 député du Tiers-Etat du Dauphiné aux États-Généraux. Il se retira à Voiron en 1790.]
[Footnote 18: _Quand ce moule était bien froid ..._--Dessin du moule. Le papier huilé est plus haut (de A en B) que l'épaisseur du moule, de manière à pouvoir recevoir le plâtre coulé.]
[Footnote 19: _C'est en vain que Saint-..._--Le reste du nom est en blanc.]
[Footnote 20: _( ...en B, dans la cuisine)._--Au verso du fol. 291 est un plan d'une partie de l'appartement Beyle. Dans la «chambre de ma mère», en «A, atelier de mon plâtre»; dans la cuisine, en «B, fourneau où je faisais mes soufres». On lit au-dessous: «Maison paternelle, vendue en 1804. En 1816, nous logions au coin de la rue de Bonne et de la place Grenette, où je fis l'amour à Sophie Vernier et à Mlle Elise, en 1814 et 1816, mais pas assez, je me serais moins ennuyé. De là j'entendis guillotiner David, qui fait la gloire de M. le duc Decazes.»]
[Footnote 21: ..._l'Encyclopédie méthodique._--On lit au verso du fol. 293: «27 décembre 1835. Fatigué après 13 pages. Froid aux jambes, surtout au mollet; un peu de colique; envie de dormir. Le froid et le café du 24 décembre m'ont donné sur les nerfs. Il faudrait un bain, mais comment, avec ce froid? Comment supporterai-je le froid de Paris?»]
[Footnote 22: ... _j'accueillais cette religion ..._--Ms.: «_Gionreli._»]
[Footnote 23: ... _me maintînt en soumission ..._--Variante: «_Abjection._»]
[Footnote 24: ... _j'allais au Jardin ..._--Il s'agit du Jardin-de-Ville.]
[Footnote 25: ... _à aller au spectacle que je quittais ..._--Variante: «_Dont je sortais._»]
[Footnote 26: ... _quand j'entendais sonner le sing (ou saint)._--Sur le _sing_. voyez plus haut, notes du chapitre XVI, p. 244.]
[Footnote 27: ... _vers sur la mouche noyée dans une jatte de lait ..._--Allusion à la pièce de vers latin déjà citée plus haut, chapitre XII.]
[Footnote 28: _Je faisais des lunettes pour voir le voisin en ayant l'air de regarder devant moi._--Suit un grossier croquis représentant une lunette munie d'un miroir incliné.]
CHAPITRE XXI[1]
Quand je demandais de l'argent à mon père par justice, par exemple parce qu'il me l'avait promis, il murmurait, se fâchait, et au lieu de six francs promis m'en donnait trois. Cela m'outrait; comment? n'être pas fidèle à sa promesse?
Les sentiments espagnols communiqués par ma tante Elisabeth me mettaient dans les nues, je ne songeais qu'à l'honneur, qu'à l'héroïsme. Je n'avais pas la moindre adresse, pas le plus petit art de me retourner, pas la moindre hypocrisie doucereuse (ou jésuite[2]).
Ce défaut a résisté à l'expérience, au raisonnement, au remords d'une infinité de duperies où, par _espagnolisme_, j'étais tombé.
J'ai encore ce manque d'adresse: tous les jours, par espagnolisme, je suis trompé d'un paul ou deux en achetant la moindre chose. Le remords que j'en ai, une heure après, a fini par me donner l'habitude de peu acheter. Je me laisse manquer une année de suite d'un petit meuble qui me coûtera douze francs par la certitude d'être trompé, ce qui me donnera de l'humeur, et cette humeur est supérieure au plaisir d'avoir le petit meuble.
J'écris ceci debout, sur un bureau à la Tronchin fait par un menuisier qui n'avait jamais vu telle chose, il y a un an que je m'en prive par l'ennui d'être trompé. Enfin, j'ai pris la précaution de n'aller pas parler au menuisier en revenant du café, à onze heures du matin, alors mon caractère est dans sa fougue (exactement comme en 1803 quand je prenais du café _enflammé_ rue Saint-Honoré, au coin de la rue de Grenelle ou d'Orléans), mais dans les moments de fatigue, et mon bureau à la Tronchin ne m'a coûté que quatre écus et demi (ou 4 X 5,45 = 24 fr. 52[3]).
Ce caractère faisait que mes conférences d'argent, chose si épineuse entre un père de cinquante-et-un[4] ans et un fils de quinze, finissaient ordinairement de ma part par un accès de mépris profond et d'indignation concentrée.
Quelquefois, non par adresse mais par pur hasard, je parlais avec éloquence à mon père de la chose que je voulais acheter, sans m'en douter je _l'enfiévrais_ (je lui donnais un peu de ma passion), et alors sans difficulté, même avec plaisir, il me donnait tout ce qu'il me fallait. Un jour de foire place Grenette, pendant qu'il se cachait, je lui parlai de mon désir d'avoir de ces caractères mobiles percés dans une feuille de laiton grande comme une carte à jouer[5]; il me donna six ou sept assignats de quinze sous, au retour j'avais tout dépensé.
«Tu dépenses toujours tout l'argent que je te donne.»
Comme il avait mis à me donner ces assignats de quinze sous ce que dans un caractère aussi disgracieux on pouvait appeler de la grâce, je trouvai son reproche fort juste. Si mes parents avaient su me mener, ils auraient fait de moi un niais comme j'en vois tant en province. L'indignation que j'ai ressentie dès mon enfance et au plus haut point, à cause de mes sentiments espagnols, m'a créé, en dépit d'eux, le caractère que j'ai. Mais quel est ce caractère? Je serais bien en peine de le dire. Peut-être verrai-je la vérité à soixante-cinq ans, si j'y arrive[6].
Un pauvre qui m'adresse la parole en _style tragique_, comme à Rome, ou en _style de comédie_, comme en France, m'indigne: 1° je déteste être troublé dans ma rêverie;--2° je ne crois pas un mot de ce qu'il me dit.