Vie de Christophe Colomb

Chapter 25

Chapter 253,731 wordsPublic domain

Colomb conçut, d'après cette réparation, l'espoir qu'il serait très-prochainement rappelé au gouvernement d'Hispaniola et des Indes occidentales, avec ses titres de vice-roi et de grand-amiral; mais il eut la douleur en ceci d'éprouver un désappointement qui répandit un nuage de tristesse sur le reste de sa vie. Ferdinand avait bien pu, en effet, se complaire à donner à la reine et au peuple espagnol la satisfaction d'une désapprobation formelle aux actes iniques de Bobadilla qui, seul, fut en cause en cette circonstance, puisque rien ne pouvait mettre Colomb en mesure de prouver matériellement la connivence de Fonseca; d'ailleurs, il croyait au-dessous de sa dignité de descendre au rôle d'accusateur. Ferdinand avait bien pu aussi faire à l'illustre marin une réception éclatante; mais les historiens s'accordent à dire qu'il fut au fond très-satisfait de l'éloignement de Colomb du théâtre de sa gloire, de la perte de ses fonctions, et qu'il avait résolu, dans son esprit, que jamais il ne les réoccuperait. Il s'était longtemps repenti d'avoir accordé à un sujet, particulièrement à un étranger, des pouvoirs et des prérogatives aussi étendus, se doutant peu, quand il les avait accordés, quelle serait l'importance des contrées qui seraient découvertes.

De récents voyages entrepris au mépris des stipulations faites avec Colomb prouvaient à Ferdinand que ces contrées, ainsi que l'avait annoncé l'illustre navigateur après avoir débarqué sur la côte de Paria, devaient réellement présenter une surface pour ainsi dire sans bornes; Vincent Yanez Pinzon, qui commandait la _Niña_ dans la première expédition du Nouveau Monde, avait, depuis lors, traversé la Ligne Équinoxiale et confirmé les assertions de Colomb, en explorant la côte orientale de l'Amérique jusqu'au cap Saint-Augustin. Diego Lepe, autre marin de Palos, avait, après Pinzon, doublé ce même cap et vu le continent se dessiner à l'oeil selon une longue ligne indéfinie qui se dirigeait dans le Sud-Ouest. En un mot, tous ceux qui en revenaient dépeignaient ce pays comme étant d'une fertilité, d'une richesse extrêmes. Ferdinand n'en déplorait que plus, selon ses idées égoïstes, d'avoir créé Colomb vice-roi de ce même pays, avec un droit sur ses productions et sur les profits du commerce qui y serait effectué. Ainsi donc, chaque découverte nouvelle qui aurait dû, si son esprit avait eu de la grandeur, augmenter sa reconnaissance, ne faisait qu'accroître ses regrets d'avoir accordé d'aussi magnifiques récompenses.

D'ailleurs, selon l'habitude des princes qui font de la politique plus avec la tête qu'avec le coeur, Ferdinand considérait que Colomb ne pouvait plus personnellement lui être utile. La grande découverte était faite, la route d'un monde nouveau était connue, et chacun pouvait la parcourir. Des marins habiles s'étaient formés et enhardis sous ses auspices; ils assiégeaient le gouvernement, offrant de faire des expéditions à leur compte, et même de donner à la couronne une bonne part dans les gains. Pourquoi donc, toujours, selon lui, conférer des dignités élevées et des avantages princiers, tandis qu'il trouvait sous la main nombre d'hommes qui ne demandaient qu'une simple autorisation de pouvoir faire des armements et de partir.

Tels furent les motifs qu'on attribua à Ferdinand pour éloigner Colomb du gouvernement auquel il avait toutes sortes de droits; et dans le fait, sa conduite subséquente prouva que c'était bien sous ce point de vue rétréci qu'il avait envisagé cette question. Peu lui importa donc de manquer à ses engagements, d'être injuste, peu généreux, d'être même ingrat; son but était que Colomb n'exerçât plus les fonctions de vice-roi, et il s'attacha à l'atteindre.

Il fallut alors trouver une raison plus ou moins plausible, pour paraître justifier l'éloignement de Colomb, et Fonseca ne fut pas longtemps à la proposer. C'est, en effet, le propre de certains hommes de savoir colorer leurs actes, quelque injustes qu'ils soient, par un certain vernis qui leur donne l'apparence des convenances ou de l'équité. Ainsi, l'on prétendit que les éléments des factions qui avaient été en guerre ouverte à Hispaniola, n'avaient pas cessé d'exister et qu'ils se reproduiraient pour causer de nouveaux troubles, si Colomb y retournait trop tôt; qu'il était donc plus sage d'y envoyer un officier de talent pour remplacer Bobadilla et pour y exercer le commandement pendant deux ans; qu'alors, seulement, les mauvaises passions seraient calmées, et que Colomb pourrait y retourner pour reprendre son autorité avec plus de facilité pour lui-même, et plus d'avantage pour la couronne. Mais si l'on pense que Colomb avait alors soixante-cinq ans, on sera convaincu que c'était partie gagnée que d'obtenir un délai de deux années pendant lesquelles il perdrait l'habitude des affaires; il en éprouva un vif déplaisir, mais il fut obligé de se contenter de ce mauvais arrangement et d'un espoir aussi incertain.

Le choix du successeur de Bobadilla fut fait en faveur de Don Nicolas de Ovando, décoré de l'ordre d'Alcantara; l'on verra plus loin que cet homme qui passait alors pour être équitable, modéré et modeste, cachait, sous son apparente humilité, une soif excessive du commandement. Il fut le fléau le plus impitoyable de la race indienne; et, dans ses procédés envers Colomb, il manqua complètement de justice et de générosité.

Plusieurs causes retardèrent le départ d'Ovando: pendant ces délais, il arrivait d'Hispaniola les plus fâcheuses nouvelles. Bobadilla s'était persuadé que la sévérité avait été le principal écueil de ses prédécesseurs; et ses premiers actes avaient été une protection déclarée accordée à la révolte, à l'indiscipline, à la licence: la porte avait été ouverte par là à l'insubordination, à l'oubli de toute règle; la foule s'était élancée dans ce courant d'idées qui promettait l'impunité à tous ses caprices; et quand Bobadilla voulut rétablir un peu d'ordre dans la colonie, il lui fut impossible de se faire obéir, et il recueillit amplement ce qu'il avait semé. Enfin, ceux mêmes des ennemis de Colomb qui avaient conservé un peu de droiture et qui ne voulaient pas aller à une catastrophe terrible, en vinrent à regretter leur ancien vice-roi, toujours si juste et si dévoué, ainsi que l'administration de son frère l'Adelantado, dont la règle sévère était plus inflexible encore pour lui-même que pour les autres.

Chaque concession de Bobadilla était suivie de la demande d'une nouvelle concession toujours plus compromettante. On vendit les fermes et les domaines de la couronne à de très-bas prix; on accorda toutes sortes de permissions pour l'exploitation des mines; on n'exigea que la rétribution de la onzième partie de leurs produits au lieu du tiers qui, jusque-là, avait été payé à la couronne. Il fallut donc, pour conserver l'intégralité du revenu public, augmenter considérablement les concessions, ce qui entraîna naturellement l'accroissement des fameux _repartimientos_, si préjudiciables aux intérêts et à la conservation de la population indigène; alors, on en vint à un recensement des naturels, à leur classement; et puis, on en disposait en faveur des colons, selon la faveur, le caprice ou l'importunité.

Bobadilla poussait l'oubli de toutes les convenances, jusqu'à dire à ses administrés: «Ne perdez pas de temps, ne négligez rien pour vous enrichir; qui peut savoir combien cela durera!» Ceux-ci agissaient d'après ses incitations; ils écrasaient les insulaires de travaux: et, dans le fait, ils firent produire au droit du onzième, plus que n'avait produit celui du tiers; mais les Indiens succombaient par milliers à la peine sans qu'on en prît le moindre souci. La tyrannie la plus oppressive était exercée contre eux par leurs maîtres dont la plupart n'étaient autre chose que d'ignobles condamnés provenant des cachots de l'Espagne. Ces insolents parvenus se donnaient des airs de grands seigneurs; ils ne marchaient que suivis d'une quantité considérable de serviteurs; ils prenaient à leur service les femmes et les filles des caciques eux-mêmes; dans leurs voyages ou même dans leurs courses, ils se faisaient porter sur les épaules des Indiens, nonchalamment allongés sur des litières ou dans des hamacs, et se faisaient rafraîchir par d'autres Indiens, agitant l'air qu'ils respiraient avec des feuilles de palmiers ou avec des éventails en plumes. On voyait parfois les épaules de ces infortunés porteurs ruisseler du sang que le poids ou le frottement des litières en faisait jaillir; les Espagnols n'en avaient aucune pitié. Quand ils arrivaient dans un village, ils s'emparaient capricieusement de toutes les provisions qui étaient à leur convenance; ils faisaient danser les jeunes filles et les jeunes gens pour récréer leurs loisirs; jamais ils ne parlaient aux naturels que dans le langage le plus grossier et le plus dégradant; enfin, pour les moindres fautes, ou au moindre accès de mauvaise humeur, ils les faisaient battre ou frapper à coups de fouet, à tel point que plusieurs en mouraient sans que personne intervînt en leur faveur.

Ces affreux détails parvenus aux oreilles de la reine Isabelle, affligèrent profondément le coeur de cette généreuse princesse; aussi pressa-t-elle, autant qu'il fut en son pouvoir, le départ d'Ovando. Il fut ordonné au nouveau gouverneur de faire cesser immédiatement des abus si criants; de révoquer les licences ou les autorisations imposant des travaux excessifs qui avaient été accordées par Bobadilla; d'alléger considérablement les fardeaux exigés des Indiens; de s'occuper, avec soin, de leur instruction religieuse; de préciser les pertes que l'on avait fait subir à Colomb tant lors de son emprisonnement, que pour les arriérés de solde ou autres émoluments qui pouvaient lui être dus, afin qu'il pût en être complètement indemnisé ou dédommagé: il fut enfin établi que Colomb aurait un représentant dans l'île pour surveiller ses intérêts, et qu'Hispaniola serait la capitale du gouvernement colonial qui devait s'étendre sur toutes les îles avoisinantes ainsi que sur le continent récemment découvert. L'homme que Colomb désigna pour le représenter fut le même Alonzo Sanchez de Carvajal, dont la conduite honorable a pu être appréciée dans le récit que nous avons fait de la révolte de Roldan.

Plusieurs autres mesures administratives furent prises en même temps: en particulier, nous citerons le décret en vertu duquel il fut permis de transporter, dans l'île, des nègres esclaves bien que nés en Espagne, et qui descendaient des naturels de la côte de Guinée où le trafic dit des noirs avait lieu de la part des Espagnols et des Portugais. On ne peut s'empêcher de faire, à cette occasion, le rapprochement que c'est dans cette même île d'Hispaniola où fut effectuée la première introduction de ces esclaves, qu'a eu lieu aussi la première et terrible insurrection d'une population noire contre ses maîtres, qui a ébranlé pour bien longtemps peut-être encore, la sécurité et le bonheur de ce beau pays.

L'armement équipé pour Ovando fut le plus considérable que l'on eût encore vu pour cette destination. Ce gouverneur était un des favoris du roi; Fonseca s'appliqua à être aussi libéral pour lui, qu'il avait été mesquin envers Colomb, et c'était encore une manière de témoigner l'antipathie qu'il avait toujours éprouvée à son égard. La flotte se composa, en effet, de trente bâtiments bien approvisionnés, contenant 2,500 hommes, dont plusieurs étaient d'un haut rang; il s'y trouvait un assez grand nombre de familles. Un cortége brillant fut accordé au nouveau gouverneur; on lui donna des gardes du corps à cheval; et, malgré les lois somptuaires de l'Espagne qui interdisaient certains objets de luxe aux sujets de la couronne, il lui fut permis de se parer de pierres précieuses et d'étoffes de soie de la plus grande valeur. On voit que rien ne fut fait pour adoucir, dans l'esprit de Colomb, la mortification qu'on lui faisait éprouver en la personne du rival qui lui était si injustement préféré. Ce fut le 13 février 1502, que la flotte appareilla.

Notre illustre marin passa neuf mois à Grenade, toujours attendant qu'on s'occupât de lui mais s'efforçant de rétablir ses affaires tombées, depuis les derniers événements, dans la plus grande confusion. Il y reprit aussi son projet sur le Saint-Sépulcre, et avec sa ferveur accoutumée, il fit un long écrit pour rappeler à Leurs Majestés l'engagement qu'il avait pris devant elles, de faire tourner au succès de cette opération, les avantages qu'il avait alors espéré recueillir de ses découvertes; mais l'on doute qu'il ait jamais communiqué ou présenté cet écrit aux souverains espagnols. Toutefois, ce même écrit existe encore, minuté de la main de Colomb et réuni en un corps de volume. C'est la bibliothèque dite Colombienne de la cathédrale de Séville qui possède ce précieux manuscrit.

Il parait que ce qui l'empêcha d'entretenir les souverains espagnols du retour de ses idées vers ce sujet, fut la nouvelle direction qu'elles prirent lorsqu'il fut informé de l'heureuse issue du voyage de Vasco de Gama qui venait de contourner l'Afrique, de conduire ses vaisseaux triomphants jusqu'aux côtes occidentales de la presqu'île de l'Inde, et d'en renvoyer une partie sous les ordres de Pedro Alvarez Cabral, qui les ramena en Portugal chargés de marchandises précieuses de l'Orient. Les richesses du Calicut devinrent alors l'âme de toutes les conversations; les beaux rêves du prince Henri et du roi Jean II se trouvaient ainsi réalisés; et tandis que les sauvages régions du Nouveau Monde si opulentes, mais en espérance seulement pour le moment, ne rapportaient rien à l'Espagne et ne lui rapporteraient rien pendant longtemps encore, la route que Gama avait frayée allait mettre immédiatement le Portugal en jouissance et comme en possession des trésors de ces merveilleuses contrées.

Il est probable que les lauriers que Colomb avait cueillis dans sa découverte du Nouveau Monde, avaient enflammé le courage de Vasco de Gama dont les succès, à leur tour, excitèrent l'imagination de Colomb en qui la passion pour les découvertes ne pouvait être affaiblie ni par son âge déjà assez avancé, ni par les malheurs qu'il avait éprouvés; il formula alors un système qui reposait sur de grandes probabilités, mais auquel il manquait la sanction de l'expérience, et cette sanction, il s'offrit à Ferdinand et à Isabelle pour consacrer ses efforts à l'obtenir. Selon lui, le continent qu'il avait découvert dans sa partie septentrionale, se dirigeait, aussi loin qu'il avait pu en observer le gisement de la côte, vers la partie de l'Ouest, et un fort courant des eaux de la mer était établi dans le même sens. À l'opposé de ce continent dans le Nord, était la longue langue de terre appelée Cuba, que tout le monde à son bord et lui-même pendant son second voyage, considéraient comme le promontoire extrême des points les plus orientaux de l'Asie. Tout disait donc, toujours selon lui, que plus loin, entre ce promontoire et le continent qu'il avait découvert, se trouvait un détroit qui devait conduire dans l'Inde. Il se flattait de trouver ce détroit, de le traverser, de parcourir une route encore plus facile et plus directe que celle que les Portugais venaient de suivre en doublant le cap de Bonne-Espérance, et c'est par là qu'il voulait terminer la longue série de ses voyages et de ses travaux. Il est à remarquer que le point du globe qu'il avait désigné comme étant celui où devait se trouver son détroit, était précisément le même où l'on voit l'isthme de Panama. Par ce brillant exposé, on se convainc que l'esprit de Christophe Colomb était resté insensible aux atteintes de la vieillesse, et que son corps était déjà suffisamment reposé des persécutions dont il avait été l'objet. «L'homme disait-il, est un instrument qui doit se briser à l'oeuvre dans la main de la Providence lorsqu'elle a besoin de s'en servir. Aussi longtemps que l'esprit déclare vouloir, le corps doit obéir!»

Ce plan rencontra, comme toujours, quelques contradicteurs toutefois peu sérieux; mais, en général, il fut goûté comme n'ayant pu être conçu que par un esprit très-supérieur; on l'adopta et une expédition fut préparée pour qu'il fût mis à exécution. Colomb partit, en effet, de Séville où il se trouvait pendant l'automne de 1501, pour aller en surveiller les préparatifs; mais Fonseca et ses agents y mirent tant de mauvais vouloir, y apportèrent tant d'obstacles, que ce ne fut qu'au mois de mai de l'année suivante, que les bâtiments furent prêts à prendre la mer.

Avant de mettre à la voile, Colomb pensa à prendre quelques mesures de prévoyance en cas qu'il lui arrivât, quelque catastrophe dans un voyage si long, et dans une entreprise assez périlleuse pour glacer des courages ordinaires. Il avait alors 66 ans; sa constitution n'était plus aussi vigoureuse que par le passé, mais le déclin de ses forces physiques n'avait nullement altéré sa grande intelligence, ni abattu son énergie naturelle; aussi, se disposait-il à partir, à cette période de la vie où l'homme, en général, cherche le repos, et pour une expédition dont on ne pouvait se dissimuler ni les fatigues ni les incidents fâcheux, avec autant d'ardeur que s'il avait été dans toute la force de l'âge.

Il fit dresser des copies authentiques de toutes les lettres patentes qui émanaient de Leurs Majestés au sujet des diverses stipulations le concernant qui avaient été passées; il fit également enregistrer la lettre qu'il avait adressée à l'ex-gouvernante du prince Juan, où il se justifiait pleinement des accusations de Bobadilla; il en fut de même de deux autres lettres qu'il avait écrites aux directeurs de la banque de Gènes qu'il chargeait de percevoir le dixième de ses revenus, pour être employé à diminuer les droits sur les objets de consommation de sa ville natale, et il en fit parvenir les copies certifiées et légalisées à son ami le docteur Nicolo Oderigo, qui avait été ambassadeur de la république de Gênes près la cour d'Espagne, le priant de veiller à ce qu'elles fussent déposées en lieu de sûreté, et de tenir son fils Diego au courant de tout ce qui aurait trait à cette transaction.

Enfin, il écrivit au pape Alexandre VII, pour lui faire connaître son intention inébranlable de lever, à son retour, des troupes pour une croisade au Saint-Sépulcre; l'informant des causes qui, en lui faisant perdre son gouvernement, l'avaient forcé d'ajourner cette expédition, espérant cependant pouvoir plus tard donner suite à son projet, et exprimant le désir d'aller, après son voyage, présenter ses respectueux hommages au chef de la chrétienté.

Colomb appareilla de Cadix le 9 mai 1502; sa flottille se composait seulement de quatre caravelles dont la plus grande n'était que de 70 tonneaux; la plus petite n'en jaugeait que 50. Le personnel de ces bâtiments n'était que de 150 hommes; et c'est avec un si faible armement, avec des navires si frêles, qu'il allait à la recherche d'un détroit dont il espérait franchir les eaux pour se lancer ensuite dans des mers tout à fait inconnues, et accomplir la circonnavigation complète du globe. On le voit, Colomb avait toujours le même désir des grandes choses et la même confiance en lui pour parvenir à les exécuter malgré l'insignifiance des moyens. Son frère, Don Barthélemy, commandait une des caravelles, et son plus jeune fils Fernand, qui était alors dans sa quatorzième année, l'accompagnait dans ce voyage.

La flottille se dirigea sur les Canaries où elle relâcha; continuant bientôt sa route, elle fit une excellente traversée jusqu'aux îles Caraïbes; elle aborda, le 15 juin, à l'une d'entre elles du nom de Mantinino et qui est aujourd'hui appelée la Martinique. Le dessein primitif de Colomb avait été de se rendre directement à la Jamaïque, et d'y prendre son point de départ pour aller à la recherche du détroit supposé; mais parmi ses quatre navires, il y en avait un qui se trouvait en si mauvais état, qu'il fut obligé de s'arrêter aux îles Caraïbes pour le réparer de son mieux, et qu'ensuite, il se vit forcé de le conduire à San-Domingo, se proposant de l'y laisser et de l'y échanger contre un de ceux de la flotte nombreuse d'Ovando. Il était, à la vérité, contraire à ses instructions de toucher à Hispaniola; mais il y avait ici un cas de force majeure: en effet, puisque le bâtiment avarié qui était sous ses ordres pouvait à peine continuer à tenir la mer, où devait-il le conduire et le laisser, si ce n'est à San-Domingo? C'est un de ces cas exceptionnels qui sont admis chez toutes les nations, et même en temps de guerre, par les puissances belligérantes.

La flotte qui avait amené Ovando, était alors dans le port de San-Domingo, et prête à remettre à la voile pour l'Espagne. Il s'y trouvait Roldan, Bobadilla et d'autres ardents ennemis de Colomb; dans la ville elle-même, il y avait aussi plusieurs de leurs adhérents contre lesquels des mesures sévères avaient été prises et qui étaient tous dans un état d'exaspération difficile à décrire. Le bâtiment sur lequel Bobadilla devait effectuer la traversée, était le plus considérable; il y avait fait porter une quantité d'or de très-haute valeur qu'il avait recueillie pendant son usurpation, et dont il espérait faire servir une partie à se faire des amis puissants en Espagne qui le mettraient à même de conserver le reste pour lui. Dans le nombre des présents qu'il destinait pour Leurs Majestés, on voyait une grosse masse d'or vierge, qui est encore citée à cause du poids qu'elle avait, lequel était de trois mille six cents castillanos, équivalents à près de cent mille francs de notre monnaie. Roldan et d'autres aventuriers avaient également fait embarquer beaucoup d'or qui, hélas! était le résultat du travail excessif imposé aux Indiens et de leurs longues sueurs.

C'était le 29 juin que Colomb était arrivé à San-Domingo; il expédia aussitôt un officier au gouverneur pour lui expliquer le but de sa relâche; en outre, il demanda la permission de remonter un peu la rivière dont l'embouchure formait, en quelque sorte, le port, pour y mettre sa flottille à l'abri, parce qu'il prévoyait un ouragan comme devant éclater bientôt. Ovando ne prit conseil que de l'effroi que lui causait la présence de Colomb aussi près du siége de son gouvernement, et il se refusa soit à l'échange d'un de ses navires contre celui de Colomb qui était avarié, soit à la demande fondée sur l'approche d'une tempête que, dans son inexpérience, il traitait de prophétie absurde et menteuse.

Colomb indigné de ne pouvoir s'arrêter un seul moment dans un port qu'il avait découvert, s'éloigna pour chercher un refuge loin des yeux du jaloux Ovando; mais voyant que le mauvais temps devenait de plus en plus imminent, il navigua le long de la côte, espérant y trouver un abri dans quelque baie ou quelque rivière jusqu'alors inexplorée. La flotte de Bobadilla appareilla presque au même moment, sans se préoccuper de l'avertissement de Colomb qui ne se vérifia que trop, deux jours après qu'il eut été donné. L'ouragan fut, en effet, d'une rare furie; les navires de Colomb furent séparés. Il put, à son bord, se maintenir près de terre et y trouver un mouillage; mais les autres bâtiments furent poussés au large et eurent à lutter pendant longtemps contre la rage des éléments. Don Barthélemy ne dut son salut qu'à son expérience et à son énergie; il perdit son grand canot qui fut emporté de dessus le pont par une lame affreuse, et il eut plusieurs avaries; les autres navires souffrirent pareillement beaucoup; enfin, ils se rallièrent tous au port Hermoso, situé à quelques lieues dans l'Ouest de San-Domingo.