Vie de Christophe Colomb

Chapter 20

Chapter 203,667 wordsPublic domain

En pensant aux intrigues et aux calomnies de Marguerite et de Boyle, en se rappelant les inqualifiables procédés d'Aguado, Colomb s'attendait à être accueilli froidement par Ferdinand et par Isabelle; mais il n'en fut pas ainsi: les souverains espagnols, en le revoyant, revinrent des préventions qu'on avait cherché à leur inspirer, et ils le reçurent avec la faveur la plus marquée; ils eurent trop de pénétration pour ne pas apprécier les difficultés extraordinaires de sa situation; ils connaissaient trop son mérite pour ne pas lui rendre justice, ils ne firent même aucune allusion soit aux calomnies, soit aux procédés que nous venons de mentionner.

Encouragé par ces nouvelles marques de bonté, Colomb entretint longtemps Leurs Majestés des difficultés ainsi que des espérances de la colonisation de pays aussi riches et aussi fertiles: il développa les plans qu'il avait conçus; il parla des découvertes infinies qui restaient à faire dans cette partie du globe; il revint sur la probabilité d'atteindre ainsi les rivages de l'Inde, et il fit la demande de huit bâtiments dont deux porteraient des approvisionnements à Hispaniola, et dont les six autres seraient placés sous son commandement pour de nouvelles découvertes.

Les souverains, charmés de tant de belles perspectives, promirent d'accorder des bâtiments, et ils étaient sincères dans leurs promesses, mais l'époque n'en fut pas précisée; dans les circonstances politiques où l'on se trouvait, elle ne pouvait même pas l'être, de sorte qu'il y eut un retard considérable causé par l'état des finances de l'Espagne.

À cette époque, en effet, Ferdinand consacrait toutes ses ressources à des entreprises guerrières; il se tenait artificieusement dans un état de contestation et de politique tortueuse avec la France; en tendant obstinément à se saisir du sceptre de Naples, il posait les fondements d'une connexion imposante par le mariage de ses enfants, d'où résulta l'alliance de famille qui, par la suite, plaça et consolida un des plus immenses empires qui aient jamais existé, entre les mains de son petit-fils et successeur, le célèbre Charles-Quint. Hélas! que sont les projets des hommes, et qu'est devenue cette puissance colossale?

Ce ne fut qu'au printemps de 1497, que la reine Isabelle put revenir avec sa sympathie naturelle, à s'occuper des affaires du Nouveau Monde, et elle le fit avec un zèle qui montrait une volonté bien arrêtée de les placer sur une base durable. Elle s'apercevait parfaitement que le roi n'était plus préoccupé que de ses projets ambitieux dans le midi de l'Europe; elle ne pouvait pas ignorer que le jaloux et haineux Fonseca, chargé de diriger les opérations d'outre-mer, ne négligeait aucune occasion d'attaquer la réputation, les actes de l'illustre navigateur; et elle commença par faire définir clairement et d'une manière stable, quels seraient ses pouvoirs, et comment il serait récompensé des services éminents qu'il avait rendus; car il n'était pas de chicane, de ruse, d'odieuse machination que Fonseca ne mît en usage pour que Colomb fût dépossédé et de ces pouvoirs et de ces récompenses.

Il est aisé de se rendre compte comment les dépenses des expéditions entreprises jusque-là, avaient considérablement excédé la valeur des retours; aussi, conformément aux conventions conclues entre la couronne et Colomb, Fonseca maintenait rigoureusement que l'éminent marin était le débiteur du trésor public pour des sommes qu'il n'était pas difficile à un administrateur de grossir démesurément. La généreuse Isabelle commença par couper court à cette absurde prétention, en se déclarant financièrement satisfaite, et en ordonnant que ce sujet fût à jamais écarté. Elle prescrivit en outre que, pendant les trois années subséquentes, le dixième de tous les profits nets fût alloué à Colomb.

La question de la permission accordée à tous les Espagnols de naviguer librement dans les ports des colonies naissantes, et de pouvoir se livrer à des voyages de découvertes sans aucun contrôle, avait, comme nous l'avons fait connaître, vivement affligé Colomb par la crainte du tort que causeraient à ces pays ou à ces établissements à peine formés, des aventuriers, qui n'étant retenus par aucun frein, y commettraient toutes sortes d'excès. Cette question fut mise sur le tapis: Fonseca apporta dans la discussion, l'opposition qui lui était habituelle quand il s'agissait de Colomb; mais l'acte fut révoqué en tout ce qui pouvait être préjudiciable à ses intérêts. C'était un moyen adroit d'annuler ce même acte sans paraître se contredire, et sans détruire trop ouvertement une mesure qui avait le privilége d'être revêtue des signatures royales.

La reine permit ensuite à Christophe Colomb d'établir ou de former un majorat dans sa famille, réversible, dans sa descendance, de mâle en mâle, et par rang de primogéniture, mais sous la condition expresse que les titres de vice-roi et de grand-amiral qui lui avaient été conférés s'éteindraient avec lui, et que les possesseurs du majorat n'en prendraient aucun autre que simplement celui d'_Amiral_. Christophe Colomb, le coeur rempli de reconnaissance pour l'appui que la reine Isabelle lui avait donné avec tant de bienveillance sur les points précédents, n'insista nullement sur celui-ci, et il accepta cette condition.

Une affaire très-délicate restait à traiter: c'était celle du titre d'Adelantado ou de lieutenant-gouverneur, dont le vice-roi avait investi son frère Barthélemy contre qui Fonseca était parvenu à vivement indisposer le roi Ferdinand, en lui représentant que toute autorité émanait de sa personne, et qu'il n'appartenait qu'au souverain seul de donner, à qui que ce fût, le droit de commander les sujets de la couronne.

Certainement, et en droit absolu, ce raisonnement est incontestable; mais lorsqu'à une distance extrême de la métropole, un vice-roi malade et presque sur le bord de la tombe, se trouve revenu dans une colonie où il n'y avait plus que désordre et confusion, il y a bien nécessité à ce qu'il attribue, à la personne qui lui inspire le plus de confiance, un rang et un pouvoir qui mettent cette personne à même de se faire obéir. Il avait, ensuite, fallu marcher contre l'ennemi que les mémoires du temps affirment avoir formé une armée de cent mille combattants réunis dans la _Vega Real_. Nous admettrons qu'il n'y avait que moitié de ce nombre; mais n'était-ce donc rien que ces cinquante mille hommes armés de massues, d'arcs et de flèches, et animés par les excitations de leurs caciques? Une telle multitude aurait pu effrayer, par sa masse seule, un corps de troupes beaucoup plus considérable que celui du vice-roi qui s'élevait à peine à deux cent vingt hommes; et, sans aucun doute, si Colomb avait montré la moindre indécision, c'en était fait de lui, de ses soldats, et tous auraient subi le sort de leurs compatriotes égorgés à La Navidad. Mais il jugea parfaitement la situation: il eut foi dans son habileté, dans l'intrépidité de celui qu'il avait nommé Adelantado, dans le courage indomptable du vaillant Ojeda; et, à eux trois, ils eurent indubitablement la plus belle part au gain de la grande bataille de la _Vega Real_, laquelle eut le résultat immédiat de livrer toute l'île si étendue d'Hispaniola à la domination de l'Espagne.

Colomb fit valoir ces arguments avec son éloquence naturelle, et il obtint que le titre d'Adelantado serait conservé à Barthélemy qui fut anobli d'ailleurs comme ses deux autres frères, et qui acquit ainsi le droit d'être appelé Don Barthélemy, comme ceux-ci étaient devenus Don Cristoval et Don Diego.

Après que la reine Isabelle eut donné à Colomb ces sujets de satisfaction, en faisant régler ces différends, elle s'occupa des intérêts matériels de la colonie. Le personnel en hommes et en femmes qui dut être envoyé à Hispaniola, fut fixé; des règlements furent établis pour la solde, ainsi que pour les secours ou les vivres qui leur seraient alloués; on fît la répartition des terres qui devaient être ouvertes à la culture; l'intelligente Isabella insista personnellement sur le système de bienveillance qu'il convenait d'adopter envers les naturels, et sur la nature ou l'étendue des tributs qu'il convenait de faire peser sur eux; enfin, cette souveraine si éclairée et dont la bonté du coeur était inépuisable, recommanda expressément que, dans l'exercice du gouvernement de la colonie, les mesures de rigueur ne fussent employées que dans les cas d'absolue nécessité, et que l'on cherchât toujours à éclairer l'esprit des insulaires par les principes de la religion, tout en les attirant par l'indulgence et la douceur.

Colomb ne fut étranger, par les opinions qu'il émit, à aucun de ces actes; ce sera un honneur qui rejaillira éternellement sur Isabelle et sur lui, que d'avoir tracé une ligne de conduite qui, si elle avait été fidèlement et constamment suivie, aurait épargné aux Européens bien des souillures, et à ces beaux pays de longues scènes de désolation dont ils se ressentent encore, et dont peut-être ils se ressentiront toujours.

Toutefois, ces scènes de désolation auraient été fort affaiblies, au moins pour l'époque dont nous parlons, si les intentions de la reine avaient pu être remplies dans toutes leurs parties. Il en fut une, entre autres, à l'exécution de laquelle des obstacles matériels s'opposèrent si complètement qu'il fut impossible de la réaliser: nous voulons parler de l'envoi des colons en ces pays. Il ne s'en présenta, en effet, aucun: le découragement avait remplacé le charme qui avait saisi les Espagnols lors du voyage précédent de Christophe Colomb; et, au lieu de milliers de personnes, même des rangs les plus élevés, qui alors se pressaient sur ses pas et briguaient l'honneur de l'accompagner, il ne s'en trouva plus une seule qui désirât s'expatrier, et qui voulût échanger l'existence la plus médiocre en Espagne, contre l'espoir, qu'on voyait si incertain, de revenir bientôt avec des richesses sur lesquelles on avait appris qu'il fallait peu compter pour le moment présent.

Pour obvier à cet inconvénient, on eut la funeste idée de transporter dans la colonie, pour un temps déterminé, des condamnés à l'exil ou aux galères, excepté pourtant ceux qui avaient commis des crimes atroces. Ce fut une source de malheurs; l'on doit être encore plus surpris, quand on pense qu'après le triste résultat qu'eut alors cette mesure, d'autres nations aient cru, depuis, devoir l'adopter.

Toutes ces causes, tous ces retards ne permirent d'envoyer à Hispaniola les deux bâtiments demandés pour cette île, qu'au commencement de 1498, époque où enfin ils partirent sous le commandement de Pedro-Fernandez Coronal. Quant aux six autres bâtiments destinés pour la nouvelle expédition de Colomb, Fonseca qui, tout en étant devenu évêque de Badajoz, avait conservé la direction des affaires d'outre-mer, en entrava l'armement par mille délais. Les officiers de cette flottille étaient les créatures de l'évêque; et tous, pour se rendre agréables à Fonseca, se faisaient remarquer par un mauvais vouloir, par une attitude dénigrante qui paralysaient tout.

Colomb en souffrait vivement et ne savait comment y remédier, nul ne se mettant ouvertement ni complètement en état de désobéissance. Il pensait bien à s'adresser à Fonseca pour faire rentrer ces malheureux dans de meilleurs sentiments; mais il comprenait aussitôt que cette satisfaction qu'il procurerait à Fonseca, en se montrant en quelque sorte son subordonné, n'aurait d'autre résultat que d'accroître son orgueil. Il craignait alors qu'une scène violente ne s'ensuivît; et comment, si ce n'est à son désavantage, pouvait se terminer un éclat entre lui et un évêque? C'est là le grand mal qu'il y a à conférer un pouvoir civil quelconque à des ecclésiastiques; ils savent, en effet, très-bien se prévaloir des droits que leur donne ce pouvoir pour se faire obéir; mais quand il s'agit de vider une affaire particulière ou de répondre de leur conduite devant les tribunaux, ils peuvent se targuer de leur qualité d'ecclésiastiques, et chercher par là à se soustraire aux ressentiments de ceux qu'ils ont offensés, ou aux jugements de l'autorité temporelle. Aujourd'hui, tout cela s'est un peu modifié; mais, en règle générale, le vrai rôle d'un prêtre est de se vouer exclusivement au service de Dieu; et il peut y avoir danger pour la société, lorsqu'il est appelé à prendre une part quelconque dans les affaires civiles d'un État qui ne vit pas sous le régime théocratique.

L'insolence des créatures de Fonseca alla toujours en croissant jusqu'au moment du départ du grand-amiral, à tel point qu'un jeune homme nommé Ximeno de Breviesca, Maure converti, qui était devenu trésorier, et qui se faisait partout remarquer par ses provoquants propos sur le compte de Colomb, crut se rendre agréable à son patron dont, au surplus, il n'était que l'écho, en barrant le passage au grand-amiral à l'instant où il allait définitivement s'embarquer, et en lui tenant le langage le plus impudemment offensant.

L'indignation fit un moment sortir Colomb de la ligne modérée qu'il avait toujours suivie; il ne vit que l'insulte odieuse qui lui était faite, et comme Ximeno s'obstina à empêcher le grand-amiral de s'avancer, tout en continuant à donner un libre cours à sa langue de vipère, Colomb, exaspéré, le saisit au collet d'un bras nerveux, et en lui disant: «Téméraire, tu me pousses à bout; voilà ton châtiment!» Il terrassa et foula aux pieds cet indigne favori, que nous voyons qualifié, dans les pages d'un auteur très-grave, d'avoir été le mignon de l'évêque Fonseca.

Les ennemis de Colomb, Fonseca à leur tête, exploitèrent habilement ce mouvement pourtant si naturel de colère: Fonseca en écrivit au roi; il représenta cette action (très-blâmable quoique si excusable) comme une preuve évidente du caractère irascible du grand-amiral et comme une confirmation des plaintes qui étaient venues de la colonie sur l'oppression et la cruauté dont quelques malheureux l'y accusaient. Il est certain que ces imputations artificieusement présentées firent, comme on put s'en apercevoir, une impression fâcheuse sur l'esprit de Sa Majesté. Quel prêtre, grand Dieu, quel ministre de la religion! Et quelle différence avec le vénérable Diego de Deza de la conférence de Salamanque, devenu ensuite archevêque de Séville, et avec l'excellent Jean Perez de Marchena, supérieur du couvent de Sainte-Marie-de-la-Rabida, dont nous regrettons vivement que les historiens du temps ne nous donnent plus l'occasion de parler!

Quant à Colomb, il fut au désespoir de s'être laissé aller à ce mouvement de vengeance; avant de partir, il écrivit une longue lettre aux souverains espagnols pour expliquer comment il n'avait pas pu s'empêcher de punir une semblable insulte, et pour les supplier de continuer à l'honorer de leur bienveillance, lui qui en avait tant besoin dans le rôle difficile qu'il était appelé à remplir, et qui d'ailleurs, aux désavantages «d'être étranger et fort jalousé, allait encore avoir celui d'être absent, et de ne pouvoir se défendre personnellement.»

Ce fut le 30 mai 1498, que Christophe Colomb, dans la soixante-quatrième année de son âge, appareilla avec ses six bâtiments, du port de San-Lucar-de-Barrameda, pour un troisième voyage de découvertes, et avec le dessein de vérifier les assertions des naturels d'Haïti et des îles Caraïbes sur des îles qu'ils lui avaient affirmé se trouver dans le Sud; il pensait même, d'après leurs versions, trouver ces pays habités par des hommes de race noire, chose qui lui paraissait assez probable, attendu qu'en Afrique, sous de semblables latitudes, cette couleur noire était celle des habitants. Il toucha à Porto-Santo ainsi qu'à Madère, pour y prendre de l'eau et du bois; il se rendit ensuite aux îles Canaries d'où il expédia trois de ses navires pour la colonie d'Isabella où ils portaient des approvisionnements: avec les trois autres, dont un seul, celui qu'il montait, était entièrement ponté, il fit route pour les îles du cap Vert, et il y arriva avec une forte fièvre et avec une attaque de goutte beaucoup plus prononcée que plusieurs autres qu'il avait déjà ressenties, mais qui n'avaient jusque-là sévi que fort légèrement. Il n'avait cependant pas cessé de diriger la route de son bâtiment et d'en ordonner toutes les manoeuvres avec sa vigilance, son exactitude et son habileté accoutumées.

Le 5 juillet, après avoir complété de nouveau son eau, ses provisions et son bois, Colomb partit des îles du cap Vert et fit route au Sud-Ouest jusqu'à ce qu'il eût atteint le cinquième degré de latitude. Il y éprouva, comme on le voit fréquemment dans les parages qui avoisinent la ligne équinoxiale, des calmes profonds et une chaleur étouffante qui fit fondre le brai des bordages du pont de son navire, qui attaqua ses viandes salées alors fort mal préparées, et qui fit éclater plusieurs barriques des vins capiteux si abondamment alcoolisés de l'Espagne. Quelques pluies survinrent, mais la chaleur en fut à peine diminuée; elles rendirent l'atmosphère beaucoup plus lourde, et elles couvrirent tout, à bord, d'une sorte de moisissure. Les marins perdirent presque toute leur énergie; ils se rappelèrent alors les anciennes fables sur les régions torrides, sur les barrières infranchissables de feu, et sur l'impossibilité de pouvoir vivre dans ces parages.

Le grand-amiral jugea bientôt devoir mettre le cap au Nord-Ouest pour se rapprocher des îles Caraïbes; après avoir suivi cet air-de-vent pendant quelques jours, et après avoir éprouvé des alternatives fréquentes de brises favorables, de calmes, de pluies et de vives chaleurs, le ciel devint tout à coup clair et serein, le soleil se montra dans toute sa gloire, la brise fraîchit un peu; enfin, quoique la température fût encore assez élevée, cependant elle était devenue très-supportable.

Le 31 juillet, c'est à peine s'il se trouvait un tonneau d'eau à bord lorsqu'un matelot en vigie, nommé Alonzo Perez, cria «_Terre!_» et aperçut trois montagnes qui se détachaient au-dessus de l'horizon. Peu après, on s'assura que ces trois montagnes se tenaient par leur base; aussi, le grand-amiral ne manqua-t-il pas de leur donner le nom de la Trinité qu'elles conservent encore en ce jour. Colomb s'approcha de l'extrémité orientale de l'île de laquelle elles s'élevaient; il trouva qu'elle avait la configuration d'une galère à la voile, et il appela ce cap Pointe-de-la-Galère. Côtoyant cette même île dans le Sud, il vit au large une étendue de terres de plus de 20 lieues; c'était la côte plate sur laquelle se déversent les branches de l'embouchure de l'Orénoque. Colomb, d'abord, pensa que cette partie du continent, qui est aujourd'hui désignée sous le nom d'Amérique méridionale, était une île, et il l'appela l'Île-Sainte. Se trouvant alors dans le golfe de Paria, il crut, et chacun croyait à bord, naviguer dans un archipel auquel on espérait trouver une issue, en continuant à faire route en avant. Comme il ne marchait guère que le jour, il fut une fois arraché de son mouillage par un fort raz de marée, et il alla jeter l'ancre un peu plus loin; là, il débarqua sur le long promontoire de Paria qui fait partie du continent américain: il fut donc le premier Européen qui mit le pied sur ce même continent; mais l'opinion générale à bord était qu'on se trouvait sur une île. Il y eut diverses entrevues avec les naturels, auprès desquels il se procura une grande quantité de perles dont quelques-unes étaient d'une grosseur et d'une beauté remarquables.

Cependant Colomb ne put s'empêcher de remarquer la quantité abondante d'eau à peine saumâtre qui arrivait toujours dans le golfe de Paria et qui formait un vif courant; il crut ne pouvoir l'attribuer qu'à un grand fleuve dont le cours devait avoir plusieurs centaines de lieues, et qui, par conséquent, avait sa source dans quelques montagnes éloignées et traversait un grand nombre de pays. Il en était très-agité, et la nuit, après y avoir mûrement réfléchi, il se confirma avec sa sagacité transcendante dans l'idée que les terres qu'il voyait dans le Sud et que le promontoire lui-même de Paria faisaient partie d'un continent. Son génie frappa donc juste encore une fois, et le matin, en paraissant sur le pont, l'imagination toujours échauffée des hautes pensées qui l'avaient si fortement préoccupé, il assembla son équipage autour de lui, et donnant un libre cours à ses paroles éloquentes, il leur dit:

«Dieu nous a récompensés de nos peines, de nos travaux, de nos souffrances; car ces terres que vous voyez au midi et que nous avons découvertes, ne sont pas des îles, mais un continent qui doit être immense, et que nous léguerons à nos successeurs pour l'explorer, le cultiver, le civiliser et l'élever à la connaissance de notre sainte religion. Le ciel soit loué de m'avoir permis de voir et de deviner, le premier, des pays d'une fertilité, d'une richesse inouïes, et qui, s'ils sont gouvernés avec intelligence et humanité, seront une source éternelle de prospérité pour l'Espagne! Mon premier voyage m'avait mis sur la voie, le second a confirmé toutes mes hypothèses, celui-ci sera non moins glorieux, et ce sera un honneur éternel pour nous, d'avoir abordé dans ces belles contrées!»

D'abord on se refusa à le croire, mais il entra dans les détails avec tant de conviction, il parla avec un enthousiasme si éclairé, qu'enfin son opinion prévalut; il fut encore salué par de vives acclamations comme le plus grand génie de l'humanité; et ses marins qui, quelques minutes auparavant, se croyaient dans un archipel, demeurèrent persuadés de la réalité du continent que le grand-amiral venait de leur annoncer.

Ce qui charma surtout Colomb ce fut la température de ces pays où, effectivement, le thermomètre se tient ordinairement dans les limites de 18 à 26 degrés Réaumur (environ 23 et 32 degrés centigrades). Nous savons actuellement que cette circonstance est due à la quantité des pluies qui y tombent pendant huit mois, et à la fraîcheur qui y est entretenue par la végétation le plus active qu'il soit possible d'imaginer. Colomb qui n'avait pas à cet égard notre expérience, se laissa aller à une foule de suppositions et de systèmes fort ingénieux qui attestaient sa brillante imagination, mais qu'il serait superflu de rapporter ici.

La passion des découvertes était tellement innée chez Christophe Colomb, qu'il allait oublier la pénurie de ses subsistances pour retourner vers le Sud, et visiter les côtes de ce continent dont la découverte flattait tant son esprit: on lui en fit faire la remarque au moment où il allait donner l'ordre de gouverner dans cette direction; revenant alors à la rectitude exquise de son jugement, il se détermina à se diriger vers Hispaniola où il promit de donner quelque repos à ses équipages, et d'où il se proposait d'expédier son frère, l'intrépide Adelantado pour compléter l'importante découverte qu'il venait de faire. Quel homme était-ce donc que ce Christophe Colomb, et de quelle trempe était la vigueur intellectuelle de son esprit, de penser à poursuivre, lui-même, de semblables projets, lorsque la goutte, cette affreuse ennemie de la santé de l'homme, sévissait sur lui avec plus d'intensité que jamais? La fièvre cependant l'avait abandonné; mais ses veilles continuelles jointes à la chaleur ainsi qu'à l'humidité de ces climats, attaquèrent ses yeux d'une inflammation ardente; et c'est à peine s'il pouvait jouir du sens de la vue.