Chapter 12
«Je crois entendre quelqu'un de vous me dire: «Mais ne peut-on se donner un instant de loisir?» Je te dirai, mon ami, ce que dit le bonhomme Richard: _Emploie bien ton temps, si tu songes à gagner du loisir; et puisque tu n'es pas sûr d'une minute, ne perds pas une heure._ Le loisir, c'est le moment de faire quelque chose d'utile; ce loisir, l'homme actif l'obtiendra, mais le fainéant, jamais; car _une vie de loisir et une vie de fainéantise sont deux.--Bien des gens voudraient vivre sans travailler, sur leur seul esprit; mais ils échouent faute de fonds_. Le travail, au contraire, amène à sa suite les aises, l'abondance, la considération.--_Fuyez les plaisirs et ils courront après vous_.--_La fileuse diligente ne manque pas de chemises_;--_à présent que j'ai vache et moutons, chacun me donne le bonjour_.
II. «Mais indépendamment de l'amour du travail, il nous faut encore de la stabilité, de l'ordre, du soin, et veiller à nos affaires de nos propres yeux, sans nous en rapporter tant à ceux des autres; car, comme dit le bonhomme Richard, _je n'ai jamais vu venir à bien arbre ou famille changés souvent de place_; et encore: _trois déménagements sont pires qu'un incendie_. Puis ailleurs: _garde ta boutique et ta boutique te gardera_. Et ailleurs encore: _si vous voulez que votre besogne soit faite, allez-y; si vous voulez qu'elle ne soit pas faite, envoyez-y_. Le bonhomme dit aussi: _Celui qui par la charrue veut s'enrichir, de sa main doit la tenir_; et ailleurs: _l'oeil du maître fait plus d'ouvrage que ses deux mains_;--_faute de soin fait plus de tort que faute de science_;--_ne pas surveiller vos ouvriers, c'est leur livrer votre bourse ouverte_. Le trop de confiance est la ruine de plusieurs: _dans les choses de ce monde, ce n'est pas la foi qui sauve, mais le doute_. Le soin que l'on prend soi-même est celui qui fructifie le mieux; _car, si vous voulez avoir un serviteur fidèle et qui vous plaise, servez-vous vous-même. Grand malheur naît parfois de petite négligence. Faute d'un clou, le fer du cheval se perd; faute d'un fer, on perd le cheval; faute d'un cheval, le cavalier est perdu_, parce que son ennemi l'atteint et le tue: le tout, faute d'attention au clou d'un fer à cheval.
III. «C'en est assez, mes amis, sur l'activité et l'attention à nos propres affaires; il faut y ajouter l'économie, si nous voulons assurer le succès de notre travail. Un homme, s'il ne sait pas mettre de côté à mesure qu'il gagne, aura toute la vie le nez sur la meule et mourra sans le sou.--_A cuisine grasse, testament maigre_. Bien des fonds de terre s'en vont à mesure qu'ils viennent, depuis que les femmes oublient pour le thé le rouet et le tricot; depuis que les hommes laissent, pour le punch, la scie ou le rabot. Si vous voulez être riche, apprenez à mettre de côté pour le moins autant qu'à gagner. _L'Amérique n'a pas enrichi l'Espagne_, parce que ses dépenses ont toujours dépassé ses recettes.
«Laissez là toutes vos folies dispendieuses, et vous n'aurez plus tant à vous plaindre de la dureté des temps, de la pesanteur de l'impôt et des charges du ménage; car _les femmes et le vin, le jeu et la mauvaise foi, font petites les richesses et grands les besoins_; et, comme le dit ailleurs le bonhomme Richard, _un vice coûte plus à nourrir que deux enfants_.
«Vous pensez peut-être qu'un peu de thé, un peu de punch de temps à autre, un plat un peu plus recherché, des habits un peu plus brillants, une partie de plaisir par-ci, par-là, ne tirent pas à conséquence; mais souvenez-vous que _les petits ruisseaux font les grandes rivières_. Défiez-vous des petites dépenses. _Il ne faut qu'une petite fente pour couler à fond un grand navire_, dit le bonhomme Richard.--_Les gens friands seront mendiants_;--_les fous font la noce et les sages la mangent_.
«Vous voilà tous assemblés ici pour acheter des colifichets et des babioles: vous appelez cela des _biens_; mais si vous n'y prenez garde, cela pourra être des _maux_ pour plusieurs d'entre vous. Vous comptez qu'ils seront vendus bon marché, et peut-être seront-ils en effet vendus au-dessous du prix courant; mais si vous n'en avez que faire, ils seront encore trop chers pour vous. Rappelez-vous ce que dit le bonhomme Richard: _Achète ce qui t'est inutile, et tu vendras, sous peu, ce qui t'est nécessaire_. Il dit encore: _Réfléchis bien avant de profiter du bon marché_; nous faisant entendre que le _bon marché_ n'est peut-être qu'apparent, ou que l'achat, par la gêne qu'il amène, nous fera plus de mal que de bien; car il dit dans un autre endroit: _Les bons marchés ont ruiné nombre de gens_; et ailleurs: _c'est une folie que d'employer son argent à acheter un repentir_. Et cependant cette folie se renouvelle chaque jour dans les ventes, faute de penser à l'Almanach. Combien pour la parure de leurs épaules ont fait jeûner leur ventre, et presque réduit leur famille à mourir de faim! _Soie et satin, écarlate et velours, éteignent le feu de la cuisine_, dit le bonhomme Richard; loin d'être les _nécessités_ de la vie, ils en sont à peine les _commodités_, et pourtant, parce qu'ils brillent à la vue, combien de gens s'en font un besoin! Par ces extravagances et autres semblables, les gens du bel air sont réduits à la pauvreté et forcés d'emprunter à ceux qu'ils méprisaient auparavant, mais qui se sont maintenus par l'activité et l'économie; ce qui prouve qu'_un laboureur sur ses pieds est plus grand qu'un gentilhomme à genoux_, comme dit le bonhomme Richard. Peut-être avaient-ils reçu quelque petit héritage sans savoir comment cette fortune avait été acquise: «_Il est jour_, pensaient-ils, _il ne sera jamais nuit_; que fait une si mesquine dépense sur une telle somme?» Mais, _à force de puiser à la huche sans y rien mettre, on en trouve le fond_, comme dit le bonhomme Richard; et c'est alors, _c'est quand le puits est à sec, que l'on sait le prix de l'eau_. Mais, direz-vous, c'est ce qu'ils auraient su plus tôt, s'ils avaient suivi le conseil du bonhomme Richard: «_Voulez-vous savoir le prix de l'argent, allez et essayez d'en emprunter_.» Qui va à l'emprunt cherche un affront; et de fait, il en arrive autant à celui qui prête à certaines gens, quand il veut rentrer dans ses fonds.
«Le bonhomme Richard nous avertit et nous dit: _L'orgueil de la parure est une vraie malédiction; avant de consulter votre fantaisie, consultez votre bourse_. Il nous dit aussi: _L'orgueil est un mendiant qui crie aussi haut que le besoin et avec bien plus d'effronterie_. Avez-vous fait emplette d'une jolie chose, il vous en faut acheter dix autres, pour que vos acquisitions anciennes et nouvelles ne jurent pas entre elles. Aussi, dit le bonhomme Richard, _il est plus aisé de réprimer le premier désir que de contenter tous ceux qui suivent_. Le pauvre qui singe le riche est véritablement aussi fou que la grenouille qui s'enfle pour égaler le boeuf en grosseur. _Les grands vaisseaux peuvent risquer davantage, mais les petits bateaux ne doivent pas s'écarter du rivage_.
«Au surplus, les folies de cette nature sont assez vite punies; car, comme dit le bonhomme Richard: _L'orgueil qui dîne de vanité soupe de mépris_.--_L'orgueil déjeune avec l'abondance, dîne avec la pauvreté, et soupe avec la honte_.
«Et que revient-il, après tout, de cette envie de paraître pour laquelle on a tant de risques à courir et tant de peines à subir? Elle ne peut conserver un jour de plus la santé, ni adoucir la souffrance. Elle n'ajoute pas un grain au mérite de la personne; elle éveille la jalousie, elle hâte le malheur.
«Quelle sottise n'est-ce pas de s'endetter pour de telles superfluités! Dans cette vente-ci, l'on vous offre _six mois de crédit_, et c'est peut-être là ce qui a engagé quelques-uns de nous à s'y rendre, parce que, n'ayant pas d'argent à débourser, nous espérons nous parer gratuitement. Mais pensez-vous à ce que vous faites en vous endettant? Vous donnez à autrui pouvoir sur votre liberté. Si vous ne payez pas au terme fixé, vous rougirez de voir votre créancier; vous tremblerez en lui parlant: vous inventerez de pitoyables excuses, et, par degrés, vous arriverez à perdre votre franchise, vous tomberez dans les mensonges les plus tortueux et les plus vils; car _mentir n'est que le second vice; le premier est de s'endetter_, dit le bonhomme Richard;--_le mensonge monte en croupe de la dette_, dit-il encore à ce sujet. Un homme né libre ne devrait jamais rougir ni trembler devant tel homme vivant que ce soit; mais souvent la pauvreté efface et courage et vertu.--_Il est difficile à un sac vide de se tenir debout_. Que penseriez-vous d'un gouvernement qui vous défendrait par un édit de vous habiller comme un grand seigneur ou comme une grande dame, sous peine de prison ou de servitude? Ne direz-vous pas que vous êtes libres; que vous avez le droit de vous habiller comme bon vous semble; qu'un tel édit est un attentat formel à vos priviléges, qu'un tel gouvernement est tyrannique?--et cependant vous consentez à vous soumettre à une tyrannie semblable, dès l'instant où vous vous endettez _pour briller_! Votre créancier est autorisé à vous priver, selon son bon plaisir, de votre liberté, en vous confinant pour la vie dans une prison, ou bien en vous vendant comme esclave si vous n'êtes pas en état de le payer. Quand vous avez fait votre marché, peut-être ne songiez-vous guère au payement; mais, comme dit le bonhomme Richard, _les créanciers ont meilleure mémoire que les débiteurs_.--_Les créanciers_, dit-il encore, _forment une secte superstitieuse, observatrice des jours et des temps_. Le jour de l'échéance arrive avant que vous l'ayez vu venir, et l'on monte chez vous avant que vous soyez en mesure; ou bien, si votre dette est présente à votre esprit, le terme, qui vous avait d'abord paru si long, vous paraîtra bien peu de chose à mesure qu'il s'accourcit; vous croirez que le temps s'est mis des ailes aux talons comme aux épaules.--_Le carême est bien court pour qui doit payer à Pâques_.
«Peut-être vous croyez-vous à ce moment en position de faire, sans préjudice, quelques petites extravagances; mais alors épargnez, pendant que vous le pouvez, pour le temps de la vieillesse et du besoin.--_Le soleil du matin ne brille pas tout le jour_. Le gain est passager et incertain; mais la dépense sera, toute votre vie, continuelle et certaine; et _il est plus aisé de bâtir deux cheminées que d'en tenir une chaude_, comme dit le bonhomme Richard; _ainsi_, ajoute-t-il, _allez plutôt vous coucher sans souper que de vous lever avec une dette. Gagnez ce que vous pouvez, et tenez bien ce que vous gagnez: voilà la pierre qui changera votre plomb en or_; et quand vous posséderez cette pierre philosophale, soyez sûrs que vous ne vous plaindrez plus de la dureté des temps ni de la difficulté à payer l'impôt.
IV. «Cette doctrine, mes amis, est celle de la raison et de la sagesse; n'allez pas cependant vous confier uniquement à l'activité, à l'économie, à la prudence, bien que ce soient d'excellentes choses. Car elles vous seraient tout à fait inutiles sans la bénédiction du Ciel. Demandez donc humblement cette bénédiction, et ne soyez pas sans charité pour ceux qui paraissent en avoir besoin présentement, mais _consolez-les et aidez-les_. N'oubliez pas que Job fut bien misérable, et qu'ensuite il redevint heureux.
«Et maintenant, pour terminer: _l'expérience tient une école qui coûte cher; mais c'est la seule où les insensés puissent s'instruire_, comme dit le bonhomme Richard, et encore n'y apprennent-ils pas grand'chose. Il a bien raison de dire que _l'on peut donner un bon avis, mais non la conduite_. Toutefois, rappelez-vous ceci: _qui ne sait pas être conseillé, ne peut être secouru_; et puis ces mots encore: _si vous n'écoutez pas la raison, elle ne manquera pas de vous donner sur les doigts_, comme dit le bonhomme Richard.»
Le Vieillard finit ainsi sa harangue. On l'avait écouté; on approuva ce qu'il venait de dire et l'on fit sur-le-champ le contraire, précisément comme il arrive, aux sermons ordinaires; car la vente s'ouvrit et chacun enchérit de la manière la plus extravagante.--Je vis que ce brave homme avait soigneusement étudié mes Almanachs et digéré tout ce que j'avais dit sur ces matières pendant vingt-cinq ans. Les fréquentes citations qu'il avait faites eussent fatigué tout autre que l'auteur cité; ma vanité en fut délicieusement affectée, bien que je n'ignorasse pas que, dans toute cette sagesse, il n'y avait pas la dixième partie qui m'appartînt et que je n'eusse glanée dans le bon sens de tous les siècles et de tous les pays. Quoi qu'il en soit, je résolus de mettre cet écho à profit pour moi-même; et, bien que d'abord je fusse décidé à m'acheter un habit neuf, je me retirai, déterminé à faire durer le vieux.
Ami lecteur, si tu peux en faire autant, tu y gagneras autant que moi.
CONSEILS POUR FAIRE FORTUNE PAR FRANKLIN
I
AVIS D'UN VIEIL OUVRIER À UN JEUNE OUVRIER
Souvenez-vous que le _temps_ est de l'argent. Celui qui, par son travail, peut gagner dix francs par jour, et qui se promène ou reste oisif une moitié de la journée, quoiqu'il ne débourse que quinze sous pendant ce temps de promenade ou de repos, ne doit pas se borner à faire compte de ce déboursé seulement: il a réellement dépensé, disons mieux, il a jeté cinq francs de plus.
Souvenez-vous que le _crédit_ est de l'argent. Si un homme me laisse son argent dans les mains après l'échéance de ma dette, il m'en donne l'intérêt, ou tout le produit que je puis en retirer pendant le temps qu'il me le laisse. Le bénéfice monte à une somme considérable pour un homme qui a un crédit étendu et solide, et qui en fait un bon usage.
Souvenez-vous que l'argent est de nature à se multiplier par lui-même. L'argent peut engendrer l'argent; les petits qu'il a faits en font d'autres plus facilement encore, et ainsi de suite. Cinq francs employés en valent six; employés encore, ils en valent sept et vingt centimes, et proportionnellement ainsi jusqu'à cent louis. Plus les placements se multiplient, plus ils se grossissent; et c'est de plus en plus vite que naissent les profits. Celui qui tue une truie pleine, en anéantit toute la descendance, jusqu'à la millième génération. Celui qui engloutit un écu, détruit tout ce que cet écu pouvait produire, et jusqu'à des centaines de francs.
Souvenez-vous qu'une somme de cinquante écus par an peut s'amasser en n'épargnant guère plus de huit sous par jour. Moyennant cette faible somme, que l'on prodigue journellement sur son temps ou sur sa dépense, sans s'en apercevoir, un homme, avec du crédit, a, sur sa seule garantie, la possession constante et la jouissance de mille écus à cinq pour cent. Ce capital, mis activement en oeuvre par un homme industrieux, produit un grand avantage.
Souvenez-vous du proverbe: _Le bon payeur est le maître de la bourse des autres_. Celui qui est connu pour payer avec ponctualité et exactitude à l'échéance promise, peut, en tout temps, en toute occasion, jouir de tout l'argent dont ses amis peuvent disposer; ressource parfois très-utile. Après le travail et l'économie, rien ne contribue plus au succès d'un jeune homme dans le monde que la ponctualité et la justice dans toute affaire: c'est pourquoi, lorsque vous avez emprunté de l'argent, ne le gardez jamais une heure au delà du terme où vous avez promis de le rendre, de peur qu'une inexactitude ne vous ferme pour toujours la bourse de votre ami.
Les moindres actions sont à observer en fait de crédit. Le bruit de votre marteau qui, à cinq heures du matin, ou à neuf heures du soir, frappe l'oreille de votre créancier, le rend facile pour six mois de plus: mais s'il vous voit à un billard, s'il entend votre voix au cabaret, lorsque vous devez être à l'ouvrage, il envoie pour son argent dès le lendemain, et le demande avant de le pouvoir toucher tout à la fois. C'est par ces détails que vous montrez si vos obligations sont présentes à votre pensée; c'est par là que vous acquérez la réputation d'un homme d'ordre, aussi bien que d'un honnête homme, et que vous augmentez encore votre crédit.
Gardez-vous de tomber dans l'erreur de plusieurs de ceux qui ont du crédit, c'est-à-dire de regarder comme à vous tout ce que vous possédez, et de vivre en conséquence. Pour prévenir ce faux calcul, tenez à mesure un compte exact, tant de votre dépense que de votre recette. Si vous prenez d'abord la peine de mentionner jusqu'aux moindres détails, vous en éprouverez de bons effets; vous découvrirez avec quelle étonnante rapidité une addition de menues dépenses monte à une somme considérable, et vous reconnaîtrez combien vous auriez pu économiser pour l'avenir, sans vous occasionner une grande gêne.
Enfin, le chemin de la fortune sera, si vous le voulez, aussi uni que celui du marché. Tout dépend surtout de deux mots: _travail et économie_; c'est-à-dire, de ne dissiper ni le _temps_, ni l'_argent_, mais de faire de tous deux le meilleur usage qu'il est possible. Sans travail et sans économie, vous ne ferez rien; avec eux, vous ferez tout. Celui qui gagne tout ce qu'il peut gagner honnêtement, et qui épargne tout ce qu'il gagne, sauf les dépenses nécessaires, ne peut manquer de devenir _riche_, si toutefois cet Être qui gouverne le monde, et vers lequel tous doivent lever les yeux pour obtenir la bénédiction de leurs honnêtes efforts, n'en a pas, dans la sagesse de sa Providence, décidé autrement.
II
AVIS NÉCESSAIRES A CEUX QUI VEULENT ÊTRE RICHES
La possession de l'argent n'est avantageuse que par l'usage qu'on en fait.
Avec six louis par an vous pouvez avoir l'usage d'un capital de cent louis, pourvu que vous soyez d'une prudence et d'une honnêteté reconnues.
Celui qui fait par jour une dépense inutile de huit sous, dépense inutilement plus de six louis par an, ce qui est le prix que coûte l'usage d'un capital de cent louis.
Celui qui perd chaque jour dans l'oisiveté pour huit sous de son temps, perd l'avantage de se servir d'une somme de cent louis tous les jours de l'année.
Celui qui prodigue, sans fruit, pour cinq francs de son temps, perd cinq francs tout aussi sagement que s'il les jetait dans la mer.
Celui qui perd cinq francs, perd non-seulement ces cinq francs, mais tous les profits qu'il en aurait encore pu retirer en les faisant travailler, ce qui, dans l'espace de temps qui s'écoule entre la jeunesse et l'âge avancé, peut monter à une somme considérable.
III
AUTRE AVIS
Celui qui vend à crédit demande de l'objet qu'il vend un prix équivalent au principal et à l'intérêt de son argent, pour le temps pendant lequel il doit en rester privé; celui qui achète à crédit paye donc un intérêt pour ce qu'il achète; et celui qui paye en argent comptant pourrait placer cet argent à intérêt; ainsi, celui qui possède une chose qu'il a achetée, paye un intérêt pour l'usage qu'il en fait.
Toutefois, dans ses achats, il est mieux de payer comptant, parce que celui qui vend à crédit, s'attendant à perdre cinq pour cent en mauvaises créances, augmente d'autant le prix de ce qu'il vend à crédit pour se couvrir de cette différence.
Celui qui achète à crédit paye sa part de cette augmentation. Celui qui paye argent comptant y échappe, ou peut y échapper.
IV
MOYENS D'AVOIR TOUJOURS DE L'ARGENT DANS SA POCHE
Dans ce temps, où l'on se plaint généralement que l'argent est rare, ce sera faire acte de bonté que d'indiquer aux personnes qui sont à court d'argent, le moyen de pouvoir mieux garnir leurs poches. Je veux leur enseigner le véritable secret de gagner de l'argent, la méthode infaillible pour remplir les bourses vides, et la manière de les garder toujours pleines. Deux simples règles, bien observées, en feront l'affaire.
Voici la première: Que la probité et le travail soient vos compagnons assidus.
Et la seconde: Dépensez un sou de moins par jour que votre bénéfice net.
Par là, votre poche si plate commencera bientôt à s'enfler, et n'aura plus à crier jamais que son ventre est vide; vous ne serez pas maltraité par des créanciers, pressé par la misère, rongé par la faim, glacé par la nudité. Le ciel brillera pour vous d'un éclat plus vif, et le plaisir fera battre votre coeur. Hâtez-vous donc d'embrasser ces règles et d'être heureux. Écartez loin de votre esprit le souffle glacé du chagrin et vivez indépendant. Alors vous serez un homme, et vous ne cacherez point votre visage à l'approche du riche; vous n'éprouverez point de déplaisir de vous sentir petit lorsque les fils de la fortune marcheront à votre droite; car l'indépendance, avec peu ou beaucoup, est un sort heureux, et vous place de niveau avec les plus fiers de ceux que décorent les ordres et les rubans. Oh! soyez donc sages; que le travail marche avec vous dès le matin; qu'il vous accompagne jusqu'au moment où le soir vous amènera l'heure du sommeil. Que la probité soit comme l'âme de votre âme, et n'oubliez jamais de conserver un sou de reste, après toutes vos dépenses comptées et payées; alors vous aurez atteint le comble du bonheur, et l'indépendance sera votre cuirasse et votre bouclier, votre casque et votre couronne; alors vous marcherez tête levée sans vous courber devant des habits de soie parce qu'ils seront portés par un misérable qui aura des richesses, sans accepter un affront parce que la main qui vous l'offrira étincellera de diamants.
V
LE SIFFLET
A mon avis il serait très-possible pour nous de tirer de ce bas monde beaucoup plus de bien, et d'y souffrir moins de mal, si nous voulions seulement prendre garde de _ne donner pas trop pour nos sifflets_; car il me semble que la plupart des malheureux qu'on trouve dans le monde sont devenus tels par leur négligence de cette précaution.
Vous demandez ce que je veux dire? Vous aimez les histoires, et vous m'excuserez si je vous en donne une qui me regarde moi-même.
Quand j'étais un enfant de cinq ou six ans, mes amis, un jour de fête, remplirent ma petite poche de sous. J'allai tout de suite à une boutique où on vendait des babioles; mais, étant charmé du son d'un sifflet que je rencontrai en chemin dans les mains d'un autre petit garçon, je lui offris et lui donnai volontiers pour cela tout mon argent. Revenu chez moi, sifflant par toute la maison, fort content de mon achat, mais fatiguant les oreilles de toute la famille, mes frères, mes soeurs, mes cousines, apprenant que j'avais tant donné pour ce mauvais bruit, me dirent que c'était dix fois plus que la valeur. Alors ils me firent penser au nombre de bonnes choses que j'aurais pu acheter avec le reste de ma monnaie, si j'avais été plus prudent: ils me ridiculisèrent tant de ma folie, que j'en pleurai de dépit, et la réflexion me donna plus de chagrin que le sifflet de plaisir.
Cet accident fut cependant, dans la suite, de quelque utilité pour moi, l'impression restant sur mon âme; de sorte que, lorsque j'étais tenté d'acheter quelque chose qui ne m'était pas nécessaire, je disais en moi-même: _Ne donnons pas trop pour le sifflet_, et j'épargnais mon argent.
Devenant grand garçon, entrant dans le monde et observant les actions des hommes, je vis que je rencontrais nombre de gens qui _donnaient trop pour le sifflet_.
Quand j'ai vu quelqu'un qui, ambitieux de la faveur de la cour, consumait son temps en assiduités aux levers, son repos, sa liberté, sa vertu, et peut-être même ses vrais amis pour obtenir quelque petite distinction, j'ai dit en moi-même: Cet homme _donne trop pour son sifflet_.
Quand j'en ai vu un autre, avide de se rendre populaire, et pour cela s'occupant toujours de contestations publiques, négligeant ses affaires particulières, et les ruinant par cette négligence: _Il paye trop_, ai-je dit, _pour son sifflet_.
Si j'ai connu un avare qui renonçait à toute manière de vivre commodément, à tout le plaisir de faire du bien aux autres, à toute l'estime de ses compatriotes et à tous les charmes de l'amitié pour avoir un morceau de métal jaune: Pauvre homme, disais-je, _vous donnez trop pour votre sifflet_.