Vie de Christophe Colomb

Chapter 9

Chapter 93,725 wordsPublic domain

«Ô toi, disait-il dans cette prière, ô toi, qui, par l'énergie de ta parole, as créé le firmament, la mer et la terre! que ton nom soit béni et glorifié! Que ta majesté et ta souveraineté soient exaltées de siècle en siècle, toi, qui as permis que, par le plus humble de tes serviteurs, ton nom sacré soit connu et répandu dans cette partie jusqu'ici cachée de notre univers!»

Se relevant ensuite, il s'avança d'un pas grave et majestueux, en faisant briller son épée et en déployant son étendard. Il fut suivi par Alonzo et par Vincent Pinzon, qui tenaient aussi d'une main leur épée nue, et de l'autre des bannières nationales ornées de croix, symboles d'une expédition entreprise pour la propagation de la religion chrétienne, et groupées, comme dans l'étendard royal, autour d'un F et d'un Y couronnés, initiales des noms espagnols de leurs souverains, Fernando et Ysabel.

Toutes les formalités usitées en pareil cas furent observées pour la prise de possession de l'île par le vice-roi, au nom de ses souverains; ensuite, il promena autour de lui ses yeux émerveillés, pour contempler sa découverte.

En ce moment, les matelots, que le respect seul et l'étiquette avaient retenus, fascinés par l'air de noble dignité de leur chef, se précipitèrent vers lui, le félicitèrent dans les termes les plus enthousiastes et exprimèrent le plus vif repentir. Ô destinée, ô exemple frappant de la versatilité des jugements humains! Celui qu'on avait récemment maudit comme un détestable aventurier, comme un homme égoïste, orgueilleux, obstiné; celui-là même qu'on avait médité de mettre à mort, passait maintenant presque pour un dieu, et l'on jurait de lui obéir toujours, quoi qu'il commandât ou qu'il voulût! C'était à qui fléchirait le genou devant lui, à qui approcherait ses lèvres de ses vêtements ou de ses mains, à qui le glorifierait avec le plus d'exagération!

Le vice-roi ne parut pas plus enorgueilli de ces adulations qu'il n'avait été intimidé des menaces qu'on avait osé lui faire; il conserva l'extérieur du plus parfait décorum, et attribua son succès à la divine Providence seule, qu'il remercia d'avoir bien voulu le choisir, entre tous, pour être l'instrument de ses desseins; mais certes il eût été bien pardonnable, s'il se fût dit alors:

«Je suis ici, malgré les obstacles les plus multipliés, en dépit des prédictions les plus sinistres, et après avoir été, pendant près de vingt ans, l'objet de l'insulte, de la dérision, du mépris d'hommes qui avaient un grand nom dans la science, dans la politique, dans la société; j'y arrive à un âge où l'épuisement des forces physiques commence généralement à se faire sentir; eh bien, j'y suis par la force de mon génie, par l'énergie de mon caractère, par la hardiesse de mes conceptions; et c'est uniquement à ma perspicacité, à mon courage, à ma persévérance que je le dois!»

Oui, certes, il aurait été pardonnable d'avoir cédé à ce mouvement d'un noble orgueil; il n'aurait, d'ailleurs, parlé que comme nous parlons aujourd'hui de sa personne, que comme, dans tous les siècles, en parlera la postérité.

Il se contenta seulement de dire, en citant un de ceux qui avaient cru le plus à l'impossibilité de se maintenir debout dans les contrées qui avoisinent plus ou moins les Antipodes: «J'ignore effectivement pourquoi cela est; mais, plus que jamais, nous devons dire que la terre est sphérique, que pourtant nous nous tenons fort bien ici sur nos pieds, et que la nature est un législateur qui sait se faire respecter!» À cette époque où les lois de la gravitation n'avaient pas encore été trouvées, on ne pouvait rien dire de plus sensé; et quelle modestie dans ce discours, quelles paroles remarquables, quel langage touchant!

Enfin, le problème le plus ardu qu'il fût possible de poser, était résolu; il l'était avec des moyens fort peu en rapport avec la grandeur de l'entreprise; les limites de l'Atlantique dans l'Occident, limites que l'on croyait inabordables, étaient atteintes, et Colomb, d'un seul coup, surpassait en gloire tous les génies de l'univers, comme aussi il surpassait en audace tous les marins du Portugal, malgré les grandes découvertes dues à leurs opiniâtres travaux!

Il faut avoir vu l'opulente végétation, la fraîcheur et la verdure éternelle des îles intertropicales pour se faire une idée de l'aspect que présentait celle sur laquelle nos marins venaient de débarquer. La nature agreste de celle-ci, tout en ayant quelque chose de sauvage, n'en avait pas moins la physionomie d'un verger continu où des arbres chargés de fruits qui paraissaient excellents, abondaient; aussi était-elle habitée; car les naturels qui, d'abord, s'étaient cachés dans les bois, en voyant de près des êtres animés dont la structure avait de l'analogie avec la leur, en sortirent bientôt en foule, et s'approchèrent de Colomb. Ils étaient totalement nus; la vue des bâtiments leur avait causé un étonnement prodigieux: les manoeuvres exécutées comme sans efforts, les voiles ployées et serrées comme par enchantement et qu'ils croyaient être des ailes avec lesquelles ces bâtiments étaient descendus du ciel, leur arrêt subit au milieu de l'eau à l'aide de leurs ancres qu'ils ne voyaient pas, leurs bateaux se détachant du bord et portant à terre des êtres dont les vêtements et les armes resplendissaient au soleil, tout leur avait d'abord inspiré l'épouvante, et ils s'étaient réfugiés dans leurs forêts.

Reconnaissant bientôt, cependant, que ces étrangers ne cherchaient ni à les poursuivre, ni à les molester, et la curiosité les excitant, ils s'étaient hasardés à s'en approcher, se prosternant fréquemment contre la terre en signe de soumission, et donnant alternativement des marques de crainte ou d'adoration. La teinte blanche de la peau des Espagnols, leur barbe, leur costume, leurs armes les frappèrent d'admiration: le vice-roi, surtout, par sa taille élevée, son port majestueux, ses habits éclatants, la déférence respectueuse que chacun lui témoignait, attirait plus particulièrement leur attention.

Colomb, charmé de leur simplicité, de leur douceur, de la confiance qui leur était si promptement revenue, se prêta aux mouvements de leur curiosité: les sauvages furent gagnés par cette bienveillance, et ils n'en crurent pas moins qu'ils avaient devant eux des créatures célestes qui, pendant la nuit, étaient entrées dans les maisons flottantes qu'ils apercevaient non loin du rivage, et qu'après en avoir déployé les ailes immenses, ils étaient descendus sur les bords de leur île.

Le grand-amiral avait trop de sagacité pour ne pas imaginer aussitôt, qu'une aussi petite île ne pouvait pas être habitée, sans qu'il y eût dans le voisinage des terres plus étendues qui formaient le centre de la population de ces contrées, et c'est ce qu'il se proposait de chercher à éclaircir, dès que les premiers moyens de se faire comprendre seraient effectués. Il sut même, dès ce moment, que l'île était nommée _Guanahani_ par les naturels; mais, dans sa prise de possession, il avait cru devoir lui donner le nom de _San-Salvador_, qui exprimait parfaitement l'impatience avec laquelle sa découverte avait été attendue, et qui était une marque de reconnaissance envers la Divinité. Cette île de _San-Salvador_ est une de celles qui forment le petit archipel des îles Lucayes ou de Bahama, que l'on voit dans la bande septentrionale des Antilles, et quoiqu'elle continue à être ainsi appelée par la plupart des nations maritimes de l'univers, cependant les Anglais ont eu le mauvais goût de la débaptiser, et ils la nomment _Cat-Island_ ou l'_Île du Chat_: si c'est par un effet de leur orgueil national qu'ils ont opéré ce changement, on ne saurait disconvenir qu'il est impossible de l'outrer à ce point et aussi mal à propos.

Ces insulaires furent aussi, de leur côté, l'objet d'un examen très-empressé de la part des Espagnols, car ils différaient complètement de toutes les races connues jusqu'alors chez les Européens. Leur peau, d'une teinte cuivrée, était peinte de couleurs variées, et chargée de devises qui leur donnaient une apparence fantastique; ils n'avaient pas de barbe, leurs cheveux n'étaient pas crépus comme ceux des hommes originaires de l'Afrique et vivant sous la même latitude, mais droits et rudes; sur les côtés, ils étaient coupés un peu au-dessus des oreilles, mais ils pendaient par derrière jusque sur leurs épaules. Quoique peints, on discernait que leurs traits étaient agréables et doux; ils avaient des yeux remarquablement beaux et des fronts élevés; leur taille était moyenne, leurs formes bien prises, et la plupart de ceux qui étaient alors présents ne paraissaient pas avoir plus de trente ans.

Parmi les insulaires présents, il n'y avait qu'une seule femme; elle était d'une grande jeunesse, entièrement nue comme ses autres compatriotes, et parfaitement bien faite. En résumé, ils parurent tous appartenir à un peuple simple, sans artifice, de moeurs douces, et manifestant d'aimables dispositions. Les hommes n'avaient pour armes que des lances en bois durci au feu, dont la pointe avait été formée à l'aide de cailloux aigus et d'os de poissons desséchés. Quant au fer, ils ne le connaissaient nullement, à tel point qu'un sabre dégainé leur étant présenté, ils le saisirent, en en pressant le tranchant contre leurs mains. Colomb leur distribua quelques cadeaux de bonnets en couleur, de verroterie, de grelots, clochettes ou autres bagatelles qu'ils reçurent comme les dons les plus précieux, s'empressant de s'en orner, et charmés de les avoir en leur possession.

Hélas! ces peuples, au contact de la race blanche, ont depuis longtemps disparu de cette île ainsi que de toutes celles qui l'avoisinent, et c'est à peine si l'on en voit aujourd'hui quelques restes sur le continent américain, dont ils ont abandonné le littoral aux Européens. Tels Christophe Colomb les dépeignit en 1492, tels, en 1822, nous les avons retrouvés dans la Guyane: là, tous les ans, quelques-uns d'entre eux descendent la rivière d'Oyapok dans leurs pirogues ou canots, et ils vont à Cayenne se présenter au gouverneur de la colonie; les promesses de bonne intelligence se renouvellent des deux parts, et là se font quelques échanges de présents; eux, apportant des ouvrages en nattes, paniers, armes des sauvages ou autres objets vraiment remarquables par le fini du travail, et recevant des armes européennes, des étoffes de nos pays, de la coutellerie surtout, pour laquelle ils montrent une véritable passion. Un trait saillant de leur caractère est l'horreur et le dégoût que leur inspire la vue des noirs africains qui se trouvent à Cayenne, et dont ils se regardent comme les ennemis naturels.

Comme Colomb croyait être débarqué sur quelque île qui dépendait de l'Asie, il donna tout naturellement le nom d'Indiens aux naturels de l'île, et c'est ce nom qui prévaut encore, quoique l'on ait appris depuis lors que c'est à un continent interposé entre ceux d'Europe et d'Asie que cette même île appartient: seulement, aujourd'hui, on distingue ces deux parties du monde par les désignations d'Indes occidentales et d'Indes orientales.

Les Espagnols passèrent la journée entière sur l'île de San-Salvador; ils en parcoururent les sites agréables, ils pénétrèrent dans les bosquets où ils trouvèrent des fruits d'un goût délicieux, ils se désaltérèrent à l'eau pure des fontaines ou des ruisseaux, et ils ne retournèrent à bord que fort tard, et ravis de tout ce qu'ils avaient vu.

Dès le lendemain matin, les naturels s'embarquèrent dans leurs pirogues qu'ils nommaient _canots_, et se transportèrent à bord des navires espagnols pour rendre la visite qu'ils avaient reçue la veille: quelques-uns même, pour montrer plus d'empressement, y arrivèrent à la nage, bien que leurs pirogues pussent contenir jusqu'à quarante hommes; ils apportèrent à leur tour des présents qui consistaient en petits ballots de coton, en perroquets apprivoisés, et en gâteaux ou pains de cassave et de manioc. Toutefois, les Espagnols ne manquèrent pas de remarquer que plusieurs d'entre eux avaient quelques ornements en or à leurs oreilles et à leur nez: ils leur demandèrent d'où leur venaient ces objets précieux, et ils conjecturèrent, par les signes de leurs visiteurs, que c'était d'un pays situé au midi de l'île; ils crurent comprendre aussi que là régnait un souverain qui n'était servi que dans des plats d'or; mais que, dans le Nord-Ouest, était une nation belliqueuse qui faisait quelquefois invasion dans leur île, et en emmenait les habitants en esclavage.

Colomb apprit, en outre, qu'une petite île très-voisine, près de laquelle il avait passé, était habitée: c'était celle qui est connue actuellement sous le nom de Watling; cette particularité le confirma dans l'idée qu'il avait eue au commencement de la nuit de la découverte, que la lumière qu'il avait aperçue pouvait provenir d'une terre dérobée à ses regards par l'obscurité, tout aussi bien que d'une barque de pêcheurs.

Le grand-amiral renouvela à San-Salvador son approvisionnement d'eau douce, de bois de chauffage; il se pourvut abondamment de bananes, de citrons, d'oranges et de pains de cassave, mais non sans laisser des témoignages de sa reconnaissance; il emmena d'ailleurs avec lui sept des insulaires, espérant qu'ils s'initieraient bientôt au langage espagnol, suffisamment du moins pour lui servir d'interprètes; et il partit pour se mettre à la recherche de l'opulent pays qu'on lui avait dit qu'il trouverait dans le Sud.

Les caravelles furent bientôt en vue d'un nombre considérable d'îles qui appartenaient aux archipels, aujourd'hui connues sous les noms des Lucayes et des Antilles; toutes étaient belles, d'une verdure éblouissante, et paraissaient de la plus grande fertilité. Le grand-amiral en visita trois, dont il prit également possession en sa qualité de vice-roi des souverains espagnols. Il nomma la première Sainte-Marie-de-la-Conception; c'était un pieux témoignage de reconnaissance envers la sainte vierge Marie, que les marins vénèrent comme leur patronne; la seconde reçut le nom de Fernandina, en l'honneur du roi Ferdinand; et la troisième fut appelée Isabella, comme un souvenir reconnaissant de la princesse qui avait tant fait pour faire accueillir les plans de l'illustre navigateur.

Les habitants de ces îles, comme ceux de San-Salvador, parurent tout à fait étonnés et émerveillés à la vue des Européens; ils les regardaient comme des êtres surnaturels, et ils ne les approchaient, pour se les rendre propices, qu'en leur présentant des offrandes de ce que leur pauvreté ou la simplicité de leurs moeurs pouvaient leur faire croire être le plus digne d'être accepté. Si les Espagnols témoignaient le désir de trouver quelque aiguade pour renouveler leur provision d'eau, ils s'empressaient de les conduire aux sources les plus abondantes, les plus fraîches; ils remplissaient eux-mêmes les barriques, les roulaient, les transportaient dans les chaloupes; en un mot, ils n'avaient qu'un désir, c'était d'épargner de la fatigue à leurs hôtes et de se montrer agréables à leurs yeux.

Colomb était comme attendri de tant de soins, et il ne pouvait se lasser d'admirer les paysages, les tableaux et les scènes émouvantes qui se déroulaient devant lui.

«Je ne sais, écrivait-il sur son journal, comment choisir entre tant de sites délicieux, ni vers lequel je dois d'abord me diriger: le gazouillement, le plumage brillant des oiseaux me tiennent dans un ravissement inexprimable dont je voudrais ne jamais sortir; les perroquets de l'espèce la plus admirable volent en troupes qui dérobent pendant longtemps l'aspect du soleil; les arbres les plus variés sont chargés de fruits succulents; je rencontre à chaque pas des arbustes, des plantes qui me semblent d'une grande valeur pour les teintures, l'épicerie, la pharmacie; et je me surprends regrettant vivement de ne pas être botaniste, pour pouvoir indiquer leur usage, leur utilité, l'avantage qui en reviendra pour l'Espagne, et les ressources qu'y trouveront les bâtiments du commerce pour leur chargement.»

On voit que ce grand homme pensait à tout, et que ses sensations individuelles ne l'empêchaient pas de s'occuper des vrais intérêts de sa nouvelle patrie.

Le poisson, qui abondait dans les mers que parcourait l'expédition, participait aussi du caractère de nouveauté qui, partout, frappait les regards; les écailles de plusieurs d'entre eux avaient le reflet des pierres les plus précieuses; on les voyait se presser autour des caravelles, comme pour faire resplendir l'éclat de leurs couleurs, et pour animer un spectacle que les marins ne se lassaient pas de contempler.

Cependant, on n'entendait nullement parler de mines d'or, et les naturels indiquaient toujours la direction du Sud où était une grande île qu'ils appelaient Cuba, et où l'on trouverait en abondance de l'or, des perles, des épiées, et tous les éléments d'un commerce étendu. Le grand-amiral, quoique guidé d'une manière assez vague par les indigènes, et après avoir eu plusieurs jours de calme ou de vents contraires, finit cependant par arriver, le 28 octobre, en vue de cette île si considérable, si belle et si désirée. Il fut véritablement surpris à l'aspect de cette terre si noblement dotée, de l'étendue de ses côtes qui dépassaient de beaucoup les bornes de l'horizon, de la hauteur imposante de ses montagnes couvertes de forêts vierges aussi anciennes que le commencement de la création, des riches vallées qui se déployaient en nappes magnifiques devant lui, et des belles rivières qui la sillonnaient. Il jeta l'ancre dans une des plus profondes de ces mêmes rivières, située à l'occident du lieu actuellement nommé Nuevitas-del-Principe, il prit possession de l'île de la manière la plus solennelle, toujours au nom de Ferdinand et d'Isabelle; et, en l'honneur du prince Juan, héritier présomptif de la couronne, il lui donna le nom de Juana. Quant à la rivière, elle reçut de lui celui de San-Salvador, ce qui était de sa part un nouvel acte de piété et d'actions de grâces envers le Tout-Puissant.

Ce qui charmait surtout Colomb, en voyant les côtes étagées de l'île s'adossant à des montagnes dont les cimes s'approchaient des nuages, et en contemplant ses havres, les embouchures de ses rivières, ses forêts, ses villages, c'est qu'il y trouvait une grande ressemblance avec la Sicile qu'il avait si souvent vue dans sa jeunesse et qui avoisine sa patrie de si près. La nature semblait avoir pris soin, dans l'une comme dans l'autre de ces contrées, à prodiguer, à leurs peuplades heureuses, les éléments de la vie et de la félicité, sans exiger d'elles presque aucune espèce de travail; c'était pour lui l'image de l'Éden des poèmes et des livres sacrés.

Notre navigateur côtoya l'île pendant plusieurs jours, afin d'en explorer les ports et les rivières. Son journal ne tarit pas en remarques sur la beauté des pays qu'il parcourait, sur les émotions qu'il éprouvait, et l'on voit évidemment, dans les lignes qu'il a tracées à ce sujet, les élans d'un coeur et d'un esprit particulièrement sensibles aux grâces et aux beautés de la nature. Comment, d'ailleurs, aurait-il pu en être autrement, car il devait tout voir à travers le prisme de l'enthousiasme et de la satisfaction; il avait, en effet, réalisé les rêves enchantés de la plus grande partie de sa vie; il avait devant lui la récompense acquise, après tant de peines et de contrariétés, de ses travaux, des soucis qu'il avait eus, des dangers qu'il avait courus; et, sans doute, nous ne pourrons jamais nous faire une idée suffisante de l'extase qu'il devait éprouver, en analysant les charmes d'un monde aussi nouveau que s'il sortait des mains de Dieu, et dont il avait fait la conquête par sa persévérance, par son génie et par le courage qu'il avait déployé. Aussi, écrivait-il dans son journal:

«C'est la plus belle terre que jamais l'oeil de l'homme puisse admirer; on voudrait y vivre à tout jamais; on n'y conçoit ni la douleur ni la mort!»

Pendant que le grand-amiral côtoyait l'île, il débarquait souvent, et visitait des villages dont les habitants, pour la plupart fort effrayés de l'arrivée de ces hommes inconnus, fuyaient vers leurs bois et leurs montagnes. Les cabanes de ces villages étaient construites en branches de palmiers disposées de manière à former quelque chose comme les pavillons de quelques-unes de nos maisons, et elles étaient abritées par des arbres très-touffus; elles représentaient ainsi l'assemblage des tentes de nos soldats dans un camp. Il y régnait plus de propreté et plus de solidité que dans celles qu'on avait vues dans les îles précédemment visitées. Il y avait même quelques dessins grossiers et des masques en bois sculptés avec une certaine habileté. Dans chaque cabane on trouvait des instruments plus ou moins ingénieux pour la pêche, ce qui donna à penser que les habitants s'occupaient à prendre du poisson, non-seulement pour eux, mais pour les insulaires de l'intérieur.

Après avoir exploré presque toute la bande septentrionale de l'île dans l'Ouest, Colomb se trouva en vue d'un grand promontoire tellement couvert d'arbres, qu'il lui donna le nom de cap des Palmiers. Il apprit là que, derrière la baie, était une rivière d'où il n'y avait que quatre journées de marche pour se rendre à _Cubanacan_, nom par lequel les indigènes désignaient le _milieu de Cuba_. Pour cette fois, et à cause de la consonnance, Colomb crut qu'il s'agissait du _Cublay-Kan_, souverain tartare dont Marco-Paolo parle dans la relation de ses voyages, et il s'imagina être arrivé au continent d'Asie, but primitif qu'il s'était proposé. Le prince que, d'après cette relation, il pouvait supposer régner dans cette contrée, était un monarque très-puissant. Le grand-amiral prit, en conséquence, la résolution d'envoyer à ce souverain des présents et une des lettres de recommandation dont, à tout événement, il avait été chargé par la cour d'Espagne. Il choisit avec soin, pour cette mission, deux des hommes de l'expédition dont l'un était un juif converti, sachant le chaldéen et un peu d'hébreu, langages qu'il pensait devoir être connus par le prince. Deux Indiens partirent avec les messagers pour leur servir de guides, et on leur donna pour récompense des grains de verroterie et autres menus objets d'Europe dont ils se montrèrent fort satisfaits. Colomb leur prescrivit à tous de s'informer soigneusement de la situation des provinces, des ports, des rivières et des productions du pays, surtout en ce qui concernait les épices.

Ce cortége pénétra douze lieues dans l'intérieur, où ce qu'on trouva de plus considérable fut un village d'une cinquantaine de cabanes et d'un millier d'habitants. Les envoyés y furent reçus avec beaucoup d'égards; on les conduisit dans le local principal; des provisions de toutes sortes furent placées devant eux et mises à leur disposition; après quoi, les Indiens s'assirent autour d'eux, et se mirent en posture d'écouter ce qui allait leur être communiqué.

Un des insulaires qui servait d'interprète porta la parole; il fit un discours très-emphatique selon l'usage de ces pays, dans lequel il vanta très-haut la puissance, la richesse, la générosité de la race blanche, et finit par expliquer le but de la visite. Dès qu'il eut fini sa harangue, les indigènes s'approchèrent en foule des Espagnols, touchèrent, examinèrent leur peau ainsi que leurs vêtements, et ils furent tellement émerveillés, qu'ils se pressaient pour baiser leurs mains et leurs pieds, afin de faire preuve d'adoration à leur égard. Mais il n'y avait aucune trace d'or parmi eux, et lorsqu'on leur montra quelques échantillons d'épices, ils répondirent qu'il n'en existait pas dans leur contrée, mais que fort loin, en désignant le Sud-Ouest, il est probable qu'on trouverait ces objets.