Part 13
On me dictait ces vers en supprimant les épithètes, par exemple:
Musca (_épit._) duxerit annos (_ép._) multos (_synonime_).
J'ouvrais le _Gradus ad Parnassum_; je lisais toutes les épithètes de la mouche: _volucris, avis, nigra_, et je choisissais, pour faire la mesure de mes hexamètres et de mes pentamètres, _nigra_, par exemple, pour _musca, felices_ pour _annos._[17]
La saleté du livre et la platitude des idées me donnèrent un tel dégoût que régulièrement tous les jours, vers les deux heures, c'était mon grand-père qui faisait mes vers en ayant l'air de m'aider.
M. Durand revenait à sept heures du soir et me faisait remarquer et admirer la différence qu'il y avait entre mes vers et ceux du Père jésuite.
Il faut absolument _l'émulation_ pour faire avaler de telles inepties. Mon grand-père me racontait ses exploits au collège, et je soupirais après le collège, là du moins j'aurais pu échanger des paroles avec des enfants de mon âge.
Bientôt je devais avoir cette joie: on forma une École centrale, mon grand-père fut du jury organisateur, il fit nommer professeur M. Durand.
[Footnote 1: Le _chapitre XII_ est le chapitre X du manuscrit de Stendhal (fol. 188 à 210).--Écrit à Rome, le 14 décembre 1835.]
[Footnote 2: ... _qui puisse déraciner le jésuitisme ..._-Ms.: «_Tisjésui._»]
[Footnote 3: ... _toad-eater ..._--Expression anglaise signifiant littéralement: mangeur de crapauds, et, au figuré: flagorneur, flatteur, parasite.]
[Footnote 4: _M. Tourte ..._--Donnait des leçons d'écriture à Pauline; je le vois encore, taillant des plumes, d'un air important, avec des lunettes dont les verres avaient l'épaisseur d'un fond de gobelet. (Note au crayon de R. Colomb.)]
[Footnote 5: ... _l'entredeux des portes formant antichambre ... au point A._--Suit un plan de cette partie de l'appartement; dans l'antichambre, en A, entre les deux fenêtres donnant sur la première cour, est la place où le jeune Beyle avait placé le billet Gardon.]
[Footnote 6: ... _formant vestibule sur notre magnifique terrasse._--En face, est un plan de cette partie de l'appartement Gagnon. Au fond du grand salon à l'Italienne, en «A, autel où je servais la messe tous les dimanches»; dans la pièce voisine, donnant accès sur la terrasse, était pendue la «carte du Dauphiné dressée par M. de Bourcet, père du Tartufe et grand-père de mon ami à Brunswick, le général Bourcet, aide-de-camp du maréchal Oudinot, maintenant cocu et, je crois, fou». Dans le cabinet de M. Gagnon, également voisin du grand salon, se trouvait, dans un angle, un «tas de romans et autres mauvais livres ayant appartenu à mon oncle et sentant l'ambre ou le musc d'une lieue». Enfin, depuis «la terrasse, mur sarrazin large de quinze pieds et haut de quarante», Stendhal indique une vue «magnifique vers les montagnes en S (montagne de Seyssins et Sassenage), B (Bastille, que le général Haxo fortifie en 1835) et R (tour de Rabot)».]
[Footnote 7: ... _une magnifique carte du Dauphiné ..._--La carte du Dauphiné par Bourcet est en effet très belle. Elle est composée de dix feuilles in-folio, portant ce titre: _Carte géométrique du haut Dauphiné et de la frontière ultérieure, levée par ordre du Roi, sous la direction de M. de Bourcet, maréchal de camp, par MM. les ingénieurs géographes de Sa Majesté, pendant les années_ 1749 _jusqu'en_ 1754. _Dressé par le sieur Villaret, capitaine ingénieur géographe du Roi._--Sur la famille de Bourcet, voir: Edmond Maignien, _L'ingénieur militaire Bourcet et sa famille._ Grenoble, 1890, in-8°.]
[Footnote 8: _Aussi mon affection pour elle redoubla-t-elle._--On lit au verso du fol. 197: «Écrit de 188 à 197 en une heure, grand froid et beau soleil, le 14 décembre 1835.»]
[Footnote 9: _Sur quoi je ferai deux observations._--«Je sens bien que tout ceci est trop long, mais je m'amuse à voir reparaître ces temps primitifs, quoique malheureux, et je prie M. Levavasseur d'abréger ferme, s'il imprime. H. BEYLE.»]
[Footnote 10: ... _ma mémoire n'a pas daigné garder ..._-Variante: «_N'a pas gardé._»]
[Footnote 11: _Elle sentait, éprouvait ..._--Une partie de la ligne a été laissée en blanc.]
[Footnote 12: ... _quand j'avais la roche ..._--Affection du cuir chevelu chez les enfants, que le patois dauphinois étend, mais à tort, à la croûte de lait.]
[Footnote 13: ... _la place de Grenoble que le général Haxo fortifie ..._--L'agrandissement de l'enceinte par le général Haxo fut effectué entre 1832 et 1836.]
[Footnote 14: ... _cousin Senterre ..._--Il était contrôleur de la poste à Grenoble; en sa qualité de mon grand-oncle, il m'administrait force taloches; et lorsque je pleurais trop _haut_, il me faisait avaler des verres de kirsch, pour obtenir du silence et son pardon. (Note au crayon de R. Colomb.)]
[Footnote 15: ... _le_ crochon _de pain._--Terme dauphinois signifiant un morceau de pain, avec de la croûte.]
[Footnote 16: ... _la signature de ce Perlet ..._--A la suite du nom, Stendhal a tracé une imitation de la signature de Perlet.]
[Footnote 17: ... felices _pour_ annos.--On lit au verso du fol. 209: «Le 14 décembre 1835, écrit 24 pages et fini la Vie de Costard, fou intéressant ...»]
CHAPITRE XIII[1]
PREMIER VOYAGE AUX ÉCHELLES
Il faut parler de mon oncle, cet homme aimable qui portait la joie dans la famille quand des _Échelles_ (Savoie), où il était marié, il venait à Grenoble.
En écrivant ma vie en 1835, j'y fais bien des découvertes; ces découvertes sont de deux espèces: d'abord, 1° ce sont de grands morceaux de fresques sur un mur, qui depuis longtemps oubliés apparaissent tout-à-coup, et à côté de ces morceaux bien conservés sont, comme je l'ai dit plusieurs fois, de grands espaces où l'on ne voit que les briques du mur. L'éparvérage, le crépi sur lequel la fresque était peinte est tombé[2], et la fresque est à jamais perdue. A côté des morceaux de fresque conservés il n'y a pas de date, il faut que j'aille à la chasse des dates actuellement, en 1835. Heureusement, peu importe un anachronisme, une confusion d'une ou de deux années. A partir de mon arrivée à Paris en 1799, comme ma vie est mêlée avec les événements de la gazette, toutes les dates sont sûres.
2° en 1835, je découvre la physionomie et le pourquoi des événements. Mon oncle (Romain Gagnon) ne venait probablement à Grenoble, vers 1795 ou 96, que pour voir ses anciennes maîtresses et pour se délasser des Échelles où il régnait, car les Échelles sont un bourg, composé alors de manants enrichis par la contrebande et l'agriculture, et dont le seul plaisir était la chasse. Les _élégances_ de la vie, les jolies femmes gaies, frivoles et bien parées, mon oncle ne pouvait les trouver qu'à Grenoble.
* * * * *
Je fis un voyage aux Échelles, ce fut comme un séjour dans le ciel, tout y fut ravissant pour moi. Le bruit du _Guiers_, torrent qui passait à deux cents pas devant les fenêtres de mon oncle, devint un son sacré pour moi, et qui sur-le-champ me transportait dans le ciel.
Ici déjà les phrases me manquent, il faudra que je travaille et transcrive les morceaux, comme il m'arrivera plus tard pour mon séjour à Milan; où trouver des mots pour peindre le bonheur parfait goûté avec délices et sans satiété par une aine sensible jusqu'à l'anéantissement et la folie?
Je ne sais si je ne renoncerai pas à ce travail. Je ne pourrais, ce me semble, peindre ce bonheur ravissant, pur, frais, divin, que par l'énumération des maux et de l'ennui dont il était l'absence complète. Or, ce doit être une triste façon de peindre[3] le bonheur.
Une course de sept heures dans un cabriolet léger par Voreppe, la Placette et Saint-Laurent-du-Pont me conduisit au Guiers, qui alors séparait la France de la Savoie[4]. Donc, alors la Savoie n'était point conquise par le général Montesquiou, dont je vois encore le plumet; elle fut occupée vers 1792, je crois. Mon divin séjour aux Échelles est donc de 1790 ou 91. J'avais sept ou huit ans.
Ce fut un bonheur subit, complet, parfait, amené et maintenu par un changement de décoration. Un voyage amusant de sept heures fait disparaître à jamais Séraphie, mon père, le rudiment, le maître de latin, la triste maison Gagnon de Grenoble, la bien autrement triste maison de la rue des Vieux-Jésuites.
Séraphie, le cher père[5], tout ce qui était si terrible et si puissant à Grenoble me manque aux Échelles. Ma tante Camille Poucet, mariée à mon oncle Gagnon, grande et belle personne, était la bonté et la gaieté même. Un an ou deux avant ce voyage, près du pont de Claix, du côté de Claix, au point A[6], j'avais entrevu un instant sa peau blanche à deux doigts au-dessus des genoux, connue elle descendait de notre charrette couverte. Elle était pour moi, quand je pensais à elle, un objet du plus ardent désir. Elle vit encore, je ne l'ai pas vue depuis trente ou trente-trois ans, elle a toujours été parfaitement bonne. Etant jeune, elle avait une sensibilité vraie. Elle ressemble beaucoup à ces charmantes femmes de Chambéry (où elle allait souvent, à cinq lieues de chez elle) si bien peintes par J.-J. Rousseau (Confessions)[7]; elle avait une sœur de la beauté la plus fine, du teint le plus pur, avec laquelle il me semble que mon oncle faisait un peu l'amour. Je ne voudrais pas jurer qu'il n'honorât aussi de ses attentions la _Fanchon_, la femme de chambre factotum, la meilleure et la plus gaie des filles, quoique point jolie.
Tout fut sensations exquises et poignantes de bonheur dans ce voyage, sur lequel je pourrais écrire, vingt pages de superlatifs.
La difficulté, le regret profond de mal peindre et de gâter ainsi un souvenir céleste, où le sujet surpasse trop le disant, me donne une véritable peine au lieu du plaisir d'écrire. Je pourrai bien ne pas décrire du tout par la suite le passage du Mont-Saint-Bernard avec l'armée de réserve (16 au 18 mai 1800) et le séjour à Milan dans la Casa Castelbarco ou dans la Casa Bovara.
Enfin, pour ne pas laisser en blanc le voyage des Échelles, je noterai quelques souvenirs qui doivent donner une idée aussi inexacte que possible des objets qui les causèrent. J'avais huit ans lorsque j'eus cette vision du ciel.
Une idée me vient, peut-être que tout le malheur de mon affreuse vie de Grenoble, de 1790 à 1799, a été un bonheur, puisqu'il a amené le bonheur, que pour moi rien ne peut surpasser, du séjour aux Échelles et du séjour à Milan du temps de Marengo.
Arrivé aux Échelles, je fus l'ami de tout le monde, tout le monde me souriait comme à un enfant rempli d'esprit. Mon grand-père, homme du monde, m'avait dit: «Tu es laid, mais personne ne te reprochera jamais ta laideur.»
J'ai appris, il y a une dizaine d'années, qu'une des femmes qui m'a le mieux ou du moins le plus longtemps aimé, Victorine Bigillion, parlait de moi dans les mêmes termes après vingt-cinq ans d'absence.
Aux Échelles, je fis mon amie intime de _la Fauchon_, comme on l'appelait. J'étais en respect devant la beauté de ma _tatan_ Camille et n'osais guère lui parler, je la dévorais des yeux. On me conduisit chez MM. Bonne ou de Bonne, car ils prétendaient fort à la noblesse, je ne sais même s'ils ne se disaient pas parents de Lesdiguières.
J'ai, quelques années après, retrouvé trait pour trait le portrait de ces bonnes gens dans les _Confessions_ de Rousseau, à l'article Chambéry.
Bonne l'aîné, qui cultivait le domaine de Berlandet, à dix minutes des Échelles, où il donna une fête charmante avec des gâteaux et du lait, où je fus monté sur un âne mené par Grubillon fils, était le meilleur des hommes; son frère M. Biaise, le notaire, en était le plus nigaud. On se moquait toute la journée de M. Blaise, qui riait avec les autres. Leur frère, Bonne-Savardin, négociant à Marseille, était fort élégant: mais le courtisan de la famille, le roué que tous regardaient avec respect, était au service du roi à Turin, et je ne fis que l'entrevoir.
Je ne me souviens de lui que par un portrait que Mme Camille Gagnon a maintenant dans sa chambre à Grenoble (la chambre de feu mon grand-père; le portrait, garni d'une croix rouge, dont toute la famille est fière, est placé entre la cheminée et le petit cabinet[8]).
Il y avait aux Échelles une grande et belle fille, Lyonnaise réfugiée. (Donc la Terreur avait[9] commencé à Lyon, ceci pourrait me donner une date certaine. Ce délicieux voyage eut lieu avant la conquête de la Savoie par le général Montesquiou, comme on disait alors, et après que les royalistes se sauvaient de Lyon.)
Mlle Cochet était sous la tutelle de sa mère, mais accompagnée par son amant, un beau jeune homme, M...[10], brun et qui avait l'air assez triste. Il me semble qu'ils venaient seulement d'arriver de Lyon. Depuis, Mlle Cochet a épousé un bel imbécile de mes cousins (M. Doyat, de La Terrasse, et a eu un fils à l'École polytechnique. Il me semble qu'elle a été un peu la maîtresse de mon père). Elle était grande, bonne, assez jolie et, quand je la connus aux Échelles, fort gaie. Elle fut charmante à la partie de Berlandet. Mais Mlle Poncet, sœur de Camille (aujourd'hui madame veuve Blanchet), avait une beauté plus fine; elle parlait fort peu.
La mère de ma tante Camille et de MMlle ...[11], madame Poncet, sœur des Bonne et de madame Giraud, et belle-mère de mon oncle, était la meilleure des femmes. Sa maison, où je logeais, était le quartier général de la gaieté[12].
Cette maison délicieuse avait une galerie de bois, et un jardin du côté du torrent le Guiers. Le jardin était traversé obliquement par la digue du Guiers[13].
* * * * *
À une seconde partie à Berlandet je me révoltai par jalousie, une demoiselle que j'aimais avait bien traité un rival de vingt ou vingt-cinq ans. Mais quel était l'objet de mes amours? Peut-être cela me reviendra-t-il comme beaucoup de choses me reviennent en écrivant. Voici le lieu de la scène[14], que je vois aussi nettement que si je l'eusse quitté il y a huit jours, mais sans physionomie.
Après ma révolte par jalousie, du point A je jetai des pierres à ces dames. Le grand Corbeau (officier en semestre) me prit et me mit sur un pommier ou mûrier en M, au point O, entre deux branches dont je n'osais pas descendre. Je sautai, je me lis mal, je m'enfuis vers Z.
Je m'étais un peu foulé le pied et je fuyais en boitant; l'excellent Corbeau me poursuivit, me prit et me porta sur ses épaules jusqu'aux Échelles.
Il jouait un peu le rôle de _patito_, me disant qu'il avait été amoureux de Mlle Camille Poncet, ma tante, qui lui avait préféré le brillant Romain Gagnon, jeune avocat de Grenoble revenant d'émigration à Turin[15].
J'entrevis à ce voyage Mlle Thérésine Maistre, sœur de M. le comte de Maistre, surnommé Bance, et c'est Bance, auteur du _Voyage autour de ma Chambre_, dont j'ai vu la montée à Rome vers 1832; il n'est plus qu'un ultra fort poli, dominé par une femme russe, et s'occupant encore de peinture. Le génie et la gaieté ont disparu, il n'est resté que la bonté.
Que dirai-je d'un voyage à la Grotte[16]? J'entends encore les gouttes silencieuses tomber du haut des grands rochers sur la route. On fit quelques pas dans la grotte avec ces dames: Mlle Poncet eut peur, Mlle Cochet montra plus de courage. Au retour, nous passâmes par le pont Jean-Lioud (Dieu sait quel est son vrai nom).
Que dirai-je d'une chasse dans le bois de Berland, rive gauche du Guiers, près le pont Jean-Lioud? Je glissais souvent sous les immenses hêtres. M..., l'amant de Mlle Cochet, chassait avec ... (les noms et les images sont échappés). Mon oncle donna à mon père un chien énorme, nommé Berland, de couleur noirâtre. Au bout d'un an ou deux, ce souvenir d'un pays délicieux pour moi mourut de maladie, je le vois encore.
Sous les bois de Berland je plaçai les scènes de l'Arioste.
Les forets de Berland et les précipices en forme de falaises qui les bornent du côté de la route de Saint-Laurent-du-Pont devinrent pour moi un type cher et sacré. C'est là que j'ai placé tous les enchantements d'Ismène de la Jérusalem délivrée. A mon retour à Grenoble, mon grand-père me laissa lire la traduction de la _Jérusalem_ par Mirabaud, malgré toutes les observations et réclamations de Séraphie.
Mon père, le moins élégant, le plus finasseur, le plus politique, disons tout en un mot, le plus Dauphinois des hommes, ne pouvait pas n'être pas jaloux de l'amabilité, de la gaieté, de l'élégance physique et morale de mon oncle.
Il l'accusait de _broder_ (mentir); voulant être aimable comme mon oncle à ce voyage aux Échelles, je voulus broder pour l'imiter.
J'inventai je ne sais quelle histoire de mon rudiment. (C'est un volume caché par moi sous mon lit pour que le maître de latin (était-ce M. Joubert ou M. Durand?) ne me marquât pas (avec l'ongle) les leçons à apprendre aux Échelles.)
Mon oncle découvrit sans peine le mensonge d'un enfant de huit ou neuf ans; je n'eus pas la prudence d'esprit de lui dire: «Je cherchais à être aimable comme toi!» Comme je l'aimais, je m'attendris, et la leçon me fit une impression profonde.
En me _grondant_ (reprenant) avec cette raison et cette justice, on eût tout fait de moi. Je frémis en y pensant: si Séraphie eût eu la politesse et l'esprit de son frère, elle eût fait de moi un jésuite [17].
(Je suis tout _confit de mépris_ aujourd'hui. Que de bassesse et de lâcheté il y a dans les généraux de l'Empire! Voilà le vrai défaut du genre de génie de Napoléon: porter aux premières dignités un homme parce qu'il est brave et a le talent de conduire une attaque. Quel abîme de bassesse et de lâcheté morales que les Pairs[18] qui viennent de condamner le sous-officier Samto à une prison perpétuelle, sous le soleil de Pondichéry, pour une faute méritant à peine six mois de prison! Et six pauvres jeunes gens ont déjà subi vingt mois (18 décembre 1835)!
Dès que j'aurai reçu mon _Histoire de la Révolution_ de M. Thiers, il faut que j'écrive dans le blanc du volume de 1793 les noms de tous les généraux Pairs[19] qui viennent de condamner M. Thomas, afin de les mépriser suffisamment tout en lisant les belles actions qui les firent connaître vers 1793. La plupart de ces infâmes ont maintenant soixante-cinq à soixante-dix ans. Mon plat ami Félix Faure a la bassesse infâme sans les belles actions. Et M. d'Houdetot[20]! Et Dijon! Je dirai comme Julien: Canaille! Canaille! Canaille!)
Excusez cette longue parenthèse, ô lecteur de 1880! Tout ce dont je parle sera oublié à cette époque. La généreuse indignation qui fait palpiter mon cœur m'empêche d'écrire davantage sans ridicule. Si en 1880 on a un gouvernement passable, les cascades, les rapides, les anxiétés par lesquelles la Fr[ance] aura passé pour y arriver seront oubliées, l'histoire n'écrira qu'un seul mot à celui du nom de Louis-Philippe: _le plus fripon des Kings._
M. de Corbeau, devenu mon ami depuis qu'il m'avait rapporté sur son dos de Berlandet aux Échelles, me menait à la pêche de la truite à la ligne dans le Guiers. Il pêchait entre les portes de Chailles, au bas des précipices du défilé de Chailles, et le pont des Échelles, quelquefois vers le pont Jean-Lioud. Sa ligne avait quinze ou vingt pieds. Vers Chailles, en relevant vivement l'hameçon, sa ligne de crin blanc passa sur un arbre, et la truite de trois-quarts de livre[21] nous apparut pendant à vingt pieds de terre au haut de l'arbre, qui était sans feuilles. Quelle joie pour moi[22]!
[Footnote 1: Le _chapitre XIII_ se trouve dans un cahier séparé, côté B 300 (Bibl. mun. de Grenoble), en même temps que les chapitres V et XV. Il va du feuillet 15 au feuillet 38, et porte une foliotation spéciale, de 1 à 24. En tête, Stendhal indique: «Dicter ceci et le faire écrire sur le papier blanc à la fin du 1er volume. Relier ce chapitre à la fin du second volume. 18 décembre.» Il ajoute: «Placer ce morceau vers 1792 à son rang, vers 1791.» Un feuillet intercalaire porte encore: «A placer à son époque, avant la conquête de la Savoie par le général Montesquiou, avant 1792. A faire copier sur le papier blanc. Placer a la fin du 1er volume.»--Le chapitre XIII a été écrit n Rome le 18 décembre 1835, par un «froid de chien».]
[Footnote 2: ... _le crépi sur lequel la fresque était peinte est tombé ..._--On lit en tête du fol. 2: «18 décembre 1835. Omar. Froid de chien, avec nuages au ciel.»]
[Footnote 3: ... _triste façon de peindre le bonheur._--Variante: «_Rendre._»]
[Footnote 4: ... _qui alors séparait la France de la Savoie._--On lit en tête du fol. 5: «18 déc. Froid de loup près du feu.»]
[Footnote 5: ... _le cher père ..._--Lecture incertaine.]
[Footnote 6: _ ...du côté de Claix, au point A ..._--En face, dans la marge, est un dessin représentant une coupe du pont de Claix. Le point A est sur la route, au sud du pont, sur la rive gauche du Drac.]
[Footnote 7: ... _J.-J. Rousseau (Confessions) ..._--On lit en tête du fol. 7: «18 décembre 1835. Froid à deux pieds de mon feu. Omar.»]
[Footnote 8: ... _entre la cheminée et le petit cabinet._--En face, est un plan de la chambre, avec la place du portrait, près de la cheminée.]
[Footnote 9: _Donc la Terreur avait commencé ..._--Variante: «_Etait commencée._»]
[Footnote 10: ... _un beau jeune homme, M ..._--Le nom est en blanc.]
[Footnote 11: _La mère de ma tante Camille et de Mlle ..._--Le nom est en blanc. Il s'agit sans doute de Marie Poncet, sœur de madame Romain Gagnon.]
[Footnote 12: _Sa maison, où je logeais ..._--Plan des Échelles et de ses environs, avec la maison Poncet (M). «Aux points AA étaient les poteaux avec les armes de Savoie du cité de la rive droite.»]
[Footnote 13: ... _par la digue du Guiers._--Ici, un plan de la maison Poncet, avec le jardin traversé par la digue du Guiers.]
[Footnote 14: _Voici le lieu de la scène ..._--Suit un plan grossier de la scène: derrière une haie se trouve Beyle jetant des pierres aux dames, assises sur une «pente rapide en gazon». C'est une «pente de huit ou dix pieds où toutes ces dames étaient assises, On riait, on buvait du ratafia de Teisseire (Grenoble), les verres manquant, dans des dessus de tabatière d'écaillé». Plus haut est l'arbre M dans la fourche duquel fut placé Beyle, en O; tout près est un ruisseau, le long duquel il s'enfuit.]
[Footnote 15: ... _revenant d'émigration à Turin._--En tête du fol. 17 on lit: «18 décembre 1835. Froid; jambe gauche gelée.»]
[Footnote 16: _Que dirai-je d'un voyage à la Grotte?_--Au verso du fol. 17 est un plan des environs des Échelles. La grotte y est figurée, avec son entrée sur la «route de Chambéry», non loin des «roches énormes coupées par Philibert-Emmanuel» et de la «coupure dans le roc par Napoléon». Y sont figurés l' «ancienne route» des Échelles, la «nouvelle route que je n'ai jamais vue, faite vers 1810», et le sentier conduisant, au «pont Jean-Lioud, à 100 pieds ou 80 au-dessus du torrent».--Au verso du fol. 18 est encore un plan du défilé de Chailles; Stendhal y a indiqué la situation de «Corbaron, domaine de M. de Corbeau». Dessous est un «détail des Portes de Chailles»: «là sont quatre diocèses».]
Le pont Jean-Lioud, que Stendhal orthographie Janliou, est jeté sur le Guiers-Mort, lequel avait son cours entièrement en France. C'est le Guiers-Vif qui servait de frontière entre la France et la Savoie.--Actuellement, le pont Jean-Lioud est une passerelle en bois, utilisée par le charmant chemin qui va d'Entre-deux-Guiers à Villette, près Saint-Laurent-du-Pont.]
[Footnote 17: ... _elle eût fait de moi un jésuite._--Ms.: «_Tejé._»]
[Footnote 18: _ ...les Pairs ..._--Ms.: «_Sraip._»]
[Footnote 19: ... _tous les généraux Pairs ..._--Ms.: «_Sairp._»]
[Footnote 20: ... _M. d'Houdetot ..._--Ms.: «_Detothou._»]
[Footnote 21: ... _la truite de trois-quarts de livre ..._--Suit une parenthèse comprenant trois ou quatre mots illisibles.]
[Footnote 22: _Quelle joie pour moi!_--Le chapitre est inachevé. On lit à la fin: «A 4 h. 50 m., manque de jour; je m'arrête.»]
CHAPITRE XIV[1]
MORT DU PAUVRE LAMBERT