Chapter 24
Bobadilla arriva à San-Domingo le 23 août 1500. Avant d'entrer dans le port, il fut informé par les hommes d'une pirogue qui accosta son bâtiment, que le vice-roi et l'Adelantado étaient en tournée dans l'intérieur de l'île, et que c'était leur frère Don Diego qui exerçait le commandement pendant leur absence. Il apprit également la récente insurrection de Moxica, le châtiment qu'avaient reçu plusieurs assassins dont sept venaient d'être pendus et celui de cinq rebelles qui étaient renfermés dans la forteresse de San-Domingo. Parmi ceux-ci se trouvaient Pedro Reguelme, et Guevara dont la passion pour Higuenamota avait été la cause première de la révolte. Bobadilla put même voir en entrant deux potences dressées, une de chaque côté du port, où, selon l'usage des temps de laisser les suppliciés pendant quelques jours exposés aux regards de la multitude, étaient encore suspendus deux des condamnés à mort.
Dès qu'on sut à San-Domingo qu'un commissaire royal était à bord du navire qui venait d'arriver, on s'empressa d'aller au-devant de lui et de rechercher sa faveur; on remarqua, plus particulièrement, parmi ces courtisans, les hommes qui auraient dû avoir le plus à craindre de la justice du commissaire, si lui-même était venu avec des intentions impartiales. Or, ce furent ceux-là mêmes qui obtinrent le meilleur accueil et qui reçurent tout encouragement pour articuler des plaintes contre le vice-roi; on peut donc affirmer qu'avant le débarquement de Bobadilla, la culpabilité de Colomb était un point arrêté dans son esprit.
Ce qui le prouve jusqu'à l'évidence, c'est qu'il publia aussitôt des proclamations dans lesquelles il donnait des extraits de ses lettres patentes, d'où il résultait qu'il était autorisé à faire toutes sortes de recherches sur l'état des choses et à poursuivre les délinquants; qu'en conséquence il exigeait la mise en liberté de Reguelme et de Guevara pour entendre leurs dépositions.
Don Diego déclara qu'il ne pouvait rien faire sans les ordres du vice-roi de qui il tenait ses pouvoirs, et qu'il ne relâcherait pas les prisonniers demandés; il ajouta qu'il était convenable qu'il lui fût délivré une copie exacte des lettres patentes du commissaire afin qu'il les envoyât à son frère; mais cette demande, pourtant si naturelle, fut refusée. Bobadilla, espérant plus de succès d'une nouvelle proclamation, en fit publier une autre le lendemain, par laquelle il prenait les titres et l'autorité de gouverneur de toutes les îles et du continent nouvellement découverts: c'était excessivement outre-passer ses instructions qui ne lui permettaient de se qualifier de gouverneur que dans le cas où Colomb serait trouvé coupable, et il n'avait encore été ni entendu ni même vu. À l'issue de cette étrange publication, il exigea de nouveau la remise des prisonniers entre ses mains, mais Don Diego qui, pour être un savant très-pacifique, n'en était pas moins doué d'une grande fermeté, demeura inflexible, alléguant d'abord les devoirs d'un subordonné envers celui de qui il tenait son mandat, et ensuite les titres du vice-roi qui tenait des souverains espagnols des pouvoirs beaucoup plus élevés que ceux sur lesquels Bobadilla s'appuyait.
Le commissaire imagina alors d'informer les habitants qu'il était nanti d'un mandat de la couronne, enjoignant à Christophe Colomb et à ses frères de livrer entre ses mains tous les forts, tous les bâtiments ou navires, tout enfin ce qui appartenait à l'État, et ordonnant que tout arriéré quelconque de solde fût payé par eux à qui de droit. Cette dernière injonction fut accueillie avec de grands transports de la joie la plus bruyante par la multitude charmée.
Cette popularité acquise par un si pitoyable moyen qui n'était d'ailleurs qu'un leurre, puisqu'il n'était au pouvoir de personne de tenir la solde à jour lorsque la métropole laissait les caisses publiques de la colonie presque constamment vides; cette popularité, disons-nous, accrut l'audace de Bobadilla, qui déclara que si Don Diego ne lui remettait pas les prisonniers, il irait lui-même les chercher et les délivrer. Don Diego persista avec énergie dans son refus; alors le commissaire se rendit au fort et somma Michel Diaz, qui le commandait, de faire sortir les prisonniers. Michel Diaz répondit qu'il n'y consentirait que sur l'ordre du vice-roi; à cette réponse, Bobadilla ne connut plus de bornes, il fit débarquer les matelots de son navire, se fit suivre par la lie de la population; et à la tête d'une tourbe ardente et ameutée, il attaqua le fort qui, peu en état de se défendre, fut pris par ce ramassis de gens sans aveu. Les prisonniers furent ainsi délivrés; mais, pour conserver une apparence de justice dans ce renversement de toute légalité, ils furent mis sous la surveillance d'un alguazil.
Ainsi débuta le haut commissaire royal, qui venait cependant pour rétablir l'ordre, scruter avec impartialité la conduite de chacun, et faire régner les lois et l'équité. Conséquent avec ce premier acte, il prit domicile dans la maison de Colomb, s'y installa en maître, se mit en possession de ses armes, de ses objets précieux, de ses chevaux, de ses livres, de ses lettres, de ses manuscrits particuliers, n'établissant aucun compte de ce dont il s'emparait, payant quelque arriéré à ceux qu'il favorisait le plus, avec les deniers de Colomb, et disposant du reste comme il l'entendait sous prétexte qu'il avait tout confisqué au profit de la couronne. Puis, il donna des autorisations de vingt années pour se livrer à la recherche de l'or, n'imposant que le onzième du produit net pour l'État au lieu du tiers qui avait été exigé jusque-là; enfin, il tint le langage le plus véhément contre Colomb, et dit publiquement qu'il avait pouvoir de le renvoyer en Espagne chargé de fers, affirmant que jamais plus ni lui ni personne de sa famille n'exercerait le commandement de l'île.
Tels furent les premiers actes de ce commissaire, qui était le même Bobadilla que, dans ses entretiens avec le docteur Garcia Fernandez, Christophe Colomb, avant son départ de Cadix pour son second voyage d'Amérique, avait signalé comme un de ses ennemis les plus prononcés: et encore, il était impossible qu'il put alors prévoir jusqu'à quel point l'âme perverse d'un tel homme pousserait la violence de l'inimitié. Nous allons dire quels furent les excès où il osa se laisser aller.
Ce fut au fort de la Conception que Colomb apprit ces étranges nouvelles. Malgré la connaissance qu'il eut des proclamations de Bobadilla, il aimait à se flatter qu'il ne devait voir en lui qu'un premier chef de la justice dont il avait plusieurs fois demandé l'envoi à ses souverains, et que tout au plus celui-ci avait des pouvoirs particuliers pour s'enquérir des troubles qui avaient récemment éclaté: tout ce qui, selon lui, sortait de ces limites, était, comme on l'avait vu pour Aguado, une extension d'autorité que le nouveau commissaire assumait de son fait. Le sentiment qu'il avait de ses services, de son intégrité, de sa confiance en Leurs Majestés lui permettait peu de soupçonner toute la vérité.
Sous l'empire de ces idées, il écrivit des lettres aussi modérées que conciliantes à Bobadilla et, à son tour, il fit des proclamations pour contre-balancer l'effet de celles du commissaire. Des émissaires lui furent alors expédiés porteurs de lettres royales où il lui était ordonné, s'il en était requis par Bobadilla, de lui obéir en quoi que ce fût; en même temps il fut mandé immédiatement à San-Domingo pour comparaître devant le nouveau gouverneur.
Quoique blessé au dernier point dans sa dignité, il n'hésita pas et il partit sans emmener presque aucune suite. Bobadilla fit quelques sortes de préparatifs militaires pour recevoir Colomb, comme s'il avait paru craindre qu'il n'en eût appelé aux caciques de la _Vega_ pour l'aider à conserver ses pouvoirs. De plus, il avait fait arrêter Don Diego, et, sans aucun motif allégué, il l'avait fait mettre aux fers à bord d'une caravelle.
Poursuivant le cours de ses violences, dès que Colomb fut arrivé, il le fit également arrêter, mettre aux fers et enfermer dans un fort. Cet outrage immense fait, sans aucune autre raison que sa volonté personnelle, à un homme d'une apparence ainsi que d'un caractère si vénérables et qui avait rendu des services si éminents à l'Espagne, parut si énorme, que nul ne voulut prendre la charge de le consommer, et que ce fut un des domestiques de Bobadilla qui eut cette triste mission. Las Casas a consigné, dans ses écrits, l'infâme nom de ce vil mercenaire qu'il dépeint comme un type d'insolence: il s'appelait Espinosa. Colomb tendit les mains et les pieds à ce stipendié, et il n'opposa que le dédain et le mépris à tant d'injustice et d'ingratitude.
Colomb se soumit donc sans résistance, et même sans se plaindre de l'arrogance d'un être aussi violent et aussi mal inspiré que l'était Bobadilla: il se garda bien d'accuser Leurs Majestés qu'il pensait bien devoir un jour éprouver une grande indignation, lorsqu'elles sauraient jusqu'à quel point Bobadilla avait durement agi contre lui. Il adhéra, enfin, sans récriminer aux iniquités criantes de Bobadilla et il poussa la magnanimité jusqu'à écrire à son frère Don Barthélemy, qui était à Xaragua à la tête d'un corps de troupes armé, de se soumettre aussi; Don Barthélemy licencia aussitôt ses soldats, se dirigea paisiblement vers San-Domingo et n'y arriva que pour être également mis aux fers et transféré sur une caravelle, autre que celle où était détenu Don Diego. Bobadilla ne voulut se donner la honte de voir ni Colomb ni aucun de ses frères, et il les fit emprisonner en se contentant de faire savoir qu'il tenait ses instructions de Fonseca.
Ce fut ainsi que ces deux hommes, l'un l'âme de ces affreuses machinations, l'autre le servile instrument de son horrible chef, procédèrent pour consommer la ruine de celui qui avait découvert l'île et qui y avait gagné la grande bataille de la _Vega Real_; eux dont l'un ne devait parler, ne devait étendre sa main épiscopale que pour concilier, que pour bénir au nom d'un Dieu de paix, de mansuétude et de charité; et dont l'autre, chargé de rendre la justice en ne consultant que sa conscience, profanait ce saint nom de justice en n'écoutant que les passions dont il se faisait l'écho, et en ne faisant servir son pouvoir que pour plaire lâchement à celui qui l'avait fait nommer pour accomplir ces attentats inouïs!
Honte! oui, cent fois honte et exécration sur le méprisable Fonseca! Honte! cent fois honte et exécration sur son lâche acolyte Bobadilla! et puissent leurs noms ne passer à la postérité que flétris par tous les coeurs honnêtes et généreux! On vit ainsi le génie, le dévouement, les grands services, l'élévation de caractère chargés de fers dans les personnes de Colomb ainsi que de ses frères; et, pour pendant à ce triste tableau, on vit la lâcheté, l'ignominie, la haine, la trahison, la perfidie triompher dans les personnes odieuses de Fonseca et de Bobadilla. Nous le répétons donc avec une émotion que rien ne pourra jamais affaiblir: «Honte! cent fois honte et exécration à tout jamais, sur Fonseca et sur Bobadilla!»
Les plus mauvais jours du temps d'Aguado furent alors mille fois surpassés: on alla jusqu'à accuser le pieux et intègre Colomb de s'être opposé à la conversion des naturels, pour avoir le prétexte de les faire vendre comme esclaves, et d'avoir caché et détourné à son profit une grande quantité de perles de la côte de Paria qui auraient dû figurer dans les valeurs de la couronne. Les plus tarés d'entre les révoltés furent admis à déposer contre Colomb; Guevara, Reguelme furent publiquement acquittés et déchargés de toute prévention; et, si Roldan conserva son pouvoir, ce fut non pas à cause de son retour à de meilleurs sentiments qu'on eut de la peine à lui pardonner, mais uniquement parce qu'il avait été l'un des premiers rebelles, et qu'il avait donné le fatal exemple de méconnaître le pouvoir et l'autorité du vice-roi.
Il ne restait plus qu'à statuer sur le sort de Colomb et de ses frères; ce fut une tâche facile pour l'infâme Bobadilla et promptement remplie par lui: il ordonna qu'ils seraient conduits en Espagne sur des bâtiments dont on hâta les préparatifs de départ, et que quelques pièces à leur charge rédigées par lui, seraient en même temps envoyées à la métropole. À ces pièces furent jointes des lettres particulières de Bobadilla qui avaient pour but de prouver la culpabilité des prisonniers. Un trait fut ajouté à ces scandales, c'est que l'ordre fut donné de conserver, pendant la traversée, les fers et les chaînes rivés sur les personnes de Colomb, de Barthélemy, de Diego! Jusqu'à un certain point, on pouvait supposer qu'aussi longtemps que ces illustres personnages auraient été à Hispaniola ou dans le voisinage, Bobadilla aurait pu croire possible leur évasion et, dans des vues d'intérêt personnel, leur laisser ces ignobles fers dont il avait eu l'ignominie de les charger; mais il ne pouvait avoir une semblable crainte lorsque les navires auraient atteint le large; et ce ne peut être que par l'effet de la méchanceté la plus noire et la plus injustifiable qu'il put prescrire une mesure aussi détestable.
Alonzo de Villejo fut l'officier chargé d'exécuter les ordres de Bobadilla; ses instructions portaient expressément de ne remettre ses prisonniers qu'à Fonseca en personne, ce qui était une preuve évidente de l'accord qu'il y avait entre ces deux hommes. Villejo se rendit à la prison où était Colomb, et il se présenta à lui en disant qu'il venait le chercher.
«Villejo, lui dit Colomb, vous savez que j'ai souvent bravé la mort et que je ne la crains pas; mais si mes jours doivent être tranchés, je ne demande qu'une seule grâce, c'est qu'il me soit permis d'écrire une lettre à Leurs Majestés pour leur dire que je meurs innocent, et plein de reconnaissance ainsi que de respect pour les facilités qu'elles m'ont données lors du premier voyage pendant lequel j'ai découvert des pays qui me sont devenus si funestes, mais qui pourront être un jour une source intarissable de richesse et de grandeur pour l'Espagne.»
«Excellence, lui répondit Villejo, il est vrai que je tiens mon commandement de monseigneur Fonseca, mais je ne l'aurais pas accepté si ç'avait été pour me déshonorer. J'ai l'ordre de conduire Votre Excellence en Espagne; mais j'en jure par mon épée, dès que vous aurez mis le pied à mon bord, vous serez à l'abri de toute insulte. Malheur à celui qui oserait y manquer d'égards ou de respect à l'homme que les revers accablent si cruellement, mais que je n'admire pas moins comme le plus grand génie de l'humanité!»
Colomb fut attendri jusqu'aux larmes en entendant des paroles si différentes de celles qu'on lui adressait depuis l'arrivée de Bobadilla; il releva alors majestueusement son front qu'il avait tenu appuyé contre une de ses mains, et ce fut en ces termes qu'il remercia Villejo:
«Villejo, vous avez un noble coeur; il me tarde de me trouver sur le pont d'un bâtiment dont l'air sera purifié par l'effet de votre présence, par celle de vos braves marins; ne perdons pas une minute, partons, je vous suis, et laissons cette terre qui m'est devenue si inhospitalière.»
Les navires appareillèrent dans le mois d'octobre; à peine eurent-ils perdu la côte de vue, que Villejo voulut faire enlever les chaînes de Colomb; mais il s'y refusa obstinément en disant avec fierté:
«Leurs Majestés m'ont enjoint d'obéir strictement aux ordres de Bobadilla; c'est en s'appuyant sur leur autorité qu'il m'a fait charger de fers, je dois donc les garder jusqu'à ce que nos souverains en ordonnent autrement; je les conserverai ensuite comme des souvenirs de mes services et de mes infortunes.»
Fernand, second fils de Colomb, qui, ainsi que nous l'avons déjà mentionné, fut l'historien de son père, affirme avoir, depuis lors, toujours vu ces chaînes dans le cabinet de Colomb, qui, à l'époque de sa mort, demanda qu'elles fussent ensevelies avec lui: c'était un appel qu'il faisait à Dieu de l'injustice et de l'ingratitude dont il avait été la victime; c'était comme s'il avait voulu présenter au ciel les preuves de la méchanceté des misérables qui l'avaient si outrageusement persécuté.
Malgré le refus de Colomb, Villejo n'en fut pas moins très-bien inspiré; l'histoire, qui a mission de flétrir les lâches, les infâmes et les persécuteurs, doit aussi préconiser ceux qui ont agi avec noblesse, désintéressement, abnégation et grandeur. Que Villejo soit donc glorifié pour sa belle conduite, et n'oublions pas de mettre presque sur la même ligne, son second, Andreas Martin, qui témoigna, pendant toute la campagne, la plus vive sympathie pour l'illustre captif et qui ne cessa de lui prodiguer les marques les plus sincères d'attentions et de respect! La traversée fut courte, exempte de mauvais temps. Elle fut en quelque sorte dirigée par Colomb à qui Villejo soumettait toujours ses vues; et ce fut à Cadix que Villejo aborda avec Colomb toujours chargé de fers, mais qui supporta très-stoïquement cette épreuve pourtant si douloureuse.
Il y eut un long cri d'indignation poussé à Cadix lorsqu'on y apprit que Colomb y arrivait avec ces mêmes fers; et ce cri eut un retentissement qui se propagea en Espagne avec autant de rapidité que l'avait fait la nouvelle de son retour triomphant après son premier voyage. Nul ne voulait connaître ni seulement écouter quels en étaient les motifs réels ou supposés: Colomb était ignominieusement renvoyé du Nouveau Monde qu'il avait eu la gloire de découvrir; c'en était assez pour exalter l'opinion publique du pays, qui se montra on ne peut plus exaspérée de l'indigne affront dont on avait abreuvé un aussi grand coeur que celui de Colomb. Ainsi, tous les soins que s'était donnés Bobadilla pour chercher à indisposer la nation contre notre illustre marin par les lettres particulières qu'il avait écrites afin qu'elles fussent lues et répandues, ces soins furent entièrement perdus; les lettres furent, au contraire, tenues secrètes ou détruites: elles auraient été déchirées avec colère, si l'on s'était permis d'en proposer la lecture à qui que ce fût.
Christophe Colomb ne sachant pas exactement jusqu'à quel point les souverains espagnols avaient autorisé Bobadilla dans l'indigne traitement qu'on lui avait fait subir, avait pensé qu'il n'était pas dans les convenances qu'il leur écrivît immédiatement, mais il avait adressé une lettre détaillée à une dame de la cour qui avait été gouvernante du prince Juan pendant son enfance, qui était l'une des personnes les plus aimées d'Isabelle, et qui avait constamment porté l'intérêt le plus vif à tout ce qui concernait Colomb ainsi que ses deux fils, toujours pages à la cour. Cette lettre arriva à Grenade où étaient alors Leurs Majestés, au moment même où de violents murmures sur le sort de Colomb éclataient jusque dans l'Alhambra qui était le palais de leur résidence.
«Quel est donc ce bruit inaccoutumé, dit la reine d'un air étonné, et pourquoi cette explosion soudaine de mécontentement?»
Comme Isabelle prononçait ces mots, entra chez elle l'ex-gouvernante de son fils, tenant la lettre de Colomb ouverte à la main, et qui lui dit:
«Lisez, reine, vous saurez tout; et je désire vivement ne pas mériter votre désapprobation en ajoutant que je partage ce mécontentement.»
Isabelle lut cet écrit avec une émotion extrême. En voyant combien on avait abusé de sa condescendance et de son consentement en lui faisant signer un acte dont il avait été fait un usage si abominable, elle se leva, se rendit avec précipitation chez le roi à qui l'on venait d'expliquer la cause de l'indignation du peuple, et elle lui remit la lettre, en s'écriant:
«Sire, faites justice, expédiez un courrier extraordinaire, et que Colomb et ses frères soient libres!»
Le roi, toujours mal disposé envers Colomb qu'il se repentait d'avoir élevé à de si hautes dignités, réfléchissait, lorsque Isabelle entra chez lui, à ce qu'il y avait lieu de faire dans la circonstance présente, et il était encore indécis; mais la voix convaincue de la reine ne lui permit plus d'hésiter, et il pensa qu'il serait au moins très-imprudent de chercher à résister à la force du voeu populaire qui se prononçait avec une énergie toujours croissante. C'était un des traits caractéristiques de Ferdinand de savoir céder à propos ou lorsque encore on le pouvait avec honneur: il est peu de rois qui aient possédé ce tact si heureux.
Ferdinand acquiesça donc aux désirs d'Isabelle; sans attendre même les documents de Bobadilla, il fut décidé qu'un blâme sévère serait jeté sur lui, et qu'on ferait mettre à l'instant même Colomb en liberté comme si son innocence ne pouvait pas être l'objet d'un doute; il fut aussi ordonné que ses frères seraient libres et dégagés de toute poursuite; qu'ils seraient traités avec la plus grande distinction; que Leurs Majestés écriraient à Colomb pour lui exprimer leurs regrets les plus vifs du traitement qu'il avait subi et pour l'inviter à se rendre à Grenade; enfin, qu'une somme de 2,000 ducats lui serait expédiée pour le mettre à même de faire dignement les frais de son voyage.
Colomb se sentit revivre en recevant la lettre royale qui lui fut écrite; il partit pour Grenade et il y arriva, non comme un homme ruiné ou malheureux, mais la figure souriante, la physionomie ouverte, et vêtu d'habits d'une richesse et d'une élégance extrêmes: c'était le temps des beaux costumes; or, à personne mieux qu'à Colomb la mise de l'époque ne pouvait convenir, à cause des avantages personnels de sa taille élevée, de sa tournure distinguée et de son maintien imposant.
Le roi et la reine mirent tous leurs soins à le recevoir dignement. Quand Isabelle vit cet homme vénérable qu'elle avait toujours affectionné, s'approcher avec sa noblesse et sa modestie accoutumées, et qu'elle pensa à toutes ses souffrances, elle ne put maîtriser son attendrissement; des larmes s'échappèrent de ses yeux. Colomb avait été bien malheureux, bien maltraité, et il avait tout supporté avec impassibilité; mais quand il vit l'accueil bienveillant du roi, quand il aperçut les pleurs de la sensible Isabelle, des sanglots sortirent de sa poitrine oppressée, il se jeta à leurs pieds, et pendant quelques minutes, il lui fut impossible de proférer une seule parole.
Ferdinand et Isabelle s'empressèrent de le relever et cherchèrent à l'encourager par les expressions les plus gracieuses; alors il redevint maître de lui-même, fit une éloquente justification de sa conduite, parla du zèle qui l'avait sans cesse animé et qui l'animerait toujours pour les intérêts de l'Espagne, et pria Leurs Majestés de croire que si, comme il était probable, il avait commis quelques fautes, ses intentions n'en avaient pas moins toujours été pures, que ces fautes tenaient en partie aux difficultés de la position, et peut-être aussi à son inexpérience dans l'art du gouvernement.
Leurs Majestés exprimèrent vivement toute leur indignation contre Bobadilla qu'elles désavouèrent complètement pour la manière odieuse dont il avait interprété leurs sentiments; elles déclarèrent qu'il serait destitué, que Colomb rentrerait en possession de ses priviléges, de ses dignités, et qu'il serait indemnisé de toutes ses pertes.