Chapter 7
«Quant à notre navigation, marchons toujours de conserve; suivez-moi d'aussi près que vous le pourrez, et si, par quelque circonstance fâcheuse, nous nous trouvons séparés, vous continuerez à gouverner à l'Ouest; lorsqu'à partir de l'île de Fer, il y aura près de mille lieues de parcourues sur cet air-de-vent, redoublez de surveillance, sondez souvent, tenez compte de tous les pronostics qui s'offriront à vous, mais si vous prévoyez quelque danger à faire du chemin pendant la nuit, mettez alors en panne et reprenez votre route au retour du jour jusqu'à ce qu'enfin vous ayez vu la terre que vous devez immanquablement découvrir! En agissant ainsi, cela convenu et ces points expliqués, prenons congé les uns des autres; embrassons-nous, mes chers amis, et à la garde de Dieu qui m'a inspiré dans mes projets!»
Ce mélange de fermeté et de douceur, la résolution inébranlable du grand-amiral portée à la connaissance de l'équipage de la Santa-Maria par Garcia Fernandez et par don Pedro Guttierez présents à l'entrevue, ramenèrent un peu l'esprit des marins, et le temps magnifique dont l'expédition continua à jouir y contribua aussi beaucoup.
Le dimanche 15 septembre, la messe fut célébrée avec la ponctualité accoutumée; le soir, les matelots se réunirent encore pour la prière qui fut mêlée de chants religieux: les caravelles avaient, pour ce moment de la journée, l'ordre de se rapprocher le plus possible de la _Santa-Maria_, qui occupait le centre dans la ligne de front qu'elles suivaient alors, et elles formaient ainsi une sorte de temple à ciel découvert au milieu de ces vastes mers infréquentées jusque-là. L'espérance, la gaieté qui rayonnaient sur tous les visages, furent accrues par un cri de la vigie qui montra l'avant comme si elle apercevait quelque chose à l'horizon. Les yeux se portèrent dans cette direction, et l'on vit effectivement comme un vaste champ d'herbes marines d'un vert luisant qui couvraient un espace immense. Colomb s'empressa de faire sonder; quand il se fut assuré que le fond était toujours à une profondeur inaccessible à la sonde, il pensa qu'il ne devait y avoir aucune terre de quelque étendue dans le voisinage, et que ces herbes n'avaient pas été détachées de rochers situés dans l'Occident, d'autant qu'il avait fort bien remarqué que les courants de ces parages suivaient la direction de l'Est à l'Ouest; mais il n'en avait fait part à personne, dans la crainte de faire naître de nouvelles appréhensions.
Il avait même le soin d'altérer tous les jours un peu en moins la longueur de la route qu'il faisait, et son estime ostensible du chemin total parcouru le plaçait toujours ainsi, moins loin des îles Canaries qu'il ne l'était réellement; il espérait par là que les inquiétudes seraient d'autant moins grandes parmi ses marins, qu'ils se croiraient moins avancés dans l'immensité des mers qu'ils parcouraient.
Mais la vue de ces herbes impressionna différemment les équipages des trois caravelles; ils se persuadèrent facilement qu'elles étaient l'annonce d'une terre peu distante dans l'Occident, d'où elles avaient été arrachées par les vents et transportées au large par les lames de la mer; ils échangèrent donc des cris de joie, des paroles d'espérance que Colomb se garda bien de contrarier; et ceux qui précédemment avaient été le plus sur le point de se livrer au désespoir, s'abandonnèrent le plus aussi à des transports d'allégresse inouïs.
On a souvent remarqué que ce ne fut pas le moindre des mérites de Christophe Colomb que d'avoir réussi dans son entreprise, avec les instruments nautiques de l'époque et dans l'état d'enfance où la science de la navigation était alors. La boussole était en usage, à la vérité, mais on n'avait encore observé ni l'inclinaison de l'aiguille aimantée, ni seulement sa déclinaison ou variation qui importe beaucoup plus aux marins. On ignorait donc qu'elle déviait du Nord, non-seulement dans le même pays et à des époques différentes ou même sous certaines influences, mais encore selon les latitudes, surtout selon les longitudes où l'on se trouvait, et qu'il pouvait y avoir entre deux points du globe et au même instant, une différence de direction de l'aiguille aimantée qui pouvait aller jusqu'à 25 degrés et même au delà.
La première fois que Colomb soupçonna cette irrégularité, ç'avait été dans la soirée du 13 septembre, au coucher du soleil; il s'en émut et il continua pendant plusieurs jours à comparer l'air-de-vent donné par la boussole avec celui où devait se trouver le soleil, soit à son lever ou à son coucher, soit à midi, et il fit aussi plusieurs comparaisons avec l'étoile polaire. Ces observations confirmèrent sa première remarque, et, comme il vit que l'irrégularité allait en croissant, il comprit que ce pourrait être à bord un sujet d'inquiétudes; il se garda donc bien d'en rien communiquer à qui que ce fût, et il se contenta de diriger sa route en conséquence.
Toutefois, les pilotes des caravelles ne manquèrent pas de constater ces différences lorsqu'elles eurent acquis une certaine gravité; ils s'en alarmèrent, ils divulguèrent leurs craintes, et, bientôt, les équipages se croyant près d'arriver dans des contrées où les lois de la nature étaient totalement interverties, se laissèrent aller à un véritable désespoir.
Le grand-amiral fit encore preuve, en cette circonstance, d'une grande habileté; il réunit les pilotes, les blâma de n'en avoir pas conféré avec lui avant d'en parler aux équipages, il leur dit avec assurance que l'aiguille aimantée n'avait pas varié, mais que l'étoile polaire, comme le soleil, comme tous les autres corps célestes, avait des mouvements particuliers; enfin, que c'était à ces mouvements et non à une irrégularité de la boussole, qu'on devait attribuer ces différences. Il leur montra alors son journal, il leur fit voir qu'il y avait noté ces mêmes différences, qu'il en avait tenu compte, mais qu'il ne s'en était nullement inquiété, et qu'il les engageait à en faire autant, à s'en rapporter à lui qui avait passé sa vie à étudier les phénomènes du ciel, et à faire connaître ces explications aux matelots, qui revinrent alors un peu de leur frayeur, d'autant qu'ils avaient tous la plus haute idée des talents et de l'instruction de leur chef.
Mais Garcia Fernandez était un homme trop instruit pour croire à cette explication, et il en entretint Christophe Colomb.
«Non, digne ami, lui répondit Colomb, ce n'est pas à des mouvements particuliers des astres qu'il faut attribuer l'irrégularité de la boussole en ce moment; c'est à la boussole elle-même, qui, à ce qu'il paraît, a une direction différente selon les pays où l'on se trouve, ce qu'il est facile de corriger en l'observant avec soin: elle ne cesse donc pas d'être notre guide; mais il vaut mieux que nos marins croient qu'elle ne chancelle pas dans ces parages infréquentés, il vaut mieux qu'ils demeurent convaincus de son infaillibilité dont nul ne doutait, que de la fixité des astres, qu'en apparence ils voient tous les jours se lever, se coucher, monter sur l'horizon et errer dans les cieux, de manière à ce qu'ils puissent leur supposer quelques oscillations de peu d'importance dans leurs mouvements. Ainsi, cher Fernandez, nous naviguerons désormais avec autant de sécurité que par le passé; et loin d'être découragés par la constatation de la variation de l'aiguille aimantée, nous devons nous réjouir d'avoir fait une découverte qui donnera droit à l'expédition de se glorifier d'avoir agrandi le cercle des connaissances de l'esprit humain.»
L'incident de l'émotion causée par la variation de la boussole avait eu lieu presque en même temps que la rencontre que firent les caravelles du mât d'un navire qui avait probablement péri en mer dans un des voyages des Portugais le long du littoral africain et que les courants avaient emporté au large. Les équipages en furent d'abord très-fortement préoccupés, mais Colomb leur démontra facilement que ce ne pouvait être dans ces parages que le naufrage avait eu lieu, ni dans ceux vers lesquels ils cinglaient, puisque c'était évidemment le mât d'un bâtiment portugais et qu'aucun de ces bâtiments n'avait jamais encore perdu la terre de vue; qu'ainsi, ce débris avait été fortuitement transporté par les flots, et qu'il n'y avait aucune déduction fâcheuse à en tirer qui fût applicable à leur voyage. Cet argument réussit mieux encore que celui dont Colomb s'était servi au sujet de la boussole, et les esprits se calmèrent; mais on pouvait prévoir dès lors par combien de difficultés sans cesse renaissantes le voyage serait entravé.
Les caravelles naviguaient, cependant, sur la lisière des régions des vents alizés, lesquels ne sont dans toute leur force que plus avant entre le tropique et l'équateur; et bien qu'elles trouvassent un temps généralement très-beau, elles ne laissaient pas que d'éprouver quelquefois des calmes, quelquefois des brises contraires et de la pluie; mais les vents de la partie de l'Est ne tardaient pas à reprendre leur empire, et malgré ces alternatives, elles s'avançaient toujours vers l'Occident et pénétraient un peu entre les tropiques quoiqu'en gouvernant à l'Ouest, et cela par l'effet de la variation de la boussole.
Autant étaient changeants le temps, la mer ou les vents, autant et plus encore étaient variables les sentiments des matelots de l'expédition, qui passaient successivement de la crainte à l'espérance et de l'espérance à l'abattement ou à la consternation.
Si le vent devenait défavorable, il leur semblait que la Providence, se déclarant visiblement contre eux, leur ordonnait d'abandonner un voyage si téméraire et de revenir dans leur patrie.
Lorsque, plus tard, les brises de la partie de l'Est recommençaient à souffler, ils en tiraient la conséquence que ce serait folie de continuer à se laisser aller à leur impulsion, puisque régnant le plus habituellement dans ces parages, toute lutte contre elles deviendrait impossible et tout retour en Espagne leur serait interdit.
Colomb, informé de tout par Fernandez et par don Pedro Guttierez, ne se laissait pas émouvoir par ces contrastes, par ces plaintes que, jusqu'à un certain point, il était loin de blâmer; il écoutait, cependant, tout ce qui lui revenait par ces bouches amies, il étudiait tous les symptômes, il dictait les réponses qu'il y avait à faire contre les objections diverses qu'on lui soumettait, et il restait aussi calme que confiant.
Un jour, dans un de ces champs d'herbes appelées aujourd'hui raisins du tropique, et que les caravelles avaient à traverser, un crabe fut découvert vivant et saisi par un matelot de la _Santa-Maria_. Le grand-amiral, à qui il fut apporté, le prit entre ses doigts, le regarda quelque temps avec un plaisir indicible; puis il fit remarquer qu'il était probable que la terre vers laquelle les caravelles se dirigeaient ne devait pas être très-éloignée, car un si petit animal n'aurait certainement pas pu survivre longtemps à l'accident qui l'en avait arraché. Quelques grands oiseaux d'espèces inconnues furent vus aussi vers ce même jour, planant au haut des airs et se dirigeant de l'Occident à l'Orient. Colomb, qui les avait aperçus le premier, en conclut qu'ils provenaient de ces mêmes contrées vers lesquelles l'expédition gouvernait, et une joie vive éclata dans les esprits.
Mais bientôt les champs d'herbes devinrent plus étendus et les herbes elles-mêmes plus épaisses, au point que les navires éprouvaient quelque difficulté, malgré la brise assez fraîche qui soufflait, à se frayer leur route. En voyant, à perte de vue, ces mers qui ressemblaient à d'immenses prairies submergées, les équipages se crurent perdus à tout jamais, s'imaginant que bientôt ils ne pourraient ni avancer, ni reculer. Ils se rappelèrent alors tout ce qu'ils avaient entendu dire sur les limites probables de l'Atlantique qu'on ne pourrait jamais atteindre impunément, et ils pensèrent que leurs navires étaient destinés à être comme enclavés dans ces masses d'herbes et à y périr immanquablement avec eux.
Si, ensuite, parvenant à sortir de ces sortes de liens, ils se retrouvaient dans des eaux claires, et s'il survenait un jour ou deux de calme: «Voici actuellement, disaient-ils, un Océan sans vagues; on n'a jamais vu de mer si morte; ses eaux sont si tranquilles qu'on croirait qu'elles n'obéissent pas aux lois de la nature; et Dieu a, sans doute, entouré d'une ceinture d'eau dormante ces parties de l'univers, pour défendre aux hommes d'y pénétrer.»
Mais quand ils apercevaient, ainsi qu'il arrive parfois, des nuages épais ramassés aux extrémités de l'horizon comme s'ils planaient sur la terre, le coeur leur revenait, et ils commençaient de nouveau à espérer, jusqu'à ce qu'ils se fussent assurés que ce n'étaient que de fausses indications.
Les poissons volants, dont on n'avait jamais entendu parler jusque-là, vinrent à leur tour vivifier la scène. Ce ne fut pas sans un sentiment de satisfaction que l'on contemplait leurs bandes sortir de l'eau par essaims, fournir une assez longue course avec leurs nageoires ailées, et s'abattre, soit à quelque distance des caravelles, soit quelquefois sur les navires eux-mêmes, et y donner l'occasion d'un excellent régal. Garcia Fernandez ne manqua pas de saisir cette occasion pour dire avec conviction qu'il était impossible qu'on fut arrivé aux limites fatales de l'univers, lorsqu'il y avait tant d'êtres vivants autour d'eux qui annonçaient plutôt la fécondité de la nature que son impuissance, ou que la destruction de tous les corps.
Une troupe d'oiseaux venant du Nord servit une fois de prétexte à Alonzo Pinzon pour demander à gouverner dans cette direction; le grand-amiral lui répondit avec douceur, mais avec fermeté, et il continua à faire route vers l'Ouest.
Cependant les caravelles s'avançaient toujours en parcourant un espace d'environ quarante lieues par jour; mais quoique Colomb continuât à dissimuler une partie du chemin parcouru, ainsi que celui que faisaient faire les courants et qu'il estimait à quatre lieues de plus en vingt-quatre heures, les équipages n'en voyaient pas moins avec terreur la distance qui les séparait de l'Espagne augmenter à chaque instant, et ils perdirent presque jusqu'au dernier rayon d'espoir; mais quelques oiseaux d'un volume plus petit que ceux qui avaient été observés auparavant, parurent à leurs yeux, et leur courage en fut un peu ranimé, car ils durent croire qu'ils ne pouvaient s'être élancés que de quelque point d'une terre peu éloignée.
Cette heureuse disposition des esprits ne se soutint pas; la situation de Colomb devint plus critique, et il y avait à peine quinze jours qu'on avait cessé d'apercevoir l'île de Fer, dont on pouvait alors se trouver à quatre cents lieues environ dans l'Ouest, que l'impatience des matelots prit un commencement de caractère de révolte.
Ils se rassemblèrent d'abord par groupes de trois ou quatre dans les endroits les plus écartés ou les moins surveillés du navire, et ils y donnèrent un libre cours à leur mécontentement. Bientôt, s'excitant les uns les autres, ces groupes devinrent plus nombreux, et, leur audace augmentant, ils poussèrent des murmures et proférèrent des menaces envers le grand-amiral. Ils le traitaient d'ambitieux, d'insensé qui, dans un accès de folie, avait conçu la résolution d'entreprendre quelque chose d'extravagant pour se faire remarquer. Quelle obligation, ajoutaient-ils, pouvait les lier envers lui et les forcer à le suivre, et jusqu'où pouvait-il exiger leur obéissance, puisqu'ils avaient pénétré sans rien trouver, bien plus avant qu'aucun homme ne l'eût déjà fait! Devaient-ils continuer jusqu'à ce que leurs bâtiments eussent péri, ou jusqu'à ce que tout espoir de retour, sur d'aussi frêles navires, fût devenu totalement impossible! Qui pourrait les blâmer, lorsqu'il serait évidemment démontré qu'en revenant sur leurs pas, ils n'auraient fait qu'agir dans l'intérêt bien motivé du salut de leurs vies? Et ils allaient jusqu'à s'écrier dans leur désespoir, que le chef qu'on leur avait donné était un étranger, n'ayant en Espagne ni amis, ni crédit; que son projet avait été condamné comme celui d'un visionnaire, par des hommes du plus haut rang, de la plus grande instruction; qu'ainsi, non-seulement personne n'entreprendrait de le justifier ou de le venger, mais encore qu'on s'en réjouirait. Il n'y avait donc plus qu'à se révolter; il fut même proposé, pour empêcher toutes plaintes ou récriminations futures de Colomb, de le jeter à la mer, se réservant de dire que c'était lui-même qui y serait tombé par accident, en observant les astres avec ses instruments nautiques.
Le grand-amiral n'ignorait rien de ce qui se passait dans ces conciliabules et il se promettait bien d'agir avec énergie au premier acte qui se manifesterait ouvertement; mais il temporisait, espérant toujours que quelque circonstance heureuse ferait d'elle-même changer ces sentiments hostiles. Sa contenance était donc toujours aussi sereine; quand il trouvait une occasion naturelle de parler à son équipage, c'était toujours avec sa même adresse, calmant les uns par des paroles bienveillantes, excitant l'orgueil ou la cupidité de quelques autres par des espérances d'honneurs, de gloire ou de richesse, et faisant connaître à tous, que s'il éclatait quelque mutinerie, il saurait bien à qui s'adresser comme en étant les chefs ou les fauteurs; qu'enfin s'il voulait bien paraître ignorer quelques paroles dont il ne voulait pas exagérer la portée et qu'il était enclin à pardonner à cause de la nature toute particulière de sa mission, il n'en connaissait pas moins toute l'étendue des pouvoirs coercitifs que le roi et la reine avaient mis en ses mains, et qu'il saurait très-bien s'en servir envers les séditieux, si jamais on se portait à quelque fait qui lui prouvât qu'il en existait à son bord.
Un phénomène particulier aux mers intertropicales est celui qui donne le spectacle magnifique des couchers du soleil les plus éblouissants qu'il soit possible de s'imaginer. Tantôt on croit voir, avec les couleurs les plus vives, de vastes cités dont ne sauraient approcher ni Constantinople, ses mosquées en amphithéâtre et ses minarets, ni Saint-Pétersbourg avec ses dômes, ses coupoles, ses flèches étincelantes et ses toitures peintes de couleurs les plus variées, ni Grenade et son magique Alhambra, ni Calcutta, la ville des palais, son beau ciel et l'admirable végétation qui l'entoure; tantôt on voit à l'horizon des prairies émaillées de fleurs lumineuses, des campagnes couvertes de châteaux, de verdure ou de bosquets; un autre jour, ce sont des batailles livrées par des guerriers gigantesques dont la tête paraît atteindre le firmament, couverts d'armures où resplendissent les rayons les plus ardents de l'astre qui les éclaire et qui les pare de ses reflets les plus brillants. Ces guerriers mouvants, qui selon les caprices de la marche des nuages, courent, se poursuivent, se défendent, se frappent, tombent ou se relèvent, ont une animation prodigieuse qui va jusqu'à électriser le spectateur; mais la scène dure peu, car le soleil n'y rase jamais l'horizon; il semble se précipiter au-dessous plutôt qu'y descendre, et le crépuscule y est toujours fort court.
Un soir, c'était le 25 septembre, un semblable spectacle vint réjouir les esprits, mais l'intérêt en fut d'autant plus vif, que ce fut une chaîne de montagnes parfaitement ressemblantes à celles de notre globe, qui s'offrit à tous les yeux. Les caravelles, selon l'usage, s'étaient, rapprochées pour la prière, et l'apparence avait tellement l'air de la vérité que Colomb lui-même s'y méprit. «TERRE! TERRE!» s'écrie Alonzo Pinzon, «je réclame la récompense promise à celui qui la verra le premier!»
Le noble visage du grand-amiral rayonna du transport de joie le plus expressif; il monta sur sa dunette, se découvrit la tête, jeta vers le ciel un regard de reconnaissance infinie; et d'une voix émue, mais sonore, il entonna le _Gloria in excelsis_, que tous les équipages chantèrent aussi, avec autant de ferveur que d'enthousiasme.
«Gloire à Dieu au plus haut des cieux!» s'écriaient ces rudes marins dont les coeurs étaient attendris par le souvenir de leurs dangers, de leurs espérances, ou par l'image de leurs succès. «Nous vous louons, répétaient-ils en choeur, nous vous bénissons, nous vous adorons, grand Dieu, nous vous glorifions, nous vous rendons grâce pour tous vos bienfaits, Seigneur, Dieu, Roi céleste, Dieu tout-puissant!»
Dans ce chant majestueux qui se rapproche du langage des anges, autant que l'on peut croire que l'homme puisse imiter les choses divines, dans cet hymne sublime qui, pour la première fois retentissait au milieu des vastes et profondes solitudes de l'Océan, ces voix presque en délire s'harmoniaient avec le bruit des vagues qui, séparées par la proue des caravelles, se repliaient sur leurs flancs comme pour les caresser avec amour, et semblaient se complaire à répéter les louanges du Créateur.
Le soleil avait disparu sous l'horizon, le jour s'était complètement assombri, mais les voix retentissaient encore, et les yeux n'avaient pas cessé de se tourner vers le point où se concentraient toutes les pensées. La nuit se passa dans la plus grande anxiété; on veilla avec attention, on fit route avec précaution, personne ne quitta le pont; Colomb l'aurait quitté moins encore que les autres tant il était ému! et, par le sillage que l'on faisait, on espérait être arrivé le lendemain matin à une petite distance de cette terre tant désirée.
Le soleil se leva et répandit ses rayons sur le vaste panorama de la mer. À mesure que la lumière rendait les objets plus distincts, chacun enfonçait ses regards vers l'Occident. D'abord on n'eut que la crainte de ne pas revoir les montagnes de la veille; mais quand le soupçon fut changé en certitude, les coeurs furent glacés d'effroi: on comprit qu'on avait été le jouet d'une de ces dispositions particulières de l'atmosphère de ces climats, et le plus profond abattement succéda, parmi les équipages, à la joie que tout à l'heure encore ils venaient de faire éclater.
Les murmures recommencèrent alors; mais le 29 septembre on vit un oiseau de l'espèce de ceux que nous appelons frégates, et que les marins pensaient devoir peu s'éloigner des terres. Son passage ranima un peu l'espoir qui s'éteignait; on trouvait aussi du charme à respirer l'air de la température agréable où l'on se trouvait et qui faisait dire à Colomb, dans son journal, qu'il se serait volontiers cru reporté dans les sites délicieux de l'Andalousie, s'il avait entendu le chant du rossignol.
Pour donner un but positif aux idées des matelots, Colomb, tout en recommandant d'être très-attentif dorénavant à ne pas prendre l'image pour la réalité, promit d'ajouter, personnellement, une bonne récompense à celle qui avait été destinée par les souverains, en faveur de celui qui apercevrait la terre le premier.
Quelques journées s'écoulèrent dans une alternative modérée où l'espérance remportait sur le mécontentement, tant les signes précurseurs de la terre devenait nombreux!