Part 16
Séraphie avait fait son amie intime d'une certaine madame Vignon, la première _boime_ de la ville[2]. (_Boime_, à Grenoble, veut dire hypocrite doucereuse, jésuite femelle.) Mme Vignon demeurait au troisième étage, place Saint-André, et était femme d'un procureur, je crois, mais respectée comme une mère de l'Eglise, plaçant les prêtres et en ayant toujours chez elle de passage. Ce qui me touchait, c'est qu'elle avait une fille de quinze ans qui ressemblait assez à un lapin blanc, dont elle avait les yeux gros et rouges. J'essayai, mais en vain, d'en devenir amoureux pendant un voyage d'une semaine ou deux que nous finies à Claix. Là, mon père ne se cachait nullement et a toujours habité sa maison, la plus belle du canton.
A ce voyage il y avait Séraphie, Mme et Mlle Vignon, ma sœur Pauline, moi, et peut-être un M. Blanc, de Seyssins, personnage ridicule qui admirait beaucoup les jambes nues de Séraphie. Elle sortait jambes nues, sans bas, le malin, dans le _clos._
J'étais tellement emporté par le diable[3] que les jambes de ma plus cruelle ennemie me firent impression. Volontiers j'eusse été amoureux de Séraphie. Je me figurais un plaisir délicieux à serrer[4] dans mes bras cette ennemie acharnée.
Malgré sa qualité de demoiselle à marier, elle fit ouvrir une grande porte condamnée qui, de sa chambre, donnait sur l'escalier de la place Grenette, et à la suite d'une scène abominable, dans laquelle je vois encore sa figure, fit faire une clef. Apparemment, son père lui refusait celle de cette porte[5].
Elle introduisait ses amies par cette porte, en entre autres cette Mme Vignon, Tartufe femelle, qui avait des oraisons particulières pour les saints, et que mon bon grand-père eut eu en horreur si son caractère à la Fontenelle lui eût permis: 1° de sentir l'horreur;--2° de l'exprimer.
Mon grand-père employait son grand juron contre cette madame Vignon: Le Diable te crache au cul!
Mon père se cachait toujours à Grenoble, c'est-à-dire qu'il habitait [6] chez mon grand-père et ne sortait pas de jour. La passion politique ne dura que dix-huit mois. Je me vois allant de sa part chez Allier, libraire, place Saint-André, avec cinquante francs en assignats, pour acheter la Chimie de Fourcroy, qui le conduisit à la passion pour l'agriculture. Je conçois bien la naissance de ce goût: il ne pouvait promener qu'à Claix.
Mais tout cela ne fut-il pas causé par ses amours avec Séraphie, si amour y a? Je ne puis voir la physionomie des choses, je n'ai que ma mémoire d'enfant. Je vois des images, je me souviens des effets sur mon cœur, mais pour les causes et la physionomie, néant. C'est toujours comme les fresques du [Campo-Santo][7] de Pise, où l'on aperçoit fort bien un bras, et le morceau d'à côté, qui représentait la tête, est tombé. Je vois une suite d'images _fort nettes_, mais sans physionomie autre que celle qu'elles eurent à mon égard. Bien plus, je ne vois cette physionomie que par le souvenir de l'effet qu'elle produisit sur moi[8].
* * * * *
Mon père éprouva bientôt une sensation digne du cœur d'un tyran. J'avais une grive privée qui se tenait ordinairement sous les chaises de la salle-à-manger. Elle avait perdu un pied à la bataille et marchait en sautant. Elle se défendait contre les chats, chiens, et tout le monde la protégeait, ce qui était fort obligeant pour moi, car elle remplissait le plancher de taches blanches peu propres. Je nourrissais cette grive d'une façon peu propre, avec les _chaplepans_ [9] noyés dans la _benne_ de la cuisine (cafards noyés dans le seau de l'eau sale de la cuisine).
Sévèrement séparé de tout être de mon âge, ne vivant qu'avec des vieux, cet enfantillage avait du charme pour moi.
* * * * *
Tout-à-coup, la grive disparut, personne ne voulut me dire comment: quelqu'un, par inadvertance, l'avait écrasée en ouvrant une porte. Je crus que mon père l'avait tuée par méchanceté; il le sut, cette idée lui fit peine, un jour il m'en parla en termes fort indirects et fort délicats.
Je fus sublime, je rougis jusqu'au blanc des yeux, mais je n'ouvris pas la bouche. Il me pressa de répondre, même silence; mais les yeux, que j'avais fort expressifs à cet âge, devaient parler.
Me voilà vengé, tyran, de l'air doux et paternel avec lequel tu m'as forcé tant de fois d'aller à cette détestable promenade des _Granges_, au milieu des champs arrosés avec les _voitures de minuit_ (poudrette de la ville).
Pendant plus d'un mois je fus fier de cette vengeance; j'aime cela dans un enfant[10].
La passion de mon père pour son domaine de Claix et pour l'agriculture devenait extrême. Il faisait faire de grandes _réparations_, amendements, par exemple _miner_ le terrain, le défoncer à deux pieds et demi de profondeur et emporter dans un coin du champ toutes les pierres plus grosses qu'un œuf. Jean Vial, notre ancien jardinier, Charrière, Mayousse, le vieux ...[11], ancien soldat, exécutaient ces travaux par _prix faits_, par exemple vingt écus (soixante francs) pour miner une tière, espace de terre compris entre deux rangées de hautaies ou bien d'érables porteurs de vignes.
Mon père planta les grandes Barres, ensuite la Jomate, où il arracha la vigne basse. Il obtint par échange de l'hôpital (qui l'avait eue, ce me semble, par le testament d'un M. Gutin, marchand de draps) la vigne du Molard (entre le verger et notre Molard à nous), il l'arracha, la mina en enterrant le _Murger_ (tas de pierres de sept à dix pieds de haut), et enfin la planta.
Il m'entretenait longuement de tous ces projets, il était devenu un vrai _propriétaire du Midi._
C'est un genre de folie qui se rencontre souvent au midi de Lyon et de Tours; cette manie consiste à acheter des champs qui rendent un ou deux pour cent, à retirer, pour cela faire, de l'argent prêté au cinq ou six, et quelquefois à emprunter au cinq pour _s'arrondir_, c'est le mot, en achetant des champs qui rapportent le deux. Un ministre de l'Intérieur qui se douterait de son métier entreprendrait une mission contre cette manie qui détruit l'aisance et toute la partie du bonheur qui tient à l'argent, dans les vingt départements au midi de Tours et de Lyon.
Mon père fut un exemple mémorable de cette manie, qui a sa source à la fois dans l'avarice, l'orgueil et la manie nobiliaire[12].
[Footnote 1: Le _chapitre XVII_ est le chapitre XV de Stendhal (fol. 249 à 258).--Écrit à Rome, les 16, 17 et 25 décembre 1835.--Avec ce chapitre commence le second volume du manuscrit.]
[Footnote 2: ... _la première_ boime _de la ville._--On lit en tête du fol. 249 _bis_: «16 déc. 1835.--Envoyé la fin du chapitre XII.--Laisser le n° 249 à cette page et aller jusqu'à 1.000.--Faire suivre aussi les numéros des chapitres.»]
[Footnote 3: _J'étais tellement emporté par le diable ..._--Variante: «_Par l'âge._»]
[Footnote 4: _Je me figurais un plaisir délicieux à serrer ..._--Variante: «_Tenir._»]
[Footnote 5: ... _son père lui refusait celle de cette porte._--En face, au verso du fol. 250, plan d'une partie de l'appartement Gagnon, avec la «chambre de Séraphie» et la porte sur l'escalier de la place Grenette. A côté, dans la «chambre de ma tante Elisabeth», «la famille au soleil». A l'angle de la Grande-rue et de la place Grenette, en «O, logement de mon oncle, au second étage, avant son mariage». Sur ce plan sont également indiquées les rues voisines: rue des Clercs, «ici logeaient Mably et Condillac»; rue du Département (aujourd'hui rue Diodore-Rahoult), au point «G', là je m'élevai à 7 avec Mr Galice»; place Saint-André, où sont indiquées les maisons de Mme Vignon et de Falcon. (Voir nos plans de l'appartement Gagnon et de Grenoble en 1793.)]
[Footnote 6: ... _il habitait ..._--Variante: «_Logeait._»]
[Footnote 7: ... _les fresques du Campo-Santo ..._--Le nom a été laissé en blanc dans le manuscrit.]
[Footnote 8: ... _l'effet quelle produisit sur moi._--On lit dans la marge: «Mettre un mot des promenades forcées aux Granges.»]
[Footnote 9: ... _avec les_ chaplepans ...--Ce mot signifie, en patois du Dauphiné, gâcheur de pain (de _chapla_, briser en petits morceaux, et _pan_, pain).]
[Footnote 10: ... _j'aime cela dans un enfant._--On lit au verso du fol. 254: «20 décembre 1835, faits à placer en leur temps, mis ici pour ne pas l'oublier: inspecteur du mobilier de la Couronne, comment, 1811.--Après l'objection de l'Empereur, je devins inspecteur du mobilier au moyen de mon acte de naissance, 2° du certificat Michaud, 3° de l'addition de nom. La faute est de ne pas avoir mis: Brulard de la Jomate (la Jomate étant à _nous._) M. de Bor (Baure) était un magistrat parfaitement sage et poli de la fin du XVIIIe siècle; il aimait ce qui était honnête et droit, et n'aurait commis une mauvaise action qu'à la dernière nécessité et à son corps défendant. Du reste, de l'esprit, disert, bien disant, possédant une grande connaissance des auteurs, ami particulier de M. le colonel de Beaussac et de M. de Villaret, évêque (de l' (_un mot illisible_)), grand, maigre, digne, avec de petits yeux malins et un nez infini; il me fut un excellent et très digne archer. Il souffrait pour de l'argent ce que je n'aurais souffert pour rien, d'être vilipendé par M. le comte Daru, dont il était le secrétaire général. Ce fut lui qui, pour obliger M. Petit (car moi, avec mon étourderie et mes idées de haute et franche vertu, je devais le choquer vingt fois par jour), moyenne toute ma nomination après l'objection de l'Empereur. Mourut à Amsterdam le ... septembre ou novembre 1811.»]
[Footnote 11: ... _Charrière, Mayousse, le vieux ..._--Le nom est en blanc dans le manuscrit.]
[Footnote 12: ... _cette manie, qui a sa source à la fois dans l'avarice, l'orgueil et la manie nobiliaire._--Variante: «_Cette manie, qui tient à la fois à l'avarice, à l'argent et à la manie nobiliaire._»]
CHAPITRE XVIII[1]
LA PREMIÈRE COMMUNION
Cette manie, qui a fini par ruiner radicalement mon père et par me réduire, pour tout potage, à mon tiers de la dot de ma mère, me procura beaucoup de bien-être vers 1794[2].
Mais avant d'aller plus loin, il faut dépêcher l'histoire de ma première communion antérieure, ce me semble, au 21 juillet 1794[3].
Ce fut un pr[être][4] infiniment moins coquin que l'abbé Raillane, il faut l'avouer, qui fut chargé de cette grande opération de ma première communion, à laquelle mon père, fort dévot dans ce temps-là, attachait la plus grande importance. Le jésuitisme de l'abbé Raillane faisait peur même à mon père; c'est ainsi que M. Coissi a fait peur, ici même, au jésuite[5].
Ce bon prêtre, si bonhomme en apparence, s'appelait Dumolard et était un paysan rempli de simplesse et né dans les environs de la Matheysine ou de La Mure, près le Bourg d'Oisans. Depuis, il est devenu un grand jésuite[6] et a obtenu la charmante cure de La Tronche, à dix minutes de Grenoble. (C'est comme la sous-préfecture de Sceaux pour un sous-préfet, âme damnée des ministres ou qui épouse une de leurs bâtardes.)
Dans ce temps-là, M. Dumolard était tellement bonhomme que je pus lui prêter une petite édition italienne de l'Arioste en quatre volumes in-18. Peut-être pourtant ne la lui ai-je prêtée qu'en 1803.
La figure de M. Dumolard n'était pas mal, à cela près d'un œil qui était toujours fermé; il était borgne, puisqu'il faut le dire, mais ses traits étaient bien et exprimaient non seulement la bonhomie, mais, ce qui est bien plus ridicule, une franchise gaie et parfaite. Réellement il n'était pas coquin en ce temps-là, et pour ainsi dire, en y réfléchissant, ma pénétration de douze ans, exercée par une solitude complète, fut complètement trompée, car depuis il a été un des plus profonds jésuites[7] de la ville, et d'ailleurs son excellentissime cure, à portée des dévotes de la ville, _jure pour lui_ et contre ma niaiserie de douze ans.
M. le Premier Président de Barrai, l'homme le plus indulgent et le mieux élevé, me dit vers 1816, je crois, en me promenant dans son magnifique jardin de La Tronche, qui touchait la cure:
«Ce Dumolard est un des plus fieffés co[quins] de la troupe.
--Et M. Raillane? lui dis-je.
--Oh! le Raillane les passe tous. Comment M. votre père avait-il pu choisir un tel homme?
--Ma foi, je l'ignore, je fus victime et non pas complice.»
Depuis deux ou trois ans, M. Dumolard disait la messe souvent chez nous, dans le salon à l'italienne de mon grand-père. La Terreur, qui jamais ne fut Terreur en Dauphiné, ne s'aperçut jamais que quatre-vingts ou cent dévotes sortaient de chez mon grand-père tous les dimanches, à midi. J'ai oublié de dire que tout petit on me faisait servir ces messes[8], et je ne m'en acquittais que trop bien. J'avais un air très décent et très sérieux. Toute ma vie les cérémonies religieuses m'ont extrêmement ému. J'avais longtemps servi la messe de ce coquin d'abbé Raillane, qui allait la dire à la Propagation, au bout de la rue Saint-Jacques, à gauche; c'était un couvent et nous disions notre messe dans la tribune.
Nous étions tellement enfants, Reytiers et moi, qu'un grand événement, un jour, fut que Reytiers, apparemment par timidité, fit pipi pendant la messe, que je servais, sur un prie-Dieu de sapin. Le pauvre diable cherchait à absorber[9] l'humidité produite à sa grande honte en frottant son genou contre la planche horizontale du prie-Dieu. Ce fut une grande scène. Nous entrions souvent chez les nonnes; l'une d'elles, grande et bien faite, me plaisait beaucoup, on s'en aperçut sans doute, car en ce genre j'ai toujours été un grand maladroit, et je ne la vis plus. Une de mes remarques fut que madame l'abbesse avait une quantité de points noirs au bout du nez; je trouvais cela horrible.
Le Gouvernement était tombé dans l'abominable sottise de persécuter les prêtres. Le bon sens de Grenoble et sa méfiance de Paris nous sauvèrent de ce que cette sottise avait de trop âpre.
Les prêtres se disaient bien persécutés, mais soixante dévotes venaient, à onze heures du matin, entendre leur messe dans le salon de mon grand-père. La police ne pouvait même faire semblant de l'ignorer. La sortie de notre messe faisait foule dans la Grande-rue[10].
[Footnote 1: Le _chapitre XVIII_ est le chapitre XVI de Stendhal (fol. 260 à 266; le fol. 259 est blanc).--La leçon que je donne de ce chapitre ne suit pas d'une manière absolue l'ordre du manuscrit. Le premier alinéa est suivi de cette observation de Stendhal: «Ici, ma première communion.» Conformément à cette indication, j'ai inséré à cette place le récit de la première communion, lequel, dans le manuscrit, se trouve relié immédiatement avant, sans pagination. Le folio 260 _bis_ a été écrit le 25 décembre 1835, alors que «_la première communion_» est du 10 décembre. Ce dernier texte commence ainsi: «Ce qui me console un peu de l'impertinence d'écrire tant de _je_ et de _moi_, c'est que je suppose que beaucoup de gens fort ordinaires de ce XIXe siècle font comme moi. On sera donc inondé de Mémoires vers 1880 et avec mes _je_ et mes _moi_, je ne serai que comme tout le monde. M. de Talleyrand, M. Molé, écrivent leurs Mémoires, M. Delécluze aussi.» J'ai cru devoir alléger le récit de cet alinéa.
En tête du récit de sa première communion, Stendhal avait écrit: «A placer après Amar et Merlinot. 10 décembre 1835, corrigé le 3 janvier 1836.» Je n'ai pas suivi cette indication, qui déjà n'a pu être respectée exactement dans l'édition Stryienski, et je me suis conformé à la note de Stendhal indiquée ci-dessus, opinion justifiée encore par ce fait que le fragment: «La première communion», est relié immédiatement avant le fol. 260, c'est-à-dire à peu près à sa place logique.]
[Footnote 2: ... _me procura beaucoup de bien-être vers_ 1794.--Le fol. 260 _bis_ est daté: «25 décembre 1835.» Il comprend le début du chapitre XVIII et celui du chapitre suivant, que Stendhal a marqué dans la marge par cette note: «Chapitre commençant à: «Mon père fut rayé.» Le lecteur pourra se rendre compte de la méthode que j'ai adoptée dans rétablissement du texte du commencement des chapitres XVIII et XIX, en se reportant à la planche reproduisant le fol. 260 _bis._]
[Footnote 3: _Mais avant d'aller plus loin ..._--Ainsi que le lecteur peut s'en rendre compte sur l'illustration, cet alinéa ne fait pas immédiatement suite au précédent sur le manuscrit. Je l'ai cependant placé ici, à cause du contexte, et parce qu'il fait une transition voulue par Stendhal lui-même.]
[Footnote 4: _Ce fut un prêtre ..._--Le feuillet 261 et tous ceux qui constituent désormais notre chapitre XVIII n'ont pas été numérotés par Stendhal. Notre foliotation (261 à 266) est factice. Cette numérotation ne nuit pas à la foliotation indiquée par Stendhal lui-même, car l'auteur a laissé en blanc les feuillets compris entre les chiffres 261 et 273. C'est ainsi que nous verrons le chapitre XIX commencer au fol. 260 _bis_ pour continuer au fol. 274.]
[Footnote 5: ... _a fait peur, ici même, au jésuite._--Ms.: «_Tejê._»]
[Footnote 6: ... _devenu un grand jésuite ..._--Ms.: «_Tejê._»]
[Footnote 7: ... _un des plus profonds jésuites ..._--Ms.: «_Tejê._»]
[Footnote 8: ... _on me faisait servir ces messes ..._--A cette époque, je servais une et quelquefois deux messes par jour, ce qui probablement m'a empêché de me rappeler que l'auteur faisait la même besogne. (Note au crayon de R. Colomb.)]
[Footnote 9: _Le pauvre diable cherchait à absorber ..._--Variantes: «_Consommer, essuyer._»]
[Footnote 10: _La sortie de notre messe faisait foule dans la Grande-rue._--Suit un plan du quartier où était située la maison Gagnon. On voit, sur la Grande-rue, en «A', porte par laquelle sortaient les soixante ou quatre-vingts dévotes, vers les onze heures et demie».
A la suite de ce chapitre est un fragment intitulé: «Encyclopédie du XIXe siècle.» Stendhal l'a accompagné de cette note: «A placer après ma _first_ communion.» Ce fragment n'ayant rien de commun avec le récit, nous l'avons rejeté en annexe.]
CHAPITRE XIX[1]
Mon père fut rayé de la liste des suspects (ce qui, pendant vingt-et-un mois, avait été l'objet unique de notre ambition) le 21 juillet 1794, à l'aide des beaux yeux de ma jolie cousine Joséphine Martin.
Il fit alors de longs séjours à Claix (c'est-à-dire à Furonières [2]). Mon indépendance prit naissance comme la liberté dans les villes d'Italie vers le VIIIe siècle[3], par la faiblesse de mes tyrans.
Pendant les absences de mon père, j'inventai d'aller travailler rue des Vieux-Jésuites dans le salon de notre appartement, où, depuis quatre ans, personne n'avait mis les pieds[4].
Cette idée, fille du besoin du moment, comme toutes les inventions de la mécanique, avait d'immenses avantages. D'abord, j'allais seul rue des Vieux-Jésuites, à deux cents pas de la maison Gagnon; secondo, j'y étais à l'abri des incursions de Séraphie qui, chez mon grand-père, venait, quand elle avait le diable au corps plus qu'à l'ordinaire, visiter mes livres et fourrager mes papiers.
Tranquille dans le salon silencieux où était le beau meuble brodé par ma pauvre mère, je commençai à travailler avec plaisir. J'écrivis ma comédie appelée, je crois, _M. Piklar._
Pour écrire, j'attendais toujours le moment du génie.
Je n'ai été corrigé de cette manie que bien tard. Si je l'eusse chassée plus tôt, j'aurais fini ma comédie de Letellier et Saint-Bernard, que j'ai portée à Moscou et, qui plus est, rapportée (et qui est dans mes papiers, à Paris). Cette sottise a nui beaucoup à la quantité de mes travaux. Encore en 1806, j'attendais le moment du génie pour écrire. Pendant tout le cours de ma vie, je n'ai jamais parlé de la chose pour laquelle j'étais passionné, la moindre objection m'eût percé le cœur. Mais je n'ai jamais parlé littérature. Mon ami, alors intime, M. Adolphe de Mareste (né à Grenoble vers 1782), m'écrivit à Milan pour me donner son avis sur la _Vie de Haydn, Mozart et Métastase._ Il ne se doutait nullement que j'eu fusse _the author_.
Si j'eusse parlé, vers 1795, de mon projet d'écrire, quelque homme sensé m'eût dit: «Ecrivez tous les jours pendant deux heures, génie ou non.» Ce mot m'eût fait employer dix ans de ma vie dépensés niaisement à attendre le _génie._
Mon imagination avait été employée à prévoir le mal que me faisaient mes tyrans et à les maudire; dès que je fus libre, en H[5], dans le salon de ma mère, j'eus le loisir d'avoir du goût pour quelque chose. Ma passion fut: les médailles moulées en plâtre sur des moules ou creux de soufre. J'avais eu auparavant une petite passion: l'amour des épinaux[6], bâtons noueux pris dans les haies d'aubépine, je crois; la chasse.
Mon père et Séraphie avaient comprimé les deux. Celle pour les épinaux disparut sous les plaisanteries de mon oncle; celle pour la chasse, appuyée sur les rêveries de volupté nourries par le paysage de M. Le Roy et sur les images vives que mon imagination avait fabriquées en lisant l'Arioste, devint une fureur, me fit adorer _la Maison rustique_, Buffon, me fit écrire sur les animaux, et enfin n'a péri que par la satiété. A Brunswick, en 1808, je fus un des chefs de chasses où l'on tuait cinquante ou soixante lièvres avec des battues faites par des paysans. J'eus horreur de tuer une biche, cette horreur a augmenté. Rien ne me semble plus plat aujourd'hui que de changer un oiseau charmant en quatre onces de chair morte.
Si mon père, par peur bourgeoise, m'eût permis d'aller à la chasse, j'eusse été plus leste, ce qui m'eût servi pour la guerre. Je n'y ai été leste qu'à force de _force._
Je reparlerai de la chasse, revenons aux médailles[7].
[Footnote 1: Le _chapitre XIX_ est le chapitre XVI du manuscrit (fol. 260 _bis_ et 274 à 279; les fol. 261 à 273 sont blancs).--Écrit à Rome, les 25 et 26 décembre 1835.--Au sujet de l'établissement du texte du début de ce chapitre, voir les notes du début du chapitre XVIII, et la reproduction du fol. 260 _bis._]
[Footnote 2: ... _Furonières ..._--Hameau de la commune de Claix.]
[Footnote 3: ... _les villes d'Italie vers le_ VIIIe _siècle ..._--A vérifier sur la dissertation 55 de Muratori, lue il y a quinze jours et déjà oubliée quant à la date. (Note de Stendhal.)]
[Footnote 4: ... _où, depuis quatre ans, personne n'avait mis les pieds_--En face, au verso du fol. 273, plan du quartier des maisons Gagnon et Beyle. On y voit, à l'angle de la Grande-rue et de la rue du Département, l'emplacement du «café tenu par M. Genou, père de M. de Genoude, de la _Gazette de France_». (Voir notre plan de Grenoble en 1793.) A ce sujet, on lit cette note au crayon de R. Colomb: «Le café Genou était sur la place Saint-André, dans la maison qu'habitait Mme Vignon, je crois; celui de la Grande-rue était tenu par Charréa.»]
[Footnote 5: ... _dès que je fus libre, en H ..._--En face, au verso du fol. 274, plan de l'appartement Beyle, rue des Vieux-Jésuites. On voit dans le salon, près de la fenêtre, en «H, table de travail» de Beyle.]
[Footnote 6: ... _l'amour des épinaux ..._--La lecture du dernier mot est incertaine.]
[Footnote 7: _Je reparlerai de la chasse, revenons aux médailles._--On lit au verso du fol. 279, avec la date du 26 décembre: «A placer: «Caractère _of my father_ Chérubin Beyle.--Il n'était point avare, mais bien passionné. Rien ne lui coûtait pour satisfaire la passion dominante: ainsi pour faire _miner_ une _tière_, il ne m'envoyait pas à Paris les 150 francs par mois, sans lesquels je ne pouvais vivre.]