Vie de Christophe Colomb

Chapter 11

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Il n'est donc pas étonnant que plusieurs Espagnols, comparant les rudes labeurs de leur existence de marins, avec les douceurs de celle des Indiens, aient, eux-mêmes, représenté au grand-amiral les inconvénients d'embarquer tout le personnel de la _Santa-Maria_ sur la _Niña_, et qu'ils se soient offerts à rester dans l'île jusqu'au retour de Colomb sur un plus grand bâtiment. Il est certain qu'il y avait de grands dangers à courir en retraversant l'Océan sur un aussi frêle navire que la _Niña_; il pouvait bien en exister aussi à rester à Hispaniola, mais ils devaient paraître moindres; aussi, le grand-amiral y donna-t-il son consentement. Toutefois, il voulut pourvoir ceux dont il se séparait presque forcément, d'une garantie de sécurité, et il ordonna que l'on élevât une forteresse pour les recevoir: c'était, selon lui, un commencement de colonisation; les débris de la _Santa-Maria_ devaient en fournir amplement les matériaux; les hommes qu'il allait laisser exploreraient l'île, apprendraient la langue du pays, et les renforts qu'il ramènerait d'Europe compléteraient l'oeuvre. Telles étaient les pensées de Colomb, elles souriaient à son imagination et il faut convenir que c'était ce qu'il y avait de mieux dans la situation où il se trouvait.

Guacanagari, à qui Colomb fit part de ces projets, se montra fort satisfait que les Espagnols laissassent auprès de lui un détachement qui pourrait le défendre contre les Caraïbes, il se réjouit aussi de l'espoir qu'il en concevait de revoir prochainement Christophe Colomb, et il ordonna à ses sujets de travailler de concert avec les marins de l'expédition à l'érection de la forteresse.

Pendant qu'on se livrait à ces travaux, quelques Indiens du voisinage qui se rendirent sur les lieux, donnèrent l'assurance qu'ils avaient vu, au mouillage, à quelques lieues dans l'Est, un autre bâtiment que Colomb pensa ne pouvoir être que la _Pinta_. Aussitôt, il dépêcha un bon canot à sa recherche, avec un ordre formel adressé à Alonzo Pinzon de venir le joindre immédiatement. Ce canot parcourut un espace de trente lieues; n'ayant pas vu la _Pinta_, il se trouva à court de provisions, il revint, et le grand-amiral eut le chagrin de penser que si la _Pinta_ elle-même était aussi perdue, tout le succès de l'expédition reposerait sur sa petite caravelle, qui aurait à refaire une longue et dangereuse navigation, dans laquelle il n'était pas improbable que quelque sinistre accident vînt faire ensevelir, dans le profond abîme des mers, toutes les circonstances de son voyage et de ses découvertes.

C'était le jour de Noël 1492, que la _Santa-Maria_ avait fait naufrage; le 4 janvier suivant, la forteresse était finie et Colomb put appareiller pour effectuer son retour. Cette forteresse était une tour en bois, élevée solidement sur une voûte et entourée d'un fossé: des canons, des munitions, des provisions de toute espèce y furent laissés, et le grand-amiral lui donna le nom de la Navidad ou de la Natividad, c'est-à-dire de la Nativité, ce qui était une allusion au jour de Noël qui, comme nous venons de le dire, était celui de son naufrage, et en même temps une action de grâces à la Providence, pour avoir permis qu'en ce fatal événement aucune personne de son équipage n'eût péri.

Dans le nombre des hommes qui avaient demandé à rester dans l'île, Colomb en choisit trente-neuf qu'il plaça sous les ordres de Diego de Arana, officier civil et capitaine d'armes de la _Santa-Maria_; en cas de décès, Pedro de Guttierez devait lui succéder; après lui venait en rang Rodrigo de Escobido. Il serait superflu de chercher à décrire avec quel serrement de coeur Colomb pensa à se séparer de don Pedro de Guttierez à qui il s'était vivement attaché; mais le caractère chevaleresque de ce noble espagnol lui faisait rechercher avidement toutes les occasions où il y avait du danger ou de la gloire à acquérir; aussi, se confiant à la bonté divine et en un retour prochain du grand-amiral, il l'avait instamment prié de le laisser sous les ordres de Diego de Arana. Les instructions expresses que laissa Colomb aux défenseurs de la forteresse furent d'être subordonnés envers leurs chefs, respectueux pour Guacanagari, circonspects et affectueux à l'égard des naturels et, surtout, unis entre eux, parce que, en cas de dissidence avec les insulaires, leur principale force consisterait dans leur union; il ajouta ensuite qu'il les engageait à chercher prudemment à prendre connaissance du pays, à s'informer de ses productions, de ses mines s'il y en avait, et à établir des relations amicales avec les voisins de la localité.

Avant son départ, Colomb crut convenable de déployer tout le fracas d'un appareil militaire, car il s'était convaincu que rien ne pouvait plus émouvoir ces peuples ni les mieux disposer. Des escarmouches, des combats simulés eurent encore lieu; on mit en jeu les lances, les boucliers, les épées, les arcs, les armes à feu; et quand tous les canons de la tour tirèrent, et que la forteresse fut enveloppée par la fumée de la poudre, quand les forêts retentirent de ce bruit inusité, les naturels demeurèrent comme pétrifiés de respect et d'admiration.

Au moment des adieux, Guacanagari fut vu répandant des larmes de chagrin; son coeur paraissait avoir été complètement gagné par la puissance surhumaine qu'il attribuait à Colomb non moins que par sa bienveillance et son air de dignité naturelle, et il témoigna toutes sortes de regrets. Les adieux furent encore plus tristes quand les marins qui partaient embrassèrent ceux qui restaient dans l'île et dont les résolutions parurent un moment chanceler. Colomb tint longtemps pressé contre sa poitrine Diego de Arana et surtout don Pedro de Guttierez, qui s'était accoutumé à voir un second père en Christophe Colomb; enfin, il fallut se séparer; et si l'on était destiné à ne plus se revoir, il était difficile de prévoir si la cause en serait dans les chances hasardeuses de la navigation sur un navire comme la _Niña_, d'un côté; ou de l'autre, dans les périls qui pourraient accompagner un établissement certainement assez précaire sur un sol étranger et parmi des hommes presque encore inconnus.

Une remarque essentielle à faire, c'est que l'expédition était arrivée à San-Salvador à peu près à la mi-octobre, et que c'est l'époque où finit la saison de quatre mois que dure l'hivernage dans ces contrées. Or, par le mot hivernage, on entend la période pendant laquelle règnent, aux Antilles, les pluies, les vents variables, les calmes, les chaleurs étouffantes, les orages et, quelquefois, ces ouragans terribles dont nous n'avons pas d'idée dans nos climats, qui renversent les maisons, déracinent les arbres, détruisent les récoltes pendantes, et font courir les plus grands dangers aux navires qui se trouvent dans leur rayon d'action, mais plus, peut-être, à ceux qui sont mouillés sur les rades qu'à ceux qui sont surpris en mer par ces fléaux destructeurs. Tout le reste de l'année offre une série de jours ravissants par la pureté du ciel ainsi que par l'agrément de la température; les vents alizés reprennent un empire non interrompu au large des îles, et avec eux la navigation devient généralement douce: près de celles qui ont quelque étendue, elle est encore plus facile par les alternatives des brises de terre et du large qui soufflent, les premières pendant la nuit, les secondes après le lever du soleil.

Ce fut dans ces dernières circonstances que les caravelles avaient eu à faire leurs explorations; Colomb qui ne vit jamais, pendant son séjour, que les temps les plus propres à seconder ses desseins, put donc croire qu'il en était constamment ainsi, et que ces parages étaient perpétuellement sous les mêmes influences; aussi, en quittant la Navidad, pensa-t-il d'abord à prolonger la côte Nord d'Hispaniola vers l'Est pour en constater l'étendue, ensuite à louvoyer, s'il le fallait, dans les vents alizés, pour regagner à peu près le méridien des Açores.

Certes, de nos jours ou avec nos bâtiments, une semblable idée n'aurait pas la moindre apparence de rationalité, puisqu'on sait qu'en gouvernant vers le Nord dès le départ d'Haïti, on arrive assez promptement au delà du tropique, où l'on trouve bientôt la région des vents variables qui donnent des chances favorables, malgré le détour que l'on fait, d'arriver assez rapidement aux atterrages de l'Europe; mais Colomb ne pouvait pas avoir l'expérience des brises le plus communément régnantes, soit au Nord, soit au Sud du tropique, et la route qu'il se décida à prendre et qui a été critiquée, était pourtant la meilleure à laquelle il pût songer: d'ailleurs, il faut réfléchir que la _Niña_ était un navire de très-petite dimension et non ponté dans sa partie centrale; or, le grand-amiral devait espérer que les mers intertropicales seraient beaucoup plus favorables à la navigation de ce petit bâtiment, et lui feraient courir infiniment moins de risques que celles des latitudes plus élevées, s'il allait les chercher en partant.

Au surplus, il eut fort à s'applaudir de la détermination qu'il avait prise; en effet, le troisième jour après son départ, la vigie cria: navire! Le bâtiment aperçu qui, de son côté, venait d'avoir connaissance de la _Niña_ changea aussitôt de route et se dirigea vers elle. C'était la _Pinta_ qui se couvrit de voiles pour que la jonction eût lieu plus tôt; les marins de la _Niña_, en revoyant ce navire, ressentirent un moment de bonheur comparable, peut-être, à celui qu'ils avaient éprouvé, lorsque la terre de San-Salvador fut découverte par eux.

Alonzo Pinzon, appelé à bord du grand-amiral par un signal, s'y rendit immédiatement; il chercha à excuser sa séparation, en alléguant un grain tombé à son bord qui lui avait apporté un violent vent contraire, et en faisant valoir l'obscurité de la nuit. Colomb l'écouta avec une froideur glaciale, il évita de rien lui dire qui pût réveiller ses ressentiments, et il le quitta en lui donnant, par écrit, l'ordre positif de ne jamais le perdre de vue.

Cependant les canotiers de la _Pinta_ avaient parlé, et Christophe Colomb apprit bientôt, par son ami le docteur Garcia Fernandez, qu'Alonzo s'était éloigné de lui avec préméditation, et que, guidé par des naturels qu'il avait à son bord, il était allé à la recherche d'une partie de l'île où il devait trouver beaucoup d'or: là, il en avait effectivement recueilli une assez grande quantité; comme capitaine, il en avait gardé une moitié, et il avait abandonné l'autre à son équipage; finalement, en appareillant, il avait emmené, par force, quatre Haïtiens et deux Haïtiennes avec l'intention avouée de les vendre à son profit, en arrivant en Espagne.

Le grand-amiral, après avoir reçu ces renseignements, fit voile vers une rivière qui était celle où Alonzo avait jeté l'ancre, et à laquelle il substitua le nom de Rio-de-Gracia à celui de la rivière Martin-Alonzo que lui avait donné le capitaine de la _Pinta_: en arrivant, il fit habiller les six insulaires, leur distribua des présents et les fit conduire à terre, Alonzo voulut essayer de résister à ces dispositions; il lui échappa même quelques paroles violentes; mais le grand-amiral le remit à sa place, le menaça du courroux des souverains espagnols, et la restitution eut lieu.

À l'extrémité orientale d'Hispaniola, les caravelles trouvèrent une vaste baie où elles jetèrent l'ancre: elles virent, sur la côte, un peuple qui provenait des montagnes dites de Ciguai; c'était une race d'hommes audacieux et guerriers, d'un aspect féroce, hideusement peints par tout le corps et ayant la tête couverte de plumes. Ils avaient des arcs, des flèches, des massues; aussi les marins crurent-ils que c'étaient les Caraïbes tant redoutés des naturels de la Navidad; mais, quand ces montagnards furent questionnés, ils désignèrent le côté de l'Orient, et répondirent que les Caraïbes habitaient fort loin dans cette direction.

Avec de tels hommes, il était difficile qu'il n'y eût pas un choc entre les Espagnols et eux. Une attaque de la part des naturels eut lieu en effet, mais les marins étaient sur leurs gardes et ils firent usage de leurs armes; la bruyante détonation des arquebuses se fit entendre suivie du sifflement de ses projectiles meurtriers; plusieurs Indiens furent tués sur le coup, et comme, dans leur ignorance, il leur parut de toute impossibilité de résister à cette foudroyante décharge qu'ils crurent venir du ciel, ils prirent tous la fuite, et au bout de deux minutes pas un seul n'était plus en vue. En mémoire de ce petit combat, la baie reçut le nom de golfe des Flèches, mais elle est connue aujourd'hui sous le nom de Samana. Ce fut la première rixe qui eut lieu entre les hommes de l'Ancien et du Nouveau Monde; et le vice-roi témoigna le plus vif regret que les efforts, heureux jusque-là, qu'il avait toujours faits pour maintenir la bonne intelligence, eussent échoué au dernier moment qu'il avait à passer dans ces pays.

Toutefois, par un trait qui prouve combien les peuples sauvages sont moins sensibles aux procédés qu'ils reçoivent, qu'à des leçons quelque sévères qu'elles puissent être pourvu qu'elles soient justes, dès le lendemain, les farouches montagnards de Ciguai revinrent au rivage, et se mêlèrent aux Espagnols avec autant de familiarité que s'il ne s'était rien passé la veille. Leur cacique nommé Mayonabex, qui, comme le jour précédent, se trouvait avec eux, étant informé que le vice-roi était à son bord, ne fit aucune difficulté de demander à y être conduit avec trois de ses sujets; et aucun des naturels ne montra, ni à terre ni à bord, la moindre défiance, la moindre crainte, ni la moindre inimitié. Une telle conduite fut fort appréciée de Colomb; il reçut le cacique avec la plus grande distinction, et lui fit à lui ainsi qu'aux trois hommes qui raccompagnaient plusieurs présents; ce témoignage d'extrême confiance impressionna vivement le cacique. La suite de cette histoire fera connaître qu'il y avait vraiment beaucoup de valeur et de magnanimité dans l'âme de Mayonabex.

Le grand-amiral eut une velléité d'embarquer à son bord quatre naturels qui demandaient à le guider vers les îles habitées par les Caraïbes; il voulait ainsi augmenter les découvertes qu'il avait faites; mais il réfléchit que son intérêt le plus pressant était d'aller faire connaître à l'Espagne le succès dont son voyage avait été couronné relativement aux pays où il avait si heureusement et si promptement abordé; aussi, le vent devenant favorable, il appareilla; et selon le plan qu'il s'était tracé, il dirigea sa route à travers la bande septentrionale de la douce région des vents alizés.

Cette navigation de Christophe Colomb qui, au moins, sauva à sa frêle _Niña_ les tempêtes qui soufflent si souvent aux Bermudes dans le voisinage desquelles il aurait passé en traversant immédiatement le tropique pour aller chercher les brises variables, et qui lui épargna également les mauvais temps et les brouillards si communs entre le méridien de Terre-Neuve et celui des Açores, cette navigation, disons-nous, en louvoyant dans les parages des vents alizés, ne fut même pas aussi longue qu'on pourrait le supposer; car, dès le 12 février, Colomb avait quitté ces parages pour se mettre sur le parallèle des Açores, et pour les reconnaître afin de pouvoir ensuite diriger sa route avec plus de certitude jusqu'à son arrivée en Espagne.

Il était donc alors dans l'Ouest et assez près des Açores; mais déjà les bruits qui circulaient à bord y faisaient supposer que les caravelles se trouvaient aux approches de Madère, et qu'on devait s'attendre à voir cette île à tout moment.

Garcia Fernandez fit part de ces suppositions au grand-amiral, et lui dit que, d'accord avec les calculateurs de la _Pinta_, Vincent Yanez Pinzon, Sancho Ruis, Alonzo Niño et Barthélemy Roldan qui se donnaient, à bord, comme très-certains de leur point, plaçaient, en ce moment, les deux navires à une très-petite distance de Madère; mais qu'il croyait qu'ils se flattaient et qu'ils parlaient plutôt selon leurs désirs que d'après leurs connaissances.

«Non, cher docteur, il n'en est pas ainsi, lui répondit Colomb; nous en sommes cent cinquante lieues plus loin qu'ils ne le supposent, et plût à Dieu qu'ils dissent vrai; car nous nous trouvons sur la route des Açores où soufflent quelquefois des vents très-violents, mais que je ne crois pas pouvoir me dispenser de chercher à reconnaître. À la grâce de Dieu donc, mon digne ami; toutefois je désire qu'Alonzo, Vincent, Ruis et tous les autres restent dans leur erreur jusqu'à ce que j'aie publié la carte de notre voyage: il n'y a pas, en effet, un seul de ces hommes qui ne se croie capable actuellement d'avoir commandé l'expédition; et, cependant, aucun d'eux ne pourrait retrouver sa route, quoique l'ayant parcourue en sens inverse comme nous l'avons fait depuis notre départ des Canaries jusqu'à notre arrivée à San-Salvador.»

Garcia Fernandez vit, par ce discours, qu'il fallait se garder de partager les espérances qu'entretenaient les marins de la _Niña_, et que le grand-amiral s'attendait à quelque rude épreuve avant d'atteindre la terre d'Espagne; il se garda cependant bien d'en rien faire connaître parmi l'équipage; et nous dirons bientôt jusqu'à quel point les prévisions du grand-amiral devaient se réaliser.

Peu de temps après l'entretien que nous venons de rapporter, le vent vint, en effet, à souffler avec violence du Sud-Ouest; et, pourtant, des éclairs d'une vivacité extrême parcouraient les nuages et l'horizon dans la direction du Nord-Est. Colomb se prépara comme pour une tempête, et il fit bien de prendre ses précautions, car elle éclata bientôt de la manière la plus intense. Pendant la nuit du 14, elle fut dans toute sa force; l'intrépide grand-amiral ne chercha pas à dissimuler à Garcia Fernandez toute l'étendue des craintes que lui faisaient concevoir le bouleversement des éléments d'un côté, et la fragilité des caravelles de l'autre; il n'en resta pas moins calme et ferme, comme un homme qui est familier avec le danger et qui sait tout ce qu'il faut faire pour le conjurer; pas une plainte ne lui échappa devant son ami, mais il était aisé de voir que sa grande âme était contristée par l'idée que la connaissance de ses découvertes pouvait en être perdue à jamais.

Quant au docteur Fernandez, il n'y avait pas d'âme mieux trempée que la sienne; mais comment, lors d'une première campagne, ne pas se laisser émouvoir au milieu de ces cataclysmes de la nature? Les hommes les plus froids voudraient en vain s'appuyer sur la force de leur esprit; leurs efforts sont insuffisants et il faut payer tribut aux circonstances. «Voici une bien mauvaise nuit,» dit-il à Colomb d'un air en apparence tranquille, comme cherchant à montrer plus d'indifférence qu'il n'en éprouvait réellement.

«Excellent ami, répondit Colomb avec dignité, si la Providence veut la perte des caravelles et la nôtre, il faut nous soumettre; cependant il me vient une idée pour nous survivre à nous-mêmes, et nous allons la mettre à exécution car l'homme ne doit pas s'abandonner! Si ses efforts physiques sont impuissants, sa pensée ne doit pas être inerte ni assoupie;» et, continuant, en montrant cet esprit de ressource qui lui était si familier, il ajouta: «Dans le tiroir de cette table, il y a un parchemin que nous allons partager en deux, et sur chacune des moitiés, chacun de nous écrira ce que je vais dicter.»

Ils tracèrent en effet sur ce parchemin le résumé succinct de toute la campagne; ils se firent apporter deux petits barils où ces écrits furent placés; l'ouverture en fut hermétiquement bouchée; et le grand-amiral montrant un air de satisfaction, comme si la moitié de lui-même était arrachée au trépas, il termina cette scène en disant: «Si nous périssons, ces barils surnageront: nous les jetterons à la mer au moment suprême, ou d'eux-mêmes ils y tomberont; plus tard, ils seront sans doute retrouvés par quelque navigateur, et l'on saura, avec la grâce de Dieu, que, si nous avons succombé sous la fureur des flots, ce n'aura pas été sans gloire et sans faire tout ce que le courage et la prudence humaine nous prescrivaient.»

Le reste de la nuit, il fut impossible d'avoir aucune voile dehors: la _Niña_ fut obligée de fuir devant le temps et de courir vent arrière. La _Pinta_ de son côté luttait avec habileté contre la tourmente, et elle répondit, pendant quelque temps, aux signaux de conserve que lui faisait le grand-amiral; toutefois, la lumière des fanaux qu'elle avait allumés disparut graduellement; et, quand le jour revint, la _Niña_ se trouva encore un coup toute seule, mais, cette fois, au milieu des horreurs de l'ouragan qui était toujours déchaîné sur l'horizon.

Certes, le parti de fuir vent arrière devant le temps en gouvernant à mâts et à cordes, était très-périlleux sur un navire aussi petit; mais la _Niña_ n'était pas pontée dans sa partie centrale, et en mettant à la cape, les lames qui venaient se briser avec fracas sur sa joue ainsi que sur son travers et dont une partie passait par-dessus son plat-bord, menaçaient d'emplir sa cale et de la faire sombrer. Pourtant un autre danger était à craindre pour un bâtiment d'une mâture si peu élevée en courant le vent en poupe; c'était que la caravelle n'eût la brise interceptée par la hauteur des lames et qu'elle ne fît pas assez de sillage pour soustraire son arrière à leur choc et à leur envahissement. Il paraît que notre illustre navigateur avait bien calculé ce qu'il y avait de mieux à faire, et, en effet, la _Niña_ se comporta aussi bien que possible sous cette allure.

Le jour avait succédé à la nuit, mais la tempête n'avait pas diminué et l'on continua à fuir devant le temps: tout ce qu'il était humainement convenable de faire pour la sûreté du navire avait été prescrit et exécuté; il ne restait plus qu'à attendre quel serait le terme de cette cruelle situation. Les matelots, selon l'usage de l'époque, songèrent alors à se placer plus particulièrement sous la protection de la divine Providence, en faisant des voeux. Le grand-amiral goûta fort de ce projet qui rentrait si bien dans ses habitudes de piété, et il l'adopta de la meilleure volonté du monde. Plusieurs avis furent émis sur ce projet; celui qui prévalut fut que Colomb et tout son équipage, s'ils se retrouvaient en terre ferme, se rendraient en procession, pieds nus, sans autre vêtement que leur chemise, jusqu'à l'église la plus voisine où ils rendraient à la sainte vierge Marie de solennelles actions de grâces. La journée se passa à s'occuper de ces voeux; mais la _Pinta_ ne reparut pas. Le grand-amiral témoigna la crainte qu'elle n'eût péri et il s'en affligea, surtout par la pensée que c'était un moyen de moins pour que les découvertes de l'expédition fussent connues.

Dans la partie de l'Océan qui avoisine le midi de l'Europe, pendant que le vent de Sud-Ouest souffle encore avec une grande violence, on voit, parfois tout à coup, les nuages se déchirer, le ciel reparaître, une fraîche brise de Nord-Ouest s'établir rapidement et tendre à coucher et à amoindrir la hauteur des vagues que le Sud-Ouest avait amoncelées; la tempête est alors finie, et les marins se prennent à respirer plus librement.

C'est ce que vit arriver la _Niña_ le soir même que la résolution des voeux avait été arrêtée; l'équipage attribua, naturellement, ce changement inespéré à l'efficacité de ces voeux, et il n'en fut que plus ferme dans le dessein de les accomplir. La joie redoubla lorsque, le lendemain matin, on se trouva en vue de terre. Les pilotes crurent fermement être en vue de Madère; Colomb pensa au contraire être près de l'une des Açores, et il désigna même Sainte-Marie, qui est l'île le plus au midi de cet archipel.