Vie de Grillon

Part 1

Chapter 13,674 wordsPublic domain

CHARLES DERENNES

VIE DE GRILLON

ALBIN MICHEL, EDITEUR 22, RUE HUYGHENS, 22, PARIS

DU MÊME AUTEUR

Poèmes

L’enivrante Angoisse. (Librairie Ollendorff.) La Tempête. (Librairie Ollendorff.) La Chanson des deux Jeunes Filles. (François Bernouard.)

_Sous presse_:

Perséphone. (Librairie Garnier.). Le livre d’Annie. (François Bernouard.)

Romans et Contes

L’Amour fessé. (Mercure de France.) Le Peuple du Pôle. (Mercure de France.) La Guenille. (Louis-Michaud.) Le Miroir des Pécheresses. (Louis-Michaud.) Nique et ses cousines. (Louis-Michaud.) La vie et la mort de M. de Tournèves. (Bernard Grasset.) Les Caprices de Nouche. (Renaissance du Livre.) Le Béguin des Muses. (Renaissance du Livre.) Leur tout petit cœur. (Renaissance du Livre.) Les Enfants sages. (Renaissance du Livre). Cassinou va-t-en guerre. (Edition française illustrée.) Le Pèlerin de Gascogne. (Edition française illustrée.) Les Conquérants d’idoles. (Edition française illustrée.) La petite Faunesse. (L’Edition.) Les Bains dans le Pactole. (Albin Michel.)

_Sous presse_:

Le Renard bleu. (Albin Michel.)

Essais, _en préparation_:

La Société des Fourmis. Les horizons du Songe. Le Bestiaire sentimental.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE

10 exemplaires sur papier du Japon numérotés à la presse de 1 à 10.

25 exemplaires sur papier de Hollande numérotés à la presse de 1 à 25.

75 exemplaires sur papier vergé pur fil des papeteries Lafuma numérotés à la presse de 1 à 75.

Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.

Copyright by Albin Michel 1920.

PREMIER LIVRE

L’apprentissage de l’Univers.

A L’OMBRE AIMABLE ET SAVANTE DU VIEUX MAÎTRE MICHEL EYQUEM SIRE DE MONTAIGNE JE DÉVOUE CE LIVRE DE BONNE FOI

_Nusquam alibi quam in insectis spectatius naturae rerum artificium_...

PLINE L’ANCIEN.

_Veritas clarior ac magis intelligibilis apparet, cum ad minima oculos vertimus._

JULES-CÉSAR SCALIGER.

_Infra nos quoque caelum quaerendum est._

SPINOSA.

VIE DE GRILLON

I

Il n’est au monde rien de plus émouvant que l’éclosion et le déroulement d’une petite vie,--d’une vie comme celle de l’insecte dont j’entreprends ici l’histoire. Petite vie... Je viens d’employer là une épithète qui ne me plaît en aucune façon; mais je n’éprouverai jamais comme au livre que je commence l’infirmité sans remède de n’importe quel langage humain, et je tiens à faire acte d’humilité dès le début de cet ouvrage. Sans cette confession, oserai-je en écrire seulement un mot?

Que tout ce qu’il peut y avoir en moi de poésie et d’amour de la terre m’assiste! Que l’habitude contractée dès mon enfance d’aller volontiers le front penché et de m’intéresser presque amoureusement à des choses infimes ne m’abandonne pas en cet instant! Ceci est une histoire vraie, mais où je ne veux aucunement montrer des prétentions scientifiques; car il est par trop facile d’avoir l’air d’être vrai en citant des références, en mentionnant des listes d’ouvrages, des noms d’entomologistes et en employant des termes spéciaux à la portée de n’importe quel licencié ès sciences naturelles. Ma seule documentation, je la devrai à mes yeux que nulle myopie n’a encore affectés et à l’intérêt que je porte à mon héros depuis que je le connais, ce qui ne date pas d’hier.

La façon dont se noua cette familiarité entre un apprenti-poète et un insecte chanteur, je ne la développerai que s’il me semble, plus loin, indispensable de le faire, à propos des mœurs et coutumes de Grillon; il serait également facile et assez vain de m’occuper de lui pour parler principalement de moi. «J’ai mon plan», comme dirait, en termes techniques, un conférencier ou un romancier; mais, au moment que je commence d’écrire, la prétention de suivre ce plan en toute rigueur, celle-ci non plus, je ne l’ai pas. Je désire sur toutes choses dire ce que j’ai vu et ce que je crois avoir compris, en tâchant de ne rien oublier.

Ceci peut suffire, me semble-t-il, en manière de préface.

* * * * *

Petite vie... Que pouvons-nous entendre de précis, nous autres hommes, par ces deux mots? Rien, sinon qu’il s’agit d’une vie que notre présomption nous autorise sommairement à considérer comme inférieure à la nôtre, aussi bien dans l’espace que dans le temps, c’est-à-dire au point de vue des catégories kantiennes de l’entendement. Mais Kant, qui fut par ailleurs un pion obtus et prétentieux, a eu du moins quelques immortels éclairs en ce qui concerne la relativité de notre connaissance. Le temps, l’espace, ce sont des trucs, si j’ose employer ce mot, ou, pour mieux dire, des _ersatz_ inventés par notre misère; afin de nous donner l’illusion enivrante de définir quelques lois naturelles et de comprendre l’univers.

Petite vie.--J’ai dit ailleurs, à peu de choses près, que si l’homme était le maître et le seigneur de la Terre, ce n’était pas là une royauté de droit divin; qu’il avait eu une chance infinie dans la lutte pour la vie des espèces; que certains dinosauriens, par exemple, possédaient la station verticale avant lui, et que, dans des temps où la Terre était encore vaste, où le mystère régnait au delà des mers, un Christophe Colomb ou un Vasco de Gama auraient pu, logiquement, trouver dans les terres inconnues où ils abordaient, une race qui, sans être en aucune façon humaine, eût été capable, elle aussi, d’évoluer jusqu’à l’intelligence et à la raison.

Qu’entendons-nous par l’intelligence ou la raison? Pour l’instant, je me borne à répondre que, ce qui distingue l’homme de la bête, c’est la faculté, uniquement concédée à celui-là sur la terre, d’adjoindre à son corps des organes artificiels par lesquels il diminue sa douleur ou sa peine, et pare à son insuffisance. Il a été le seul être capable de remédier à son pelage minime par le feu ou par la vêture; la première machine qu’il inventa fut sans doute la trique (dont usent encore eux-mêmes les grands anthropomorphes), pour suppléer à son défaut de griffes, de crocs et de biceps suffisants... Il n’avait pas d’ailes; notre époque l’aura vu s’offrir ce luxe triomphalement...

Que de chemin parcouru! Et c’est là que semble résider le miracle; nos professeurs de philosophie nous l’ont expliqué ou, plus modestement parlant, défini, en opposant l’instinct et l’intelligence. Je garde personnellement la certitude que, pour une raison supérieure à la nôtre et dont nous serions un peu naïfs de douter, des mots comme intelligence et instinct doivent avoir une signification aussi bornée ou douteuse que celle des catégories de l’entendement.

Bernardin de Saint-Pierre, s’il tenait ici la plume au lieu de moi, n’hésiterait pas à écrire que l’observation méticuleuse d’un insecte impose la certitude d’une divine Providence. Je me garderai d’être si ambitieux dans mes affirmations, surtout au début d’un essai qui ne vaudra que par sa modestie résolue. Mais n’est-il pas possible d’imaginer,--et ceci sans qu’une science _autre que la nôtre_ et qu’il est possible d’imaginer elle-même, s’oppose à de telles imaginations--d’imaginer, dis-je, que l’homme ne siège pas au suprême échelon sur l’échelle des êtres périssables?

Que sommes-nous pour Grillon, pour Grillon qui n’est pas le premier venu dans le monde si supérieurement armé des insectes, pour Grillon qui, à défaut de carapace, sait se construire une sûre maison, pour Grillon, dont le cerveau pèse proportionnellement environ trois fois plus que le nôtre, pour Grillon qui n’a pas eu besoin d’inventer des machines parce qu’il apporte en naissant au monde tous les instruments nécessaires à ses goûts et à sa relative sécurité de créature mortelle?... Plus loin, j’essaierai de traduire en parler d’homme l’univers tel qu’il peut vraisemblablement se refléter en des sens d’insecte; mais, avant même que je développe de manière précise mes observations, que risquons-nous d’être pour Grillon, nous autres hommes, sinon quelque chose qui pourrait correspondre en sa pensée à ce qu’est pour nous un cataclysme naturel formidable et contre lequel notre industrie ne peut rien?

Relativité. Tout est relativité. Quand un pied humain est posé sur une fourmilière par un rêveur ou un promeneur solitaire, pourquoi ne pas admettre que, dans leur petit monde, les fourmis en accusent la Fatalité ou Dieu, selon les opinions philosophiques ou religieuses qu’elles ont?

Le monde sensible, social et vital d’une fourmilière tient dans un rayon d’une cinquantaine de mètres au plus, celui de Grillon dans un rayon de quelque vingt mètres. Le monde humain, considéré du même point de vue, se borne à peu près à la Terre, «grain de poussière dans l’Infini», pour user d’une banalité qui a peut-être ici sa valeur. Qui sait si des êtres qui ne sont pas plus divins que nous, mais qui nous sont momentanément inconnaissables, sinon inconcevables, des êtres, par exemple, d’un monde gravitant autour de l’étoile α du Centaure, la plus rapprochée du Soleil, ou des êtres tributaires d’un Soleil plus lointain encore, ne sont point, par rêveuse négligence ou cruauté légère, coupables de ces coups de pied dans la fourmilière humaine que nous dénommons inondations, convulsions sismiques, grippe espagnole, terreurs de l’An Mille, plaies égyptiaques ou guerre de Cent Ans?

* * * * *

Un savant qui avait su, par rare fortune, garder de précieuses vertus imaginatives et une grande défiance des choses écrites, Henri Poincaré, est l’auteur de pages qui m’ont, très jeune, heureusement bouleversé. Autant qu’il m’en souvient, c’est dans des exemplaires dépareillés de la _Revue de Paris_ que je connus pour la première fois, fragmentairement, ces harmonieux développements d’idées, écrits d’ailleurs en bon français, d’où il est apparu que la certitude des vérités géométriques n’est pas elle-même exempte d’un certain relativisme. Elevé au beau vieux lycée génovéfain que nous appelions plus familièrement Bazar-Quatre, je cachais ces feuillets religieusement découpés, au plus secret de ma case d’interne. Car c’eût été, en toute vraisemblance, lecture compromettante, si on les y avait dénichés: Victor Delbos, notre professeur de philosophie, était kantien au point de nous parler de ce Dieu-là comme si ce Dieu eût été sa créature, ce qui est le comble de l’orgueil humain, et l’on peut bien dire, du reste, qu’il le refabriquait à l’usage de ses disciples chaque année et toutes fois plus beau. L’esprit de la «Nouvelle Sorbonne» planait inexorablement alors sur la colline vouée à Madame Geneviève, et notre distingué maître n’eût pas raisonnablement admis qu’un clair esprit français se permît d’aller plus loin, et par des chemins plus élégants, que son grand philosophe teuton, dans ce que l’on pourrait appeler l’expérience et l’intuition de la relativité.

Digression que m’impose ma sincérité, mais qui me chagrine parce qu’elle peut paraître d’un côté louangeuse et de l’autre satirique! Que cette méfiance envers moi-même soit suspecte aux yeux des autres, et il y aura déjà de ma part une erreur, une expression maladroite de mes sentiments et de mes pensées, une défaillance dans ma méthode. Ce livre voudrait tellement être un livre de vérité toute nue et de naïve bonne foi! Mais j’en appelle à tous ceux qui ont écrit: ce que j’essaie n’est-il pas effroyablement difficile à notre époque, quelque bonne volonté que j’aie?

Je n’ai parlé d’un certain relativisme des vérités géométriques qu’à propos de Grillon, et je semblais oublier mon héros. Si la science par excellence peut, par un esprit qui s’y connaissait, n’être jugée infaillible qu’humainement parlant, que dire des autres sciences et surtout de celles qui se vouent à l’explication des phénomènes biologiques et naturels?

Ceux qui ont philosophé en pareille matière, qui ont induit, déduit, formulé des conclusions ou des lois m’ont toujours paru à la fois prodigieusement infirmes et souverainement habiles. Ils ont eu, en tout cas, l’art presque magique des formules ou l’art plus étonnant encore de faire rédiger celles-ci inconsciemment par ceux qui se proclamaient leurs admirateurs ou se réclamaient d’eux. J’ai laissé de côté Haeckel, qui a refabriqué l’histoire de la vie comme un cordonnier de village ressemellerait, pour une ancienne servante, des chaussures jadis par elle à sa patronne volées. Mais voici le chevalier de Lamarck, qui nous oblige, en pensant à lui, de nous souvenir que l’homme descend du singe; voici Charles-Robert Darwin qui, sur la même question, modifie la formule et nous force à bien nous enfoncer dans le crâne cette idée que le singe est un homme qui a mal tourné!... Formules trop faciles à retenir, dont les philosophes de la biologie et des sciences naturelles ne sont peut-être pas tout à fait responsables, mais qui ont le tort (de par leur aptitude à être rabâchées et leur doctrinarisme péremptoire) d’être agréables aux primaires et aux demi-savants!... Que de belles et laborieuses vies risquent, par mésaventure analogue, de s’amoindrir aux yeux de ceux qui sauraient le mieux les chérir et les respecter!

* * * * *

Ne me piquant pas de philosophie, je ne risque rien à tenter moi-même une formule. Afin de mieux éclairer l’âme et la vie de Grillon, je vais donc poser, au début de son histoire, une nouvelle variante des opinions concernant la parenté ou, pour plus respectueusement parler, les rapports de l’homme et du singe: je crois que celui-ci nous fut, en des temps très lointains, un parent assez favorisé pour n’avoir pas besoin de devenir homme.

* * * * *

Transformisme! Sélection naturelle!... Haeckel a naturellement ajouté, ce qui était déjà chez lui du plus pur pangermanisme: Lutte pour la vie!... Loi du plus fort!... Car j’ai souvent l’œuvre de Darwin sous les yeux et je ne voudrais pas contribuer à être responsable des absurdités que la basse «bourgeoisie intellectuelle» lui prête. Cette nigauderie de lutte pour la vie où c’est le plus fort qui triomphe, il la faut considérer encore comme un _ersatz_, et la nationalité de ses inventeurs est facile à identifier.

Lutte pour la vie! Droit du plus fort!... Quiconque ira sans passion jusqu’au bout de cette étude pourra ajouter à ces exclamations d’autres exclamations qui sont miennes et par quoi je les juge: Naïveté!... Aveuglement!... Orgueil!... La vérité est que, dans l’évolution des espèces, ce ne sont jamais les plus forts qui ont triomphé. Dans l’espèce particulière qui a nom Humanité, la victoire des démocraties nous en offre un exemple dont Sirius se moque, dont certains ont le droit de s’attrister et de s’irriter, mais qui n’en est pas moins péremptoire. Je répète que je ne veux pas «faire de science» ici, et je le répéterai toutes les fois qu’il me paraîtra nécessaire, encore qu’une telle méthode de discours se heurte aux principes que m’enseignaient les maîtres d’ailleurs très chers qui contribuèrent à m’instruire dans l’art de ma langue française et dans celui de l’accommoder, quand j’étais sous leurs ordres, en «rhétorique supérieure».

Je ne veux point «faire de science». Et c’est pour cela que, sans citations ni références, j’affirme ici que le «_plus fort_» n’a pas triomphé sur la terre, qu’il n’y triomphera probablement jamais. Pourquoi? Je crois que Maman Nature partage la faiblesse de la plupart des mères à l’égard de leurs enfants maladifs ou mal venus: le plus faible et le plus inutile est celui qu’elle chérit le plus: «Toi, tu as d’énormes canines aptes à égorger un grand félin, des membres supérieurs capables de déraciner un chêne de dix ans... Reste singe. Tu ne t’en trouveras pas plus mal et cela simplifiera ma besogne...»

Mystérieuse besogne, et bien compliquée sans doute, que celle du sous-ordre de Maman Nature, ou, pour mieux dire, de l’officier gestionnaire de la planète Terre!... Quelle paperasserie élaborée en dehors du temps et sur une cinquième ou sixième dimension de l’espace doit y présider, tandis que nous continuons de vivre les uns le front bas, d’autres «_os sublime_»!

_Os sublime!_ Ne nous y trompons pas; cela signifie: le front dans les étoiles, ou quelque chose d’approchant. Mais, dans ce cas-là, rappelons-nous le puits de l’astronome...

Un petit d’homme tout nu, à la suite d’une aventure vraiment inquiétante pour ses futurs amis, tombe en pleine jungle et, plus précisément, dans le clan des loups de Senones. Au bout de très peu d’années terrestres, il est le maître de la Jungle. Pourquoi? Parce qu’il était infiniment faible et aussi peu velu qu’une grenouille, dont ses parents adoptifs, les loups, lui avaient donné le nom. Le petit hindou de Kipling a tété le lait de mère Louve, dormi dans les anneaux de Kaa le boa, joué avec Bagheera la panthère noire, intimidé Hâthi lui-même qui est le plus vieux de la Jungle, combattu l’invasion du Chien-Rouge, qui est un cataclysme aussi terrible que le déluge... Puis, dans un livre qui n’est plus pour les enfants, il semble devoir finir ses jours au service du grand empire anglais, aidé de ses frères-loups, ce qui est une façon d’asseoir son existence bien moins puérilement politique ou nationaliste que profondément humaine et terrestre.

Il y a eu ce miracle, en nos temps, d’un livre aussi plein de sens éternel que ceux que nous a légués la primitive humanité chantante...

II

Grillon est du nombre des insectes à qui fut refusé le don du vol.

Les insectes utilisent tantôt le mode de sustentation dans l’atmosphère que les appareils humains ont aujourd’hui copié avec bonheur, tantôt divers autres procédés d’envol et de vol que nous ne savons pas imiter encore. Ainsi la plupart des coléoptères sont de merveilleux aéroplanes naturels, aux ailes fixes, et que la force tourbillonnante, quasi hélicoïdale des bouts d’élytres, entraîne dans l’espace avec une rapidité considérable, mais aussi avec des difficultés au départ et à l’atterrissage qui font penser à l’infirmité la plus pénible du vol humain tel que notre génération l’aura pratiqué. Dans l’ordre des orthoptères, dont est Grillon, le vol à ailes battantes, en vain tenté jusqu’ici par les mécanismes ou organes artificiels dus à l’intelligence des bipèdes supérieurs, a été fort bien réalisé par diverses espèces de sauterelles et par la mante religieuse, pour ne citer que des insectes connus sous nos climats.

Quant à Grillon, il a, lui aussi, des ailes, disposées au repos de la même façon que celles, par exemple, de son parent Criquet, mais les muscles qui les attachent à son corselet ne lui permettent pas de s’en servir autrement que pour le chant, lorsqu’il est mâle et que c’est sa suprême métamorphose, la saison de ses amours.

Les naturalistes ont dû, en conséquence, inventer une sous-classification pour lui: orthoptère sauteur.

Pourquoi Grillon a-t-il pu persister au cours des temps sans la faveur du vol? En vertu des avantages offerts aux déshérités et aux faibles... Il n’avait pas besoin de voler parce qu’il était capable d’un effort moindre, à savoir de sauter dès que sorti de l’œuf, et capable surtout d’un effort dans un autre sens, à savoir de creuser le sol et de s’y gîter.

J’ai déjà dit le volume de son cerveau, qui est, proportionnellement, le triple du nôtre; ses nerfs faciaux feraient envie à un Martien de Wells; comme un Sélénite du même Wells, il a une figure en «seau à charbon», inexpressive à l’égal d’un objet ménager vulgaire; mais ses admirables yeux à facettes et ses antennes, microscopiquement étudiés, permettent d’imaginer pour lui un monde de sensations si vraisemblablement féeriques pour notre intelligence que c’en est à rougir d’être humain. Sa cousine la taupe-grillon, ou courtilière, qui, elle non plus, ne vole pas, ne possède, comparativement à lui, qu’une cervelle ridicule. Mais elle aussi prend sa revanche, avec ses pattes antérieures, qui sont de merveilleux outils à creuser des sapes interminables; et cet autre orthoptère est devenu un recordman, si j’ose dire, du vol souterrain, au grand dam des jardiniers; car sa fougue se soucie peu des racines, surtout quand elles sont tendres et qu’elle peut, au passage, s’en repaître délicieusement.

Dans le monde des orthoptères, la courtilière représente assez bien l’anarchie gâcheuse et mal dirigée; la sauterelle, une aristocratie aérienne, vagabonde et fantaisiste; la mante religieuse, le militarisme sanguinaire: Grillon est le bourgeois, l’être moyen et modéré, travailleur et paresseux tout ensemble; ses pattes de derrière ne lui permettent pas de bondir très haut, ses pattes de devant ne lui permettent pas de s’enfoncer profondément dans la terre. Mais, comme on le verra plus loin, c’est au moment de la vieillesse et de la mort annuelle de sa race que cet insecte, plus favorisé que les hommes de condition bourgeoise, sait devenir beau, aimer et bien mourir.

* * * * *

La vieillesse et la mort annuelle d’une race! Il en est de Grillon comme de la plupart des autres insectes; les pères sont morts après l’accouplement, les mères sont allées rejoindre leurs sèches dépouilles après avoir confié à la Terre, à la grande Nourrice, les germes d’une progéniture qu’elles savaient peut-être ne voir naître jamais. Les insectes qui, comme les termites, les autres fourmis ou les abeilles vivent en société, ne sont point dans le même cas. Ce sont, en un sens, des dégénérés dans leur monde, comme, dans la classe des mammifères, ceux que leur faiblesse ou leurs dissensions personnelles ont obligés de vivre en société.

D’autre part, nous expliquerons plus loin comment un an de vie, pour Grillon, correspond à plusieurs milliers d’années humaines... Mais nous, pour ne parler encore que de nous, sommes-nous sûrs qu’entre le premier mammifère à station verticale qui n’a plus mérité le nom de singe et celui qui fut obligé d’inventer le feu, il n’y a pas eu une lacune, une époque de chaos ou de cataclysmes dont des traditions comme celle du Déluge rendent compte dans presque toutes les mythologies, dans le folklore universel? Sommes-nous sûrs de la valeur de mots comme Mort de la Terre ou de la race humaine, nous qui ne savons pas regarder le temps en face et qui sommes incapables de fouiller historiquement son ombre à une vingtaine de mille années derrière nous?

* * * * *

Donc, Grillon a des ailes, mais ne vole pas; il a des pattes de derrière énormes, admirablement musclées, mais elles ne lui servent guère à sauter que dans sa toute première jeunesse, durant la période de sa vie où il fait l’apprentissage de l’univers. Néanmoins, si vous et moi sautions aussi bien que lui, nous pourrions franchir en hauteur les tours de Notre-Dame et, en largeur, la Seine, sans qu’il en résultât pour nous aucun inconvénient. Nous pourrions, d’un coup de dents et sans fatigue, couper un arbre de cinquante centimètres de diamètre, et je ne prononce pas au hasard ce chiffre de cinquante centimètres, je spécifie même qu’il s’agit d’un arbre à bois dur, parce que la force musculaire des mâchoires de Grillon a été et peut être très facilement calculée. Nous pourrions rester sans manger ni boire durant des ans, car, bien que gourmand et même gourmet, Grillon n’est pas physiologiquement affecté d’un jeûne d’une semaine... J’ai peur, en écrivant, que mon désir de ne point ratiociner de façon pédantesque inspire quelque méfiance à ceux qui voient l’étude, l’observation, l’expérimentation et la science, non pas dans des phrases claires et qui leur permettent de penser eux aussi, mais dans des successions d’affirmations obscures et d’autant plus mémorables. Aussi n’irai-je pas plus loin dans ma comparaison entre un insecte assez peu favorisé et le roi des mammifères...