Chapter 8
Un phénomène nouveau vint, toutefois, effrayer les marins de l'expédition: ce fut l'aspect enflammé de la mer dans les sombres nuits de la zone torride. Cet effet, connu sous le nom de phosphorescence, est tellement vif qu'il éclaire sensiblement les voiles, les cordages et le corps entier du navire à l'extérieur, et que la moindre ondulation donne naissance à une sorte de flamme blanchâtre: on l'attribue, aujourd'hui, à la réunion en ces parages d'une infinité de mollusques qui ont la propriété de produire de la lumière en certains cas, et ordinairement de l'électricité. On dit aussi que cette lumière est due à des particules de corps organisés qui, quelquefois, ressemblent à une sorte de poussière couleur de paille brune. Il arrive, quand la mer est phosphorescente, qu'il s'y forme des bandes éclatantes séparées par des points obscurs qui simulent des brisants; d'ailleurs, elle est alors grasse au toucher, laisse une trace onctueuse à la peau, et répand souvent une odeur désagréable.
Il faut convenir que des hommes aussi équivoquement disposés que les matelots de l'expédition durent être effrayés par ce spectacle inattendu, et que c'est bien alors qu'ils purent penser être transportés dans ces mers horribles qu'on leur avait dit, avant leur départ, qu'ils allaient affronter; ils se crurent voués à un incendie complet, et furent tellement saisis de terreur qu'à peine ils osèrent murmurer. Le grand-amiral fit puiser un seau d'eau, il y trempa son bras qu'il retira sain et sauf. L'équipage commença à se rassurer; Colomb continua paisiblement ensuite sa route au milieu de ces feux et de ces récifs apparents qui furent franchis sans inconvénient: et, quand le jour revint aussi pur, aussi radieux que la veille, on vit qu'on avait encore été le jouet d'une illusion, et l'on retrouva avec la clarté du soleil, avec la douceur de l'atmosphère, la confiance qu'on avait momentanément perdue.
Les esprits des matelots étaient évidemment dans cette espèce d'état fébrile pendant lequel on se laisse aller aux changements les plus soudains, et Colomb avait encore de rudes crises à traverser. Heureusement la mer de ces parages était, comme on le voit le plus souvent, presque aussi unie que celle d'une rivière, le ciel était pur, l'air doux, et c'étaient des motifs qui empêchaient de s'abandonner au désespoir.
Le 4 octobre, la flotille parcourut 190 milles marins: ce fut le plus long trajet depuis le départ. Le 5, la Santa-Maria atteignit le sillage de 9 milles marins par heure, qu'elle ne pouvait jamais dépasser, ce qui promettait une aussi bonne journée; mais la brise, fléchit et ce sillage ne se soutint pas.
À la faveur de ces résultats, le grand-amiral calcula, le 7 octobre, qu'il devait être sur le point d'atteindre le lieu où il supposait, d'après la carte de Toscanelli, que se trouvait la grande île de Cipango, et il fut confirmé dans l'idée qu'il s'approchait de quelque terre considérable, en voyant plusieurs troupes d'oiseaux de peu de grosseur qui se dirigèrent, le soir, vers l'Ouest-Sud-Ouest, comme faisant un dernier effort pour voler au gîte que leur faisaient deviner la finesse de leurs organes, leurs habitudes et l'acuité de leurs instincts.
Alonzo Pinzon et ses deux frères, Vincent et François, qui furent également frappés de la direction suivie par ces oiseaux, demandèrent au grand-amiral l'autorisation de se rendre à bord de la _Santa-Maria_ pour en conférer avec lui; quand ils furent auprès de Colomb, ils le prièrent instamment, et pour eux, et pour le contentement de leurs équipages, de donner la route à l'Ouest-Sud-Ouest, au lieu de l'Ouest qui était toujours l'air-de-vent suivi par les caravelles.
«Le désir de vous être agréable, leur dit Colomb, me fait accéder aujourd'hui à une demande de changement de route que j'ai déjà refusée dans une circonstance précédente: il est prudent et politique, ajouta-t-il, d'avoir de la condescendance lorsqu'il n'y a que peu d'inconvénients matériels à en montrer. Actuellement, nous devons être assez près de la terre pour qu'une déviation de quelques degrés ne nous la fasse pas manquer, tandis que la première fois que ce changement me fut proposé, cette déviation aurait pu nous conduire tout à fait à côté de notre but, je ne veux donc pas me montrer obstiné hors de propos; mais si dans deux jours la terre n'a pas été découverte, nous remettrons le cap à l'Ouest, car avec l'Ouest-Sud-Ouest prolongé nous allongerions trop notre route, puisque c'est l'Ouest qui doit probablement nous conduire le plus promptement possible au terme de nos travaux.»
Il était impossible de mieux allier le devoir et la dignité à la condescendance; aussi les frères Pinzon se séparèrent-ils de Colomb avec satisfaction, et les équipages accueillirent-ils cette nouvelle avec un transport de reconnaissance.
Quand ils furent partis, Colomb adressa la parole à Garcia Fernandez qui avait été présent à l'entretien, et, d'un ton profondément mélancolique, il lui dit: «Alonzo est certainement un marin très-hardi et fort habile, c'est un homme à qui j'ai les plus grandes obligations; mais il commence à hésiter, et je crains que ses idées n'aient plus la même solidité qu'auparavant: puisse l'accueil que j'ai fait à sa demande le ramener! mais certainement je ne gouvernerai pas plus de deux jours à l'Ouest-Sud-Ouest, car ce qui n'est presque d'aucune importance pendant un si petit laps de temps, pourrait devenir très-préjudiciable en se prolongeant.»
Pendant ces deux jours, les marins éprouvèrent quelque chose de vague, comme un pressentiment qui les avertissait que la terre était proche, et qu'on était sur le point de faire une grande découverte. Cette impression les plongeait dans de grandes inquiétudes; aussi, quand, au bout de deux jours de la route nouvelle, ils trouvèrent que leur espoir avait encore était déçu, leur pressentiment ne les abandonna pas encore, mais ils virent avec plaisir gouverner de nouveau à l'Ouest, persuadés alors que c'était en effet dans cette direction que la terre existait. Les caravelles profitèrent de cette bonne disposition des esprits et se couvrirent de toutes les voiles qu'elles pouvaient porter. Le même soir, des oiseaux reparurent et s'approchèrent considérablement des navires; des herbes d'un vert très-frais furent vues surnageant sur la mer, et ces indices favorables augmentèrent la joie des matelots.
Toutefois, la terre ne parut pas le lendemain, 10 octobre, et, quand les matelots de la _Santa-Maria_ eurent vu le soleil s'abaisser au-dessous de l'horizon, sans que cet objet de leurs espérances, sur lequel ils comptaient tant, se fût montré à leurs yeux, ils poussèrent de violentes clameurs et, atteignant les limites du désespoir, ils s'attroupèrent et s'avancèrent résolument vers la dunette du grand-amiral, en s'écriant qu'ils exigeaient positivement qu'il les fît retourner en Espagne, et en le menaçant, s'il n'y consentait pas, de se porter aux dernières extrémités.
Colomb sortit de sa dunette et s'avança vers les rebelles avec toute l'expression d'une physionomie indignée qui, pendant un instant, fit bondir leur coeur et réprima leur audace.
«Je veux bien vous expliquer, leur dit-il avec sévérité, que nous sommes trop avancés pour songer au retour; que nous manquerions de vivres et d'eau pour l'effectuer, et que notre seul salut est dans la découverte de la terre qui est devant nous, et même tout me dit assez près de nous!»
«En Espagne, à Palos!» répétèrent-ils tout d'une voix; et puis, comme ayant été frappés de l'argument du grand-amiral, ils ajoutèrent: «Eh bien! puisque la terre est si près de nous, si nous vous obéissons trois jours encore, et que nous ne l'ayons pas vue, nous conduirez-vous alors en Espagne?»
«C'en est trop, leur répondit Colomb étonné de tant d'audace; n'oubliez pas que l'inspiration de mon voyage me vient de Dieu lui-même; souvenez-vous que ma mission m'a été donnée par nos souverains, que je leur ai promis de l'accomplir, que, quoi qu'il arrive, je ferai mon devoir, que je suis préparé à tout, que je saurai user des pouvoirs qui ont été mis à ma disposition, et qu'enfin jamais je ne céderai, non, jamais! ainsi, retirez-vous et craignez de m'irriter!»
Cela dit avec fermeté, Colomb rentra dans sa dunette, et les mutins, cédant à l'air de grande autorité qui rehaussait l'effet des paroles de leur chef, se dispersèrent, mais non sans continuer à murmurer, quoique beaucoup plus sourdement.
«Ami Guttierez, dit Colomb à ce jeune seigneur qui rentra avec lui, qu'il se présente une occasion, et l'on verra que je sais encore manier une épée ou un pistolet aussi bien qu'un compas et qu'un astrolabe! Mais retenez bien ceci: j'ai la conviction intime qu'avant trois jours la terre sera découverte; et si ce n'eût été l'humiliation de céder à la violence, j'aurais volontiers souscrit à la condition de ces trois jours que ces audacieux voulaient m'imposer.»
«J'épiais ces insolents, lui répondit Guttierez, et si je me suis contenu, ce n'est que par respect pour vous, seigneur grand-amiral; mais j'ai à mon côté une fine lame de Tolède qui a fait défaillir plus d'un Maure; vienne le moment, alors on verra qu'elle est toujours en des mains dignes de la porter ... Pour moi, je ne connais qu'une chose: c'est que j'ai promis à notre reine adorée de vous suivre partout pour voir les limites de l'Atlantique dans l'Occident; or, quelles qu'elles soient, fussent-elles, comme on l'a souvent dit, un gouffre immense qui doit tous nous engloutir, j'en jure par don Fernand d'Aragon, mon maître et mon souverain, j'y périrai, ou je pourrai dire à Leurs Majestés que je les ai vues!»
Colomb sourit avec bienveillance, et, après avoir rassuré don Pedro, il le remercia des sentiments chevaleresques qu'il venait d'exprimer avec tant de noblesse et d'énergie.
On a cependant écrit que Colomb fut forcé de capituler avec ses subordonnés et qu'il s'engagea, en cette occasion, à renoncer à l'entreprise, s'il ne voyait pas la terre dans trois jours; mais le fait est complètement faux. Les journaux de l'expédition, les mémoires de Garcia Fernandez, les documents de l'époque prouvent formellement que cette faiblesse a été faussement attribuée au grand navigateur, qui, aux heures d'incertitude les plus sombres, ne perdit jamais l'exercice tout entier de son autorité, maintenant ses résolutions inébranlables à la distance où il était de l'Europe, avec autant de fermeté, avec le même sang-froid que s'il avait commandé dans une rade ou dans un port de la métropole.
Le 11 fut un beau jour, car les indices les plus certains et les plus nombreux se présentèrent aux caravelles.
D'abord, ce fut le marin de la _Santa-Maria_, en vigie dans la mâture, qui jeta un cri de joie, et qui montra avec vivacité un objet flottant, que tous se précipitèrent le long du bord pour mieux apercevoir. C'était un jonc d'un vert frais et éclatant, qui fit pousser de bruyantes acclamations et au sujet duquel Colomb fit la remarque que les plantes marines pouvaient naître, croître dans les profondeurs de la mer, et s'en détacher par la suite; mais qu'il fallait aux joncs la lumière du jour, et que celui-ci ne pouvait avoir végété que sur une terre voisine.
Quelques heures plus tard, on vit des débris de plantes terrestres toutes fraîches; vers midi, ce fut un de ces poissons à la robe sombre, de moyenne grosseur, d'une espèce étrangère à l'Europe, et de ceux qui vivent évidemment et d'habitude sur les hauts-fonds ou parmi les roches.
La _Pinta_ et la _Niña_ semblaient avoir des ailes; elles se rapprochaient à chaque instant du grand-amiral pour lui communiquer leurs impressions, puis elles s'en écartaient pour chercher de nouveaux motifs de confiance, passant, repassant comme par un jeu frivole, et toujours avec quelques bonnes nouvelles à donner.
«Qu'avez-vous donc, mon cher Vincent, dit une fois le grand-amiral au commandant de la _Niña_, que vous me ralliez si vite avec tant d'émotion?»
«C'est une branche d'arbuste, répondit Vincent Pinzon, qui vient de passer le long de mon bord, et que nous avons tous vue avec ses feuilles merveilleusement découpées, et même portant encore de petits fruits.»
«C'est bien, digne ami, vous dites vrai, c'est un augure qui ne peut tromper; allons, courage; à l'Ouest, toujours à l'Ouest, et nous arriverons bientôt!»
Presque au même moment, Alonzo Pinzon se rapprocha aussi de Colomb, et le ravissement étouffait sa voix, car il avait vu, et il eut toutes les peines du monde à l'exprimer, il avait vu une tige de canne à sucre, comme celle que les Génois et les Vénitiens apportaient ou recevaient de l'Orient par la mer Noire et par les communications qui existaient entre eux et les Indes orientales.
Enfin, un tronc d'arbre fut recueilli, ainsi qu'une petite planche d'un bois inconnu dans nos climats et un bâton assez artistement sculpté ou travaillé. Ces objets furent tous retirés de la mer par les embarcations des navires, et portés sur le pont de la _Santa-Maria_.
«Que Dieu soit loué, s'écria Colomb, non-seulement nous allons voir la terre, mais encore une terre habitée par des êtres intelligents; allons! voilà assez de preuves, ne perdons plus de temps; à l'Ouest, à l'Ouest, et toujours à l'Ouest!»
Le soir, après la prière, les matelots entonnèrent d'eux mêmes le _Salve regina_, chant religieux si cher aux marins d'autrefois, qui se plaçaient toujours sous la protection de la divine Marie! Colomb fit, après que le chant fut achevé, un discours éminemment pathétique, dans lequel il affirma qu'avant vingt-quatre heures la terre serait découverte, et où il n'oublia pas de remercier la Providence de l'avoir toujours conduit comme par la main, et de lui avoir accordé les vents les plus favorables, la mer la plus unie, le temps le plus beau qu'un marin pût désirer.
Il serait impossible de décrire le degré d'allégresse et d'espérance qui régnait parmi les équipages; de joyeuses paroles étaient échangées; des chants, des exclamations sortaient de toutes les poitrines; les coeurs étaient émus et même attendris; et la moindre saillie provoquait le rire, là où, vingt-quatre heures auparavant, tout était ténèbres et consternation. Les minutes s'écoulaient rapidement; ce n'était plus vers l'arrière et vers l'Espagne que les yeux et les pensées se reportaient, mais vers l'avant, vers ce magique Ouest que Colomb leur indiquait avec une confiance si parfaite que nul ne croyait plus à ses mystères.
La présence des objets que l'on venait de recueillir, de voir et de toucher, avait créé un véritable délire. On n'avait jusqu'alors rencontré que des oiseaux, des poissons, des herbes marines, signes souvent incertains; mais ce qu'ils avaient sous les yeux témoignait si fortement qu'ils étaient près d'une terre habitée, qu'ils ne pouvaient se refuser à cette évidence; enfin tous les doutes s'étaient évanouis devant cette confirmation inespérée des prédictions du grand-amiral; aussi tous se mirent-ils à contempler d'un oeil vigilant la ligne resplendissante de l'horizon au moment du coucher du soleil, et ils s'apprêtèrent à redoubler d'attention quand ils n'auraient plus à regarder que la nappe assombrie de l'eau et ses paillettes étincelantes.
Quoique la couleur de la mer n'eût rien perdu de sa transparence, Colomb avait fait sonder avec une ligne de 250 brasses, qui n'atteignit pas le fond: «Eh bien, dit-il alors, mettons toutes voiles dehors, approchons-nous encore; mais redoublons de surveillance, car la terre n'est certainement pas loin!»
Personne, on le pense bien, ne songea à se coucher ni à dormir, tant on était agité, tant la scène était attachante et tant l'intérêt était excité! Qu'allait-on voir? Où allait-on aborder? Comment étaient faites les rives que l'on allait découvrir? Quels êtres les habitaient? Étaient-ce des hommes comme nous, ou une race étrange et monstrueuse? Verrait-on, enfin, une solitude sauvage, image du chaos, ou bien des champs couverts de plantes odoriférantes, d'arbustes en fleurs et de villes d'or, comme on se représentait quelquefois celles dont la splendeur était décrite par les voyageurs qui avaient pénétré dans l'Orient, et admiré sa civilisation?
Pour calmer leur imagination, les matelots se mirent à chanter de nouveau le _Salve regina!_ Ce fut une chose solennelle que d'entendre les accents de la prière se mêler aux soupirs de la brise et au bruissement de l'eau dans ce désert océanique; jamais cet hymne n'avait si doucement retenti aux oreilles charmées de Colomb.
À dix heures du soir, pendant que chacun, l'oeil fixé vers l'horizon scrutait jusqu'aux plus vagues indications de la terre, Colomb, qui veillait autant et plus encore que les autres, aperçut tout à coup, par le travers, une lumière qui se balançait à une certaine distance, dont il perdait la trace par intervalles, et qu'il revoyait bientôt de nouveau. Guttierez, à qui il communiqua cette découverte, regarda dans la direction indiquée par Colomb et distingua parfaitement la lumière. Colomb fit alors appeler Rodrigue Sanchez de Ségovie, qui était l'administrateur de la flotille; il voulut lui montrer la lumière, mais elle avait disparu; cependant elle se remontra quelque temps après, et tous les trois la virent très-distinctement. «Cette lumière vient de quelque côte ou d'une barque de pêcheurs, dit le grand-amiral, et, certainement, nous verrons la terre cette nuit!»
Mais comme cette lumière s'évanouit ensuite définitivement, les matelots finirent par n'y attacher aucune importance. Cependant la brise avait fraîchi: les caravelles avaient atteint les 9 noeuds ou milles marins à l'heure, qui étaient le maximum de la vitesse de la _Santa-Maria_; elles continuèrent à naviguer toutes voiles dehors, et toujours le cap à l'Ouest.
Par intervalles, les marins tressaillaient au sifflement du vent dans les cordages, comme s'ils eussent entendu les voix sinistres d'un pays inconnu; quelquefois même, quand la lame battait la muraille de la _Santa-Maria_, ils tournaient la tête, comme s'attendant à voir une foule d'êtres bizarres sortir du monde occidental, et apparaître sur le pont. Soudainement, lorsque les esprits étaient le plus impressionnés, un vif éclat de lumière très-apparent et très-voisin frappa tous les regards, et immédiatement après, une détonation formidable se fit entendre.
«Amis, s'écria le grand-amiral, c'est le signal convenu; la _Pinta_ me signale la terre par un coup de canon! Voyez-la qui met en panne comme si elle craignait de la trop approcher; mettons en panne aussi, et au point du jour nous y débarquerons!
La _Pinta_, qui, à cause de son moindre tirant d'eau, marchait en avant de la _Santa-Maria_, avait en effet vu la terre; c'était un matelot habitant de Triana, faubourg de Séville, mais né à Alcala de la Guadaira, et nommé Rodrigue Berméjo qui l'avait découverte: son nom mérite d'être soigneusement inscrit et conservé à côté de celui de Colomb, comme ayant été le premier à confirmer positivement les théories et les prévisions du savant chef de l'expédition. La récompense promise d'une pension de 10,000 maravédis ne lui fut cependant pas accordée par la suite, car on crut devoir en faire l'honneur à Colomb qui avait découvert la lumière vue à dix heures; mais il fut généreusement indemnisé.
La nuit était assez claire, le ciel brillait de mille étoiles: de l'Océan même semblait émaner une certaine lueur; on aperçut alors visiblement, des trois caravelles, une bande assez étendue où l'azur du ciel cessait, et où une sombre éminence s'élevait au-dessus de l'eau. Cette éminence avait tous les caractères d'une côte; on en distinguait les anfractuosités, les contours, presque les couleurs, et il n'était plus permis de douter.
Ce fut dans la nuit du 11 au 12 octobre, à deux heures du matin, et le trente-cinquième jour du voyage depuis le départ des Canaries, qu'eut lieu ce grand événement qui prouva la justesse des calculs, des plans de Colomb, longtemps l'objet de l'insulte ou de la dérision, mais, en ce moment, devenus le titre et le sceau d'une gloire qui doit durer aussi longtemps que durera l'univers.
Quels furent les transports, les réflexions, les extases des marins de l'expédition pendant les trois heures qui suivirent la découverte de la terre, serait difficile à décrire, tant avait été précédemment douteuse et imprévue, pour eux, la vue de cette même terre qu'ils avaient sous les yeux, et dont la présence, d'ailleurs, se manifestait par un autre sens, celui de l'odorat: aussi était-ce avec des délices incomparables qu'ils aspiraient la brise embaumée qui portait jusqu'à bord les exhalaisons parfumées de la terre!
Le grand-amiral gardait le silence; les émotions comme les siennes se révèlent rarement par des paroles, mais son coeur, toujours animé par la piété la plus sincère, était rempli de reconnaissance envers la Divinité. Sur la foi de Toscanelli et de Marco-Paolo, il se croyait, à la vérité, en face de l'Inde ou de quelqu'une de ses îles; cependant, ce qu'il devait bientôt voir avec détail était encore sous le voile des conjectures; mais, à tout événement, il était prêt à tout, et il ne pouvait aborder dans aucune contrée qu'il n'eût prévu, dans ses combinaisons, ce qu'elle devait ou bien ce qu'elle pouvait être.
Enfin, le jour tant désiré parut; il fut annoncé par les teintes riantes dont se colore l'Orient, avant le lever du soleil, et le mystère de l'Océan qui avait dit son premier mot pendant l'obscurité de la nuit, fut dévoilé à tous les yeux. Dès lors, la lumière qui se répandait faiblement d'abord, et bientôt à flots sur cette terre qui était directement opposée à ses rayons comme pour les mieux recevoir, rendit plus distincts ses rivages, et fit détacher ensuite, à l'intérieur, des clairières, des arbres, des coteaux, qui s'élevaient par degrés du sein de l'obscurité, jusqu'à ce que le tableau tout entier fût visible par l'effet des clartés resplendissantes de l'astre qui en faisait successivement ressortir les beautés. D'abord, le soleil en dora les parties les plus saillantes; et, peu à peu, l'on reconnut que la terre découverte était une île de peu d'étendue, bien boisée, d'un aspect vert et brillant, d'une configuration assez gracieuse pour paraître un paradis aux yeux d'hommes qui, naguère, avaient perdu l'espoir de jamais revoir la terre ferme.
La vue du sol nourricier est toujours douce au marin, dont l'existence, en grande partie, se passe entre le ciel et l'eau; mais quel charme ne devait-elle pas avoir pour ceux qu'elle venait arracher au désespoir?
Le soleil était à peine levé que l'on aperçut des êtres humains sortir des bois de l'île et regarder, avec stupéfaction les maisons flottantes que la nuit avait amenées devant leur île, et qu'ils croyaient être descendues du ciel.
Les caravelles s'approchèrent jusqu'à pouvoir jeter l'ancre; elles mouillèrent, et le grand-amiral, devenu le vice-roi de tous les pays qu'il allait découvrir, se prépara à débarquer pour prendre possession de l'île au nom des souverains de la monarchie espagnole.
Christophe Colomb brûlait, il est vrai, d'impatience d'imprimer, le premier, le pied d'un Européen sur ces rivages et d'y arborer, dans le signe de la croix et avec le drapeau de l'Espagne, l'étendard d'une conquête qu'il ne devait qu'à son génie; mais il contint son impatience afin de pouvoir mettre à ce débarquement toute la pompe dont un acte aussi solennel était digne; il prit dans son canot les commandants de la _Pinta_ et de la _Niña_, et il se fit escorter par les personnes les plus notables de l'expédition ainsi que par un certain nombre de matelots armés.
Christophe Colomb était revêtu d'un riche costume en écarlate et il portait dans ses mains l'étendard royal. En prenant pied, il se prosterna contre la terre, la baisa avec ferveur, et il rendit grâce à Dieu dans une prière latine qui nous a été conservée: