Vie de Henri Brulard, tome 1

Part 11

Chapter 113,098 wordsPublic domain

Ceci constitue un défaut de ma tête, dont je découvre plusieurs exemples, depuis trois ans que m'est venue, sur l'esplanade de _San Pietro in Montorio_ (Janicule), l'idée lumineuse que j'allais avoir cinquante[5] ans et qu'il était temps de songer au départ, et auparavant de se donner le plaisir de regarder un instant en arrière. Je n'ai aucune mémoire des époques ou des moments où j'ai senti trop vivement. Une de mes raisons pour me croire brave, c'est que je me souviens avec une clarté parfaite des moindres circonstances des duels où je me suis trouvé engagé. A l'armée, quand il pleuvait, et que je marchais dans la boue, cette bravoure était suffisante tout juste; mais quand je n'avais pas été mouillé durant la nuit précédente, et que mon cheval ne glissait pas sous moi, la témérité la plus périlleuse était pour moi, à la lettre, un vrai plaisir. Mes camarades raisonnables devenaient sérieux et pâles, ou bien tout rouges, Mathis devenait plus gai, et Forisse plus raisonnable. C'est comme actuellement, je ne pense jamais à la possibilité _of wanting of a thousand francs_, ce qui me semble pourtant l'idée dominante, la grande pensée de mes amis de mon âge, qui ont une aisance dont je suis bien loin (par exemple, MM. Besan[6], Kolon[7], etc.); mais je m'égare. La grande difficulté d'écrire ces mémoires, c'est de n'avoir et de n'écrire juste que les souvenirs relatifs à l'époque que je tiens par les cheveux; par exemple, il s'agit maintenant des temps, évidemment moins malheureux, que j'ai passés sous le maître Durand.

C'était un bonhomme de quarante-cinq ans peut-être, gros et rond de toutes les manières, qui avait un grand fils de dix-huit ans fort aimable, que j'admirais de loin et qui plus tard fut, je pense, amoureux de ma sœur. Il n'y avait rien de moins jésuite[8] et de moins sournois que ce pauvre M. Durand; de plus il était poli, vêtu avec une stricte économie, mais jamais salement. A la vérité, il ne savait pas un mot de latin, mais ni moi non plus, et cela n'était pas fait pour nous brouiller.

Je savais par cœur le _Selectæ e profanis_, et surtout l'histoire d'Androclès et de son lion, je savais de même l'Ancien Testament et peut-être un peu de Virgile et de Cornélius Nepos. Mais si l'on m'eût donné, écrite en latin, la permission d'un congé de huit jours, je n'y eusse rien compris. Le malheureux latin fait par des modernes, le _De Viris illustribus_, où l'on parlait de Romulus, que j'aimais fort, était inintelligible pour moi. Hé bien! M. Durand était de même, il savait par cœur les auteurs qu'il expliquait depuis vingt ans, mais mon grand-père ayant essayé une ou deux fois de le consulter sur quelque difficulté de son Horace non expliqué par Jean Bond (ce mot faisait mon bonheur; au milieu de tant d'ennuis, quel plaisir de pouvoir rire de _Jambon_!), M. Durand ne comprenait pas même ce qui faisait l'objet de la discussion.

Ainsi la méthode était pitoyable et, si je le voulais, j'enseignerais le latin en dix-huit mois à un enfant d'une intelligence ordinaire. Mais n'était-ce rien que d'être accoutumé à manger de la vache enragée, deux heures le matin et trois heures le soir? C'est une grande question. (Vers 1819, j'ai enseigné l'anglais en vingt-six jours à M. Antonio Clerichetti, de Milan, qui souffrait sous un père avare. Le trentième jour, il _vendit_ à un libraire sa traduction des interrogatoires de la princesse de Galles (Caroline de Brunswick), insigne catin que son mari, roi et prodiguant les millions, n'a pas pu convaincre de l'avoir fait ce que sont 95 maris sur 100.)

Donc, je n'ai aucune souvenance de l'événement qui me sépara de M. Raillane.

Après la douleur de tous les moments, fruit de la tyrannie de ce jésuite[9] méchant, je me vois tout-à-coup établi chez mon excellent grand-père, couché dans un petit cabinet en trapèze à côté de sa chambre, et recevant des leçons de latin du bonhomme Durand qui venait, ce me semble, deux fois par jour, de dix à onze heures et de deux à trois. Mes parents tenaient toujours fermement au principe de ne pas me laisser avoir communication _avec des enfants du commun._ Mais les leçons de M. Durand avaient lieu en présence de mon excellent grand-père, en hiver dans sa chambre, au point M, en été dans le grand salon du côté de la terrasse, en M', quelquefois en M" dans une antichambre où l'on ne passait presque jamais[10].

Les souvenirs de la tyrannie Raillane m'ont fait horreur jusqu'en 1814; vers cette époque je les ai oubliés, les événements de la Restauration absorbaient mon horreur et mon dégoût. C'est ce dernier sentiment tout seul que m'inspirent les souvenirs du maître Durand _à la maison_, car j'ai aussi suivi son cours à l'École centrale, mais alors j'étais heureux, du moins comparativement, je commençais à être sensible au beau paysage formé par la vue des collines d'Eybens et d'Echirolles et par le beau pré anglais de _la porte de Bonne_, sur lesquels dominait la fenêtre de l'École, heureusement située au troisième étage du collège[11]; on réparait le reste[12].

Il paraît qu'en hiver M. Durand venait me donner leçon de sept heures du soir à huit. Du moins, je me vois sur une petite table éclairée par une chandelle, M. Durand presque en rang d'oignons[13] avec la famille, devant le feu de mon grand-père, et par un demi à droite faisant face à la petite table où moi, H, étais placé[14].

C'est là que M. Durand commença à m'expliquer les Métamorphoses d'Ovide. Je le vois encore, ainsi que la couleur jaune ou racine de buis de la couverture du livre. Il me semble qu'à cause du sujet trop gai il y eut une discussion entre Séraphie, qui avait le diable au corps plus que jamais, et son père. Par amour de la belle littérature, il tint ferme et au lieu des horreurs sombres de l'Ancien Testament [15], j'eus les amours de Pyrame et de Thisbé, et surtout Daphné changée en laurier. Rien ne m'amusa autant que ce conte. Pour la première fois de ma vie, je compris qu'il pouvait être agréable de savoir le latin, qui faisait mon supplice depuis tant d'années.

Mais ici la chronologie de cette importante histoire demande: «Depuis combien d'années?»

En vérité, je n'en sais rien, j'avais commencé le latin à sept[16] ans, en 1790. Je suppose que l'an VII de la République correspond à 1799 à cause du rébus:

Lancette Laitue Rat[17]

affiché au Luxembourg à propos du Directoire.

Il me semble qu'en l'an V j'étais à l'École centrale.

J'y étais depuis un an, car nous occupions la grande salle des mathématiques, au premier, quand arriva l'assassinat de Roberjot à Rastadt[18]. C'était peut-être en 1794 que j'expliquais les Métamorphoses d'Ovide. Mon grand-père me permettait quelquefois de lire la traduction de M. Dubois-Fontanelle, je crois, qui plus tard fut mon professeur.

Il me semble que la mort de Louis XVI, 21 janvier 1795, eut lieu pendant la tyrannie Raillane. Chose plaisante et que la postérité aura peine à croire, ma famille bourgeoise mais qui se croyait sur le bord de la noblesse, mon père surtout qui se croyait noble ruiné, lisait tous les journaux, suivait le procès du roi comme elle eut pu suivre celui d'un ami intime ou d'un parent.

Arriva la nouvelle de la condamnation; ma famille fut au désespoir absolument. «Mais jamais ils n'oseront faire exécuter cet arrêt infâme », disait-elle. «Pourquoi pas, pensais-je, s'il a trahi?»

J'étais dans le cabinet de mon père, rue des Veux-Jésuites, vers les sept heures du soir, nuit serrée, lisant à la lueur de ma lampe et séparé de mon père par une fort grande table[19]. Je faisais semblant de travailler, mais je lisais les _Mémoires d'un homme de qualité_ de l'abbé Prévost, dont j'avais découvert un exemplaire tout gâté par le temps. La maison fut ébranlée par la voiture du courrier qui arrivait de Lyon et de Paris.

«Il faut que j'aille voir ce que ces monstres auront fait», dit mon père en se levant.

«J'espère que le traître aura été exécuté», pensai-je. Puis je réfléchis à l'extrême différence de mes sentiments et de ceux de mon père. J'aimais tendrement nos régiments, que je voyais passer sur la place Grenette de la fenêtre de mon grand-père, je me figurais que le roi cherchait à les faire battre par les Autrichiens. (On voit que, quoique à peine Agé de dix[20] ans, je n'étais pas fort loin du vrai.) Mais j'avouerai qu'il m'eût suffi de l'intérêt que prenaient au sort de Louis XVI M. le grand vicaire Rey et les autres prêtres, amis de la famille, pour me faire désirer sa mort. Je regardais alors, en vertu d'un couplet de chanson que je chantais quand je ne craignais pas d'être entendu par mon père ou ma tante Séraphie, qu'il était de _devoir étroit_ de mourir pour la patrie quand il le fallait. Qu'était-ce que la vie d'un traître qui par une lettre secrète pouvait faire égorger un de ces beaux régiments que je voyais passer sur la place Grenette? Je jugeais la cause entre ma famille et moi, lorsque mon père rentra. Je le vois encore, en redingote de molleton blanc qu'il n'avait pas ôtée pour aller à deux pas de la porte.

«C'en est fait, dit-il avec un gros soupir, ils l'ont assassiné.»

Je fus saisi d'un des plus vifs mouvements de joie que j'aie éprouvés en ma vie. Le lecteur pensera peut-être que je suis cruel, mais tel j'étais à dix ans, tel je suis à cinquante-deux[21].

Lorsqu'en décembre 1830 l'on n'a pas puni de mort cet insolent maraud de Peyronnet et les autres signataires des Ordonnances, j'ai dit des bourgeois de Paris: ils prennent l'étiolement de leur âme pour de la civilisation et de la générosité. Comment, après une telle faiblesse, oser condamner à mort un simple assassin?

Il me semble que ce qui se passe en 1835 a justifié ma prévision de 1830.

Je fus si transporté de ce grand acte de justice nationale que je ne pus pas continuer la lecture de mon roman, certainement l'un des plus touchants qui existent. Je le cachai, je mis devant moi le livre sérieux, probablement Rollin, que mon père me faisait lire, et je fermai les yeux pour pouvoir goûter en paix ce grand événement. C'est exactement ce que je ferais encore aujourd'hui, en ajoutant qu'à moins d'un devoir impérieux rien ne pourrait me déterminer à voir le traître que l'intérêt de la patrie envoie au supplice. Je pourrais remplir dix pages des détails de cette soirée, mais si les lecteurs de 1880 sont aussi étiolés que la bonne compagnie de 1835, la scène comme le héros leur inspireront un sentiment d'éloignement profond et allant presque jusqu'à ce que les âmes de papier mâché appellent de l'horreur. Quant à moi, j'aurais beaucoup plus de pitié d'un assassin condamné à mort sans preuves tout-à-fait suffisantes que d'un _King_ qui se trouverait dans le même cas. La _death of a King_ coupable est toujours utile _in terrorem_ pour empêcher les étranges abus dans lesquels la _dernière folie_ produite par le pouvoir absolu jette ces gens-là. (Voyez l'amour de Louis XV pour les fosses récemment recouvertes dans les cimetières de campagne qu'il apercevait de sa voiture en promenant dans les environs de Versailles. Voyez la folie actuelle de la petite reine Dona Maria de Portugal.)

[Footnote 2: ... _faire de moi un excellent jésuite ..._--Ms.: «_Tejé._»]

[Footnote 3: ... _toutes les peines du monde à dissimuler ..._--Variante: «_Cacher._»]

[Footnote 4: ... _extrêmement poli envers la religion ..._--Ms.: «_Gionré._»]

[Footnote 5: ... _j'allais avoir cinquante ans ..._--Ms.: «25 x 2.»]

[Footnote 6: ... _Besan ..._--Besançon, c'est-à-dire le baron de Mareste.]

[Footnote 7: ... _Kolon ..._--Romain Colomb.]

[Footnote 8: ... _rien de moins jésuite ..._--Ms.: «_Tejé._»]

[Footnote 9: ... _la tyrannie de ce jésuite ..._--Ms.: «_Tejé._»]

[Footnote 10: ... _dans une antichambre où l'on ne passait presque jamais._--En face, plan explicatif. Le point M est en face de la cheminée de la chambre de Henri Gagnon, laquelle était meublée du «magnifique lit de damas rouge de mon grand-père», de «son armoire,» d'une «magnifique commode en marqueterie, surmontée d'une pendule: Mars offrant son bras à la France; la France avait un manteau garni de fleurs de lis, ce qui plus tard donna de grandes inquiétudes». Cette chambre était éclairée, sur la grande cour, par une «unique fenêtre en magnifiques verres de Bohême. L'un d'eux, en haut, à gauche, étant fendu, resta ainsi dix ans». Le point M' est près d'une des fenêtres du «grand salon à l'italienne»; le point M" est devant la fenêtre de l'antichambre du salon. (Voir notre plan de l'appartement Gagnon.)]

[Footnote 11: ... _située au troisième étage du collège ..._--La fortification passait alors derrière le collège, ou École centrale (aujourd'hui lycée de filles), lequel se trouvait non loin de la porte de Bonne. (Voir notre plan de Grenoble en 1793.)]

[Footnote 12: ... _on réparait le reste._--Le fol. 153, numéroté par Stendhal, est resté en blanc.]

[Footnote 13: ... _presque en rang d'oignons ..._--Le seigneur d'Oignon. (Note de Stendhal.)]

[Footnote 14: ... _la petite table où moi, H, étais placé._--Suit un plan de la position des personnages dans la chambre de Henri Gagnon, voisine de la salle-à-manger. Ils sont en demi-cercle autour de la cheminée, la table d'Henri est juste en face de cette cheminée, et placée obliquement.]

[Footnote 15:. ... _l'Ancien Testament ..._--Ms.: «_Ment-testa_», selon la méthode anagrammatique chère à Stendhal.]

[Footnote 16: ... _j'avais commencé le latin à sept ans ..._--Ms.: «17--10.»]

[Footnote 17: _Lancette Laitue Rat._--«L'an VII les tuera». Après le mot «rat», Stendhal a fait un croquis très grossier représentant cet animal.]

[Footnote 18: ... _l'assassinat de Roberjot à Rastadt._--28 avril 1799.]

[Footnote 19: ... _séparé de mon père par une fort grande table._--Suit un plan indiquant les places respectives de Beyle et de son père. Celui-ci tournait le dos à son fils et était assis à son bureau, dans un angle de la pièce: «Mon père, placé à son bureau C et écrivant.»]

[Footnote 20: ... _quoique à peine âgé de dix ans ..._--Ms.: «2 x 5.»]

[Footnote 21: ... _tel j'tais à dix ans, tel je suis à cinquante-deux._--Ms.: «5 X 2» et «10 X 5 + 2».]

[Footnote 22: ... _madame la comtesse C...al...._--Le reste du nom est en blanc.]

[Footnote 23: ... _Cossey ..._--Hameau de Claix.]

[Footnote 24: ... _la sensation d'un enfant de dix ans._--Ms.: «2 X 5.»]

[Footnote 25: ... _une appréciation des travaux de Court de Gebelin ..._--_L'Histoire naturelle de la parole_, de Court de Gebelin, parut en 1776, en un volume in-8°, accompagné de deux gravures.]

CHAPITRE XI[1]

AMAR ET MERLINOT

Ce sont deux représentants du peuple qui un beau jour arrivèrent à Grenoble[2] et quelque temps après publièrent une liste de 152 notoirement suspects (de ne pas aimer la République, c'est-à-dire le gouvernement de la patrie) et de 350 simplement suspects. Les _notoirement_ devaient être placés en état d'arrestation; quant aux _simplement_, ils ne devaient être que simplement surveillés.

J'ai vu tout cela d'en bas, comme un enfant, peut-être qu'en faisant des recherches dans le journal du Département, s'il en existait un à cette époque, ou dans les archives, on trouverait tout le contraire quant aux époques, mais pour l'effet sur moi et la famille il est certain. Quoiqu'il en soit, mon père était notoirement suspect et M. Henri Gagnon simplement suspect[3].

La publication de ces deux listes fut un coup de foudre pour la famille. Je me hâte de dire que mon père n'a été délivré que le 6 thermidor (ah! voici une date. Délivré le 6 thermidor, trois jours avant la mort de Robespierre) et placé sur la liste pendant vingt-deux mois.

Ce grand événement remonterait donc au 26 avril 1793[4]. Enfin je trouve dans ma mémoire que mon père fut vingt-deux mois sur la liste et n'a passé en prison que trente-deux jours ou quarante-deux jours[5].

Ma tante Séraphie montra dans cette occasion beaucoup de courage et d'activité. Elle allait voir les _membres du Département_, c'est-à-dire de l'administration départementale, elle allait voir les représentants du peuple, et obtenait toujours des sursis de quinze jours ou vingt-deux jours, de cinquante jours quelquefois.

Mon père attribue l'apparition de son nom sur la fatale liste à une ancienne rivalité d'Amar avec lui, lequel était aussi avocat, ce me semble[6].

Deux ou trois mois après cette vexation, de laquelle on parlait sans cesse le soir en famille, il m'échappa une naïveté qui confirma mon caractère _atroce_[7]. On exprimait en termes polis toute l'horreur qu'inspirait le nom d'Amar.

«Mais, dis-je, à mon père, Amar t'a placé sur la liste comme notoirement _suspect_ de ne pas aimer la République, il me semble qu'il est _certain_ que tu ne l'aimes pas.»

A ce mot, toute la famille rougit de colère, on fut sur le point de m'envoyer en prison dans ma chambre; et pendant le souper, pour lequel bientôt on vint avertir, personne ne m'adressa la parole. Je réfléchissais profondément. «Rien n'est plus vrai que ce que j'ai dit, mon père se fait gloire d'exécrer _le nouvel ordre des choses_ (terme à la mode alors parmi les aristocrates); quel droit ont-ils de se fâcher?»

Cette forme de raisonnement: _Quel droit a-t-il?_ fut habituelle chez moi depuis les premiers actes arbitraires qui suivirent la mort de ma mère, aigrirent mon caractère et m'ont fait ce que je suis.

Le lecteur remarquera sans doute que cette forme conduisait rapidement à la plus haute indignation.

* * * * *

Mon père, Chérubin Beyle, vint s'établir dans la chambre O, appelée chambre de mon oncle[8]. (Mon aimable oncle Romain Gagnon s'était marié aux Échelles, en Savoie, et quand il venait à Grenoble, tous les deux ou trois mois, à l'effet de revoir ses anciennes amies, il habitait cette chambre meublée avec magnificence en damas rouge--magnificence de Grenoble vers 1793.)

On remarquera encore la sagesse de l'esprit dauphinois. Mon père appelait se cacher traverser la rue et venir coucher chez son beau-père, où l'on savait qu'il dînait et soupait depuis deux ou trois ans. La Terreur fut donc très douce et j'ajouterai hardiment fort raisonnable, à Grenoble. Malgré vingt-deux ans de progrès, la Terreur de 1815, ou réaction du parti de mon père, me semble avoir été plus cruelle. Mais l'extrême dégoût que 1815 m'a inspiré m'a fait oublier les faits, et peut-être un historien impartial serait-il d'un autre avis. Je supplie le lecteur, si jamais j'en trouve, de se souvenir que je n'ai de prétention à la véracité qu'en ce qui touche mes sentiments; quant aux faits, j'ai toujours eu peu de mémoire. Ce qui fait, par parenthèse, que le célèbre Georges Cuvier me battait toujours dans les discussions qu'il daignait quelquefois avoir avec moi dans son salon, les samedis, de 1827 à 1830.

Mon père, pour se soustraire à la persécution horrible, vint s'établir dans la chambre de mon oncle, O. C'était l'hiver, car il me disait: « _Ceci est une glacière._»

Je couchais à côté de son lit dans un joli lit fait en cage d'oiseau et duquel il était impossible de tomber. Mais cela ne dura pas. Bientôt je me vis dans le trapèze à côté de la chambre, de mon grand-père[9].