Chapter 33
Aux premiers, nous répondrons en les renvoyant au commencement de cette histoire où nous avons accumulé des preuves irréfutables qui établissent, avec certitude, que tout ce qu'on avait allégué sur ce sujet, ne portait aucune marque de vraisemblance, ni aucun caractère de vérité, et qu'il est, au contraire, très-avéré que le Portugal, qui était alors la nation la plus versée dans les connaissances maritimes, croyait si peu à ces assertions de l'existence du Nouveau Monde, que les plans de Colomb y furent publiquement traités d'insensés, que même, une expédition étant secrètement partie des îles du cap Vert pour lui ravir l'honneur de la découverte, les bâtiments de cette expédition rentrèrent au port, après plusieurs jours de navigation et convaincus de l'inutilité de poursuivre une entreprise qu'ils qualifièrent d'extravagante. C'est donc bien à Colomb qu'était réservée par la Providence, ainsi que le dit un auteur espagnol, la gloire de traverser une mer qui avait donné lieu à _tant de fables_, et de pénétrer le _grand mystère_ qui, par lui, devait être _dévoilé à son siècle_.
Aux seconds, la réponse sera tout aussi facile: Il est constant, en effet, que Colomb cherchait à se rendre dans l'Inde en cinglant à l'Occident, et c'était en soi, une entreprise assez audacieuse pour suffire à immortaliser son nom; mais cet illustre navigateur avait prévu le _hasard_ de la découverte d'îles et de _continents_, dont nul autre ne soupçonnait l'existence; la preuve en est dans les stipulations qu'avant de partir, il consigna dans la convention qui fut rédigée par lui, et portant sa signature, ainsi que celle de Jean de Coloma, secrétaire royal, agissant au nom de Leurs Majestés Espagnoles; ces stipulations, que nous avons déjà relatées, portent expressément, que Colomb jouira lui-même pendant sa vie, et que ses héritiers jouiront après sa mort, du titre de grand-amiral de toutes les mers, de toutes les îles et de _tous les continents_ qu'il pourrait découvrir, et que, de plus, il serait vice-roi et gouverneur de ces mêmes îles, terres et _continents_.
Cependant, on insiste, et il se trouve encore des personnes qui veulent absolument que des navigateurs, que des pêcheurs danois ou normands aient, longtemps avant l'année 1492, abordé soit au Groënland, soit à Terre-Neuve, et qui ajoutent que Christophe Colomb devait en avoir été informé. Nulle part, nous n'avons vu de preuves de ces faits; mais s'ils étaient vrais, comment se peut-il que le Portugal, la France et l'Angleterre n'en aient pas fait l'objection, lorsque Colomb leur fit ses propositions d'une expédition transatlantique. D'ailleurs, pourquoi l'illustre navigateur se serait-il tant obstiné à aller chercher dans l'Ouest des Canaries, des terres qu'il aurait su exister beaucoup plus au Nord? En dernier lieu, et nous sommes encore forcé de le dire, ce ne sont pas des contrées nouvelles que Christophe Colomb offrait d'aller découvrir: il s'annonçait, seulement, comme voulant aller dans l'Inde en faisant route à l'Ouest des Canaries; et ce qui porte vraiment le cachet de l'audace et du génie, c'est qu'ayant prévu le cas de terres interposées il avait positivement dit que si, dans cet air-de-vent, l'Atlantique avait d'autres limites que l'Inde, CES AUTRES LIMITES, IL LES DÉCOUVRIRAIT!
On a avancé aussi qu'il y avait parmi les gens de _la maison_ de Colomb en Espagne, un pilote qui lui avait donné des notions certaines de l'existence du Nouveau Monde: mais si le fait de ce pilote avait existé, nous dirons de nouveau que les plans proposés pendant vingt ans à diverses cours par l'illustre navigateur, n'auraient été susceptibles d'aucune contradiction, et que l'honneur en aurait rejailli non sur lui, mais sur le pilote que l'on a prétendu avoir été si bien informé. D'ailleurs, ce qui prouve, matériellement, que ce bruit est une absurde fable, c'est qu'il est authentique, ainsi qu'on le voit dans cette histoire, que jamais Christophe Colomb n'a été (loin de là) en position de tenir _une maison_ en Espagne.
Colomb fut enfin le premier entre tous les marins, et ce titre suffirait seul pour l'immortaliser, qui, à part même ses projets de découvertes, osa, sciemment, entreprendre une longue navigation _en perdant la terre de vue_, et cela à une époque où la science de la géographie naissait à peine, où la sphéricité de notre globe était généralement contestée, où l'art nautique était dans l'enfance, et où la boussole, elle-même, était si mal connue qu'on ne soupçonnait seulement pas la déclinaison ou la variation de l'aiguille aimantée. Il fallait donc bien qu'il y eût une immense supériorité dans l'homme qui, le 17 avril 1492, était entré comme simple particulier dans le palais de la reine Isabelle à Grenade, et qui en était sorti investi des titres de grand-amiral et de vice-roi, sans devoir cette éclatante fortune à d'autres causes qu'à son génie et qu'à son mérite personnel!
Nous avons tout dit, nous avons tout analysé, et le lecteur jugera. Mais nous irons plus loin; nous admettrons, si l'on veut, la validité de tous les reproches, de toutes les accusations que nous avons exposés avec autant d'exactitude que d'impartialité; nous demanderons ensuite, sans crainte, ce qui reste de tout cela. Or, il n'est personne qui, ayant lu le récit de tant de voyages, d'actions, de faits, de gloire, de malheurs, qui pensant à tout ce qu'il a fallu de génie, de persévérance, de résignation, de science et de talent pour accomplir une si belle vie; non, il n'est personne qui ne doive dire que ce qui reste de ces faibles attaques, c'est un grand homme au-dessus de toutes les insinuations, de toutes les calomnies, et dont la gloire brillera jusqu'au dernier jour des siècles à venir.
Mais si l'univers doit, à tout jamais, son admiration au grand marin dont nous venons de décrire la vie agitée et les travaux gigantesques, Gênes, qui fut la patrie de ce grand marin, doit, en particulier, s'enorgueillir d'avoir donné naissance à l'homme dont les conceptions surhumaines ont doublé notre monde. Quelle merveilleuse époque que celle où Gama, franchissant le cap des Tempêtes, traça une route nouvelle vers les Indes; où se propageant comme la foudre, l'invention de Guttemberg qui suivit d'assez près celle de la poudre à canon, allait multiplier, à l'infini, les chefs-d'oeuvre de l'intelligence; et où, surpassant tous ses émules, Christophe Colomb s'associa à ce mouvement de la régénération moderne! À partir de cette époque, les destinées des peuples s'agrandirent; et, grâce à ces êtres privilégiés, les horizons ouverts devant l'humanité prirent des proportions infinies! Enorgueillissez-vous donc, Gênes la superbe, aucune ville, aucune nation n'en eurent jamais plus le droit et le motif!
FIN.