Chapter 21
Le 14 août, il se trouva dans un détroit fort resserré, situé entre le promontoire de Paria et l'île de la Trinité. Toutes les eaux provenant des rivières des Amazones, de l'Oyapock, de l'Approuague, du Maroni et autres fleuves de la Guyane, ainsi que celles de l'Orénoque non moins majestueux que les Amazones, semblent se donner rendez-vous dans ce détroit dont le voisinage ou les abords sont parsemés de petites îles, de roches et de bancs, et elles y ont un cours violent, saccadé, qui rendent la navigation de ce détroit fort dangereuse. Le grand-amiral s'y trouva plusieurs fois en danger imminent d'y faire naufrage; mais ses talents nautiques lui firent surmonter toutes les difficultés; il parvint, enfin, à franchir ce défilé qu'il trouva assez redoutable pour lui donner le nom de Bouches-du-Dragon. À ceux qui pouvaient encore douter, il fit considérer ces masses énormes d'eau à peine saumâtre, et il leur demanda quelles seraient les îles qui pourraient les produire; en effet, le doute n'était plus permis.
Après avoir reconnu la côte dans l'Ouest jusqu'aux îles Cubaga et Marguerite, et lui avoir trouvé les caractères d'une portion de continent, il fut satisfait de ce surcroît de preuves; il mit donc le cap sur la rivière Ozema de l'île d'Haïti où il savait qu'il devait trouver son frère dans le nouvel établissement qu'il lui avait enjoint de faire près des mines; il eut péniblement à lutter contre les courants qui l'entraînaient vers l'Occident; mais, à la fin, il atteignit sa petite rivière d'Ozema; et, s'il y arriva excédé de fatigues, presque perclus de goutte, et les yeux dans un état pitoyable, au moins eut-il la satisfaction infinie d'y être reçu par son cher frère, Don Barthélemy, son second lui-même, l'Adelantado.
Don Barthélemy avait pour lui l'amitié la plus tendre qui s'alliait au respect profond qu'il portait à son génie; de son côté Don Cristoval Colomb, avait pour l'Adelantado la plus grande confiance dans son activité infatigable, dans son courage, dans sa connaissance des affaires, et surtout dans sa déférence absolue pour lui. Les deux frères, pendant cette longue séparation, avaient souvent regretté de ne pas pouvoir s'appuyer de plus près l'un sur l'autre, et de ne pas avoir eu à se donner des marques fréquentes de sympathie; il est donc facile de s'imaginer avec quel plaisir ils se revirent et se tinrent étroitement embrassés.
Colomb avait compté sur quelque repos à Hispaniola, mais les nouvelles que lui en donna l'Adelantado le détrompèrent promptement. D'abord, Don Barthélemy commença par se réjouir de la découverte nouvelle du continent que son frère venait de faire, et il attacha à cet événement une portée encore plus grande, si c'est possible, que son frère ne l'avait fait; après lui en avoir adressé les félicitations les plus cordiales, il entreprit le récit qu'il avait à lui dérouler sur la position de la colonie et sur les événements qui y étaient survenus depuis leur séparation.
Suivant les instructions du vice-roi, l'Adelantado avait commencé, dès le départ de son frère, à bâtir une forteresse dans le voisinage des mines d'Hayna, à laquelle en l'honneur de Colomb, il donna le nom de Saint-Christophe; il en éleva, ensuite, une autre sur le bord oriental de la rivière Ozema, près du village habité par la cacique qui y avait attiré Michel Diaz à qui elle avait uni sa destinée. Cette nouvelle forteresse fut appelée San-Domingo; elle fut le point de départ de la ville qui porte encore ce nom, et qui a été longtemps la capitale des établissements espagnols dans l'île d'Hispaniola.
Il mit ces deux forteresses sur un pied respectable et il partit pour visiter les dominations du cacique Behechio, qui régnait sur les terres avoisinant le grand lac de Xaragua jusqu'à la partie occidentale de l'île y compris le cap Tiburon. Les habitants avaient la réputation d'être les plus agréables, les moins sauvages, les plus favorisés, sous le rapport physique, de toute l'île d'Haïti dont cette contrée était considérée comme une sorte d'élysée.
Avec Behechio, résidait sa soeur Anacoana, veuve du redoutable Caonabo; c'était, non-seulement, une des plus belles femmes de l'île, mais encore une des plus intelligentes et des plus distinguées par sa grâce et son air de dignité. Son nom, suivant l'usage du pays, avait une signification particulière, et voulait dire «Fleur d'or.» Fidèle à la fortune de son mari pendant ses luttes, elle n'avait, cependant, jamais partagé ses préventions contre les Espagnols qu'elle admirait comme des êtres d'une origine surhumaine; elle avait même cherché à adoucir la haine que Caonabo leur portait: c'est dans le même esprit et avec plus de force encore, qu'elle s'efforçait de persuader son frère, en lui mettant, d'ailleurs, sous les yeux, les malheurs que la résistance de Caonabo avait fait peser sur lui.
L'Adelantado pénétra dans les territoires de Behechio, tambour battant, bannières déployées, et avec cette attitude résolue qui lui était particulière; le cacique s'avança vers lui à la tête d'une multitude d'Indiens armés, à qui le courage paraissait revenu: l'Adelantado lui fit connaître qu'il était prêt à livrer bataille, mais que sa visite n'avait rien que d'amical. Sa parole était toujours crue avec autant de respect que celle du vice-roi; aussi, à l'instant même, Behechio fit disperser ses soldats et il engagea Don Barthélemy à aller voir sa résidence principale, située dans une grande ville haïtienne près de la baie profonde qui porte actuellement le nom de Léogane.
Anacoana, charmée du résultat de cette rencontre et avertie à temps, prépara une réception magnifique au frère de Colomb. Trente jeunes filles des plus belles allèrent au-devant de lui, agitant, dans les airs, des branches de palmiers, chantant leurs ballades favorites et dansant avec un ensemble parfait; elles s'agenouillèrent en s'approchant de l'Adelantado, cessèrent leurs chants et déposèrent leurs branches de palmiers à ses pieds. La belle cacique traversa alors un passage que lui avaient laissé ouvert les jeunes filles; elle était gracieusement assise sur une litière portée par six vigoureux Indiens; elle était revêtue d'une étoffe en coton de couleurs éclatantes et variées qu'elle avait drapée sur son corps avec une intention manifeste de coquetterie féminine; une guirlande de fleurs moitié blanches, moitié d'un rouge vif, reposait sur sa tête animée, et elle en avait aussi les bras et les mains ornés. Elle descendit de sa litière, salua l'Adelantado de l'air le plus affable, et le pria de se rendre dans la demeure qu'elle avait fait préparer avec le plus grand soin pour le recevoir.
L'Adelantado s'était fait une loi pour lui, comme aussi pour donner l'exemple sur un point aussi essentiel, d'imiter son frère dans une austérité extrême en tout ce qui concernait ses relations avec les femmes du pays; aussi quoique touché de tant de séductions, de tant de prévenances, quoique ravi de ces sites charmants, qui, d'eux-mêmes, excitaient à la mollesse; quoiqu'il eût pu se croire transporté, comme en rêve, dans les jardins enchantés d'Armide, ou à la cour de Cléopatre, ou enfin dans les régions mystérieuses du voluptueux Orient, il accepta l'invitation avec un grand air de supériorité, mais qui n'avait aucune teinte d'orgueil et qui était plutôt tempéré par un maintien très-bienveillant. Tel il fut, en tendant une main amie à la belle Anacoana, tel il marcha, pour se rendre à la résidence du cacique, avec le cortége des trente jeunes et gracieuses filles qui reprirent leurs branches de palmiers, et qui recommencèrent leurs danses et leurs chants joyeux jusque chez Behechio. Une foule innombrable d'insulaires faisant retentir l'air de cris de joie et du son de leurs instruments, les accompagnaient et complétaient ce cortége enthousiasmé.
La visite dura plusieurs jours qui furent une succession non interrompue de fêtes dont Anacoana, avec les grâces inexprimables qu'elle tenait de la nature, faisait le plus bel ornement. Don Barthélemy eut, cependant, plusieurs conférences avec Behechio, il lui promit assistance et protection contre tous les ennemis qui pourraient se déclarer contre lui; le cacique de son côté s'imposa un tribut périodique en coton, cassave et autres productions de la localité; et quand l'Adelantado quitta ces lieux hospitaliers, Espagnols et Haïtiens se montrèrent remplis de regrets sincères. Les adieux, en particulier, de l'Adelantado au cacique et à la noble Anacoana eurent quelque chose de pathétique qui fit beaucoup d'impression sur les spectateurs. Voilà bien comme l'on gagne les coeurs, comme l'on colonise; mais qu'il y a peu de personnes qui sachent pratiquer cette manière d'agir!
Le petit corps d'armée, après cette expédition amicale, se dirigea vers Isabella qui se trouvait dans un état fort précaire de santé et presque dépourvue de provisions; l'Adelantado en écarta tous les hommes qui étaient trop faibles ou trop maladifs pour porter les armes en cas d'attaque, et il les cantonna en divers points de l'intérieur où l'air était meilleur et les vivres plus abondants: pour leur protection et comme ouvrages de défense militaire de la colonie, il fit en même temps élever des forts qui reliaient entre eux San-Domingo et Isabella, c'est-à-dire le Nord et le Sud de l'île et qui devaient tenir en respect ses deux parties orientale et occidentale à chacune desquelles cette ligne de fortifications, fort bien combinée, faisait face de chaque côté.
Mais l'impatience, quelques insultes de la part des Espagnols, des punitions très-sévères infligées par eux dans la _Vega Real_, et des exigences outrées pour les tributs imposés, firent naître chez les Haïtiens un esprit de vengeance qui fut communiqué à leur cacique Guarionex, homme très-modéré cependant, par plusieurs autres chefs qui l'excitèrent à prendre les armes. La garnison du fort de la Conception fut presque aussitôt informée de ce projet qui devait avoir pour premier but l'enlèvement de ce fort, sa destruction et le massacre de ses soldats. Le point le plus difficile était d'en donner connaissance à l'Adelantado, car le fort fut bientôt bloqué. Une lettre portée par un Indien pouvait seule en fournir le moyen; mais les naturels envisageaient cet expédient avec terreur, persuadés qu'une lettre pouvait parler et les perdre; enfin, à force de présents, on en trouva un qui sortit du fort en se disant estropié et retournant dans ses foyers: la ruse réussit, on le laissa passer et il remit la lettre.
L'Adelantado partit comme la foudre, fondit à l'improviste sur les assiégeants, arrêta Guarionex de sa propre main, punit deux des instigateurs du complot, de la peine de mort, pardonna au reste, et termina cette affaire avec autant de vigueur dans l'action que de modération dans la vengeance. Il fit plus: apprenant que ce qui avait le plus excité Guarionex, avait été un outrage dont un Espagnol s'était rendu coupable envers sa femme, il infligea un châtiment public à l'Espagnol, et rendit la liberté au cacique qui s'attendait à perdre la vie. Cette clémence inespérée toucha sensiblement le coeur de Guarionex; son premier acte fut, alors, de rassembler ses sujets et de leur faire un discours à la louange des Européens. Il fut écouté avec beaucoup d'attention, et ses auditeurs, en signe d'assentiment, le prirent sur leurs épaules et le portèrent triomphalement jusqu'à son domicile. La tranquillité de la _Vega_ fut, par là, rétablie pour quelque temps.
Fidèle à ses promesses, Behechio quelque temps après, fit informer Don Barthélemy que le tribut promis était prêt. Par les détails qui furent donnés, l'Adelantado comprit que les denrées annoncées excédaient de beaucoup celles qui avaient été convenues; il jugea donc devoir conduire lui-même vers ces parages, une caravelle qui y fut accueillie et fêtée avec enthousiasme. Les marins de ce navire s'accordèrent à dire n'avoir rien vu de si beau que ce pays qu'ils comparaient à un paradis, ni d'aussi aimable que ses habitants.
Behechio et Anacoana voulurent visiter la caravelle: Don Barthélemy alla les chercher pour leur en faire les honneurs. Quand ils quittèrent le rivage, une salve d'artillerie partit du bâtiment: ce bruit formidable, la fumée qui se déroulait majestueusement en rasant les flots, l'embrasement de la poudre qui, semblable à des éclairs, perçait cette fumée, tout frappa les insulaires d'épouvante. Anacoana s'évanouit en tombant entre les bras de l'Adelantado, et tous les autres visiteurs ou visiteuses se seraient jetés à l'eau, s'ils n'avaient été rassurés par ses paroles et par ses gestes affectueux.
L'admiration des insulaires se manifesta visiblement quand ils furent montés à bord, qu'ils y entendirent une musique guerrière, qu'ils virent l'intérieur entier du bâtiment, qu'ils s'en furent fait expliquer les détails, qu'ils eurent sous les yeux l'aspect des marins en grande tenue et pleins du respect qu'ils témoignaient à leurs chefs. Une collation élégante était servie à laquelle ils prirent part de la meilleure grâce du monde; ensuite, l'Adelantado s'offrit à leur faire faire une promenade au large sur le navire, et il se mit en mesure de se préparer pour l'appareillage. Quand tout fut disposé, il alla chercher ses invités et il monta sur le pont avec eux; mais au moment de mettre sous voiles, la ravissante Anacoana, avec cet air de nonchalance mêlé de bouderie qui a tant d'attraits chez les femmes de couleur de ces pays, s'approcha de Don Barthélemy et lui dit:
«Seigneur Adelantado, vous ne savez pas ce que pense mon frère, là-bas, dans ce coin; et je ne sais vraiment pas si je dois le communiquer à Votre Excellence!»
«Certainement, Princesse, répondit Don Barthélemy, et je dois le savoir!»
«Eh bien, puisque vous m'enhardissez, il faut que vous sachiez qu'il croit que vous voulez tous nous emmener à Isabella et nous y retenir prisonniers. Quant à moi, je n'ai aucune appréhension de cette sorte, et vous pouvez faire tout ce qu'il vous plaira, sans que j'en sois aucunement alarmée!»
«Mais n'a-t-il pas ma parole, et n'est-il pas mon invité?»
«Il est votre invité, c'est vrai, mais il n'a pas votre parole, car s'il l'avait, il n'aurait aucune inquiétude; croyez-le bien, seigneur Adelantado!»
«Eh bien, charmante princesse, veuillez lui dire que, par cela seul qu'il est mon invité, il a ma parole; mais puisqu'il la veut expressément, je la donne.»
«Il suffit,» dit Anacoana, en saluant de la main avec une grâce parfaite: un moment après, elle reparut avec Behechio qui riait comme un enfant, tant il était heureux d'être rassuré.
L'Adelantado était un marin consommé qui avait navigué une grande partie de sa vie; il est même des auteurs qui le citent parmi les hardis compagnons de Barthélemy Diaz, lorsque cet autre illustre navigateur fit, en 1486, la découverte si longtemps cherchée de la pointe méridionale de l'Afrique que nous connaissons sous le nom de cap de Bonne-Espérance. Il manoeuvra avec un grand aplomb, au milieu d'un silence profond: l'ancre fut dérapée, les voiles furent présentées pour recevoir une brise douce, il fit avancer, tourner, revenir son bâtiment, comme si c'eût été un jeu; et, après deux heures d'évolutions, il ramena ses hôtes au lieu même d'où il était parti, comme si son navire avait été un immense être intelligent à qui il ne fallait que parler pour être obéi. C'est, en effet, le plus grand effort de l'esprit humain que d'avoir ainsi emprisonné les vents dans des toiles légères, et de les avoir fait servir, à force de science et d'audace, à dompter les mers et à exécuter les volontés de l'homme.
On revint à terre, mais il fallut bientôt songer à quitter ces pays délicieux, leurs aimables habitants, et la fascinante Anacoana, qui montra les plus vifs regrets. Don Barthélemy fut poli, affectueux, mais toujours austère; et si, comme l'affirment les écrivains contemporains, il quitta cette jeune et charmante princesse avec la stoïque froideur d'un Caton, il eut une retenue et une gloire dont on ne peut faire honneur à un grand nombre de capitaines qui se trouvèrent dans des positions aussi délicates. En prenant congé de Behechio, il lui dit qu'il avait fait le calcul de la quantité dont ce qu'il emportait excédait le tribut convenu, et que ce serait à déduire du prochain envoi. Il fit des présents sans nombre à Anacoana, il l'assura que son souvenir resterait éternellement gravé dans son esprit; et il les quitta tous les deux sur la plage où il s'embarqua, en les saluant avec sa dignité accoutumée et en leur faisant, de la voix et de la main, de nouveaux adieux à mesure qu'il s'éloignait: à l'instant de perdre le rivage de vue, il fit un dernier salut avec son artillerie, et il disparut.
Nous sera-t-il permis de dire, ici, que notre carrière maritime nous avait mis à même, à l'âge de vingt-deux ans, de visiter le sol des quatre parties du monde, que, lors de l'expédition de Saint-Domingue ordonnée, en 1802, et qui fut suivie de tant de calamités, nous avons aussi parcouru les lieux gouvernés, trois cents ans auparavant, par Behechio. Hélas! dans les temps agités du séjour que nous y fîmes, retrouver rien qui pût nous rappeler ce cacique et son aimable soeur, était de toute impossibilité! Nous n'en avons pas moins jeté aux vents les doux noms d'Anacoana et de l'Adelantado, mais à peine si les échos attristés de contrées alors si bouleversées, purent seulement les répéter!
Pendant que par cet heureux mélange de vigueur, de modération, de justice, de prudence et d'abnégation, le frère de Colomb apaisait les insurrections, gagnait des amis à la cause espagnole, et travaillait à la colonisation de cette île magnifique sur la meilleure base possible, les factions fermentaient à Isabella, et elles s'y développaient sous l'influence d'un nommé Francisco Roldan, que la protection du vice-roi avait progressivement élevé au rang d'alcade-major ou de chef de la justice dans la colonie. Quand Colomb partit pour détruire, par sa présence, les imputations d'Aguado, Roldan crut que son crédit n'y résisterait pas, et il voulut profiter de cette chute présumée. Il chercha donc à préparer son avènement au pouvoir suprême dans la colonie en annonçant, comme chose certaine, la disgrâce prochaine du vice-roi, en critiquant tous ses actes, et en représentant ses frères comme des parvenus, comme des étrangers qui ne pouvaient porter aucun intérêt au bien du pays, qui même, se servaient des Espagnols pour les surcharger de travaux, et pour faire bâtir, par leurs mains, des forteresses, afin de s'y mettre en sûreté, eux et les richesses qu'ils extorquaient des caciques. Lorsque ces idées eurent germé dans les esprits, il ne lui restait plus, pour saisir l'autorité, qu'à faire assassiner l'Adelantado afin de se substituer à sa place; ce fut, en effet, le projet auquel il s'arrêta; mais il fallait une occasion favorable pour l'exécuter, et il était difficile de la trouver avec un homme aussi actif, aussi vigilant que Don Barthélemy.
Quand la caravelle fut arrivée de Xaragua avec les approvisionnements qu'elle apportait, l'Adelantado laissa le soin d'en faire le déchargement à son frère Don Diego qui était revenu à Isabella, et il s'absenta pour faire une tournée dans l'île. Don Diego, éprouvant beaucoup de difficultés à ce déchargement à cause du petit nombre d'embarcations propres à ce service qu'il possédait, et voyant, d'ailleurs, l'état de vétusté du navire qui ne lui permettait pas de retourner en Europe, prit le parti de le faire jeter sur un endroit propice de la côte, pour que l'opération du déchargement coûtât moins de peines et de temps.
Roldan ne dit rien pour s'y opposer; mais, quand la caravelle fut échouée, il se répandit en insolentes clameurs, disant que les deux oppresseurs des Espagnols avaient imaginé ce moyen pour les empêcher de retourner jamais dans leur patrie; la conclusion de ses discours fut qu'il fallait remettre le navire en mer, s'en emparer, y proclamer l'indépendance des colons, et aller mener une vie licencieuse dans la partie de l'île qui leur plairait, faisant travailler les Indiens comme des esclaves et leur enlevant leurs femmes.
Don Diego, trop pacifique pour résister ouvertement et pour faire punir ce misérable, imagina de l'éloigner en lui offrant un commandement, sous prétexte de révoltes qu'il paraissait craindre dans la _Vega_. Roldan saisit cette occasion de se voir à la tête d'une force qu'il parvint à élever au nombre de soixante-dix hommes bien armés; il se les attacha par une infinité de promesses; mais comme les pensées de rébellion n'existaient pas chez les Indiens de la _Vega_, il n'eut pas à les combattre; il employa, au contraire, tous ses moyens de séduction pour s'y faire des amis, en promettant aux chefs qui voudraient faire cause commune avec lui, de les exonérer de leurs tributs.
Ayant réussi à faire accepter ses propositions par ces chefs, il posa ouvertement le masque qu'il avait gardé jusqu'alors, revint à Isabella, jeta insolemment un défi à l'Adelantado qui était encore absent et à son frère, les dépeignit comme ne tenant leur autorité que de Colomb qui avait perdu la sienne; et, aux cris de «Vivent Leurs Majestés!» prétendit pouvoir agir en maître et gouverner la colonie. Il voulut alors faire remettre la caravelle à flot, mais il ne put y parvenir. En dédommagement, il fit ouvrir de force tous les magasins et il y puisa à pleines mains pour donner à ses compagnons des armes, des munitions, des vêtements et des provisions; ensuite, ils partirent tous pour s'emparer du fort de la Conception, qui, heureusement, commandé par un brave et loyal militaire nommé Michel Ballester, refusa d'en ouvrir les portes, et annonça sa détermination de se défendre jusqu'à la dernière extrémité.
Au factieux Roldan, se joignirent bientôt Adrien de Moxica et Diego de Escobar, alcade du fort de la Madeleine; les choses en étaient là, quand l'Adelantado fut informé de ces trahisons. Ne sachant à qui se fier, ignorant même l'étendue véritable de la conspiration, il ne put agir avec sa vivacité ordinaire. Ce qui lui parut le plus pressé fut de se rendre sur les lieux et chez le seul partisan sur lequel il pût compter, qui était Michel Ballester; il se jeta donc dans le fort de la Conception avec des soldats dont il connaissait le dévouement; quand il se fut ainsi assuré un point respectable de résistance, il demanda à Roldan une entrevue, que celui-ci accepta, au pied de la forteresse où il se rendit pendant que l'Adelantado parlait par une embrasure de canon. La scène fut vive: l'Adelantado exigeait une soumission immédiate et promettait, en ce cas, un pardon complet; de son côté, Roldan voulait obtenir le désistement volontaire de Don Barthélemy, à son profit, et il s'engageait à faire, à cette condition, embarquer paisiblement les deux frères de Christophe Colomb pour l'Espagne. Aucun des deux ne voulut accéder à de semblables propositions; et les affaires de la colonie en prirent un tour très-fâcheux.
Les Indiens, profitant de ces divisions, cessèrent de payer leurs tributs. La bande de Roldan se recrutait tous les jours; les soldats qui voulaient rester fidèles à leurs devoirs étaient forcés de s'enfermer dans les forts et d'y vivre de privations; les provisions, livrées au gaspillage, s'épuisaient, et l'Adelantado, sachant qu'il serait assassiné s'il mettait les pieds au dehors du fort de la Conception, ne pouvait songer à le quitter.
Ce fut dans cette critique situation qu'eut lieu l'arrivée à San-Domingo, des deux bâtiments commandés par Pedro-Fernandez Coronal. Ils eurent bientôt divulgué la nouvelle que le vice-roi, toujours protégé par les souverains espagnols, allait arriver avec une escadre puissante, et que Don Barthélemy avait été officiellement confirmé en sa qualité d'Adelantado par le roi Ferdinand.