Chapter 23
Voyant une apparence de tranquillité rétablie dans la colonie, le vice-roi songea à retourner en Espagne, pour expliquer à ses souverains, mieux qu'il ne pouvait le faire dans sa correspondance, quel était l'état véritable de l'île; mais les maladies sévissaient alors, et il ne crut pas pouvoir quitter le pays dans un moment aussi critique. Il se contenta d'expédier deux caravelles où il donna toutes facilités aux soldats de Roldan de s'embarquer. Plusieurs s'y décidèrent; ils emmenèrent avec eux, soit les esclaves qui étaient devenus leur propriété par la teneur des traités, soit des filles de caciques qu'ils étaient parvenus à persuader d'unir leurs destinées aux leurs et de quitter leurs familles pour les suivre en Espagne.
Colomb écrivit par cette occasion à Leurs Majestés. Comprenant parfaitement que ses stipulations avec Roldan seraient critiquées, il s'appliqua à démontrer que lui ayant été arrachées par la violence, elles ne liaient nullement la couronne; il réitéra sa demande de la désignation d'un juge suprême pour rendre la justice dans la colonie; il désira qu'un conseil dont les membres seraient nommés en Europe, fût organisé dans l'île pour délibérer sur les points importants; il demanda qu'il fût pourvu à certains emplois des finances, et que les pouvoirs de tous fussent assez bien définis, pour qu'il n'y eut ni empiétements dans l'autorité, ni difficultés quant aux rangs, honneurs et priviléges; enfin, sentant l'influence d'un âge avancé, il priait Leurs Majestés de lui envoyer son fils Diego, toujours page à la cour mais dont la raison commençait à se développer, afin de l'initier aux affaires et d'être aidé par lui dans l'accomplissement de ses devoirs. Son second fils Fernand était aussi à la cour et il devait également aux bontés de la reine d'être page; mais il était trop jeune pour que son père pensât à l'appeler auprès de lui.
Malgré le moment de calme qui semblait régner en ce moment, et dont, après tant de bouleversements, on aurait pu croire que chacun devait désirer la continuation, la mesure n'était pas comblée, les ennemis de Colomb n'étaient pas satisfaits: leur jalousie odieuse, leurs menées iniques, leurs trames criminelles continuaient à s'ourdir sous la direction de l'exécrable Fonseca; et nous aurons bientôt à dire comment cet infâme personnage parvint à outrager toutes les lois de la justice, de l'honneur, de l'humanité, et à faire peser sur Colomb le poids de la haine la plus ignominieuse qui ait pu couver dans le coeur du plus grand monstre d'hypocrisie et de méchanceté qui ait jamais existé!
On commençait à peine à respirer dans la colonie, et l'on avait atteint l'année 1499, lorsque le vice-roi reçut la nouvelle que quatre bâtiments avaient mouillé dans la partie occidentale de l'île, un peu au delà de l'endroit actuellement appelé Jacquemel, et que les marins de ces bâtiments paraissaient avoir le dessein de couper des bois de teinture et d'emmener des Indiens comme esclaves; mais ce qui surprit le plus Christophe Colomb, fut d'apprendre que cette expédition était commandée par le même Ojeda qui avait donné tant de marques de bravoure, de dévouement à sa personne, et qui, après son exploit de la prise de Caonabo, était retourné en Europe. Il fallait vraiment que les étranges procédés de Fonseca, que l'appui qu'il donnait à quiconque entreprenait de saper l'autorité de Colomb ou de lui créer des embarras fussent bien connus, il fallait être bien sûr de plaire à ce dispensateur des grâces ou des faveurs et de pouvoir agir avec impunité, pour que le mal eût gagné jusqu'au coeur d'un guerrier qui, jusque-là, avait professé tant de respect pour le vice-roi. Il en était cependant ainsi, et c'était bien Ojeda qui, commandant de quatre bâtiments, se présentait sur un point important de l'île et qui prétendait y agir sans contrôle.
Colomb qui, mieux que personne, connaissait l'esprit entreprenant de ce nouvel ennemi, pensa qu'il ne pourrait rien faire sans Roldan qui même pourrait, s'il refusait de se rallier à lui, paralyser ses moyens d'action contre Ojeda; il imagina alors, avec beaucoup de tact, de faire comprendre à Roldan que ce serait une occasion d'atténuer ses torts, et il lui offrit de se charger de s'opposer aux projets du chef de cette expédition. Roldan accepta avec empressement: ses actes séditieux avaient mis en son pouvoir les objets de tous ses voeux; il fit aussitôt la réflexion que font ordinairement les ambitieux ou les perturbateurs lorsqu'ils sont entrés en possession de ce qu'ils ont convoité, que, quelque mal acquises que soient leurs richesses, il est bon, selon eux, de les conserver, et que ce qu'il y a de mieux pour y parvenir, c'est de les placer sous l'égide de bons services rendus qui puissent faire oublier leurs anciennes offenses.
Roldan partit donc de San-Domingo avec deux caravelles; il arriva le 26 septembre à deux lieues du port où les quatre bâtiments d'Ojeda étaient mouillés; il débarqua avec vingt-cinq hommes résolus, apprit qu'Ojeda était parti pour une excursion dans l'intérieur de l'île, et il se posta pour couper la communication entre lui et ses quatre bâtiments.
Dès qu'il put entrer en pourparlers avec Ojeda, il lui demanda pourquoi, sans seulement avoir informé le vice-roi de son arrivée, il avait opéré son débarquement sur un point aussi éloigné et aussi peu fréquenté de l'île. Ojeda répondit avec adresse qu'ayant entrepris un voyage de découvertes, il se trouvait en détresse quand il avait jeté l'ancre, et qu'il ne demandait qu'à réparer ses navires et qu'à obtenir quelques provisions.
Vinrent ensuite d'autres explications privées d'où il résulta qu'Ojeda avait entendu parler, en Espagne, de la découverte, par Colomb, d'un continent très-étendu et des perles magnifiques qu'il avait envoyées, qui provenaient de ce continent; que Fonseca, désirant s'attacher Ojeda pour se servir de lui contre Colomb, lui avait communiqué les lettres du vice-roi aussi bien que les plans et les cartes qu'il avait dressés de ce pays et sur lesquels il avait tracé la route qu'il avait suivie; qu'encouragé par ce même Fonseca, il avait formé une expédition dans laquelle il s'était associé un riche Florentin, nommé Amerigo Vespucci qui avait fait une grande partie des frais de l'armement, et qu'après avoir parcouru tous les lieux visités par Colomb dans les parages de l'Orénoque, il s'était rendu aux îles Caraïbes où, à la suite de plusieurs engagements contre les insulaires, il leur avait fait un grand nombre de prisonniers qu'il comptait vendre comme esclaves sur le marché de Séville. Au surplus, Ojeda protesta de son respect pour le vice-roi, et il affirma qu'aussitôt que ses bâtiments seraient prêts, il appareillerait pour San-Domingo afin de lui rendre ses devoirs. Roldan crut, un peu légèrement sans doute, à cette prétendue assurance; satisfait de ce qui s'était passé, il leva l'ancre, et il retourna avec ses deux caravelles à San-Domingo, pour rendre compte de sa mission.
Mais avant de parler des projets réels d'Ojeda, qui d'ailleurs étaient fort peu en harmonie avec son ancien caractère chevaleresque, tant ses entretiens avec le perfide Fonseca l'avaient perverti! faisons remarquer d'abord que l'autorisation donnée, en Espagne à Ojeda, par le même Fonseca, n'était signée que par lui et nullement par les souverains; ensuite, qu'elle était totalement contraire aux conventions faites avec Colomb, qui aux termes de ces conventions, devait être préalablement consulté sur toute expédition projetée pour le Nouveau Monde, d'autant qu'il s'agissait ici d'un continent qu'il venait de découvrir, et qu'il était d'une justice rigoureuse de lui en réserver la future exploration, ou au moins de lui laisser le choix des premiers explorateurs destinés à marcher sur ses traces.
Pour ne citer qu'un inconvénient d'un pareil procédé, il suffit de dire que cette autorisation qui, d'ailleurs, était, de la part de Fonseca, un manquement formel à ses devoirs envers ses souverains, fut la cause directe de l'idée qu'eut Amerigo de donner à cet immense continent son nom lequel, malgré l'ingratitude qu'il y eût à en déposséder Colomb, fut adopté par l'envieux Fonseca, prévalut ensuite dans un public insouciant, et a fini par être accepté par toutes les nations et à être conservé par elles; tellement l'habitude et les premières impressions ont d'empire sur les hommes! Il est, cependant, certain qu'Amerigo, qui fut toujours un des admirateurs les plus zélés de Colomb, ne crut pas que cette idée pourrait jamais être considérée comme une usurpation préjudiciable au héros de la découverte du Nouveau Monde; mais Fonseca y dut voir une satisfaction donnée à ses sentiments d'envie; or, il n'est pas douteux qu'il n'ait saisi, avec ardeur, ce moyen d'affaiblir la popularité de Christophe Colomb, et qu'il n'ait fortement contribué à maintenir le nom d'Amérique au continent nouvellement découvert. Enfin, soit dessein prémédité, soit caprice de la fortune, Colomb fut déshérité de l'honneur de nommer le Nouveau Monde, et le nom d'Amerigo prévalut. Dérision, peut-on dire, de la gloire humaine dont le grand homme fut victime, mais dont l'heureux Florentin ne fut pas précisément coupable; si donc on peut reprocher une injustice et une ingratitude à ceux qui donnèrent ou qui sanctionnèrent cette dénomination, au moins doit-on en absoudre presque complètement Amerigo!
Loin de songer à faire voile pour San-Domingo, Ojeda se rendit à Xaragua où les anciens corebelles de Roldan, dans l'espoir de gagner à leur cause un homme aussi audacieux, l'accueillirent avec des transports de joie, et lui proposèrent, à défaut de Roldan qu'ils blâmaient sévèrement de se tenir à l'écart actuellement qu'il avait obtenu tout ce qu'il désirait, de se mettre à leur tête pour se faire compter par Colomb un arriéré de solde, qu'il était pourtant totalement impossible au vice-roi de leur payer par suite de la pénurie extrême de ses finances. Ojeda, certain de l'appui de Fonseca et connaissant par lui la décroissance de la faveur de Colomb auprès du roi, accepta; et il proposa de marcher immédiatement sur San-Domingo pour forcer le vice-roi à accéder à cette demande; mais, à l'instant de partir, quelques-uns d'entre ces hommes, et des moins déraisonnables, refusèrent de marcher, alléguant qu'à tout considérer, ils se trouvaient heureux où ils étaient, sans avoir à courir les chances d'une révolte ouverte pour obtenir ce que le vice-roi ne pourrait pas leur payer. Furieux, leurs camarades, plus insatiables, voulurent les contraindre par la violence; alors une rixe opiniâtre eut lieu, plusieurs hommes des deux partis furent tués ou blessés, et la victoire resta à ceux qui voulaient aller à San-Domingo.
Roldan, informé du nouveau projet d'Ojeda, alla au-devant de lui avec quelques soldats bien disposés, et il reçut, chemin faisant, le renfort de son ancien compagnon, Diego de Escobar, accompagné de plusieurs partisans. Ojeda ne pouvant faire tête à ces opposants, revint à bord de ses bâtiments où il saisit l'occasion de faire des débarquements pour inquiéter l'ennemi. Roldan n'en fut pas intimidé; il manoeuvra avec intelligence pour ne pas laisser gagner du terrain à Ojeda qui, voyant l'inutilité de ses efforts, finit par se décider à appareiller et à faire voile vers d'autres îles afin d'y compléter une cargaison d'esclaves indiens. Quelle triste issue d'une expédition commandée par un guerrier si brillant quand il servait fidèlement sous les ordres de Colomb!
Les soldats de Roldan, accoutumés à dicter des lois à leur chef pour prix des services qu'ils pouvaient rendre, lui demandèrent bientôt à recevoir en partage la belle province de Cahay, contiguë à celle de Xaragua. Roldan, qui cherchait à se faire une meilleure réputation, se refusa à leurs sollicitations; toutefois, pour calmer leur rapacité, il consentit à répartir entre eux les terres qui lui avaient été concédées à lui-même dans la province de Xaragua.
Pendant les opérations de cette répartition, on vit arriver un jeune gentilhomme nommé Hernando de Guevara, cousin d'Adrien de Moxica l'un des chefs de la révolte précédente, qui avait été banni de San-Domingo à cause de sa conduite licencieuse, et qui était destiné à partir sur les navires d'Ojeda. Il arriva trop tard; mais Roldan, voyant en lui un ancien camarade, le traita avec bonté; il fut même reçu avec distinction chez la belle Anacoana qui, malgré les scènes fâcheuses dont elle venait d'être témoin, avait toujours conservé une grande partialité en faveur des Espagnols: elle avait une fille de douze ou treize ans, mais déjà nubile ainsi que le sont généralement les femmes nées dans ces climats. Cette jeune fille, dont le père était l'infortuné Caonabo, s'appelait Higuenamota et se faisait remarquer par une extrême beauté. Guevara en devint passionnément amoureux. Jeune, d'un physique fort agréable, de manières fort engageantes qui laissaient peu soupçonner la dépravation de ses moeurs, il toucha facilement le coeur d'Higuenamota, et Anacoana, charmée de voir sa fille demandée en mariage par un cavalier qui lui semblait aussi accompli, y donna son consentement.
Mais Roldan, également épris de cette jeune fille, devint extrêmement jaloux de la préférence qu'elle accordait à son rival; aussi exila-t-il Guevara de la province de Cahay. Celui-ci feignit de partir, revint pendant la nuit et se cacha chez Anacoana; il y fut découvert, trouva Roldan implacable, mais se soustrayant à ses menaces, il médita un plan de vengeance consistant à se faire un parti chez les mêmes hommes qui, ayant naguère idolâtré Roldan comme chef de conjurés, le détestaient aujourd'hui qu'il paraissait rentré dans la ligne de ses devoirs. On convint de s'emparer de lui par surprise et de le tuer ou de lui arracher les yeux; toutefois, le complot fut découvert, Guevara fut arrêté avec sept de ses complices sous les yeux d'Higuenamota et de sa mère, et ils furent envoyés à San-Domingo pour y être retenus prisonniers dans la forteresse.
Adrien de Moxica, en apprenant cette arrestation, se rendit au milieu des anciens révoltés de Bonao où se trouvait le nouvel alcade, Pedro de Reguelme, dont il réclama un appui qui fut promptement accordé. Moxica, se trouvant à la tête d'une force assez imposante, se proposa non-seulement de délivrer son cousin, mais de pousser la vengeance jusqu'à tuer Roldan et même le vice-roi.
Colomb était au fort de la Conception quand il fut informé de ces détails, et il n'y disposait que d'un nombre insignifiant de soldats. Il jugea bientôt que son salut ne pouvait dépendre que de mesures promptes et vigoureuses: on sait qu'alors il n'hésitait jamais; il ne trouva qu'une dizaine d'hommes dévoués à le suivre; il les arma cependant, partit la nuit, arriva à l'improviste au milieu des conjurés et il s'empara de Moxica ainsi que de plusieurs des principaux chefs de ce parti qu'il emmena au fort de la Conception. Il était indispensable de faire un exemple qui pût inspirer une terreur salutaire, et mettre un terme à ce parti pris de révoltes continuelles qui éclataient sous le moindre prétexte. Le vice-roi tenait entre ses mains un des grands instigateurs de ces troubles, l'occasion était bonne; il valait mieux frapper un des hommes marquants de ces rébellions, que des malheureux qui, souvent, ne s'écartent de leur devoir qu'en cédant à des instances auxquelles ils ne savent pas résister; il ordonna donc que Moxica fût pendu au haut de la forteresse. Le condamné demanda un confesseur qui vint aussitôt; mais au lieu de s'accuser de ses fautes, il se laissa entraîner à proférer à haute voix des imputations atroces contre plusieurs Espagnols, contre Colomb lui-même, à tel point que l'indignation publique ne pouvant être contenue, il fut jeté du haut des remparts et mourut au pied du fort.
Cet acte de sévérité eut d'heureuses suites: Pedro Reguelme fut surpris, caché dans une caverne du pays de Bonao, et fut conduit à la forteresse de San-Domingo. Les autres conspirateurs s'enfuirent dans la province de Xaragua, où ils furent vigoureusement poursuivis par l'actif Adelantado que secondait Roldan; la plupart furent saisis et bientôt les factieux furent complètement subjugués.
Libre de soucis de ce côté, Colomb songea à reprendre son projet de l'exploration du continent qu'il avait découvert, et de l'établissement d'une pêcherie pour arriver à la possession des perles qui gisaient dans les eaux de ce pays; mais hélas! combien ses espérances furent encore trompées, comme ses plans furent cruellement bouleversés! Dans ses méditations, il ne voyait que des succès, des richesses, des trésors de toute espèce pour l'Espagne; il touchait cependant au moment où cette même Espagne, devenue ingrate, allait le plonger dans les plus grandes infortunes, lui arracher ses honneurs, le dépouiller de ses avantages si rudement acquis par ses travaux, son génie, ses efforts, et le rendre un des exemples les plus frappants des vicissitudes humaines.
Il n'arrivait pas un navire du Nouveau Monde en Espagne, que, par suite des instigations de Fonseca, les calomnies les plus odieuses ne fussent répandues sur le compte de Colomb. C'était, disait-on, un étranger qui n'avait en vue que ses intérêts particuliers et qui n'agissait nullement selon ceux de la métropole; puis on prétendait qu'il voulait se faire proclamer roi de ces contrées, ou tout au moins les faire passer, pour des sommes considérables, entre les mains d'un autre souverain, ajoutant, à cet égard, tout ce que l'on savait pouvoir le mieux exciter le mécontentement du roi Ferdinand qui était fort jaloux de son pouvoir et surtout très-méfiant; on alléguait que ces pays coûtaient fort cher au trésor public et qu'ils ne lui rapportaient à peu près rien du tout; il s'ensuivait ou que les tableaux séduisants de l'opulence de ces contrées étaient faux et avaient été fort exagérés par Colomb qui, alors, avait sciemment trompé Leurs Majestés, ou qu'il était inhabile à gérer les affaires de ces mêmes contrées. Ensuite, on faisait retentir bien haut les plaintes de ceux qui, en revenant, réclamaient, à tort ou à raison, des arriérés de solde que le vice-roi avait sans doute, selon eux, retenus à son bénéfice; on vit même un jour une cinquantaine de ces misérables suivre le roi lors d'une de ses promenades à cheval, et lui montrer quelques grappes de raisin qu'ils tenaient à la main, criant que c'était la seule alimentation qui leur fût permise par l'effet des fausses promesses de Colomb; et, comme ils virent passer ses deux fils qui étaient pages à la cour: «Voilà, s'écrièrent-ils, les enfants, magnifiquement traités dans les palais de nos souverains, de celui qui a découvert une terre de vanité et de déception, propre seulement à servir de tombeau aux Espagnols!»
Tout cela était absurde, extravagant, facile à réfuter si l'on avait pu ou voulu établir une discussion calme ou sérieuse sur tous ces points; mais c'est ce que Fonseca ne voulait pas; il cherchait, au contraire, en toute occasion, à donner du poids à ces ridicules imputations; et, à force d'y revenir, il gagnait toujours du terrain. Enfin, il fallut que ce fût bien fort, puisque la magnanime Isabella elle-même se laissa aller à avoir quelques doutes: «Colomb et ses frères sont des hommes honnêtes, dit-elle un jour, du moins j'aime à le penser; mais ils peuvent errer; et, en se trompant, fût-ce de bonne foi, on est exposé à causer autant de tort à l'État que si l'on était réellement incapable ou méchant.» La reine, il est vrai, n'émettait, en parlant ainsi, que de simples suppositions; mais le roi était plus affirmatif et il se disait convaincu. On avait remarqué plusieurs fois qu'il ne s'exprimait plus sur le compte de Colomb avec son ancienne cordialité, et que, depuis que la domination des terres découvertes était un fait bien accompli et entièrement en sa faveur, il regrettait les pouvoirs étendus qu'il lui avait conférés.
Il prit donc la fatale et injuste résolution d'envoyer à Hispaniola un personnage qui eût à rechercher quelle était la situation véritable de l'île et à y prendre le commandement si la nécessité lui en était démontrée. Dans l'état actuel des affaires, c'était un moyen certain, quoique détourné et indigne d'un souverain, de poser en principe la destitution de Colomb; encore, si l'on s'était contenté de le destituer! On reconnaît bien, dans ces actes détestables, le machiavélisme de Fonseca qui y avait pris effectivement la part la plus active, et qui s'empressait de les faire mettre à exécution.
Les ordres furent donc écrits, les instructions furent dressées; mais Fonseca rencontra un obstacle qu'il ne put pas alors briser. Ce fut la volonté de la reine, qui, en voyant la dureté d'un procédé aussi exorbitant contre un homme pour qui elle avait conçu tant de reconnaissance et d'admiration, déclara, lorsqu'on lui présenta ces pièces à signer, qu'à l'instant de prendre un parti si excessif, sa main se refusait à les revêtir de son nom, et qu'elle ne pouvait encore s'y résoudre. Honneur et gloire à la reine, qui, une fois de plus, fut bien inspirée en cédant aux excellents mouvements de son coeur généreux!
Cependant, les bâtiments qui portaient les complices de Roldan arrivèrent; on vit alors le roi, lui-même, s'oublier au point de donner son approbation à la conduite de Roldan, et des éloges à ceux qui l'avaient imité. Jusque-là, Isabelle serait restée dans les mêmes sentiments vis-à-vis de Colomb, mais on se souvient que le vice-roi s'était cru obligé de laisser emmener par ces misérables, des esclaves indiens et même des jeunes filles qui arrivèrent avec eux, les unes étant enceintes, les autres déjà mères, et toutes dans un état de misère difficile à décrire.
Tout cela, dit-on à la reine, avait été fait sciemment et volontairement par les ordres exprès de Colomb. Sa sensibilité s'en émut, sa dignité de femme s'en trouva offensée: «Qui donc, s'écria-t-elle, a pu donner à Colomb le droit de disposer de mes sujets et de mes vassaux; j'ordonne que tous les Indiens qui se trouvent en Espagne soient ramenés dans leur patrie, je veux qu'on y reconduise aussi ces jeunes femmes avec toutes sortes de soins ou d'égards, et j'entends que de semblables faits ne se renouvellent plus!»
Fonseca voyant quelle était l'indignation de la reine mit aussitôt sous ses yeux une lettre que le vice-roi avait écrite, dans laquelle il établissait son opinion, qui, au surplus, était généralement partagée alors, excepté par Isabelle qui avait tant devancé son siècle, que l'esclavage des prisonniers indiens devait être maintenu _pendant quelque temps encore_, dans l'intérêt de l'occupation générale; il sut si bien profiter de la disposition d'esprit où se trouvait la reine en ce moment, qu'il la fit consentir à la mesure de l'envoi d'un haut commissaire chargé de porter ses investigations sur l'administration de Colomb, et de le remplacer dans ses fonctions s'il était reconnu coupable.
Le personnage qui fut désigné pour cette mission fut choisi et présenté par Fonseca; on peut penser qu'il n'était ni impartial, ni favorable à Colomb. Ce fut Don Francisco de Bobadilla, officier de la maison du roi et commandeur de l'ordre militaire et religieux de Calatrava. Fonseca put alors donner un libre cours à sa haine jalouse, et nous allons dire comment il se déshonora à tout jamais en cherchant à satisfaire cette honteuse passion.