Vie de Henri Brulard, tome 1

Part 10

Chapter 103,691 wordsPublic domain

J'étais outré et, je pense, fort méchant et fort injuste envers mon père et l'abbé Raillane. J'avoue, mais c'est avec un grand effort de raison, même en 1835, que je ne puis juger ces deux hommes. Ils ont empoisonné mon enfance dans toute l'énergie du mot empoisonnement. Ils avaient des visages sévères et m'ont constamment empêché d'échanger un mot avec un enfant de mon âge. Ce n'est qu'à l'époque des Écoles centrales (admirable ouvrage de M. de Tracy) que j'ai débuté dans la société des enfants de mon âge, mais non pas avec la gaieté et l'insouciance de l'enfance; j'y suis arrivé sournois, méchant, rempli d'idées de vengeance pour le moindre coup de poing, qui me faisait l'effet d'un soufflet entre hommes, en un mot tout, excepté traître.

Le grand mal de la tyrannie Raillane, c'est que je sentais mes maux. Je voyais sans cesse passer sur la Grenette des enfants de mon âge qui allaient _ensemble_ se promener et courir, or c'est ce qu'on ne m'a pas permis une seule fois. Quand je laissais entrevoir le chagrin qui me dévorait, on me disait: «Tu monteras en voiture», et madame Périer-Lagrange (mère de mon beau-frère), figure des plus tristes, me prenait dans sa voiture quand elle allait faire une promenade de santé; elle me grondait au moins autant que l'abbé Raillane, elle était sèche et dévote et avait, comme l'abbé, une de ces figures inflexibles qui ne rient jamais. Quel équivalent pour une promenade avec de petits polissons de mon âge! Qui le croirait, je n'ai jamais joué aux _gobilles_ (billes) et je n'ai eu de toupie qu'à l'intercession de mon grand-père, auquel, pour ce sujet, sa fille Séraphie fit _une scène._

J'étais donc fort sournois, fort méchant, lorsque dans la belle bibliothèque de Claix je fis la découverte d'un Don Quichotte français. Ce livre avait des estampes, mais il avait l'air vieux, et j'abhorrais tout ce qui était vieux, car mes parents m'empêchaient de voir les jeunes et ils me semblaient extrêmement vieux. Mais enfin, je sus comprendre les estampes, qui me semblaient plaisantes: Sancho Pança monté sur son bon biquet est soutenu par quatre piquets, Ginès de Panamone a enlevé l'âne[8].

Don Quichotte me fit mourir de rire. Qu'on daigne réfléchir que depuis la mort de ma pauvre mère je n'avais pas ri, j'étais victime de l'éducation aristocratique et religieuse la plus suivie. Mes tyrans ne s'étaient pas démentis un moment. On refusait toute invitation. Je surprenais souvent des discussions dans lesquelles mon grand-père était d'avis qu'on me permît d'accepter. Ma tante Séraphie faisait opposition en termes injurieux pour moi, mon père, qui lui était soumis, faisait à mon grand-père des réponses jésuitiques, que je savais bien n'engager à rien. Ma tante Elisabeth haussait les épaules. Quand un projet de promenade avait résisté à une telle discussion, mon père faisait intervenir l'abbé Raillane pour un devoir dont je ne m'étais pas acquitté la veille et qu'il fallait faire précisément au moment de la promenade.

* * * * *

Qu'on juge de l'effet de Don Quichotte au milieu d'une si horrible tristesse! La découverte de ce livre, lu sous le second tilleul de l'allée du côté du parterre, dont le terrain s'enfonçait d'un pied, et là je m'asseyais, est peut-être la plus grande époque de ma vie.

Qui le croira? Mon père, me voyant pouffer de rire, venait me gronder, me menaçait de me retirer le livre, ce qu'il fit plusieurs fois, et m'emmenait dans ses champs pour m'expliquer ses projets de _réparations_ (bonifications, amendements).

Troublé, même dans la lecture de Don Quichotte, je me cachai dans les charmilles, petite salle de verdure à l'extrémité orientale du clos (petit parc), enceinte de murs[9].

Je trouvai un Molière avec estampes, les estampes me semblaient ridicules et je ne compris que l'_Avare._ Je trouvai les comédies de Destouches, et l une des plus ridicules m'attendrit jusqu'aux larmes. Il y avait une histoire d'amour mêlé de générosité, c'était là mon faible. C'est en vain que je cherche dans ma mémoire le titre de cette comédie, inconnue même parmi les comédies inconnues de ce plat diplomate. _Le Tambour nocturne_, où se trouve une idée copiée de l'anglais, m'amusa beaucoup.

Je trouve comme fait établi dans ma tête que, dès l'âge de sept ans, j'avais résolu de faire des comédies, comme Molière. Il n'y a pas dix ans que je me souvenais encore du _comment_ de cette résolution.

Mon grand-père fut charmé de mon enthousiasme pour Don Quichotte que je lui racontai, car je lui disais tout à peu près, cet excellent homme de 65 ans était, dans le fait, mon seul camarade.

Il me prêta, mais à l'insu de sa fille Séraphie, le _Roland furieux_, traduit ou plutôt, je crois, imité de l'Arioste par M. de Tressan (dont le fils, aujourd'hui maréchal de camp, et en 1820, ultra assez plat, mais, en 1788, jeune homme charmant, avait tant contribué à me faire apprendre à lire en me promettant un petit livre plein d'images qu'il ne m'a jamais donné, manque de parole qui me choqua beaucoup).

L'Arioste forma mon caractère, je devins amoureux fou de Bradamante, que je me figurais une grosse fille de vingt-quatre ans avec des appas de la plus éclatante blancheur.

J'avais en horreur tous les détails bourgeois et bas qui ont servi à Molière pour faire connaître sa pensée. Ces détails me rappelaient trop ma malheureuse vie. Il n'y a pas trois jours (décembre 1835) que deux bourgeois de ma connaissance, allant donner entre eux une scène comique de petite dissimulation et de demi-dispute, j'ai fait dix pas pour ne pas entendre. J'ai horreur de ces choses-là, ce qui m'a empêché de prendre de l'expérience. Ce n'est pas _un petit malheur._

Tout ce qui est bas et plat dans le genre bourgeois me rappelle Grenoble, tout ce qui me rappelle Grenoble me fait horreur: non, _horreur_ est trop noble, mal au cœur.

Grenoble est pour moi comme le souvenir d'une abominable indigestion; il n'y a pas de danger, mais un effroyable dégoût. Tout ce qui est bas et plat sans compensation, tout ce qui est ennemi du moindre mouvement généreux, tout ce qui se réjouit du malheur de qui aime la patrie ou est généreux, voilà Grenoble pour moi.

Rien ne m'a étonné dans mes voyages comme d'entendre dire par des officiers de ma connaissance que Grenoble était une ville charmante, pétillante d'esprit et où _les jolies femmes ne s'oubliaient pas._ La première fois que j'entendis ce propos, ce fut à table, chez le général Moncey (aujourd'hui maréchal, duc de Conegliano), en 1802, à Milan ou à Crémone; je fus si étonné que je demandai des détails d'un côté de la table à l'autre: alors sous-lieutenant _riche_, 150 francs par mois, je ne doutais de rien. Mon exécration pour l'état de mal au cœur et d'indigestion continue, auquel je venais seulement d'échapper, était au comble. L'officier d'état-major soutint fort bien son dire, il avait passé quinze ou dix-huit mois à Grenoble, il soutenait que c'était la ville la plus agréable de la province, il me cita mesdames Menand-Dulauron, Piat-Desvials, Tournus, Duchamps de Montmort, les demoiselles Rivière (filles de l'aubergiste, rue Montorge), les demoiselles Bailly, marchandes de modes, amies de mon oncle, messieurs Drevon, Drevon l'aîné et Drevon la Pareille, M. Dolle de la Porte-de-France[10], et, pour la société aristocrate (mot de 1800, remplacé par _ultra_, puis par légitimiste), M. le chevalier de Marcieu, M. de Bailly.

Hélas! à peine avais-je entendu prononcer ces noms aimables! Mes parents ne les rappelaient que pour déplorer leur folie, car ils blâmaient tout, ils avaient la _jaunisse_, il faut le répéter pour expliquer mon malheur d'une façon raisonnable. A la mort de ma mère, mes parents désespérés avaient rompu toute relation avec le monde; ma mère était l'âme et la gaieté de la famille, mon père, sombre, timide, rancunier, peu aimable, avait le caractère de Genève (on y calcule et jamais on n'y rit) et n'avait, ce me semble, jamais eu de relations qu'à cause de ma mère. Mon grand-père, homme aimable, homme du monde, l'homme de la ville dont la conversation était le plus recherchée par tous, depuis l'artisan jusqu'au grand seigneur, depuis Mme Barthélemy, cordonnière, femme d'esprit, jusqu'à M. le baron des Adrets, chez qui il continua à dîner une fois par mois, percé jusqu'au fond du cœur par la mort du seul être qu'il aimât et se voyant arrivé à soixante ans, avait rompu avec le monde par dégoût de la vie. Ma seule tante Elisabeth, indépendante et même riche (de la richesse de Grenoble en 1789), avait conservé des maisons où elle allait faire sa partie le soir (l'avant-souper, de 7 heures à 9). Elle sortait ainsi deux ou trois fois la semaine et quelquefois, quoique remplie de respect pour les droits paternels, par pitié pour moi, quand mon père était à Claix, elle prétendait avoir besoin de moi et m'emmenait, comme son chevalier, chez M_lle_ Simon, dans la maison neuve des Jacobins, laquelle mettait un pied de rouge. Ma bonne tante me fit même assister à un grand souper donné par M_lle_ Simon. Je me souviens encore de l'éclat des lumières et de la magnificence du service; il y eut au milieu de la table un surtout avec des statues d'argent. Le lendemain, ma tante Séraphie me dénonça à mon père et il y eut une scène. Ces disputes, fort polies dans la forme mais où l'on se disait de ces mots piquants qu'on n'oublie pas, faisaient le seul amusement de cette famille morose où mon mauvais sort m'avait jeté. Combien j'enviais le neveu de madame Barthélemy, notre cordonnière!

Je souffrais, mais je ne voyais point les causes de tout cela, j'attribuais tout à la méchanceté de mon père et de Séraphie. Il fallait, pour être juste, voir des bourgeois bouffis d'orgueil et qui veulent donner à leur _unique fils_, comme ils m'appelaient, une éducation aristocratique. Ces idées étaient bien au-dessus de mon âge, et d'ailleurs qui me les aurait données? Je n'avais pour amis que Marion, la cuisinière, et Lambert, le valet de chambre de mon grand-père, et sans cesse, m'entendant rire à la cuisine avec eux, Séraphie me rappelait. Dans leur humeur noire, j'étais leur unique occupation, ils décoraient cette vexation du nom d'éducation et probablement étaient de bonne foi. Par ce contact continuel, mon grand-père me communiqua sa vénération pour les lettres. Horace et Hippocrate étaient bien d'autres hommes, à mes yeux, que Romulus, Alexandre et Numa. M. de Voltaire était bien un autre homme que cet imbécile de Louis XVI, dont il se moquait, ou ce roué de Louis XV, dont il réprouvait les mœurs sales; il nommait avec dégoût _la_ du Barry, et l'absence du mot _madame_, au milieu de nos habitudes polies, me frappa beaucoup, j'avais horreur de ces êtres. On disait toujours: M. de Voltaire, et mon grand-père ne prononçait ce nom qu'avec un sourire mélangé de respect et d'affection.

Bientôt arriva la politique. Ma famille était des plus aristocrates de la ville, ce qui fit que sur-le-champ je me sentis républicain enragé. Je voyais passer les beaux régiments de dragons allant en Italie, toujours quelqu'un était logé à la maison, je les dévorais des yeux; or, mes parents les exécraient. Bientôt, les prêtres se cachèrent, il y eut toujours à la maison un prêtre ou deux de caché. La gloutonnerie d'un des premiers qui vinrent, un gros homme avec des yeux hors de la tête lorsqu'il mangeait du petit salé, me frappa[11] de dégoût. (Nous avions d'excellent _petit salé_ que j'allais chercher à la cave avec le domestique Lambert, il était conservé dans une pierre creusée en bassin.) On mangeait, à la maison, avec une rare propreté et des soins recherchés. On me recommandait, par exemple, de ne faire aucun bruit avec la bouche. La plupart de ces prêtres, gens du commun, produisaient ce bruit de la langue contre le palais, ils rompaient le pain d'une manière sale, il n'en fallait pas tant pour que ces gens-là, dont la place était à ma gauche, me fissent horreur[12].

On guillotina un de nos cousins à Lyon (M. Senterre), et le sombre de la famille et son état de haine et de mécontentement de toutes choses redoubla.

Autrefois, quand j'entendais parler des joies naïves de l'enfance, des étourderies de cet âge, du bonheur de la première jeunesse, le seul véritable de la vie, mon cœur se serrait. Je n'ai rien connu de tout cela; et bien plus, cet âge a été pour moi une époque continue de malheur, et de haine, et de désirs de vengeance toujours impuissants. Tout mon malheur peut se résumer en deux mots: jamais on ne m'a permis de parler à un enfant de mon âge. Et mes parents, s'ennuyant beaucoup par suite de leur séparation de toute société, m'honoraient d'une attention continue. Pour ces deux causes, à cette époque de la vie, si gaie pour les autres enfants, j'étais méchant, sombre, déraisonnable, _esclave_ en un mot, dans le pire sens du mot, et peu à peu je pris les sentiments de cet état. Le peu de bonheur que je pouvais arracher était préservé par le mensonge. Sous un autre rapport, j'étais absolument comme les peuples actuels de l'Europe, mes tyrans me parlaient toujours avec les douces paroles de la plus tendre sollicitude, et leur plus ferme alliée ôtait la religion[13]. J'avais à subir des homélies continuelles sur l'amour paternel et les devoirs des enfants. Un jour, ennuyé des paroles de mon père, je lui dis: «Si tu m'aimes tant, donne-moi cinq sous par jour et laisse-moi vivre comme je voudrai. D'ailleurs, sois bien sûr d'une chose, c'est que dès que j'aurai l'âge je m'engagerai.»

Mon père marcha sur moi comme pour m'anéantir, il était hors de lui. « _Tu n'es qu'un vilain impie_», me dit-il. Ne dirait-on pas l'empereur Nicolas et la municipalité de Varsovie, dont on parle tant le jour où j'écris (7 décembre 1835, Cività-Vecchia), tant il est vrai que toutes les tyrannies se ressemblent.

Par un grand hasard, il me semble que je ne suis pas resté méchant, mais seulement dégoûté pour le reste de ma vie des bourgeois, des jésuites[14] et des hypocrites de toutes les espèces. Je fus peut-être guéri de la méchanceté par mes succès de 1797, 98 et 99 et la conscience de mes forces. Outre mes autres belles qualités, j'avais un orgueil insupportable[15].

A vrai dire, en y pensant bien, je ne me suis pas guéri de mon horreur peu raisonnable pour Grenoble; dans le vrai sens du mot, je l'ai _oubliée._ Les magnifiques souvenirs de l'Italie, de Milan, ont tout effacé.

Il ne m'est resté qu'un notable manque dans ma connaissance des hommes et des choses. Tous les détails qui forment la vie de Chrysale dans l'_École des Femmes_:

Et hors un gros Plutarque à mettre mes rabats[16],

me font horreur... Si l'on veut me permettre une image _aussi dégoûtante que ma sensation_, c'est comme l'odeur des huîtres pour un homme qui a eu une effroyable indigestion d'huîtres.

Tous les faits qui forment la vie de Chrysale sont remplacés chez moi par du romanesque. Je crois que celle tache dans mon télescope a été utile pour mes personnages de roman, il y a une sorte de bassesse bourgeoise qu'ils ne peuvent avoir, et pour l'auteur ce serait parler le _chinois_, qu'il ne sait pas. Ce mot: bassesse bourgeoise, n'exprime qu'une nuance, cela sera peut-être bien obscur en 1880. Grâce aux journaux, le bourgeois provincial devient rare, il n'y a plus de _mœurs d'état_: un jeune homme élégant de Paris, avec lequel je me rencontrais en compagnie fort gaie, était fort bien mis, sans affectation, et dépensait 8 ou 10.000 francs. In jour je demandai:

«Que fait-il?

--C'est un avoué (procureur) fort occupé», me dit-on.

Je citerai donc, comme exemple de la bassesse bourgeoise, le style de mon excellent ami M. Fauriel (de l'Institut), dans son excellente _Vie de Dante_, imprimée en 1834 dans la _Revue de Paris._ Mais, hélas! où seront ces choses en 1880? Quelque homme d'esprit écrivant bien se sera emparé des profondes recherches de l'excellent Fauriel, et les travaux de ce bon bourgeois si consciencieux seront complètement oubliés. Il a été le plus bel homme de Paris. Madame Condorcet (Sophie Grouchy), grande connaisseuse, se l'adjugea, le bourgeois Fauriel eut la niaiserie de l'aimer, et en mourant, vers 1820, je crois, elle lui a laissé 1.200 francs de rente, comme à un laquais. Il a été profondément humilié. Je lui dis, quand il me donna dix pages pour l'_Amour_, aventures arabes: «Quand on a affaire à une princesse ou à une femme trop riche, il faut la battre, ou l'amour s'éteint.» Ce propos lui fit horreur, et il le dit sans doute à la petite mademoiselle Clarke, qui est faite comme un point d'interrogation, comme Pope. Ce qui fit que, peu après, elle me fit faire une réprimande par un nigaud de ses amis (M. Augustin Thierry, membre de l'Institut), et je la plantai là. Il y avait une jolie femme dans cette société, madame Belloc, mais elle faisait l'amour avec un autre point d'interrogation, noir et crochu, mademoiselle de M....; et, en vérité, j'approuve ces pauvres femmes.

[Footnote 1: Le _chapitre IX_ est le chapitre VII du manuscrit (fol. 122 à 144).--Écrit à Cività-Vecchia, les 6 et 7 décembre 1835.]

[Footnote 2: ... _la passion d'administrer la Ville de Grenoble au profit des Bourbons ..._--Chérubin Beyle, le père de Stendhal, nommé adjoint au maire de Grenoble le 29 septembre 1803, était encore en fonctions lors de l'avènement de Louis XVIII. Il fut remplacé en 1816 par le marquis de Pina, qui devint la même année maire de la ville.]

[Footnote 3: ... _sur le penchant de la montagne, au-delà du Drac._--Suit un plan des environs au midi de Grenoble. En «A, pont en fil de fer établi vers 1826;--B, pont de Claix, fort remarquable, à plein cintre;--C, citadelle;--G, place Grenette;--D, rocher de Comboire, à pic sur le Drac, lequel est fort rapide, rocher et bois remplis de renards;--R, maison de campagne qui joua le plus grand rôle dans mon enfance, que j'ai revue en 1828, vendue à un général».--Le pont suspendu sur le Drac, dit _pont de Sussenage_, remplaça en 1826 le _bac de Seyasins_, dont Stendhal parle un peu plus loin.]

[Footnote 4: ... _mais bientôt je découvris ..._--Variante; «_Trouvai._»]

[Footnote 5: _Je trouvai moyen de voler des volumes de Voltaire ..._--En surcharge: «Bientôt après, je volai des volumes.»]

[Footnote 6: _Nous passions toujours les_ fériés _à Claix ..._--C'est-à-dire vacances. Nom latin francisé.]

[Footnote 7: _Rien ne m'était si odieux ..._--Le reste de la ligne a été laissé en blanc et marqué d'une +.]

[Footnote 8: ... _Ginès de Panamone a enlevé l'âne._--Suit un grossier croquis de Sancho Pança sur son âne.]

[Footnote 9: ... _petite salle de verdure ... enceinte de murs._--Suit un plan de la propriété de Claix, avec la mention: «Ce clos a six journaux de 600 toises.»]

[Footnote 10: ... _M. Dolle de la Porte-de-France ..._--Jean-Baptiste Dolle le jeune, qui avait construit à grands frais, au-dessus du rocher de la Porte-de-France, un beau jardin d'agrément. (Voir J. Vellein, _L'habitation de plaisance d'un grenoblois au XVIIIe siècle. Les Jardins Dolle._ Grenoble, 1896, br. in-8°.) Ces jardins sont aujourd'hui la propriété de la Ville de Grenoble; ils sont loués au Syndicat d'initiative de Grenoble, qui en a fait à nouveau une belle promenade publique.]

[Footnote 11: ... _me frappa ..._--Ce mot est marqué d'une croix. Il était certainement destiné à être corrigé.]

[Footnote 12: ... _me fissent horreur._--Ms.: «_Fît_».--Le bas du fol. 138 est occupé par deux plans: 1° «Voici le plan de la table chez mon grand-père, où j'ai mangé de 7 ans à 16 et demi»;--2° «Voici la salle-à-manger.» Celle-ci possède de nombreux dégagements: «D, porte sur le petit escalier tournant»; «R, porte de la cuisine»; «E, grand passage conduisant dans l'autre maison sur la place Grenette»; «N, entrée de la chambre de Lambert»; «T, grande porte sur le grand escalier», «très beau»; «K, porte de la chambre de mon grand-père.» (Voir notre plan de l'appartement Gagnon.)]

[Footnote 13: ... _leur plus ferme alliée était la religion._--Ms.: «_Gion._»]

[Footnote 14: ... _des jésuites..._--Ms.: «_Tejé._»]

[Footnote 15: ... _j'avais un orgueil insupportable._--Le fol. 141 commence de la manière suivante: «Quand j'arrivai à l'École centrale (en l'an V, je crois), dès l'année suivante je remportai des premiers prix, peut-être y a-t-il mémoire de cela dans les papiers du _Département_ (depuis, préfecture). Quand j'arrivai à l'École centrale, j'y apportai tous ces vices abominables, dont je fus guéri à coups de poing.» Stendhal a ajouté dans la marge: «Renvoyé à l'article: École centrale.»]

[Footnote 16: _Et hors un gros Plutarque à mettre mes rabats._--Stendhal a voulu dire: «_les Femmes Savantes_» (Acte II, scène VII).]

CHAPITRE X[1]

LE MAITRE DURAND

Je ne trouve aucune mémoire de la manière dont je fus délivré de la tyrannie Raillane. Ce coquin-là aurait dû faire de moi un excellent jésuite[2], digne de succéder à mon père, ou un soldat crapuleux, coureur de filles et de cabarets. Le tempérament eût, comme chez Fielding, absolument voilé l'_ignoble._ Je serais donc l'une ou l'autre de ces deux aimables choses, sans mon excellent grand-père qui, à son insu, me communiqua son culte pour Horace, Sophocle, Euripide et la littérature élégante. Par bonheur, il méprisait tous les galants écrivains ses contemporains, je ne fus point empoisonné par les Marmontel, Dorat et autres canailles. Je ne sais pourquoi il faisait à tous moments des protestations de respect en faveur des prêtres, qui dans le fait lui faisaient horreur comme quelque chose de sale. Les voyant impatronisés dans son salon par sa fille Séraphie et mon père, son gendre, il était parfaitement poli à leur égard comme avec tout le monde. Pour parler de quelque chose, il parlait littérature et, par exemple, des auteurs sacrés, quoiqu'il ne les aimât guère. Mais cet homme si poli avait toutes les peines du monde à dissimuler[3] le profond dégoût que lui donnait leur ignorance. «Quoi, même l'abbé Fleury, leur historien, ils l'ignorent!» Je surpris un jour ce propos, qui redoubla ma confiance en lui.

Je découvris bientôt après qu'il se confessait fort rarement. Il était extrêmement poli envers la religion[4] plutôt que croyant. Il eut été dévot s'il avait pu croire de retrouver dans le ciel sa fille Henriette (M. le duc de Bro[glie] dit: «Il me semble que ma fille est en Amérique»), mais il n'était que triste et silencieux. Dès qu'il arrivait quelqu'un, par politesse il parlait et racontait des anecdotes.

Peut-être M. Raillane fut-il obligé de se cacher pour refus de serment à la Constitution civile du clergé. Quoi qu'il en soit, son éloignement fut pour moi le plus grand événement possible, et je n'en ai pas de souvenir.