Chapter 29
Le grand-amiral fut, intérieurement, fort indigné du procédé d'Ovando; il pensa que cet homme n'avait retardé l'envoi de secours, que dans l'espoir qu'il mourrait de misère et de chagrin à la Jamaïque, et qu'ainsi, toute concurrence entre eux pour le gouvernement d'Hispaniola serait anéantie. Il ne vit dans Escobar qu'une sorte d'espion chargé de s'assurer de la réalité des choses; mais il ne fit aucunement part de ces réflexions à ses marins, dont il chercha, au contraire, à relever le moral en leur promettant qu'aucun retard ne serait apporté à leur délivrance, que la lettre qu'il avait reçue lui donnait le droit de le garantir, que c'était beaucoup que leur sort fût connu à San-Domingo ou que leur existence y fût confirmée, et que tout, dorénavant, devait marcher selon leurs souhaits. L'esprit des matelots est naturellement confiant, et ces explications rendirent la joie et l'espérance.
Colomb, afin même de montrer combien il comptait sur ces résultats, fit partir deux émissaires vers les frères Porras pour leur annoncer la visite qu'il avait reçue, pour les engager à revenir auprès de lui afin d'être en mesure de s'embarquer sur le bâtiment qu'il attendait, et il eut la générosité de leur promettre l'oubli du passé s'ils revenaient au sentiment de leur devoir. Francisco Porras accueillit ces émissaires, accompagné seulement de quelques-uns de ses intimes et, sans permettre qu'ils eussent aucune communication avec le gros de sa troupe, il leur dit qu'il refusait de retourner au port, mais il s'engagea à se conduire paisiblement si on lui promettait solennellement que, dans le cas où deux navires seraient envoyés, il y en aurait un d'exclusivement destiné pour lui et ses compagnon; enfin que, s'il n'en arrivait qu'un, la moitié leur en serait dévolue ainsi que le partage tant des provisions du navire que de toutes celles qui pourraient rester au grand-amiral, ou des objets d'échange qui seraient encore en sa possession au moment de l'arrivée du navire.
Les émissaires firent observer à Francisco Porras que ces demandes ne pourraient être trouvées qu'extravagantes ou inadmissibles, à quoi il répondit avec arrogance que, si elles n'étaient pas volontairement accordées, il saurait bien obtenir par la force ce qu'il déclarait être dans son droit de réclamer. Ainsi, tout fut inutile, et ce fut dans ces termes que l'on se sépara.
Toutefois, quel que fût le désir de Porras que l'objet de cette conférence restât ignoré, il y eut des indiscrétions commises et la plupart de ses adhérents, apprenant combien Colomb était bienveillant en leur offrant une amnistie qui serait suivie de leur retour à Hispaniola, ressentirent un sentiment de reconnaissance et ils exprimèrent le voeu de revenir parmi leurs anciens camarades restés au port. Francisco Porras chercha alors à les dissuader, en leur disant que c'étaient des paroles insidieuses employées par le grand-amiral pour ressaisir sur eux l'autorité qu'il avait perdue, et pour se venger de leur désertion par des châtiments qu'il leur préparait; il ajouta que la prétendue caravelle qui, selon les émissaires eux-mêmes, n'avait fait que paraître avec le crépuscule et disparaître avec la nuit, était une illusion que Colomb, fort habile dans l'art des maléfices ou des sortiléges, avait produite aux yeux prévenus des assistants, et qui si ç'avait réellement été un bâtiment, pour si petit qu'il fut, il aurait pu contenir le grand-amiral, son frère et son fils, qui n'auraient pas manqué de se délivrer ainsi de l'exil qu'ils subissaient sur cette terre ennemie, funeste et sauvage. En tenant ce langage, Porras jugeait de Colomb probablement par lui-même, et il prouvait qu'il n'aurait pas eu la grandeur d'âme de préférer son devoir en restant captif avec ses marins, à son intérêt particulier en les abandonnant pour recouvrer sa liberté.
Quand il crut avoir persuadé ses complices, il voulut les rendre tout à fait indignes du pardon du grand-amiral en leur faisant commettre un acte d'hostilité qui les compromît sans retour; enflammant leur esprit par la perspective du partage des dépouilles de Colomb et de son parti, il marcha vers le port avec le dessein de charger Colomb de fers, comme l'avait fait l'infâme Bobadilla, et de s'emparer de tout ce qui se trouvait renfermé à bord des caravelles échouées.
Le grand-amiral avait une prudence trop consommée pour ne pas entretenir des intelligences dans les lieux qu'habitait ou que parcourait Porras. Des Indiens vinrent l'informer du nouveau plan que l'on méditait de mettre à exécution contre lui et, selon son excellente maxime qu'il valait mieux, quand c'était possible, marcher contre l'ennemi que de l'attendre, il se disposa résolument à aller en avant. Son frère approuva fort ce projet, mais il fut très-alarmé de voir le grand-amiral, à son âge et valétudinaire, vouloir se mettre à la tête du mouvement, et il lui tint ce langage:
«Mon amiral, mon ami, mon frère, vous savez si je respecte vos moindres volontés; vous savez si jamais aucun de vos subordonnés eut autant de zèle pour le bien général, autant de dévouement à votre personne vénérée que moi. Je suis bien peu de chose pour oser vous faire une objection; mais mon opinion est que vous ne devez pas partir; vous devez rester ici avec votre fils, avec les malades, avec les convalescents; vous devez faire une forteresse de vos caravelles, et là, j'en conviens, si vous êtes attaqué, vous devez vous défendre jusqu'à la dernière extrémité. Moi, mon devoir est de marcher vers l'ennemi; et, animé comme je le suis par le désir de préserver vos jours, d'être utile à ceux qui resteront près de vous, croyez que, quelque nombreux que soient nos adversaires, votre frère Barthélemy saura les vaincre et les disperser. Qu'avez-vous à objecter à ce plan, et n'auriez-vous plus confiance dans celui qui eut l'honneur sans égal d'être votre Adelantado?»
«Il est vrai, répondit Colomb, que, dans l'ardeur dont j'étais transporté, j'oubliais nos malades, nos convalescents et mon fils! J'oubliais que vous avez toujours ce grand coeur, ce courage indomptable, cette force athlétique qui ont si souvent et si bien servi notre cause. Partez donc, et croyez que Colomb est sans inquiétude sur le résultat!»
Dès que Don Barthélemy se trouva en présence du corps de Porras, il envoya un message de paix et de réconciliation. Porras reçut les propositions de Don Barthélemy avec mépris; il montra alors à ses hommes combien était petit le nombre des soldats ennemis, et il ajouta que la maladie les avait épuisés ou affaiblis, un seul choc subirait pour les mettre eu fuite. Aussitôt Francisco Porras et les siens s'élancent, et six d'entre eux, conduits par lui, cherchent Don Barthélemy avec l'intention de le tuer: mais le fier guerrier abat tous ceux qui rapprochent et se fait jour jusqu'à Porras qui d'un coup de sa longue et forte épée, transperça son bouclier et le blessa à la main; cependant l'épée resta embarrassée dans le bouclier, et, avant qu'il eût pu l'en retirer, le redoutable Don Barthélemy sauta sur lui comme un tigre furieux, le saisit et le fit prisonnier.
À cet exploit vainqueur, les rebelles furent consternés: désespérant d'arracher à Don Barthélemy la proie dont il avait eu la gloire de s'emparer, ils fuirent dans toutes les directions, pendant que les Indiens, surpris au suprême degré de voir les Européens se battre entre eux, attendaient l'issue du combat pour se ranger du côté du parti victorieux. Don Barthélemy retourna triomphant vers son frère, emmenant avec lui Porras et d'autres prisonniers, et n'ayant à regretter que la mort d'un des siens. Le jour suivant, les compagnons de Porras écrivirent au grand-amiral pour implorer sa clémence, pour annoncer qu'ils seraient désormais les plus fidèles de ses subordonnes, et pour dire qu'ils se vouaient à toutes les malédictions s'ils ne tenaient pas leur nouveau serment d'obéissance. Colomb, toujours aussi indulgent en face du repentir que sévère envers la révolte, pardonna à tous ces malheureux, même à Jean Sanchez, celui qui, à Veragua, avait laissé échapper le cacique Quibian, et qui était un des six agresseurs de Don Barthélemy dans cette dernière affaire; toutefois, il retint Francisco Porras prisonnier afin qu'il fût plus tard envoyé en Espagne pour y être jugé; et ce n'était que justice.
Mais avant de faire un pas de plus dans ce récit de la vie de Colomb, il est convenable d'exposer sous les yeux de nos lecteurs le détail de la manière dont la mission donnée à l'intrépide Mendez avait été remplie, car l'arrivée de la petite caravelle d'Escobar à la Jamaïque prouve que le plan judicieux du grand-amiral pour faire connaître sa fâcheuse position à Hispaniola avait réussi, et que Mendez était parvenu à atteindre cette île, but difficile de ses efforts.
Le calme régnait sur la mer quand Mendez et Fiesco cessèrent de naviguer en vue de la Jamaïque; c'était une circonstance très-favorable pour la marche à la rame, mais le ciel était sans nuages et la chaleur était excessive. Les Indiens furent souvent obligés de se plonger dans la mer pour rafraîchir leur corps: la nuit vint et elle facilita un peu le travail des pagayes ou des avirons auquel les naturels se livraient par moitié pour que l'autre moitié prit du repos; il en fut de même des Espagnols, qui avaient à diriger la route et à surveiller les Indiens contre lesquels ils se tenaient en garde, de crainte de quelque surprise ou de quelque perfidie de leur part. On comprend combien ce devait être pénible pour tous.
Le besoin incessant de se désaltérer amena bientôt de la pénurie dans l'approvisionnement d'eau potable qui, sur de pareilles embarcations, ne pouvait être que très-restreint. À midi, du jour suivant, Mendez et Fiesco, touchés de compassion de l'état où se trouvaient les Indiens, mirent en évidence deux barils qu'ils avaient embarqués pour leur usage particulier, et dont ils administraient une simple cuillerée à chacun des rameurs lorsqu'ils s'apercevaient que les forces allaient leur manquer. L'espoir seul que leur avait donné le grand-amiral dans ses instructions, de rencontrer une petite île appelée Nevasa, pouvait les soutenir, car ils comptaient y trouver de l'eau et y prendre quelque repos; mais la nuit vint et l'île tant désirée ne parut pas. Ils craignirent alors d'avoir fait une mauvaise route et l'effroi se peignit sur tous les visages.
Le lever du soleil fut témoin de l'agonie d'un des naturels qui expira dans les angoisses de la fatigue, de la soif et dans les accablements de la chaleur. Les autres étaient gisants et pantelants dans le fond des pirogues, se débattant sous l'influence de tourments affreux, cherchant quelquefois à avaler de l'eau de mer qu'ils rejetaient bientôt avec dégoût, et la journée ne fut qu'une suite non interrompue d'essais fort courts pour ramer, de tentatives à chaque instant contrariées par le vent pour faire du chemin avec les voiles, et de douleurs toujours renaissantes.
Mendez et Fiesco s'efforçaient de relever le moral, d'inspirer du courage, et ils luttaient avec une admirable énergie contre les souffrances et le désespoir; mais leur vigueur physique et intellectuelle commençait à n'y plus suffire lorsque la nuit arriva. Heureusement qu'alors les voiles se remplirent d'une brise faible mais favorable, et tous cherchèrent à réparer un peu leurs forces épuisées en prenant quelque repos et en respirant l'air frais du moment; tous, disons-nous, excepté Mendez, qui, confiant dans les indications données par le grand-amiral, avait les yeux attentivement fixés vers l'horizon du côté de l'Orient. La lune allait se lever, il en voyait les rayons teindre de leur clarté pâle et rosée les parties les moins élevées du firmament, mais quoique le ciel fût sans nuages et que cette clarté fût assez vive pour qu'il pût supposer que l'astre devait avoir franchi la ligne de séparation qui existe entre la mer et le bas de la voûte céleste, cependant il ne le voyait pas.
Ému au dernier point, mais incertain, ses yeux ne se détachaient pas du lieu où il s'attendait toujours à voir la lune lui apparaître; tout à coup, un point blanc et lumineux attire son attention un peu plus haut, et il aperçoit l'astre se détacher d'une éminence noirâtre qu'il reconnut parfaitement être une masse de terre: «Terre, terre!» s'écria-t-il aussitôt de toute la force que ses poumons affaiblis laissaient encore à sa voix; et, à ce mot magique, le sommeil cesse partout, la joie ranime tous les corps, et chacun vient contempler ce spectacle si doux et si consolant.
«Oui, mes amis, leur dit Mendez, c'est bien la terre et c'est sans doute la bienheureuse île Nevasa, car notre grand-amiral l'a dit et il ne se trompe jamais! Heureux, heureux, mille fois heureux d'y pouvoir arriver sans avoir éprouvé des vents assez forts pour compromettre notre existence!»
C'était bien en effet l'île Nevasa: une impatience fiévreuse remplaça alors les forces absentes: chacun voulut ramer; on n'agissait, il est vrai, sur les avirons que d'une manière saccadée et comme par des effets galvaniques, mais enfin, tant bien que mal, les pirogues recevaient l'impulsion et, au point du jour, le vent aidant d'ailleurs un peu, on fut assez favorisé pour atteindre le rivage où, en débarquant, des actions de grâces furent rendues à Dieu pour le salut inespéré qu'on venait de trouver. L'île n'était qu'un amas de rochers, mais il s'y rencontrait des dépôts naturels d'eaux pluviales et c'était ce qu'on désirait le plus. Les Espagnols eurent la prudence d'en user avec modération et de recommander beaucoup de sobriété aux Indiens; plusieurs d'entre ceux-ci ne s'astreignirent pas à suivre ce sage conseil, aussi quelques-uns en burent-ils assez pour mourir sur place; d'autres furent dangereusement malades.
La journée fut consacrée au repos; on ramassa quelques coquillages qui furent trouvés excellents; une fois la soif apaisée, ce qui charma le plus les voyageurs fut la vue des hautes montagnes d'Hispaniola se dessinant sur le bleu azuré du firmament, et qu'on aperçut en gravissant une petite hauteur; on les salua avec joie comme montrant, presque sous la main, le terme de toutes les fatigues d'une entreprise dont on avait commencé à désespérer. Les pirogues partirent à la fraîcheur du soir, on rama avec une ardeur sans égale; enfin, après quatre jours de souffrances et de peines infinies, on aborda au cap Tiburon. Fidèle à sa parole, Fiesco se mit aussitôt en mesure de revenir vers Colomb; mais ni un seul Indien, ni un seul Espagnol ne voulurent, à aucun prix, consentir à se risquer de nouveau pour le retour.
Mendez, avec six naturels, partit pour San-Domingo; après avoir lutté l'espace de quatre-vingts lieues contre la mer et les courants, il apprit que le gouverneur se trouvait à cinquante lieues, guerroyant à Xaragua. Inébranlable dans sa résolution, il quitta sa pirogue et, seul, il se mit en route à travers les forêts, les ravins, les montagnes, et il finit par accomplir un des voyages les plus périlleux qui aient jamais été tentés par terre.
Ovando parut être fort affligé de la situation fâcheuse du grand-amiral; il promit de lui envoyer des secours, mais ce fut en vain que Mendez sollicita _pendant sept mois_ pour qu'il tînt sa parole; il ne voulut même pas permettre à ce fidèle messager d'aller à San-Domingo, où il aurait pu expédier lui-même un bâtiment. Le gouverneur alléguait toujours qu'il n'avait pas à sa disposition de navire assez grand pour remplir cette mission. Enfin, à force d'intercessions, Mendez obtint pourtant l'autorisation d'aller à San-Domingo, pour y attendre quelques navires qui étaient annoncés et pour en expédier un; il avait soixante-dix lieues de route à faire dans un pays presque inaccessible et au milieu de peuplades hostiles; rien ne l'arrêta, il partit à pied, sans guide, soutenu par son seul courage.
Après son départ, Ovando vint à réfléchir que sa conduite vis-à-vis de Colomb serait sévèrement interprétée à San-Domingo: comme tous les hommes d'une portée médiocre, et sans élévation dans les sentiments, il eut peur de ses actes; croyant peut-être aussi que Colomb et ses naufragés devaient avoir péri de privations et de chagrins, il envoya presque immédiatement la petite caravelle d'Escobar, qu'il aurait fort bien pu expédier plus tôt, ne fût-ce que pour engager le grand-amiral à prendre patience, et que pour ramener une partie des naufragés, sauf à la renvoyer plusieurs fois pour aller chercher le reste.
Escobar, à son retour, fit connaître au gouverneur que la plus grande partie des marins de Colomb vivait encore; mais il dit qu'il fallait se hâter de les délivrer si l'on ne voulait pas encourir la plus redoutable des responsabilités. Déjà ce long retard avait excité l'indignation publique des habitants d'Hispaniola, à tel point que le clergé lui-même, qui, à l'exception de l'évêque Fonseca, avait toujours accordé à Colomb ses plus sincères sympathies à cause de sa piété bien connue, laissa tomber du haut de la chaire évangélique les paroles sévères qui, tout bas, circulaient de bouche en bouche.
«Eh quoi! disait-on partout, c'est ainsi que l'on traite le grand Colomb; voilà comme on laisse dans l'abandon, dans l'exil, dans le dénûment, le _Descubridor_ du Nouveau Monde, le vainqueur de la _Vega Real_, celui qui a rendu son nom immortel par plus de travaux que les récits des temps fabuleux n'en racontent dans les annales de l'antiquité; celui, enfin, qui a gouverné l'île avec une sagesse que, si l'on en excepte son frère l'Adelantado également abandonné sur une île sauvage, aucun de ses successeurs n'a jamais pu égaler! Et nos compatriotes, les malheureux marins qui sont avec lui, on les oublie aussi et on les laisse voués à une mort presque inévitable!»
Mendez, que rien n'arrêtait, était cependant parvenu à atteindre San-Domingo. Il eut bientôt trouvé un navire qu'il se hâtait d'équiper en se servant du crédit de Colomb ou des fonds qui étaient disponibles chez son fondé de pouvoirs, et l'infortune du grand-amiral ayant touché les coeurs de ceux même qui lui avaient été hostiles, chacun s'empressait d'aider Mendez et de presser la délivrance des naufragés, lorsque les conseils d'Escobar faisant impression sur Ovando, l'ordre fut envoyé d'expédier, aussi promptement que possible, deux grands bâtiments sous le commandement de Diego de Salcedo qui était précisément le fondé de pouvoirs à qui Mendez s'était adressé.
L'actif Mendez se voyant dégagé du soin de continuer l'armement de son navire, profita de l'occasion d'une caravelle qui effectuait son retour en Espagne où le grand-amiral lui avait enjoint de se rendre le plus tôt possible. À peine arrivé, il demanda une audience à Leurs Majestés pour leur remettre les dépêches de l'illustre grand-amiral; Leurs Majestés lui firent savoir immédiatement qu'elles le recevraient avec la plus grande satisfaction.
Les souverains espagnols se firent minutieusement raconter par Mendez les particularités du malheureux voyage si contrarié, entrepris par Colomb pour la solution importante du problème qui consistait à déterminer si les deux grandes portions du continent américain étaient séparées par un isthme ou par un détroit. Lorsque Mendez eut achevé son récit qui finissait par l'obligation où avait été l'illustre amiral de se jeter à la côte à cause du fâcheux état de ses deux dernières caravelles, et qu'il eut dépeint toutes les horreurs de la situation désespérante où il s'était si longtemps trouvé dans une île sauvage et en dehors de toute communication avec Hispaniola, la reine Isabelle, extrêmement affectée de ce qu'elle venait d'apprendre, prononça quelques-unes de ces paroles si nobles, si compatissantes qui lui étaient naturelles, et elle déplora amèrement que l'infortuné Colomb n'eût pas reçu un secours plus immédiat.
Ce qui avait trait au dévouement de Mendez et à sa traversée presque incroyable de la Jamaïque à Hispaniola fut aussi très-vivement apprécié. Leurs Majestés s'appesantirent beaucoup sur cet intéressant épisode: Mendez fut comblé de récompenses, il reçut des lettres de noblesse et il lui fut permis de placer dans ses armoiries une pirogue, comme un souvenir parlant de sa généreuse obéissance aux intentions de Colomb. Mendez s'en montra très-reconnaissant, mais son grand coeur lui en fit reporter l'hommage jusqu'à l'amiral, dont il fut toute la vie le plus zélé, le plus fidèle des amis. Colomb manifesta, plus tard, par un sentiment d'affectueuse gratitude, le désir qu'il fût nommé chef des alguazils d'Hispaniola; mais cette faveur, quoique si bien méritée, ne fut pas accordée. Cet intrépide et excellent homme eut, ainsi que nous le dirons bientôt, le bonheur de revoir Colomb, et il fit par la suite, plusieurs voyages de découvertes. On sait enfin qu'il mourut presque dans la pauvreté, lui qui avait tant de titres à une belle et brillante existence! Il avait fait lui-même son épitaphe dans laquelle il ne proféra aucune plainte contre l'injustice des hommes, et où il paraissait n'avoir d'autre désir que de glorifier son héros. Cette épitaphe fut gravée sur sa tombe par les soins de ses héritiers; elle était ainsi conçue:
«Ci-gît le corps de l'honorable cavalier Diego Mendez, qui servit fidèlement la couronne royale d'Espagne dans la conquête des Indes, sous les ordres du grand-amiral Christophe Colomb, de glorieuse mémoire; et qui, ensuite, la servit encore sur des bâtiments équipés par ses deniers particuliers. Passant, accorde-lui, par charité, la prière d'un _Pater noster_ et d'un _Ave Maria_!»
Après cette courte digression sur le sort d'un si loyal et si brave serviteur, revenons à nos naufragés à qui Diego de Salcedo s'empressa, autant qu'il fut en son pouvoir, de conduire un bâtiment pour les ramener. Ce fut le 28 juin 1504 que leur embarquement eut lieu, mais les vents et les courants contraires les empêchèrent d'arriver à San-Domingo avant le 13 du mois d'août; Colomb fut accueilli avec un vif enthousiasme: ceux-mêmes qui avaient le malheur ou le triste courage de nier son mérite, accordèrent à ses longues infortunes et aux souffrances qu'il avait endurées, le tribut que leur jalousie avait refusé à ses triomphes.
Ovando, qui était revenu dans cette ville, fut obligé de suivre l'impulsion générale. Il sortit de son palais avec un nombreux état-major et suivi de toute la population, pour aller au devant du grand-amiral. Colomb fut logé chez Ovando par qui il fut traité avec toutes les marques extérieures de la courtoisie la plus prévenante; mais le gouverneur avait l'esprit trop étroit pour que ces démonstrations fussent sincères. Bientôt, en effet, il éleva la prétention de prendre connaissance et de s'établir juge de tout ce qui s'était passé à la Jamaïque; il poussa l'indignité jusqu'à mettre en liberté le rebelle Porras, et parla de punir ceux qui avaient agi, par les ordres de Colomb, dans la répression de la révolte. Colomb, qui voulait éviter tout sujet de discorde, chercha à tout apaiser; il ne put cependant abandonner la cause de ceux qui lui avaient fidèlement obéi, et il montra, par ses instructions, qu'il avait une juridiction absolue sur tous les hommes de son expédition, depuis le jour de son départ jusqu'à celui de son retour en Espagne. Ovando l'écouta avec un extérieur de déférence; mais il fit observer que les instructions de Colomb ne lui donnaient aucune autorité dans son propre gouvernement. Il finit cependant par craindre encore une fois d'avoir été trop loin; il abandonna donc l'idée de punir les adhérents du grand-amiral, et il envoya Porras en Espagne pour que sa conduite y fût examinée par l'administration qui était chargée des affaires d'outre-mer.
Il ne fallut pas que Colomb fît un long séjour à Hispaniola, pour prendre connaissance du fâcheux état où cette île se trouvait; voici en peu de mots quelle en était la position à cette époque.