Chapter 12
Toutefois, la _Niña_ était un peu affalée sous le vent, mais le grand-amiral lutta avec constance pour ne perdre l'île de vue que le moins possible et pour s'en approcher en louvoyant. La mer était encore assez grosse et la manoeuvre difficile; mais la persévérance triompha et Christophe Colomb parvint à y mouiller après deux ou trois jours d'efforts: c'était effectivement l'île de Sainte-Marie.
Le grand-amiral pensa tout d'abord à l'accomplissement du voeu; cependant la nature du mouillage où il se trouvait ne permettait pas que l'équipage tout entier descendit à la fois. Il ordonna donc qu'on irait par moitié, et, comme il se crut fondé à se méfier des Portugais à qui l'île appartenait, il se réserva pour le second voyage. La première moitié se rendit, en arrivant, à une chapelle solitaire élevée presque sur le bord de la mer, précisément sous l'invocation et sous le patronage de la sainte Vierge; mais à peine ces marins pieux et reconnaissants avaient-ils commencé leurs prières, que le gouverneur, à la tête d'un fort détachement, entoura l'église et à leur sortie il les fit tous prisonniers. On a prétendu que, par cette indigne conduite, il avait voulu s'emparer de Christophe Colomb, en vertu d'ordres du roi de Portugal notifiés dans toutes ses possessions, de se saisir de sa personne dans la crainte du préjudice que ses découvertes pourraient porter au royaume.
Le gouverneur, qui croyait avoir réussi à s'assurer de la personne de Christophe Colomb, fut très-désappointé quand il apprit qu'il était resté à bord; il feignit, alors, de n'être venu que pour faire honneur et politesse aux marins espagnols, et il fit dire à Colomb qu'il l'attendait dans son hôtel; mais le grand-amiral ne fut pas la dupe de ce stratagème, et il refusa poliment, quoique avec fermeté, de s'y rendre. Alors le gouverneur, honteux d'être découvert dans sa mauvaise foi, ne mit pas de bornes à sa colère et il écrivit à Colomb qui lui répondit avec dignité mais en lui remontrant l'odieux de sa conduite, et en lui faisant connaître qu'il avait le brevet de grand-amiral d'Espagne et de vice-roi de toutes les terres qu'il avait découvertes.
Le gouverneur, qui comprit quelle responsabilité il assumerait en saisissant un homme devenu aussi puissant, et que la couronne d'Espagne s'empresserait de réclamer ou de venger, n'eut plus de parti à prendre que celui de se désavouer lui-même en alléguant qu'il avait douté que le commandant d'un si petit navire que la _Niña_ fût investi de pouvoirs aussi étendus et de dignités aussi élevées, mais que, du moment que son esprit était éclairé, il était prêt à lui rendre tous les services qui dépendraient de lui; son premier soin, après cette déclaration, fut de renvoyer les marins qu'il avait retenus prisonniers, et, de qui, d'ailleurs, il avait appris les principaux détails du voyage du grand-amiral.
C'était tout ce que voulait Colomb, il lui suffisait que le succès de l'expédition fût connu dans une île relevant d'un souverain européen; il refusa donc l'offre du gouverneur, se contenta de lui faire remettre des lettres et dépêches pour l'Espagne et, le vent devenant favorable, il appareilla de cette île le 24 février 1493.
La _Niña_ parcourut une centaine de lieues en bonne direction et par un temps qui semblait promettre un terme prompt au voyage; mais une nouvelle tempête se déclara, plus affreuse, peut-être, que la première. L'atmosphère était imprégnée d'un brouillard blanchâtre, semblable à une légère fumée; la brise rugissait, et la mer s'élevait avec tant de rage que l'on eût dit que les éléments s'étaient conjurés contre le retour du bâtiment, tant il était ballotté avec véhémence!
La nuit fut terrible à passer et l'aurore reparut; quels que soient les événements qui se produisent à la surface de notre globe, il n'en continue pas moins ses révolutions habituelles avec sa sublime grandeur, comme pour montrer la différence infinie qui existe entre les simples mortels et la puissance supérieure et éternelle qui règle ses mouvements.
«C'est le temps le plus affreux que j'aie jamais vu, dit Colomb à Fernandez qui l'interrogeait du regard, mais si nous parvenons, comme je l'espère, à passer la nuit prochaine sans accident et si nous revoyons le soleil nous rendre sa lumière, nous devons avoir tout espoir.»
«Quel temps! dites-vous, répondit le docteur, et pourtant comme vous paraissez calme!»
Le grand-amiral lui répondit:
«Ami, le marin qui ne peut pas commander à sa voix et à ses sens, même au moment le plus critique, celui-là, dis-je, a manqué sa vocation.»
Il s'attendrit cependant un moment en pensant à ses fils, car dans la précédente tempête il avait tout oublié pour s'absorber dans la crainte que le succès de son voyage restât à jamais ignoré; ou si la voix de la nature s'était réveillée en son coeur, il avait eu assez d'empire sur lui-même pour n'en faire rien connaître.
«Mes fils, mes chers fils: s'écria-t-il donc, c'est pour eux seuls que j'ai des inquiétudes: pardonnez, docteur, ce mouvement et cette exclamation irrésistibles, mais après tout je suis père, et vous ne sauriez me blâmer!»
Reprenant aussitôt son sang-froid accoutumé, il ajouta en raffermissant sa voix et sous l'inspiration de sa mâle piété: «Au fait, pourquoi ces inquiétudes, j'ai toute confiance en Dieu qui n'abandonne jamais les orphelins.»
Toutefois, au milieu de la nuit, l'air retentit du cri de terre! En toute autre circonstance ce cri aurait excité la joie la plus vive; en ce moment, il était un présage de malheur puisque ce ne pouvait être que la côte de Portugal; or, l'on sait qu'elle se prolonge en une ligne droite inflexible, allant du Nord au Sud; et que tous les points en sont d'un accès toujours difficile, surtout par un mauvais temps.
Il fallut, malgré le danger de la manoeuvre, serrer le vent, au moins jusqu'au jour, pour mieux juger la position. Quoique la nuit fût sombre, comme l'obscurité diminuait par moments on pouvait voir cette terre de temps en temps; et comme, pendant la nuit, les distances paraissent plus rapprochées, elle semblait n'être qu'à un ou deux milles de la _Niña_. L'épouvante était dans l'équipage qui pensait qu'on ne pourrait distinguer l'entrée d'aucun port si même il s'en trouvait dans le voisinage, tant le temps était couvert et tant les objets devraient être diffus à l'oeil, après même le lever du soleil! D'ailleurs, la mer était affreuse: le littoral du Portugal est, en effet, comme nous le faisions remarquer tout à l'heure, un des plus dangereux du monde, battu qu'il est, lors des vents du large, par des lames qui viennent s'y briser avec des ondulations qui, sans être affaiblies par la présence d'îles ou de promontoires, s'accroissent en s'avançant après avoir parcouru des centaines de lieues et sans obstacle aucun.
Le jour éclaira un bien triste spectacle: le soleil était totalement caché par d'épais nuages disposés en deux couches, la plus élevée ressemblant à une vaste coupole immobile et d'une couleur plombée, la plus voisine composée de masses distinctes et qui, par la rapidité de leur course, indiquaient quelle était l'extrême vitesse du vent. Une épaisse vapeur que soulevait la tempête, remplissait l'atmosphère et raccourcissait considérablement la portée de la vue: la pluie tombait parfois à torrents, et une nappe d'écume permanente s'étendait sur la surface de la mer.
La caravelle dérivait cependant toujours vers la côte qu'elle apercevait par son travers sous l'apparence d'une terre haute: aussi la consternation était à son comble, chacun pouvant, à part soi, faire le calcul du faible intervalle de temps qui s'écoulerait entre l'instant où l'on se trouvait, et celui où l'on serait broyé contre les roches qui servaient de base à cette même côte: tous avaient les yeux fixés de ce côté, tous frémissaient, et Colomb interrogeait la terre d'un regard encore plus vif qu'aucun autre; enfin un morne silence, signe d'un profond désespoir, régnait dans les âmes et tout espoir de salut semblait perdu pour tous, lorsque le grand-amiral, d'une voix véhémente, s'écria: «Je vois les rochers de Cintra; nous sommes sauvés!» il ordonna aussitôt de laisser arriver et de mettre le cap sur ces rochers.
«Eh quoi! lui dit le pilote Roldan, vous voudriez entrer dans le Tage sans le secours d'un pilote de la localité; quoi! lorsque le vent peut changer à toute minute, vous voulez courir à une perte certaine, et vous allez jeter la caravelle sur ces rochers que vous voyez et qui ne sont peut-être pas ceux de Cintra!
«Silence, répondit Colomb, et qu'on obéisse sans mot dire! Ai-je eu besoin des pilotes de la localité pour mouiller à San-Salvador, Juana, Hispaniola et tant d'autres îles? Ne craignez rien, j'ai bien reconnu ces rochers, je sais qu'on trouve un grand fond d'eau à leur pied, et il y a des cas où la manoeuvre la plus hardie est aussi la plus sûre; dans un quart d'heure nous serions souventés, alors il serait trop tard; nous aurions à nous reprocher de n'avoir pas saisi le moment favorable, et, je le répète, foi de Colomb, nous sommes sauvés!»
À ces nobles paroles, l'équipage, un moment étonné et indécis, reprit toute sa confiance dans le chef dont tous connaissaient la science, la prudence, le talent, et la joie commença à briller dans des yeux qui naguère n'exprimaient que la douleur et l'abattement.
Lorsque la caravelle eut commencé à s'approcher de l'embouchure du Tage, les objets devinrent plus distincts, et tous ceux qui avaient précédemment été à Lisbonne ne purent plus douter de l'exactitude de l'assertion du grand-amiral.
Cependant Fernandez s'approcha de Colomb et lui demanda s'il n'était pas imprudent d'aller se livrer soi-même au roi Jean II, après les traitements iniques qu'il en avait reçus. «Non, lui répondit l'illustre navigateur; je n'étais alors qu'un Génois obscur et sollicitant; aujourd'hui, je suis grand-amiral, je suis vice-roi, je suis enfin ce Colomb qui a découvert des terres immenses, et le roi de Portugal ne voudra pas se déshonorer! D'ailleurs, ajouta-t-il, notre naufrage était inévitable; or, mieux vaudrait sans doute encore le courroux et l'inimitié de ce souverain!»
Bientôt la _Niña_ fut si près de la terre, qu'on y distinguait les hommes accourus pour voir si ce bâtiment échapperait à sa ruine. Il y a dans l'existence des marins certains instants où la mort est tout près de la vie, et où la destruction et le salut se touchent comme par la main. On entendit, peu après, le bruit redoutable du ressac causé à terre par le choc formidable des flots en s'en approchant, s'y brisant et s'en retirant; l'on vit aussi à quelle énorme hauteur ils bondissaient en battant les rochers.
On fit observer à Colomb que la caravelle allait raser la terre d'une manière effrayante: «Attention à bien gouverner, répondit-il, obéissez exactement à mes moindres paroles, et, Dieu soit loué, nous sommes sauvés!»
Nul ne dit plus un mot: tous exécutèrent minutieusement les détails des manoeuvres commandées par Colomb; la _Niña_ marchait avec une vitesse qui semblait doublée par le voisinage de la terre; elle effleura les roches avec une précision admirable; elle entra ensuite en ligne droite dans le Tage; les marins bannirent alors toute crainte de leur coeur, et ils mouillèrent, le 4 mars, à trois heures du soir, en face de Rastello, près de l'embouchure du fleuve.
Ainsi, poussée par les vents en furie, assaillie par les lames menaçantes d'une mer déchaînée, mais commandée par le plus habile, et, tout à la fois, le plus audacieux des navigateurs, passa sous les rochers de Cintra la frêle _Niña_, portant dans ses flancs le grand Colomb, et les précieux échantillons des magnificences du Nouveau-Monde dont son génie lui avait révélé l'existence mystérieuse, et dont il venait de faire l'éclatante et pacifique conquête!
Les habitants accoururent à bord de divers points de la côte pour féliciter l'équipage de sa miraculeuse préservation; depuis le matin, ils n'étaient occupés qu'à observer ce malheureux bâtiment qui leur semblait voué à un naufrage certain, et ils n'avaient cessé de faire des prières pour son salut; les plus anciens d'entre eux disaient que jamais encore ils n'avaient été témoins d'une aussi rude tempête, et qu'ils avaient longtemps douté qu'avec un horizon aussi raccourci et se trouvant sans pilote de l'endroit, on eût pu discerner l'entrée du fleuve et tenter d'y pénétrer.
Dès son arrivée, Christophe Colomb expédia un courrier et des dépêches au roi et à la reine d'Espagne; il écrivit aussi au roi de Portugal, lui demandant respectueusement la permission d'aller mouiller à Lisbonne, afin d'y être plus en sûreté qu'à Rastello où il sut bientôt que les habitants pourraient bien attaquer sa caravelle qu'ils croyaient remplie d'or; il donna en même temps à Jean II un précis de son voyage, de la route qu'il avait suivie, des découvertes qu'il avait faites, et il eut grand soin de faire remarquer qu'il s'était constamment éloigné du chemin que prenaient les navires portugais d'exploration, afin de ne pas pouvoir être soupçonné d'avoir, en aucune manière, empiété sur leurs droits ou sur leurs prétentions légitimes.
Lisbonne ne fut remplie, après l'arrivée de la _Niña_, que de bruits et de nouvelles qui circulaient et volaient de bouche en bouche sur le miraculeux voyage de ce fragile navire qui revenait d'un pays inconnu et jusque-là nié par les hommes qui, dans la science, tenaient la place la plus éminente. On n'y parlait que des productions, que des richesses de ce pays, et surtout que des naturels que la caravelle avait rapportés. Le Tage était couvert de bateaux, de canots et d'embarcations qui ne faisaient qu'aller à bord visiter le bâtiment et revenir; parmi les visiteurs étaient des officiers de la couronne, des nobles, des cavaliers du plus haut rang. Tous étaient dans la joie et dans le ravissement en entendant le récit des détails des événements de l'expédition; ils admiraient avec une curiosité insatiable les plantes, les animaux et l'or rapportés par les marins; mais pendant que l'enthousiasme des uns n'avait pas de bornes, le mécontentement des autres ne tarissait pas sur les funestes effets des mauvais conseils qui avaient empêché le roi de se mettre en possession des terres découvertes avec tant de succès et de talent.
Le 8 mars, Christophe Colomb reçut un message de Jean II pour le féliciter sur son retour, ainsi que pour l'inviter à se rendre à la résidence royale de Valparaiso, située à neuf lieues de Lisbonne et où la cour se trouvait alors; Colomb fut en même temps informé que des ordres étaient donnés pour que lui-même et son bâtiment reçussent, sans frais, tous les objets et tous les secours qu'il lui plairait de demander. Le grand-amiral, afin d'éviter qu'on ne le soupçonnât capable de concevoir aucune méfiance, partit immédiatement.
À son approche de Valparaiso, il fut salué par les principaux personnages de la maison du roi qui l'attendaient pour lui présenter leurs respects et pour l'introduire aussitôt auprès de Sa Majesté. C'est avec ce cortége, et au milieu du cérémonial le plus recherché, qu'il entra chez le roi Jean. Le roi lui dit qu'il s'estimait heureux que le mauvais temps l'eût conduit à Lisbonne, puisqu'il se trouvait ainsi plus tôt informé de ses glorieuses découvertes; il le complimenta en termes très-obligeants sur la réussite de son entreprise, et après lui avoir dit qu'il serait charmé d'en connaître les principales circonstances de sa propre bouche, il lui ordonna de s'asseoir, ce qui était un honneur accordé seulement aux personnes du sang royal. Colomb répondit avec cette modestie distinguée qui lui était particulière, et le roi ne se lassait pas de l'écouter et de le questionner, mais plus spécialement sur les pays découverts et sur la route qu'il avait suivie tant en allant qu'à son retour. Christophe Colomb, qui avait pensé que ce serait là l'objet principal des questions de Jean II, avait apporté la carte de son voyage. Le roi fut sensiblement touché de cette attention délicate, et il retint l'illustre navigateur pendant quelque temps à la cour pour renouveler plusieurs fois un entretien qu'il trouvait si instructif. On ne peut douter, cependant, que Jean II n'eût plusieurs fois conçu la secrète et douloureuse pensée qu'un si beau projet lui avait été offert et qu'il l'avait refusé, comme aussi qu'il pouvait être à craindre que les découvertes dont il apprenait la nouvelle ne fussent préjudiciables aux avantages qu'il retirait des territoires désignés par la teneur de la bulle papale, laquelle garantissait à la couronne de Portugal la possession de toutes les terres placées dans l'Est du méridien du cap Non, et jusque dans l'Inde.
Il paraît même qu'il fit part de ces craintes à ses conseillers, parmi lesquels se trouvaient quelques-uns des hommes qui avaient ridiculisé et fait rejeter les propositions de Colomb. Il n'en fallut pas davantage pour donner l'essor à leur mauvais génie, car les cours sont ainsi faites qu'il s'y trouve toujours des flatteurs qui ne reculent devant rien pour se faire valoir, et qui ont le talent de colorer les plus détestables avis, d'un vernis de zèle, de patriotisme ou de dévouement, lequel manque rarement d'obtenir le résultat auquel ils tendent avec autant d'adresse que de mauvaise foi.
Une fois le champ ouvert à leur esprit de dénigrement, les uns prétendirent que la couleur, les cheveux et la structure des étrangers venus à bord de la _Niña_, s'accordaient parfaitement avec la description donnée de ceux des habitants de l'Inde qui étaient indiqués dans la bulle du pape; d'autres soutinrent qu'il y avait très-peu de distance entre les Açores et les terres vues par Colomb; qu'ainsi, les unes et les autres devaient appartenir au Portugal. Il y en eut qui cherchèrent artificieusement à exciter le ressentiment du roi, en prétendant que le grand-amiral, vain de ses nouveaux titres, avait eu un ton ironique en lui parlant, et cela pour se venger d'avoir vu ses propositions précédemment rejetées par la cour de Portugal.
Le roi Jean prêta peu l'oreille à ces opinions; mais un avis fut ouvert pour conseiller d'expédier immédiatement une force navale sous la direction d'un Portugais qui se trouvait embarqué sur la _Niña_, et qui s'emparerait des terres explorées par Colomb; il serait ensuite resté à vider la question avec l'Espagne par la voie des armes; cet avis, dans lequel le courage voilait assez adroitement la perfidie, fixa un moment l'attention du souverain; toutefois, il s'en offrit un dernier qui consistait à piquer le grand-amiral dans son orgueil, à le provoquer ensuite, enfin à se débarrasser de lui d'une manière ou d'autre à la suite d'une rixe et par la voie des armes; mais cette lâche proposition réveilla la magnanimité du roi qui s'écria alors avec indignation:
«Assez de mauvais conseils! Je n'en ai que trop écouté dans toute cette affaire, et plût à Dieu que je ne m'en fusse jamais rapporté qu'à mes inspirations. Ce marin que j'ai reçu dans ma cour est un homme que son mérite individuel a élevé si haut, qu'il ne sera peut-être jamais donné à personne de le surpasser; il est un des grands officiers de la couronne d'Espagne, il est vice-roi, il est venu dans mon royaume par l'effet d'une horrible tempête qui a menacé de l'engloutir; je lui dois honneur, aide, protection, et il les obtiendra de moi. Que chacun donc le respecte, car il y a droit, et je l'ordonne ainsi.»
Le roi lui offrit alors une escorte et une suite d'honneur, en l'engageant à traverser le Portugal pour se rendre en Espagne, et en s'offrant à subvenir à tous les frais du voyage. Colomb lui répondit:
«Sire, je suis confus de tant de bontés, mais je suis lié corps et âme aux matelots qui sont sous mes ordres; ils sont partis avec moi de Palos, et je dois les ramener à Palos; j'aime encore mieux me rembarquer sur ma petite, mais bien chère _Niña_, que de voyager avec un train princier dont je supporterais péniblement les douceurs et l'éclat, en songeant que mes braves compagnons de mer auraient peut-être encore à lutter contre le mauvais temps et regretteraient mon absence; merci mille fois, sire, merci! Mais permettez-moi de terminer mon voyage en compagnie des hommes dévoués avec qui je l'ai commencé.»
Jean II ne put qu'applaudir à des sentiments si beaux, si désintéressés; il n'insista pas, mais il eut la bienveillance de demander que Colomb se rendît au monastère de Saint-Antoine-de-Villefranche où résidait Sa Majesté la reine, qui serait, sans doute, très-satisfaite de le voir et de l'entendre. Colomb répondit qu'il considérait cette invitation comme une faveur insigne, et il alla à Villefranche où la reine et les dames de sa cour l'accueillirent avec les égards les plus recherchés, et l'écoutèrent avec l'intérêt le plus vif.
Après cette dernière visite, le grand-amiral se transporta à bord, quitta le Tage le 13 mars et arriva le 15 à Palos, après une absence d'environ sept mois et demi employés à accomplir la plus mémorable entreprise que les annales du monde puissent rapporter, et pendant lesquels on a vu quelle série incessante d'événements, soit heureux, soit malheureux, se trouvent pressés avec la plus étonnante fécondité.
Deux autres voyages exécutés par de grands marins étonnèrent aussi le monde peu après la même époque, et sont encore aujourd'hui, ainsi que celui de Colomb, l'objet de l'admiration universelle. Ce sont celui de Vasco de Gama qui découvrit la côte orientale de l'Afrique et conduisit ses heureux vaisseaux jusqu'à la côte du Malabar; et celui qui fut entrepris par Magellan, pour faire le tour du monde et achever de résoudre le grand problème de la sphéricité de la terre contestée encore jusque-là par quelques esprits. Colomb accomplit le sien, qui tient, de beaucoup, le premier rang, en 1492; Vasco de Gama aborda aux rivages de l'Inde en 1498, et ce fut en 1520 que Magellan partit pour sa circonnavigation. Rien, sous ce rapport, ne peut être comparé à ces trois expéditions, et les noms de ces trois hommes vivront entourés d'honneurs et de respects, jusqu'à la dernière postérité!
Le retour de la _Niña_ à Palos fut un événement qui y causa la plus profonde et la plus naturelle impression, car toutes les familles étaient plus ou moins intéressées au sort de ce bâtiment, comme y ayant quelque près parent ou quelque ami dont la mort avait été plus d'une fois pleurée, en ajoutant, au triste sort que l'on croyait avoir été réservé à l'équipage, les horreurs les plus lamentables que l'imagination pouvait suggérer.
Aussi, quand la _Niña_ fut reconnue, et qu'on la vit serrer ses voiles après avoir mouillé dans le port, des transports de joie inexprimables éclatèrent de toutes parts, les cloches sonnèrent à toute volée, les affaires furent suspendues, les boutiques, les magasins se fermèrent, les maisons furent tendues de tapisseries, on joncha les rues de fleurs, et la population tout entière se porta sur le rivage pour assister à l'arrivée du grand-amiral, que l'on reconnut bientôt dans son canot se dirigeant vers le débarcadère.
À l'instant où Colomb allait mettre pied à terre, un homme très-ému se montra, perçant la foule, et paraissant en proie à l'agitation la plus vive; un silence religieux régnait dans cette masse compacte qui attendait le débarquement du grand-amiral pour faire résonner dans l'air les acclamations par lesquelles on voulait le saluer. Colomb sort de son canot, fait signe de la main comme pour demander que les acclamations soient retardées, marche à pas précipités vers cet homme en qui il avait reconnu Jean Perez de Marchena, supérieur du couvent de la Rabida, se hâtant de son coté pour s'approcher de lui; et, quand ils sont tous les deux sur le point de se joindre, Colomb l'enserre dans l'ampleur majestueuse de ses bras, et lui dit, en le pressant sur son sein: «Mon père, vous avez prié Dieu pour moi, et me voici!
«Oui, mon fils, répondit le supérieur Jean Perez, j'ai prié le jour, j'ai prié la nuit, et toujours du fond du coeur!