Vie de Christophe Colomb

Chapter 6

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Sur l'invitation de Jean Perez de Marchena, Colomb, lors de son retour à Palos, s'était établi au couvent de la Rabida où il reçut l'accueil le plus cordial; Jean Perez ne se borna pas à lui prodiguer les soins de l'hospitalité; il présida, en quelque sorte, aux détails de l'expédition: prenant un intérêt excessif à en voir les voiles se déployer vers un monde inconnu qu'il apercevait déjà des yeux de la foi, comme Colomb l'apercevait de ceux du génie, il s'appliqua, par ses exhortations, à changer les dispositions des esprits parmi les matelots destinés à faire partie des équipages, à calmer les terreurs de leurs familles, à dissiper les préjugés sous l'influence desquels ils étaient; et sa parole persuasive secondant les actes dévoués d'Alonzo Pinzon, on put bientôt remarquer qu'un sentiment favorable commençait à se manifester. D'ailleurs, quand ceux qui étaient le plus opposés au voyage se trouvaient en présence de Colomb, le calme, l'énergie, l'enthousiasme de cet homme extraordinaire qui entraînaient ses amis, faisaient toujours une impression involontaire sur leur coeur.

C'était le 12 mai qu'il avait quitté la cour avec de pleins pouvoirs pour commander les deux caravelles de Palos qui devaient être prêtes à prendre la mer dans dix jours, pour lever les marins nécessaires à l'armement, pour fréter ou équiper une troisième caravelle; et la seule restriction qui eut lieu, fut qu'il s'abstiendrait d'aborder, soit à la côte de Guinée, soit à toute autre possession des Portugais récemment découverte. Cependant, ce fut à peine si ses navires purent être prêts avant la fin de juillet, tant il eut d'obstacles à surmonter pour déjouer le mauvais vouloir et les sourdes menées qui venaient à l'encontre de ses opérations! Parmi ceux qui se montrèrent le plus récalcitrants, furent Gomez Rascon et Christophe Quintero, propriétaires de la _Niña_ et de la _Pinta_; mais en opposition à ces noms, l'histoire a enregistré ceux de Sancho Ruiz, de Pedro Alonzo Niño et de Barthélemy Roldan, habiles pilotes qui furent des plus empressés à se rallier à Colomb.

L'histoire n'a pas oublié, non plus, de recommander aux éloges de la postérité Garcia Fernandez, médecin de Palos, ce même ami de Jean Perez de Marchena qui, consulté par lui sur la validité des théories de Colomb, fut le premier, en Espagne, qui en reconnut la portée, et qui resta inébranlable dans ses opinions, au point de solliciter la faveur de partir avec le grand homme, en sa qualité de médecin.

Lorsque les apprêts du voyage furent à peu près terminés, Colomb, entouré de ses marins, se rendit au couvent pour y recevoir la bénédiction du père supérieur, et pour se mettre, lui, son équipage et ses bâtiments, sous la protection du Ciel. Au moment de franchir le seuil de l'église, ses matelots se rangèrent avec déférence pour le laisser passer le premier: «Entrez, mes amis, entrez, leur dit-il, il n'y a ici ni premier ni dernier; celui qui y est le plus agréable à Dieu, est celui qui y prie avec le plus de ferveur.»

Tous communièrent, tous furent bénis; le village entier s'était rendu à cette cérémonie imposante dans laquelle régna le plus auguste recueillement; quant à Colomb, son air de calme et d'attention prouvait que ses pensées avaient toutes pour objet la bonté de Dieu et la fragilité des choses humaines. Un peu avant que les assistants quittassent l'église, le père supérieur leur fit une allocution qui toucha vivement leurs coeurs, et qui se termina ainsi:

«Mes enfants, lorsque le grand-amiral, que je vois ici confondu dans vos rangs, vint, pour la première fois, frapper à la porte du couvent, Dieu m'inspira la pensée de l'interroger: sa science, son élocution eurent bientôt frappé mon esprit; mais s'il gagna mon âme, ce fut par sa piété que je n'ai jamais vue surpassée chez aucun mortel: ses plus zélés partisans en Espagne sont également ceux qui ont été le plus convaincus de ses sentiments religieux, et qui ont reconnu en lui l'homme qui se regarde comme l'instrument dont la Providence veut se servir pour porter sa parole chez les peuples inconnus qu'elle a révélés à son imagination. Ayez donc en lui, mes enfants, la même confiance qu'il a en Dieu: vous accomplirez ainsi les décrets du Ciel, vous reviendrez comblés de gloire, et vous serez éternellement honorés, comme le sont toujours des hommes de foi, de courage et de résolution!»

Cette cérémonie, dans la petite église d'un couvent jusqu'alors presque ignoré, sans pompe, sans éclat, mais remarquable par une componction sincère, et servant de prélude à l'un des plus grands événements de ce monde, eut un effet moral considérable dans le village ainsi que sur les navires de l'expédition; et réellement, on y trouve un cachet de grandeur et de majesté qui efface, par sa simplicité, tout ce que le faste aurait pu imaginer.

Enfin, les navires étant complètement armés, le départ fut fixé au 3 du mois d'août 1492; ce même jour, Colomb, après avoir écrit une dernière dépêche à la cour, sortit du couvent avec Jean Perez qui voulut l'accompagner jusqu'au canot sur lequel il devait définitivement se rendre à bord de la _Santa-Maria_.

La route fut d'abord silencieuse car les deux amis étaient absorbés. Le digne ecclésiastique, convaincu par Colomb, croyait certainement ou à l'existence de terres transatlantiques, ou à la possibilité d'atteindre les côtes de l'Asie en cinglant vers l'Ouest; mais au moment de se séparer d'un hôte qu'il affectionnait si tendrement, il ne pouvait penser sans terreur à la longueur du voyage, aux dangers de mers inexplorées qui pouvaient être semées d'écueils et où les navires de l'expédition ne trouveraient ni ports, ni abris connus pour se réfugier; il comparait enfin la faiblesse des moyens avec l'immensité de l'Océan, avec les difficultés incalculables de l'entreprise, et il frémissait intérieurement de la témérité d'un projet qui semblait braver les lois de la nature. De son côté, Colomb se recueillait pour mieux se préparer à remplir ses devoirs; son esprit goûtait un ravissement dont sa sagesse contenait la vivacité, et il paraissait, il était d'autant plus tranquille, que l'heure de l'embarquement s'approchait. Ce fut lui qui rompit le silence, et qui commença ce dernier entretien par ces mots:

«Mon père, je n'oublierai jamais que, sans ressources, sans nourriture, voyageant à pied, je vins, exténué de fatigue, implorer pour mon fils et pour moi la charité du couvent que vous m'y accordâtes avec tant de libéralité! Les temps sont bien changés, et ma position s'est considérablement améliorée; mais le passé reste ineffaçablement gravé dans mon coeur. Vous avez été pour moi l'ami le plus généreux et le plus utile; je vous dois la protection de notre auguste reine et c'est vous qui m'avez fait ce que je suis: lorsque l'obscur Génois n'était rien, c'est vous qui avez commencé à modifier l'opinion des hommes à mon égard. L'avenir est dans les mains de Dieu, et je pars avec la connaissance des dangers de la mer; mais j'espère en Dieu: espérez comme moi et modérez votre affliction, car je sens que le succès de mon entreprise est dans les desseins de la Providence. Aussi, quoi qu'il arrive, Colomb restera inébranlable, et rien ne le fera dévier de son but!»

«Mon fils, lui répondit le père supérieur avec émotion, ta confiance est digne de ton grand coeur; mais il est possible que tu reviennes frustré dans tes espérances; souviens-toi, alors, de Jean Perez et du couvent de la Rabida où tu seras toujours reçu à bras ouverts.»

«Merci, mon père, dit alors Colomb; mais oubliez-moi pendant quelques mois, excepté dans vos prières; quand vous me reverrez, j'aurai accompli un acte qui illustrera la couronne de Castille, au point que la conquête de Grenade ne tiendra qu'un rang très-secondaire dans le règne de Ferdinand et d'Isabelle.»

Alors, le grand-amiral et l'excellent prêtre se pressèrent longtemps dans les bras l'un de l'autre en s'embrassant avec effusion; et jamais père tendre, en voyant son fils sur le point de se lancer dans une entreprise périlleuse, n'a senti son coeur tressaillir plus que le père supérieur lorsqu'il vit Colomb mettre les pieds dans son canot et se diriger vers son bâtiment.

En arrivant abord, Colomb, cet amiral d'un Océan alors ignoré, ce vice-roi de terres encore inconnues, donna l'ordre de mettre sous voiles. Sans être précisément disposés à désobéir, les matelots ne purent entendre donner cet ordre sans se retrouver sous l'empire de leurs terreurs à peine assoupies, et il y eut un moment d'hésitation qu'ils expliquèrent en alléguant, comme le font, même quelquefois encore, des esprits simples ou fanatiques, que le jour fixé pour le départ avait été mal choisi, car il se trouvait être un vendredi, qu'on était habitué, disaient-ils, à considérer comme un jour de malheur et de mauvais augure.

«Mes enfants, leur dit Colomb, ce n'est pas sans y avoir réfléchi que j'ai choisi un vendredi. C'est le jour où le fils de Dieu a bien voulu se sacrifier pour les hommes, c'est le jour de notre rédemption; et loin d'être une annonce de malheur, c'est au contraire un présage de succès. Calmez donc vos inquiétudes et partons remplis d'espoir!»

Ces paroles prononcées avec assurance, la physionomie pénétrée de Colomb, l'attitude décidée d'Alonzo Pinzo et de ses frères calmèrent cette légère effervescence, et les caravelles se mirent en mesure d'appareiller. Elles se trouvaient alors mouillées sous Saltès, petite île placée devant Palos, à l'embouchure des petites rivières Odiel et Tinto, et Colomb, pour ne pas effrayer les esprits, avait eu la bonne politique de faire connaître qu'il voulait d'abord se rendre aux îles Canaries, d'où il se proposait de se diriger constamment vers l'Ouest, jusqu'à ce qu'il eût connaissance des terres transatlantiques. Or, rien ne pouvait être plus judicieux que cette route, car les îles Canaries se trouvent au commencement des parages des vents alizés qui soufflent toujours de la partie du Nord-Est à l'Est, et qui sont si favorables pour un voyage tel que celui que l'illustre navigateur entreprenait. Il ignorait, il est vrai, que la direction de ces vents était presque invariable dans toute la ligne qu'il allait parcourir, mais ce qu'il en avait vu lors de son voyage en Guinée, ce que sa sagacité lui en faisait présumer, furent probablement ce qui le détermina dans le plan de son itinéraire qui ne pouvait être tracé avec plus de jugement. D'ailleurs, avec cette route, si l'île de Cipango, telle qu'elle était portée sur la carte de Toscanelli, existait, il devait l'atteindre après un trajet seulement d'environ 800 lieues marines (4560 kilomètres à peu près).

Mais pendant que les caravelles mettaient sous voiles, elles se trouvèrent soudainement entourées de barques et de chaloupes portant la population presque entière de Palos qui, sous prétexte de venir faire ses adieux, fit retentir l'air de cris de désespoir. Les hommes et les femmes de ces embarcations poussaient des exclamations lamentables, se tordaient les mains en s'agitant dans tous les sens, disaient que les caravelles couraient à une destruction certaine dans les abîmes de l'Océan, et répétèrent ces fables que l'on avait tant de fois débitées sur les projets de Colomb et sur la soi-disante absurdité de ses plans.

Colomb, debout sur la petite dunette qu'on avait établie sur l'arrière du pont pour lui servir de logement particulier, était alors occupé à commander la manoeuvre, et son ami, le médecin Garcia Fernandez était auprès de lui. «Vous entendez ces clameurs, lui dit-il; eh bien, elles ne sont pas plus déraisonnables, elles sont même plus excusables que plusieurs des discours que, depuis près de vingt ans, j'ai été condamné à entendre sortir de la bouche de prétendus savants: quand la nuit de l'ignorance obscurcit l'esprit, les pensées entassent des arguments absolument semblables à ceux-ci. Dans leur ressentiment, les entendez-vous qui excitent à la révolte, et qui me maudissent parce que je suis né en pays étranger? Mais viendra le jour où Gênes ne se croira nullement déshonorée pour avoir donné le jour à Christophe Colomb, où votre fière Espagne s'enorgueillira de ma gloire, et où elle s'efforcera de la revendiquer.»

Pour en finir avec ces cris, Colomb ordonna qu'on laissât accoster une de ces chaloupes où il avait remarqué une jeune femme portant un enfant dans ses bras, et qui se faisait distinguer autant par sa jeunesse et sa beauté que par la vivacité de son exaspération. Il demanda son nom; on lui dit que c'était Monica, femme de Pépé, l'un des matelots de son bâtiment. Il la fit monter à bord et il s'avança jusqu'à l'escalier pour la recevoir et pour la mettre à même de faire ses adieux à son mari. Il lui parla avec douceur en présence de tout l'équipage; son regard, qui était d'une sévérité voisine de la rudesse quand il était mécontent, s'empreignit d'un caractère de bénignité qui toucha tous les coeurs et attendrit même celui de Monica qui ne put que pleurer et se taire, quand le grand-amiral lui dit: «Et moi aussi, je laisse derrière moi des êtres qui me sont plus chers que la vie; j'ai aussi un fils, mais qui n'a pas le bonheur d'avoir une mère, et qui serait doublement orphelin s'il nous arrivait malheur; mais nous devons tous obéir à la reine, et nous devons avoir confiance en Dieu, qui nous protégera, puisque nous partons pour accomplir sa volonté.»

Les manoeuvres de l'appareillage n'avaient pas été discontinuées; les ancres furent mises en place et saisies le long du bâtiment, les embarcations furent toutes hissées à bord; alors on força de voiles; les chaloupes des habitants de Palos, essayant vainement de suivre les caravelles, finirent par retourner au port, et les matelots voyant leur chef toujours très-décidé, sachant d'ailleurs qu'ils devaient relâcher aux Canaries pour y prendre des vivres frais, espérant peut-être que quelque circonstance mettrait obstacle à leur grand voyage, se soumirent à la nécessité et prirent leur parti sur le départ de Palos.

Les premiers soins du grand-amiral furent d'organiser le service de mer, et de prescrire comment les relations entre son équipage et lui seraient réglées, et comment on honorerait sa dignité. En effet, il connaissait trop bien quelle était la manière d'être des bâtiments, pour ignorer qu'un commandant doit s'abstenir de tout rapport familier avec ses subordonnés, et qu'afin de ne rien perdre du respect et du prestige qu'il savait, par la suite, devoir être si utiles au succès de sa mission, il était convenable qu'il agît, en général, par l'intermédiaire de ses officiers, afin que l'observance rigoureuse des formes et du décorum retînt dans leurs positions respectives des hommes qui pourraient se laisser aller à leurs passions, et qui étaient réunis dans un espace aussi resserré.

Il ne voulut pas, cependant, vivre dans l'ignorance de ce qui se passait ou se disait à bord, car il comprenait fort bien l'importance d'être averti de tout en temps utile, pour pouvoir, au besoin, y obvier à propos. Or, il était parfaitement en mesure sous ce rapport, car Garcia Fernandez, que ses fonctions rapprochaient de tous, devait le mettre dans la confidence de tous les bruits, propos ou projets qui pourraient se tenir ou se discuter dans l'équipage. Il y avait aussi à bord un jeune homme d'un esprit très-chevaleresque qui lui était dévoué: c'était don Pedro Guttierez, gentilhomme de la maison du roi, qui avait voulu se distinguer parmi les habitués du palais en briguant l'honneur de s'embarquer avec Colomb; on disait même qu'il espérait, par là, se rendre digne de la main d'une jeune demoiselle d'une grande beauté attachée à la personne de la reine et qui, comme la reine, avait montré le plus vif enthousiasme pour Christophe Colomb.

En accueillant don Pedro Guttierez à bord, le grand-amiral lui avait dit: «Vous avez raison de croire à ma fortune, quoique j'aie été souvent raillé comme un insensé qui n'avait aucun précédent sur lequel il pût s'étayer; il est vrai que, d'un autre côté, j'ai été encouragé par des princes, des hommes d'État, des ecclésiastiques d'un profond jugement; mais quoi qu'il en soit de leurs opinions diverses, il est un fait constant: c'est que depuis le jour où j'ai été illuminé par l'idée de mon voyage, je vois les terres qui forment la limite de l'Atlantique dans l'Occident aussi distinctement que je puis voir l'étoile polaire pendant la nuit quand le ciel est serein; le soleil lui-même, lorsqu'il se lève, n'est pas plus évident à mes yeux.»

C'était le langage qu'un jeune seigneur de la trempe de don Pedro Guttierez pût le mieux apprécier et qu'il comprenait le mieux; aussi, s'embarqua-t-il rempli d'espérance et de gaieté.

Le troisième jour du voyage, _la Pinta_ mit en panne et signala des avaries; la _Santa-Maria_ s'en approcha et apprit que le gouvernail, dans les mouvements d'un tangage assez vif, s'était démonté et qu'on travaillait à le remettre en place. Cette opération qui demande une mer très-unie, devenait presque impossible avec la houle qu'il y avait alors; aussi Colomb conseilla-t-il d'y renoncer et de chercher à fixer cette machine au moyen de cordes et d'amarrages. Alonzo Pinzon prit, en effet, ce parti, mais il éprouva beaucoup de difficulté à l'assujettir convenablement. Les caravelles purent enfin continuer leur route, et elles arrivèrent aux Canaries où un autre bâtiment fut cherché, mais en vain, pour remplacer la Pinta.

On ne manqua pas d'attribuer le manque de solidité du gouvernail de cette caravelle au ressentiment de Gomez Rascon et de Christophe Quintero, qui en étaient les propriétaires, afin qu'elle ne pût pas tenir la mer et qu'elle revînt à Palos pour qu'ils rentrassent en sa possession; mais ce furent de simples suppositions dont il était impossible de justifier la validité. Ce n'en fut pas moins la cause d'un retard de quinze jours qui furent employés à aller de l'une des îles de cet archipel à l'autre, soit pour chercher un autre navire, soit pour réparer l'avarie, soit enfin pour prendre des vivres frais. Colomb en profita, d'ailleurs, pour faire substituer aux mâts et aux voiles latines de la Niña un grément disposé pour porter des voiles carrées, amélioration importante pour une longue navigation, dans laquelle il importait, par-dessus tout, de pouvoir faire le plus de chemin possible quand le vent serait favorable. Le grand-amiral fut même satisfait que le démontage du gouvernail eût lieu avant l'arrivée aux Canaries, puisque, subséquemment, c'eût été un contre-temps capital; et, à l'équipage qui avait considéré cet événement comme un signe fatal pour l'avenir, il fit facilement comprendre qu'il en résultait un surcroît de garanties pour la sûreté de la navigation.

Lorsque les caravelles arrivèrent à Ténériffe qui est la principale des Canaries, les commandants de la _Pinta_ et de la _Niña_ s'en croyaient encore assez éloignés; mais la vue de ces îles eut lieu à l'heure fixe annoncée par Colomb. Cette exactitude dans ses calculs fut remarquée par les marins qui y virent une preuve authentique de l'habileté de leur chef, et de la supériorité de son instruction sur celle des autres officiers ou pilotes de l'expédition.

Colomb appareilla de ces îles le 6 septembre: toutefois il était vivement préoccupé, car il avait reçu l'avis formel que trois bâtiments de guerre portugais croisaient dans les parages de l'île de Fer, qui est l'île située le plus à l'Occident de cet archipel, et que ces bâtiments avaient ordre de s'opposer à son voyage. Trois mortelles journées de calme survinrent après son appareillage, aussi son impatience à franchir le voisinage de ces îles était-elle extrême; mais il ne faisait que peu ou point de route. Il fut même porté par les courants jusqu'en vue de l'île si redoutée, et il s'en approchait constamment au point de n'en être plus qu'à huit lieues, lorsqu'une brise favorable se leva et lui permit de s'en éloigner sans avoir vu aucun des navires dont il craignait tant la rencontre.

Il gouverna alors à l'Ouest et il quitta ces parages sans retour; mais tandis que ses anxiétés évanouies lui permettaient de se livrer à la joie, le coeur manquait entièrement aux matelots qui, en perdant la terre de vue, crurent avoir dit un adieu éternel à leur pays, à leurs familles, à leurs amis, au monde entier, et ne voyaient devant eux que dangers, mystère et chaos; les plus intrépides versèrent eux-mêmes des larmes et firent éclater de désolantes lamentations. Colomb crut convenable de les haranguer; il les fit rassembler sur le gaillard d'arrière, et, du haut de sa dunette, la tête découverte, le regard serein, le maintien assuré, la parole grave et convaincue, il leur dit:

«Braves marins, mes compagnons, mes frères, l'île de Fer a disparu et avec elle la crainte des perfides Portugais! Vous le voyez, le vent nous favorise, le temps est admirable, et ces mers qu'on vous avait assuré devoir être si orageuses, si menaçantes, sont calmes et unies comme la Méditerranée dans ses plus beaux jours: il en sera de même des autres terreurs qu'on a cherché à répandre dans vos esprits! Voguons donc sans inquiétudes et sans soucis comme de vrais marins; avançons-nous avec résolution vers les contrées inconnues où nous envoient nos souverains, ayons enfin la gloire de tracer aux générations futures la route qui conduit aux extrémités de l'univers, et ce sera pour nous la source de tous les biens, de tous les honneurs, de toutes les prospérités!»

Présumant, toutefois, que les dispositions des équipages de la _Pinta_ et de la _Niña_ étaient semblables à celles des marins de la _Santa-Maria_, le grand-amiral signala aux commandants Alonzo et Vincent Pinzon de se rendre à son bord. Ils y vinrent et ils lui dirent, en effet, que les murmures prenaient un caractère alarmant, au point de leur faire craindre un soulèvement.

«Vous devez assez connaître les hommes, leur répondit Colomb, pour savoir que si une trop grande familiarité nuit au respect, un peu de condescendance employée à propos contribue beaucoup à gagner les coeurs; tâchez donc d'agir selon les circonstances, tantôt avec fermeté, tantôt avec bienveillance: surveillez les plus audacieux, soyez affables envers les bons, encouragez-les tous et soutenez leur moral par l'espoir de récompenses non moins que par la perspective de la gloire ou des honneurs qui les attendent.»

Les deux commandants s'engagèrent à suivre cette ligne de conduite, mais en exprimant la crainte qu'il leur fût bien difficile de s'opposer à la volonté que leurs matelots commençaient à exprimer de s'emparer des bâtiments et de retourner à Palos.

«N'y consentez jamais, leur répondit Colomb avec véhémence: ce serait un opprobre pour vous. Dites-leur, s'ils semblent vouloir se porter à quelques excès, que je connais leurs noms, que je sais leurs projets et que je les menace de toute ma sévérité, de toute la rigueur des lois, de tout le courroux de nos souverains. Ajoutez que s'ils venaient, par malheur pour eux, à céder à leurs folles terreurs, ils feraient acte de lâche pusillanimité, et qu'au lieu de l'illustration et du renom qui seront leur partage s'ils restent fidèles à leur devoir, ils seront, en arrivant en Espagne, jugés, condamnés comme des traîtres, et qu'ils termineront dans la honte et dans la prison le reste de leurs jours déshonorés. En un mot, soyez vigilants, soyez fermes, résistez à propos; surtout ne transigez jamais avec la révolte, et gardez-vous de pactiser avec la sédition.»

Puis, prenant un ton moins sévère, il termina ainsi cet entretien: