Vie de Christophe Colomb

Chapter 15

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Ce fut à _Guadaloupe_ ou à La Guadeloupe qu'un détachement de huit hommes, commandés par un nommé Diego Marque, s'égara en faisant une reconnaissance dans l'intérieur de l'île. Ne le voyant pas revenir, Colomb envoya divers autres détachements avec des tambours et des trompettes pour les appeler; mais ceux-ci battirent le pays en vain et ils revinrent sans avoir aperçu leurs camarades. Ojeda, dont le caractère entreprenant ne pouvait lui permettre l'inactivité, demanda aussi à aller à leur recherche et il partit avec quarante hommes. Il parcourut beaucoup de vallées, pénétra dans un grand nombre de bois, gravit plusieurs montagnes, traversa à la nage vingt-six rivières ou cours d'eau, et il revint fort enthousiasmé de la beauté du sol, du luxe de la végétation, de l'admirable variété de plantes aromatiques et d'arbres fruitiers ou autres qu'il avait vus, mais sans nouvelles de Diego. Cependant, le grand-amiral crut devoir prolonger son séjour dans l'île pour se donner le temps de retrouver les hommes si fatalement absents: mais n'en ayant aucune nouvelle et perdant tout espoir, il allait partir, lorsqu'ils parurent sur le rivage. Égarés et cherchant leur route, ils avaient fini par arriver sur le bord de la mer, presque à l'opposé du lieu du mouillage de la flotte; alors, ils prirent le sage parti de côtoyer l'île jusqu'à ce qu'ils atteignissent le point où étaient leurs bâtiments, et ils arrivèrent exténués, à l'instant où l'on allait mettre sous voiles.

Christophe Colomb s'arrêta encore à plusieurs autres îles de cet archipel; entre autres à Sainte-Croix, où une de ses chaloupes qui allait faire de l'eau eut une escarmouche avec une pirogue montée par quelques indigènes. Deux femmes s'y trouvaient; elles combattirent avec une vigueur extrême, et elles blessèrent un soldat espagnol avec une de leurs flèches. La pirogue ayant chaviré dans la mêlée, les insulaires ne cessèrent pas de se servir de leurs arcs, quoique dans l'eau; en arrivant à terre, ils prirent position sur les rochers glissants de la côte, et continuèrent l'action avec autant de courage que d'adresse. Ce fut avec beaucoup de difficulté que les Européens parvinrent à les vaincre et à s'emparer d'eux. Conduits à bord, ils ne démentirent ni leur audace, ni leur fierté. Une des femmes semblait être leur reine, tant ses compatriotes lui témoignaient de déférence! Elle avait auprès d'elle un robuste jeune homme dont l'oeil était très-menaçant, et qui avait été blessé. Un autre Indien, transpercé d'un coup de lance, mourut presque en arrivant sur le bâtiment, et un Espagnol mourut aussi, ayant été atteint d'une flèche empoisonnée.

En reprenant le cours de son voyage, le grand-amiral passa près d'un groupe très-considérable de petites îles qu'il nomma les _Onze mille Vierges_, et il arriva un soir en vue d'une belle île couverte de magnifiques forêts et possédant plusieurs ports. Les habitants appelaient cette île _Boriquen_, nom qui fut changé en celui de _Saint-Jean-Baptiste_; c'est aujourd'hui _Porto-Rico_. Toute la journée, il la côtoya de près pour mieux l'admirer; il mouilla le soir à son extrémité occidentale, et, après en avoir appareillé, il se trouva, le 2 novembre, à la hauteur de la partie Est d'Hispaniola. Il serait superflu de décrire l'enthousiasme de tous les marins, de tous les passagers de la flotte, en voyant tant de belles îles au sol fertile, à la verdure éclatante, à la végétation inouïe, qui ravissaient leurs regards et qui, habitées seulement par quelques sauvages, semblaient s'offrir d'elles-mêmes à la prise de possession de l'expédition, et promettre à la mère patrie des richesses infinies; toutefois le premier but que l'on pouvait atteindre c'était un débarquement à Hispaniola, c'était le ravitaillement de la petite colonie de la Navidad, c'était de lui donner des secours et, surtout, d'embrasser ou de revoir ceux de leurs généreux compatriotes, dont le dévouement les avait portés à y rester jusqu'au retour de Colomb qui, fidèle à sa promesse, arrivait enfin et se préparait à leur remettre plus encore qu'il ne leur avait promis en les quittant.

La vue d'Hispaniola causa des transports de joie inouïs dans toute la flotte. Une traversée si heureuse, la perspective enchanteresse de toutes les îles découvertes, la beauté du ciel, l'aspect majestueux de la reine des Antilles, tout se réunissait pour augmenter l'enthousiasme, et il n'y avait personne qui n'en fût profondément saisi. On ne parlait plus que des camarades qu'on allait joindre, que du renouvellement de ces charmantes parties que les équipages de la première expédition avaient faites dans les vallées délicieuses habitées par Guacanagari et par sa tribu.

En passant devant le golfe des Flèches (la baie de Samana), Colomb débarqua un Indien de ce pays qui avait demandé à le suivre en Europe; il lui donna un assortiment complet de vêtements; il lui fit plusieurs cadeaux afin de bien disposer ses compagnons en faveur des Européens; mais il n'entendit jamais plus parler de lui. Un des naturels de Guanahani (San-Salvador) était alors le seul des indigènes partis avec Colomb qui se trouvait à bord. Il portait le nom du plus jeune des frères du grand-amiral (Diego); il ne voulut jamais quitter les Espagnols, et il leur fut aussi fidèle que dévoué.

La _Niña_, dans le premier voyage, avait visité la rivière qui avait été appelée _Rio-del-Oro_, parce qu'elle passait pour rouler ses eaux sur un sable où l'on trouvait souvent de l'or; Colomb s'y arrêta encore pour y faire le plan d'un établissement. Quelle ne fut pas sa douleur, quand on lui fit le rapport que des matelots débarqués, en parcourant le rivage, y avaient vu les cadavres de trois hommes et d'un enfant, dont l'un avait une corde de chanvre d'Espagne encore serrée autour du cou, et un autre toute sa barbe, ce qui était un indice certain que c'était un Européen! Les corps étaient en état de putréfaction, mais encore assez bien conservés pour qu'on pût y remarquer des signes visibles de violence. Le grand-amiral, sous l'impression funeste que ce récit fit sur son esprit, ordonna le rembarquement de tous les hommes qui étaient descendus à terre; il mit sous voiles précipitamment, et il se hâta d'aller à la Navidad pour y vérifier les tristes pressentiments dont il était obsédé sur le sort d'Arana, de son ami Guttierez et de leurs compagnons.

La flotte arriva le 27 novembre au soir devant la Navidad et y jeta l'ancre; l'obscurité de la nuit qui commençait, empêchant de distinguer les objets, le grand-amiral fit tirer deux coups de canon, dans l'espoir que ce signal serait entendu de la forteresse, et qu'on y répondrait soit par d'autres coups de canon, soit en hissant des fanaux allumés dans des endroits apparents. Aucune réponse ne fut faite, et plusieurs heures se passèrent dans une extrême anxiété. Toutefois, vers minuit, une pirogue montée par des Indiens se dirigea vers le bâtiment de Colomb et demanda le grand-amiral; on dit aux Indiens de monter à bord, mais ils s'y refusèrent à moins d'être assurés que Colomb était présent. Le vice-roi, qui avait le plus grand désir d'avoir des informations, se présenta à la coupée de l'échelle qui était éclairée; il fut reconnu à sa mâle contenance, à son air de dignité, et les naturels montèrent aussitôt.

L'un d'eux était parent de Guacanagari dont il portait un présent: le grand-amiral s'empressa de lui demander des nouvelles de la garnison; l'insulaire lui répondit que plusieurs des Espagnols restés à Haïti étaient morts de maladie, que d'autres avaient péri dans des rixes intestines, que le reste, enfin, s'était dispersé en divers quartiers de l'île. Il ajouta que Guacanagari avait été attaqué par Caonabo, cacique des montagnes aux mines d'or de Cibao, qu'il avait été blessé, et que son village ayant été brûlé, il s'était retiré, fort souffrant de sa blessure, dans une sorte de hameau voisin.

Ce récit donna au vice-roi une lueur d'espoir de retrouver quelques-uns des hommes de la garnison; il eut donc beaucoup d'attentions pour les Indiens, qui partirent en promettant de revenir le lendemain matin avec Guacanagari; mais la matinée se passa, la soirée lui succéda sans que personne eût paru, sans même qu'on eût vu à terre aucune fumée. Colomb, trop inquiet pour attendre au lendemain, envoya avant la nuit un canot en reconnaissance; au retour de cette embarcation, on apprit que la forteresse avait été brûlée et démolie, que les palissades étaient abattues, que le sol était couvert de malles brisées, de provisions éparpillées et de vestiges de vêtements européens; qu'enfin, aucun Haïtien ne s'était laissé approcher, qu'on en avait vu épiant à travers les arbustes, mais qu'ils s'enfuyaient au plus vite quand ils s'apercevaient qu'ils étaient découverts.

Ces lugubres détails transpercèrent l'âme de Colomb, qui descendit lui-même à terre le lendemain matin et alla droit à la forteresse qu'il vit effectivement détruite et déserte. Il y fit faire des recherches pour retrouver au moins des corps ensevelis; il fit tirer du canon pour se faire entendre des survivants s'il en existait; ce fut en vain. Se souvenant alors qu'il avait donné l'ordre à Arana d'enterrer les richesses qu'il pourrait avoir, ou, en cas de pressant danger, de les jeter dans le puits qu'il avait fait creuser, il fit faire des perquisitions, des fouilles, des excavations, espérant par là arriver à la découverte de quelque fait; mais rien ne fut trouvé dans le fort. Il battit alors le terrain avoisinant et il finit par apercevoir sous un tertre qui pourtant était déjà raffermi, les cadavres de onze hommes assez méconnaissables pour que leurs noms demeurassent un mystère, mais qu'il était facile de voir être ceux d'Européens. Il visita alors les cases voisines: elles paraissaient avoir été abandonnées avec précipitation, et il y trouva divers objets qui ne pouvaient pas avoir été obtenus du consentement volontaire de la garnison; mais comme, d'un autre côté, le village jadis habité par Guacanagari portait les traces de l'incendie et ne présentait qu'un monceau de ruines, Colomb put croire qu'une attaque violente et soudaine de Caonabo avait enveloppé dans la même destruction et les Indiens et les Espagnols. Le grand-amiral fit alors tous ses efforts pour entrer en communication avec les naturels; il parvint à se faire voir et reconnaître; sa présence calmant les appréhensions, un rapprochement eut lieu, et voici ce qui lui fut dit ou expliqué par son interprète.

Peu de temps après le départ de la _Niña_, les ordres et les conseils du grand-amiral avaient été méconnus; les Espagnols, par toutes sortes de moyens, cherchèrent à s'approprier les ornements en or ou autres objets précieux qui étaient en la possession des naturels et à courtiser ouvertement leurs femmes et leurs filles; il en résulta des querelles quelquefois sanglantes. Ce fut en vain qu'Arana interposa son autorité ou voulut agir selon ses instructions; l'union avait disparu; elle avait été remplacée par l'insubordination: ses lieutenants eux-mêmes, don Pedro Guttierez et Rodrigue Escobedo, voulurent être indépendants ou même commander, et ne pouvant réussir ni à obtenir cette concession d'Arana, ni à se faire obéir, ils partirent à la suite d'une rixe dans laquelle un Espagnol avait été tué, emmenant avec eux neuf de leurs adhérents et plusieurs femmes, pour se rendre aux montagnes de Cibao où ils avaient l'espoir de se procurer beaucoup d'or provenant des mines qu'elles renfermaient. Mais ces montagnes étaient enclavées dans le territoire du fameux Caonabo, appelé par les Espagnols le Seigneur de la maison d'or, et qui, Caraïbe de naissance et arrivé à Haïti comme un aventurier, avait su par son ascendant féroce, parvenir au rang d'un des caciques les plus redoutés et les plus puissants. Tout ce que Caonabo avait entendu dire des Européens, lui avait donné à penser que son pouvoir ne se maintiendrait pas en face d'envahisseurs aussi formidables, de sorte que, sachant le grand-amiral parti, et voyant un si petit nombre de ces étrangers sur son territoire, il s'était hâté de les faire saisir par une multitude d'Indiens et de les mettre à mort. Ce succès enflant son courage et voyant la garnison réduite d'autant, il partit aussitôt dans le plus grand mystère, suivi de ses sujets les plus éprouvés, et marcha vers la forteresse de la Navidad où il ne restait plus que dix hommes réunis auprès d'Arana; les autres étaient épars dans le village de Guacanagari où ils se trouvaient dans une sécurité profonde. Caonabo et les siens fondirent à la fois sur la forteresse et sur le village en poussant des cris affreux; tous les Européens furent noyés ou massacrés, et Guacanagari, qui avait voulu embrasser leur défense, fut vaincu, obligé de se cacher, et son village fut livré aux flammes.

Quoiqu'il fût assez extraordinaire que Guttierez, au mépris des ordres exprès du vice-roi qu'il respectait infiniment, eut prétendu déposséder Arana sous le commandement de qui il avait demandé à rester à la Navidad, et qu'oubliant l'injonction précise de vivre dans la plus grande union, il fût allé lui-même se livrer à Caonabo dont la férocité était connue; cependant ce récit, dans son ensemble, pouvait être accepté comme probable, et si la confiance en Guacanagari en fut ébranlée, au moins ne fut-elle pas détruite, et Colomb alla le voir dans un village voisin où il s'était retiré. Le cacique se montra fort souffrant de la blessure que lui avait faite à la jambe un violent coup de pierre, et plusieurs des Indiens qui l'entouraient purent montrer des blessures qui avaient évidemment été causées par des armes du pays. Guacanagari était d'ailleurs fort agité en présence de Colomb, mais il en assignait la cause au malheur de la garnison dont il ne parlait qu'avec des larmes dans les yeux. Le grand-amiral fit examiner la jambe du cacique par son chirurgien qui ne put voir aucune trace de blessure malgré les cris que jetait le prétendu malade toutes les fois qu'on la touchait; aussi plusieurs Espagnols furent-ils persuadés que tous ces récits et ce coup de pierre n'étaient qu'une invention qui cachait une perfidie.

Colomb doutait toujours à cause du souvenir de l'ancienne sympathie du cacique, et il l'invita à venir à bord; celui-ci s'y rendit; il se montra fort émerveillé de tout ce qu'il vit; il admira les chevaux par-dessus tout. Dans ces îles, et en général en Amérique, les quadrupèdes sont de petite espèce; aussi le chef indien ne pouvait-il se lasser de contempler la hauteur de ces nobles animaux, leur force, leur aspect terrifiant et pourtant leur docilité parfaite; la vue des prisonniers caraïbes qui étaient à bord accrut encore la grande opinion qu'il avait de la vaillance des Espagnols, dont l'audace les avait bravés ou vaincus jusque chez eux, tandis que lui pouvait à peine, sans frissonner, les regarder dans leur humble position de prisonniers.

Parmi ces Caraïbes, il y avait quelques femmes également captives. Une d'elles, que les Espagnols remarquaient pour sa beauté et à qui ils avaient donné le nom de Catalina, frappa extraordinairement les regards de Guacanagari; il lui parla avec beaucoup de douceur et parut prendre du plaisir à cette conversation.

Une collation fut servie; Colomb, malgré le vif chagrin qu'il ressentait du sort de la garnison et de la mort du chevaleresque Guttierez à qui il s'était tendrement attaché lors de son premier voyage, Colomb, disons-nous, voulant chercher à regagner la confiance entière de Guacanagari, fit les honneurs de cette collation avec une affabilité extrême; mais tout fut inutile; le cacique se montra complètement mal à son aise. Le père Boyle, qui l'observait d'un oeil scrutateur, le jugea coupable d'un grand attentat contre la garnison et il conseilla au vice-roi, puisqu'il l'avait à bord dans sa dépendance, de l'arrêter et de le garder comme prisonnier. Colomb ne disconvint pas que la conduite de Guacanagari ne fût suspecte; mais sa grande âme s'indigna à la pensée de se venger, par l'emploi de moyens perfides, d'un homme venu sous la garantie d'une invitation, lors même que sa culpabilité serait avérée; il répondit qu'un semblable conseil était contraire d'abord à la bonne foi, ensuite aux règles d'une saine politique. Guacanagari ne put s'empêcher de remarquer qu'à l'exception du grand-amiral, tout le monde à bord le regardait d'un air soupçonneux; aussi s'empressa-t-il de prendre congé et de retourner à terre.

Le jour suivant, une grande agitation parut régner sur le rivage parmi les Indiens. Le frère de Guacanagari vint cependant à bord du grand-amiral, portant plusieurs bijoux du pays dont il se défit en échange de divers articles européens. En parcourant le bâtiment, il eut l'occasion de voir les prisonniers caraïbes et de leur parler, principalement à Catalina. Il quitta le navire assez tard, ne témoignant ni empressement ni inquiétude.

Toutefois, il paraît que, sans que personne du bord s'en doutât, il avait remis un message à la belle insulaire, car à minuit elle réveilla ses compagnes avec précaution, et leur proposa de se jeter à la nage pour gagner le sol haïtien où elle les assura qu'elles seraient bien accueillies. La distance du bâtiment à terre était de trois milles; mais leur habitude de se tenir dans l'eau même avec un mauvais temps, les empêcha de trouver ce trajet trop long; elles acceptèrent donc la proposition, se laissèrent glisser à la mer et nagèrent bravement. Elles furent cependant aperçues par les sentinelles; l'éveil fut donné, on arma aussitôt un canot et l'on se mit à leur poursuite dans la direction d'un feu allumé à terre que l'on supposa être le but qui leur était indiqué. Les agiles Caraïbes, semblables aux nymphes des eaux, paraissaient voler sur la surface de la mer; elles atteignirent la côte un peu avant l'embarcation, mais à terre, elles furent moins heureuses; quatre d'entre elles furent reprises par les marins qui les poursuivirent et qui les ramenèrent à bord; de ce nombre n'était pas la séduisante Catalina, qui, tombant dans les bras de l'amoureux cacique venu sur la plage pour la recevoir et fuyant avec cette proie qu'il avait tant convoitée, la ravit à la recherche des Européens. Guacanagari disparut donc avec sa jeune beauté; il fit emporter en même temps tous les objets ou effets qui étaient dans sa case, et il se retira dans l'intérieur. Cette sorte de désertion ajouta une force nouvelle aux soupçons déjà conçus sur sa bonne foi, et il fut généralement accusé d'avoir été le destructeur principal de la garnison qui excitait tant de regrets.

Colomb abandonna alors l'idée que des circonstances forcées lui avaient suggérée, d'établir une colonie en cet endroit, d'autant qu'après plus mûr examen il put observer que le lieu était bas, humide et qu'il manquait de pierres propres à bâtir des maisons ou à élever des édifices. Il chercha donc un autre point qui fût plus favorablement situé, et il arrêta ses résolutions sur le terrain avoisinant un port, à dix lieues dans l'Est de Monte-Christi, protégé d'un côté par un rempart de rochers, de l'autre par une forêt séculaire, ayant une belle plaine entre les deux, et arrosée par deux rivières. D'ailleurs, ce terrain n'était pas éloigné des montagnes de Cibao, renommées, comme on peut se le rappeler, par les mines d'or qu'elles contenaient.

Les troupes furent débarquées ainsi que le personnel destiné pour cette colonie; les provisions, les armes, les munitions, le bétail le furent aussi. Un camp fut formé sur la lisière de la plaine autour d'une nappe d'eau; le plan d'une ville fut tracé et l'on commença à bâtir des maisons. Les édifices publics, tels qu'une église, un vaste magasin, une résidence pour le vice-roi furent construits en pierres; les maisons aussi bien que les servitudes le furent en bois, en roseaux, en plâtre ou ciment et tels autres matériaux qu'il était facile de se procurer. La ville nouvellement fondée, qui fut la première ville chrétienne élevée sur le sol du Nouveau Monde, reçut le nom sympathique d'Isabella, en l'honneur de la gracieuse et magnanime souveraine dont les bontés avaient fait une si vive et si respectueuse impression dans l'âme reconnaissante de Christophe Colomb.

Chacun d'abord s'était mis à l'oeuvre avec autant de bonne volonté que d'ardeur; mais des maladies, dues à l'action d'un climat à la fois chaud et humide sur des corps accoutumés à vivre dans un pays sec et cultivé, ne tardèrent pas à se déclarer. Les pénibles travaux de la construction des maisons et, tout à la fois, de la culture du sol fatiguèrent extrêmement des hommes pour la plupart peu exercés à ce genre de vie et qui avaient besoin de repos et de distractions; enfin, les maladies de l'esprit se joignirent à celles du corps.

Il n'était pas étonnant, en effet, qu'il en fût ainsi de personnes qui, pour la plupart, même parmi les ouvriers ou les artisans, s'étaient embarquées n'ayant devant l'esprit que la perspective de richesses promptement amassées, de gloire à acquérir et de fortunes aussi brillantes que faciles. Quand, au lieu de ces rêves souriants, on se voyait entouré de forêts peu praticables, soumis à des chaleurs inaccoutumées, condamné à un rude labeur ne fût-ce que pour obtenir sa subsistance, et que, d'ailleurs, l'or qui avait enflammé tant d'imaginations ne pouvait être recueilli qu'en petites quantités et avec beaucoup de peine, la nature des choses voulait que la tristesse et le découragement en fussent les conséquences. Toute colonisation est toujours une oeuvre longue, épineuse, même pour les peuples qui y ont le plus d'aptitude, et encore n'est-il peut-être donné de s'approprier un pays, vite et bien, qu'aux hommes qui fuient une persécution ou qui veulent se soustraire à une misère à laquelle ils ne voient pas d'autre remède, aux condamnés par la justice qui sont déportés ou qui sont expatriés, à ceux, enfin, qui s'adonnent à cette colonisation sous l'influence d'une cause forcée ou déterminante. Mais celui qui part de chez lui, y ayant l'aisance, le travail, le contentement, sera toujours un mauvais colon; le premier sentiment auquel il se livrera après quelques légères épreuves, sera le regret du sol natal et le désir extrême d'y retourner.

Colomb, lui-même, malgré la fermeté de son caractère, malgré l'énergie dont son âme était trempée, fut atteint par la maladie, et, pendant quelques semaines, il se vit forcé de garder constamment le lit; mais sa présence d'esprit ne l'abandonna pas, il ne cessa pas un seul instant de donner ses ordres pour la construction de la ville et pour la direction des affaires de la flotte.

Les débarquements qui avaient eu lieu rendaient plusieurs navires inutiles. Cependant, le grand-amiral ne voulait pas les faire partir pour l'Espagne sans qu'ils rapportassent au moins des espérances: la mort de la garnison avait détruit celles qu'il avait conçues de trouver dans la forteresse de l'or à renvoyer en Europe, et il savait que, de toutes choses, ce seraient les échantillons qui seraient le plus agréables; il voulut donc, avant le départ de ces navires, faire quelque acte, entreprendre quelque excursion qui soutiendrait la réputation de ses découvertes, qui justifierait les magnifiques descriptions qu'il en avait faites. Voici le parti auquel il s'arrêta: la région des mines n'était éloignée d'Isabella que de trois ou quatre journées de marche, et malgré la réputation de courage et d'audace de Caonabo, cacique de cette partie du pays, il résolut d'y envoyer une expédition. Si le résultat correspondait aux renseignements que les indigènes avaient donnés, il pouvait, en toute confiance, renvoyer une partie de la flotte, puisque la nouvelle de la découverte des mines d'or des montagnes de Cibao suffirait pour la faire bien accueillir. Le choix du commandant de cette entreprise difficile et aventureuse tomba naturellement sur Ojeda qui accepta cette mission avec ravissement.