Chapter 32
On prit donc un grand parti et l'on décida que rien ne pourrait mieux correspondre aux sentiments de l'Espagne, et à ce qu'on devait au souvenir glorieux des services du _Descubridor_ du Nouveau Monde, que de faire traverser les mers à son cercueil, et que de l'ensevelir, avec le plus magnifique appareil, dans l'île même qu'il avait découverte et gouvernée, et qui avait été le théâtre de sa loyale administration, de ses exploits guerriers, et des indignités que lui avaient fait subir l'ignoble Fonseca, l'infâme Bobadilla et le méprisable Ovando. Ce projet reçut son exécution en 1536, de la manière la plus pompeuse: recommençant alors après sa mort, le même voyage à l'issue duquel Colomb avait ouvert les portes de l'Amérique à l'univers étonné, son corps arriva à San-Domingo où on le plaça à côté du grand autel de la cathédrale.
Toutefois, il ne devait pas y rester et il était dans sa destinée d'éprouver, après avoir quitté la vie, des agitations semblables à celles qui l'avaient accompagné pendant sa carrière. En effet, l'île d'Hispaniola (ou de Saint-Domingue) fut cédée tout entière à la France en 1793; mais l'Espagne n'en était plus au temps où les mérites de Colomb trouvaient des envieux qui les contestaient; elle considérait alors le cercueil qui renfermait de si précieuses reliques, comme une propriété nationale d'un prix tel, que rien ne pourrait en compenser la possession; elle se réserva donc ce glorieux cercueil, et le fit embarquer pour l'île de Cuba, afin de l'y conserver comme un monument qui se rattachait aux plus belles époques de la monarchie.
En conséquence, le 20 décembre 1795, en présence de tous les dignitaires militaires ou civils et devant la population entière, le clergé fit ouvrir la voûte ainsi que le cercueil en plomb qui s'y trouvait; on y vit des ossements et des débris qui témoignaient de l'identité du défunt; on les recueillit soigneusement; on les plaça dans une caisse également en plomb, mais plaquée en or; cette caisse fut fermée à clef, puis scellée et enfermée dans une bière du bois le plus dur, que l'on recouvrit d'un beau velours noir, orné de galons, de franges, de glands en argent, et l'on mit cette bière dans un mausolée temporaire.
Le jour suivant, eurent lieu les cérémonies les plus minutieuses et les plus splendides; le corps fut enlevé pour être porté à bord d'un bâtiment où il arriva suivi d'une procession innombrable: ce fut à bras que le cercueil fut porté; ce qu'il y avait de plus élevé dans l'armée, dans la magistrature, dans l'administration, dans la colonie, rivalisa d'empressement pour avoir l'honneur d'être employé à ce transport dans lequel les hommes se renouvelaient sans cesse pour avoir, chacun, un tour de faveur dans ce pieux devoir. Des bannières garnies de crêpes étaient déployées, toutes les maisons étaient tendues de noir; les rues étaient jonchées de fleurs; et ce fut au milieu d'une musique funèbre, de décharges incessantes de mousqueterie et d'artillerie, du glas des cloches et du retentissement sourd de tambours voilés, que ce dépôt arriva et fut reçu à bord. Juste retour de la fortune qui montrait, salué avec enthousiasme, le peu que le temps avait épargné de celui qu'il y avait près de trois cents ans, on avait vu quitter ce même port chargé de fers odieux!
À la Havane de Cuba qui fut le lieu où se dirigea le bâtiment qui portait le cercueil, le capitaine général, dès qu'il en apprit la nouvelle, fit prendre aux autorités un deuil que la population s'empressa de porter; il se rendit au débarcadère pour recevoir le corps, et il y fut accompagné non-seulement par les habitants de la ville, mais encore par ceux de contrées même très-éloignées qui étaient accourus en foule pour honorer la mémoire du grand homme. Il y eut, en outre, une flottille innombrable de canots et de bateaux, qui se rangèrent autour du navire, attendant l'instant où l'extraction aurait lieu, les marins, moins que qui que ce fut, ne pouvant rester étrangers à cet acte imposant. Le même cérémonial fut observé à la Havane qu'à San-Domingo; enfin, ce fut au milieu de ces hommages, de ces démonstrations, de ces respects, que le noble cercueil fut porté à la cathédrale, et qu'il fut enseveli à droite et près du maître-autel.
À qui donc s'adressaient ces honneurs, ces distinctions suprêmes? Était-ce à un grand-amiral; était-ce à un vice-roi; bien plus encore, était-ce à un souverain? Non, sans aucun doute; pour aucun d'eux, on n'aurait vu autant d'empressement! C'était à un homme de génie; le génie seul a le privilége d'impressionner à ce point, nous ne dirons pas la multitude, mais, sans exception, toutes les classes de la société.
Enfin, après tant de changements, de translations et de mouvements n'est-on pas en droit de s'écrier:
«Reposez en paix, restes mortels de Colomb! Reposez sous les voûtes sombres du tombeau où la reconnaissance publique vous a placé, et dans une des plus belles îles du Nouveau Monde que vous, Colomb, vous eûtes le génie de deviner, l'audace de chercher, la gloire et le talent de découvrir!
«Naguère cependant, l'esprit d'usurpation a essayé d'infecter de son souffle empoisonné, et de troubler le magnifique pays qui a le bonheur de posséder vos cendres; et vous, grand Colomb, vous qui fûtes l'honneur, le courage, la loyauté mêmes, votre ombre courroucée a dû en tressaillir d'indignation.
«Mais un exemple terrible a été donné; il servira sans doute de frein à ceux qui oseraient encore rêver d'aussi coupables entreprises; et cette île chérie, si elle est gouvernée par la politique sage, libérale, prévoyante, dont vous avez si souvent donné l'exemple et le conseil, s'élèvera jusqu'au plus haut point de prospérité!
«La terre qui vous recèle est sacrée, puisqu'on peut dire d'elle:
«_Colomb la découvrit_, et sa cendre y repose!
«Reposez donc éternellement en paix, restes mortels de Colomb!»
Certes, tant de manifestations, de si touchantes réparations ont été tardives et n'ont porté de soulagement, ni aux malheurs de Colomb, ni aux tribulations que l'injustice et l'ingratitude lui ont fait souffrir et que la sympathie seule de la sensible et intelligente Isabelle a pu quelquefois adoucir; mais si nous avons pris à coeur de les détailler avec tant d'exactitude, c'est que la descendance de Christophe Colomb en ligne directe existe encore en Espagne, et que c'est rendre au chef glorieux, de qui cette descendance reçoit son illustration, un hommage entièrement selon son coeur; car il pensait, lui, que la gloire d'un père est le plus beau patrimoine qu'on puisse laisser à ses enfants. Or, ceux-ci ne peuvent qu'être heureux et attendris, en voyant une mémoire aussi grande être rappelée à l'admiration de l'humanité.
C'est, d'ailleurs, une haute leçon à placer sous les yeux des hommes, que de présenter le tableau du génie et du talent dédaignés ou persécutés, mais se mettant au-dessus de ces attaques, tendant à leur but sans que rien puisse ébranler leur constance ni affaiblir l'énergie de leur résolution, et recevant après eux, et jusqu'à la fin des siècles, le tribut d'éloges et d'admiration qui, de leur vivant, ne leur fut qu'imparfaitement rendu.
Nous venons de dire que la descendance de Christophe Colomb en ligne directe existe encore en Espagne: effectivement, Diego, son fils aîné, s'y maria, et laissa une fille qui épousa le duc de Veraguas. C'est de cette union de la petite-fille de Colomb avec ce duc de Veraguas, que provient directement le duc de Veraguas actuel, grand d'Espagne, homme d'un mérite éminent, qui fait partie des sociétés savantes les plus distinguées, qui patronne et encourage les arts, les sciences avec la libéralité la plus éclairée, et dont le caractère inspire partout la confiance et le respect. Les Veraguas prennent d'ailleurs le nom de Colomb comme étant le titre le plus digne des égards de leurs contemporains, et ils signent: _Colon, duque de Veraguas_ (Colomb, duc de Veraguas). On nous a même assuré que le duc actuel, chef de la famille existante en ce moment, signe: _Colon y Colon, duque de Veraguas_ (Colomb et Colomb, duc de Veraguas). Nous en ignorons la cause; peut-être serait-ce que son père aurait épousé une de ses cousines descendant également de Colomb, ce qui lui aurait inspiré le noble orgueil de répéter ce beau nom dans sa signature.
Ce même duc de Veraguas, vivant aujourd'hui, possède dans ses archives un nombre considérable de documents authentiques relatifs à Christophe Colomb, et, en particulier, les autographes les plus précieux de son illustre aïeul; il arriva que, lors de l'émancipation ou de la cession des colonies espagnoles, la fortune de sa famille, consistant, pour la plus grande partie, en revenus qui en provenaient, fut presque totalement perdue. À cette époque de gêne, on offrit des sommes très-élevées pour obtenir la propriété de ces documents, surtout de celles de ces pièces qui étaient écrites de la main du _Descubridor_ du Nouveau Monde; mais rien ne put décider la famille à s'en dessaisir quelque brillantes que fussent les offres qui furent faites, tant elle attachait de valeur à conserver cet inappréciable dépôt!
En ce moment, enfin, le duc de Veraguas jouit non pas d'une fortune qui surpasse, qui atteigne même le niveau ordinaire de celle des grands d'Espagne en général, mais d'une position pécuniaire qui, si elle n'est pas à cette hauteur, a l'avantage inestimable de pouvoir être considérée comme un témoignage du respect que l'Espagne tient à rendre à la mémoire du grand homme. Cette position pécuniaire consiste en une pension de 24,000 piastres (environ 110,000 fr.), qui sont prélevées tous les ans sur les revenus des îles de Cuba et de Porto-Rico.
Dans le récit que nous venons de faire de la vie de Colomb, nous nous sommes efforcé, par-dessus tout, d'être véridique et impartial; nous n'avons pas recherché les phrases à effet, l'exagération du style, les mots ambitieux qui ne déguisent que trop souvent l'insignifiance des actes sous la pompe hyperbolique des paroles; et nous avons pensé que, pour retracer de grandes choses, la simplicité jointe à l'exactitude et à la sincérité suffisait. Quoi de plus grand, en effet, que le spectacle de l'humble fils d'un simple ouvrier s'élevant par degrés, de lui-même ou sans protecteurs, jusqu'aux hauteurs les plus sublimes de la science, jusqu'aux conceptions les plus surprenantes du génie; qui, soutenu par ses seules convictions, par la piété la plus fervente, par la foi la plus ferme, est parvenu à exécuter, avec les moyens les plus exigus, le plus merveilleux des projets qui aient jamais été conçus; qui a su trouver dans son esprit intarissable, les ressources propres à lever les difficultés provenant de la nature des choses; et qui, dans l'adversité, dans l'abandon où il fut laissé à la Jamaïque, dans mille autres circonstances critiques, a fait preuve de la plus parfaite résignation?
Lorsque, dans la première période de notre existence, notre jeune imagination commença à s'ouvrir aux clartés de l'intelligence, nous recherchâmes par-dessus tout l'histoire des grandes choses et celle des hommes supérieurs qui les exécutèrent; les temps anciens, les temps modernes nous offrirent alors des tableaux qui transportaient notre esprit; mais aucun ne nous impressionna davantage que ceux où Colomb nous apparaissait dans une auréole immortelle qui nous fascinait entièrement et dont nos yeux ne pouvaient se détacher, tant ils excitaient notre admiration!
Plus de cinquante ans, depuis lors, sont venus blanchir notre tête, mûrir notre jugement et, quelquefois, modifier certaines premières impressions; mais jamais cette admiration pour Colomb n'a cessé de s'accroître, et plus nous avons pu l'apprécier, plus aussi nous avons cru devoir le placer au-dessus de toute rivalité. Sa gloire fut honnête et pure; son instruction fut au niveau de celle des plus savants; il devança de beaucoup son siècle où si peu de personnes le comprirent, et où, sans les célestes inspirations de la magnanime Isabelle, il n'aurait été considéré que comme un visionnaire. Son caractère respirait la loyauté; partout il paraissait avec éclat, soit sur le pont d'un navire, soit au milieu des docteurs les plus consommés des universités les plus renommées, soit dans le sein des cours, ou soit dans les hasards de la guerre et des combats; il fut humain, juste, bienveillant, inflexible devant la révolte, clément en face du repentir; on le vit le plus respectueux des fils, le plus tendre des pères, le plus affectueux des frères; bref, il eut un génie surhumain, il accomplit l'entreprise la plus audacieuse, la plus incroyable qui put être tentée; il devint grand-amiral, il fut vice-roi; et s'il eut quelques imperfections, aucune n'a porté atteinte ni à sa renommée, ni à sa grandeur, et n'a souillé son nom ni son caractère d'une de ces taches indélébiles qui ternissent la mémoire de la plupart des autres grands hommes dont l'histoire conserve le souvenir.
Quand nous embrassâmes, nous-même, la carrière de la marine, rien ne nous flattait plus que la pensée d'avoir ce petit point de ressemblance avec l'illustre navigateur qui absorbait tout notre enthousiasme. Nous brûlions du désir de voir les murs de Gênes sa patrie, les rivages où sont situés Palos, Lisbonne, Cadix, San-Lucar qui saluèrent son glorieux pavillon; c'était pour nous un bonheur infini, de parcourir les routes et les mers qu'il avait parcourues, de contempler les îles ou les terres que, le premier de notre continent, il avait contemplées, de fouler le sol qu'il avait foulé, de nous extasier devant les immenses conquêtes pacifiques, qui, elles-mêmes, avaient excité ses extases, de nous associer aux sentiments douloureux qu'il avait éprouvés, lorsque la _Santa-Maria_ fit naufrage à la Navidad, lorsque la frêle _Niña_ fut assaillie par des tempêtes furieuses près des Açores, lorsque les vents contraires et les temps les plus orageux s'opposèrent, près de Veragua, à l'accomplissement de l'important voyage qu'il avait entrepris dans un but scientifique de premier ordre, de nous attendrir enfin et de nous indigner lorsqu'il fut jeté à la côte, et qu'avec l'intrépide Adelantado, son frère, et le jeune Fernand, son fils, il attendit dans la misère, le dénûment et l'abandon, le bon plaisir du jaloux Ovando, qui semblait se complaire à y prolonger son poignant exil.
Grâces soient rendues à la Providence! Ces murs, ces ports, ces routes, ces mers, ces lieux enchantés dont quelques-uns rappellent cependant de si tristes souvenirs, mais dont le plus grand nombre témoigne du génie de Colomb, nous les avons vus, nous les avons salués, admirés, interrogés; partout nous avons recueilli ou noté tout ce qui pouvait avoir trait au grand homme par excellence selon notre coeur; et le jour venu où le repos de la retraite nous a permis de prendre la plume et de mettre quelque ordre à nos impressions, nous avons concentré tout ce qui nous restait de facultés, pour rendre hommage à celui que nous avons tant admiré, et au culte intellectuel de qui nous resterons fidèle jusqu'au dernier de nos jours!
Toutefois, notre tâche serait incomplète, et notre impartialité pourrait être révoquée en doute, si, à côté de l'éloge, nous ne placions pas la critique, et si nous ne faisions pas connaître les imperfections ou les erreurs qui ont été reprochées au héros de cette histoire. Ces reproches, nous allons donc les passer en revue ou les examiner de près; le lecteur décidera ensuite lui-même, quel crédit il pourra leur donner, et s'il doit ou les sanctionner ou les regarder comme mal fondés.
On l'a accusé d'avoir aspiré aux richesses et aux honneurs ou aux dignités, non moins qu'à la renommée.
Comme la renommée ou l'illustration à laquelle il prétendait était de la plus noble sorte, nous ne pensons pas qu'on ait voulu dire qu'il y eût eu rien à blâmer de sa part, en la recherchant avec ardeur.
S'il a aspiré aux richesses, on a vu que c'était pour en faire un magnifique usage. Nous avons dit, en effet, qu'il épuisa toutes ses ressources à San-Domingo pour armer deux bâtiments à ses frais, et pour y offrir un passage gratuit à ses malheureux compagnons du naufrage de la Jamaïque à chacun desquels il distribua, en outre, des vêtements et des secours qui leur permirent d'attendre que ces mêmes bâtiments fussent armés et prêts à prendre la mer. Ensuite, nous l'avons vu à son arrivée, se trouver dans un état de gêne voisin du besoin et être obligé d'avoir recours à des créanciers; nous avons également cité les dons qu'il a faits à Gênes, en faveur des malheureux; nous avons dit quelles furent les dispositions qu'il institua à cet égard pour l'avenir; nous avons parlé du soin qu'il a pris de son père, de ses frères, de ses parents ou amis; enfin, nous avons fait connaître la dotation splendide dont sa piété lui suggéra l'idée pour la délivrance du Saint-Sépulcre. L'homme qui fait un tel emploi de biens aussi péniblement, aussi laborieusement, aussi légitimement acquis que les siens, ne peut être taxé d'aimer les richesses dans le sens que l'on donne à cette expression; enfin, il est impossible de prouver qu'une seule obole des sommes qu'il put avoir en sa possession, eût été le résultat de la concussion ou de la déloyauté.
Quant aux honneurs ou aux dignités, le reproche, au fond, existe en effet. Certes, philosophiquement parlant, les honneurs ou les dignités sont de frivoles puérilités; mais nous ne vivons pas, on ne vivait pas alors plus qu'aujourd'hui dans un monde imbu d'abstractions métaphysiques, ni dans un milieu de sages remplis d'austérité. Dans la société, au contraire, telle qu'elle est faite, les honneurs et les dignités sont, non-seulement un véhicule puissant qui stimule à de belles actions, mais encore ces distinctions honorifiques ont fréquemment un but très-utile que Colomb qualifia avec beaucoup de justesse, quand il dit à la reine Isabelle que celles qu'il pourrait recevoir du roi Ferdinand, mettraient un frein aux sarcasmes des gens légers qui n'étaient que trop enclins à dénigrer ses projets, et qu'elles empêcheraient le refroidissement de la confiance des marins qui pourraient être destinés à l'accompagner dans son premier voyage. On a pu également remarquer que lorsqu'il mouilla aux Açores sur la _Niña_ ce ne fut que parce qu'il put se prévaloir de ses titres de vice-roi et de grand-amiral, que le gouverneur relâcha ses matelots qu'il avait faits prisonniers, et que l'hostilité de ce gouvernement cessa. De plus, Colomb pensait beaucoup à ses enfants en ambitionnant des dignités héréditaires; et pour peu que l'on connaisse le coeur humain, on sait que l'on fait souvent pour eux, ce qu'on ne ferait pas pour soi-même. Il aima donc beaucoup les honneurs et les dignités, soit; mais, au moins, il ne chercha pas à les acquérir en ménageant sa personne, ni en se tenant à l'écart quand il y avait un péril à affronter.
Il est des esprits chagrins qui ont blâmé sa piété qu'ils ont, en certains cas, taxée de superstitieuse. Nous ne saurions nous associer à une semblable critique. Nous avouerons, en toute sincérité, qu'en ce qui nous concerne, nous avons toujours plus pratiqué et professé la sainte morale de Jésus-Christ dans nos actions et dans notre coeur, que par une participation assidue aux cérémonies de l'Église; mais nous ne saurions articuler le moindre reproche contre ceux qui croient devoir faire, à ce sujet, des manifestations plus prononcées; or, si ces manifestations sont dignes de nos égards quand elles sont consciencieuses, qui, plus que Colomb, mérite qu'elles soient respectées? Si donc, il a fait des voeux ou des processions, s'il s'est livré à d'autres actes que, fort légèrement sans doute, on traite de superstitieux, nous trouvons qu'il a bien fait puisque le mobile en était dans ses convictions intimes; qu'en aucune circonstance, il n'a rien imposé coercitivement à qui que ce fût; et que l'accomplissement de ces mêmes actes, n'a jamais nui à celui de ses devoirs comme chef et comme commandant. Il a passé toute sa jeunesse au milieu de corsaires et d'aventuriers; mais il les a quittés avec des moeurs pures, avec une réputation intacte; aucune trace enfin n'est restée en lui de leur vie déréglée, de leurs habitudes dissolues, pas même de leur langage peu mesuré; et, sans doute, il le dut à sa piété.
D'ailleurs, et l'on en a fait la remarque, sa piété lui valut l'appui de plusieurs ecclésiastiques, entre autres du respectable Diego de Deza, et de son second père, l'admirable supérieur du couvent de la Rabida, Jean Perez de Marchena. Or, sans cet appui, sans la garantie que ces dignes prêtres donnèrent à la reine de ses sentiments religieux, il n'aurait pas pu faire approuver des plans fondés sur la sphéricité de notre globe alors fort peu admise, sur les limites qu'il attribuait à l'Atlantique, sur des terres situées à l'Occident et autres points que la plupart des hommes même les plus éclairés considéraient alors comme impossibles ou chimériques, et même comme attentatoires à la vérité de la religion. Aussi, nulle part on ne put mettre en question sa ferveur chrétienne; ce qui fut accepté comme venant de lui, aurait indubitablement été rejeté si cela avait été présenté par quelqu'un moins pieux, et la découverte de l'Amérique en aurait été ajournée pour un temps indéfini.
Viennent ensuite les plaisanteries de ceux qui l'ont représenté comme ne pensant qu'au Cathay, qu'aux États du Grand-Kan et qu'à l'île de Cipango. Il est incontestable que, s'étant adressé à Toscanelli pour obtenir son approbation à l'égard de ses théories, et que ce savant lui ayant envoyé une carte dressée sur les indications de Marco Paolo qui était le voyageur le plus éclairé qui eût pénétré aussi avant dans l'Orient, il ne pouvait qu'être fort impressionné par la présence de ces lieux sur cette carte; sa préoccupation si naturelle dura même longtemps et cela devait être; mais, en beaucoup d'occasions, surtout lorsque les embouchures de l'Orénoque révélèrent, à lui seul entre tous les marins de son expédition, que ce fleuve ne pouvait appartenir qu'à un continent, il sut fort bien se mettre au-dessus de ces préoccupations, et reconnaître une vérité à laquelle ses conavigateurs se refusaient eux-mêmes à ajouter foi. Il crut donc au Cathay, aux États du Grand-Kan, à Cipango; il y crut longtemps parce qu'il ne pouvait en être autrement; mais dans la pratique des faits, il sut toujours distinguer le vrai d'avec le faux, et reconnaître, comme il le dit une fois avec tant de sens, que «la nature est un législateur qui sait se faire respecter.»
On lui a même fait des reproches opposés ou contradictoires; ainsi, pendant que quelques-uns de ses détracteurs, car qui n'en a pas? ont prétendu ou prétendent encore que l'Amérique était connue en Europe longtemps avant le premier voyage de Colomb, et qu'il ne fit que mettre en usage les données qu'il avait pu se procurer à cet égard; il en est d'autres qui ont également prétendu ou qui prétendent encore que ce fut par hasard qu'il trouva le Nouveau Monde, lorsque tout simplement, il ne cherchait qu'à se rendre dans l'Inde, en cinglant vers l'Occident.