Vie De Benjamin Franklin Ecrite Par Lui Meme Tome 1 Suivie De S
Chapter 15
4º. Si votre adversaire est lent à jouer, vous ne devez ni le presser, ni paroître fâché de sa lenteur. Il ne faut pas, non plus, que vous chantiez, que vous siffliez, que vous regardiez à votre montre, que vous preniez un livre pour lire, que vous frappiez avec votre pied sur le plancher, ou avec vos doigts sur la table, ni que vous fassiez rien qui puisse le distraire; car tout cela déplaît et prouve non pas qu'on joue bien, mais qu'on a de la ruse et de l'impolitesse.
5º. Vous ne devez pas chercher à tromper votre adversaire en prétendant avoir fait une fausse marche, et en disant que vous voyez bien que vous perdrez la partie, afin de lui inspirer de la sécurité, de la négligence et d'empêcher qu'il aperçoive les pièges que vous lui tendez; car ce ne seroit point de la science, mais de la fraude.
6º. Quand vous avez gagné une partie, il ne faut pas que vous vous serviez d'expressions orgueilleuses et insultantes, ni que vous montriez trop de satisfaction. Il faut, au contraire, que vous cherchiez à consoler votre adversaire, par des expressions polies, qui ne blessent point la vérité. Vous pouvez lui dire, par exemple:--«Vous savez le jeu mieux que moi; mais vous manquez un peu d'attention».--Ou:--«Vous jouez trop vîte».--Ou bien:--«Vous aviez d'abord l'avantage: mais quelque chose vous a distrait, et c'est ce qui m'a fait gagner».
7º. Lorsqu'on regarde jouer quelqu'un, il faut avoir grand soin de ne pas parler; car en donnant un avis, on peut offenser les deux joueurs à-la-fois. D'abord, celui contre qui il est donné, parce qu'il peut lui faire perdre la partie; ensuite celui à qui on le donne, parce qu'encore qu'il croie le coup bon et qu'il le joue, il n'a point autant de plaisir que si on le laissoit penser jusqu'à ce qu'il l'eût apperçu lui-même. Il faut aussi, quand une pièce est jouée, ne pas la remettre à sa place, pour montrer qu'on auroit mieux fait de jouer différemment; car cela peut déplaire, et occasionner de l'incertitude et des disputes sur la véritable position des pièces. Toute espèce de propos adressé aux joueurs, diminue leur attention, et conséquemment est désagréable. On doit même s'abstenir de faire le moindre signe ou le moindre mouvement qui ait rapport à leur jeu. Celui qui se permet de pareilles choses, est indigne d'être spectateur d'une partie d'échecs. S'il veut montrer son habileté à ce jeu, il doit jouer lui-même, quand il en trouve l'occasion, et non pas s'aviser de critiquer, ou même de conseiller les autres.
Enfin, si vous ne voulez pas que votre partie soit rigoureusement jouée, suivant les règles dont je viens de faire mention, vous devez moins désirer de remporter la victoire sur votre adversaire, et vous contenter d'en remporter une sur vous-même. Ne saisissez pas avidement tous les avantages que vous offre son incapacité, ou son inattention: mais avertissez-le poliment du danger qu'il court en jouant une pièce, ou en la laissant sans défense; ou bien dites-lui qu'en en remuant une autre, il peut s'exposer à être mal. Par une honnêteté si opposée à tout ce qu'on a vu interdit plus haut, vous pouvez peut-être perdre votre partie, mais vous gagnerez, ce qui vaut beaucoup mieux, l'estime de votre adversaire, son respect, et l'approbation tacite et la bienveillance de tous les spectateurs impartiaux.
L'ART D'AVOIR DES SONGES AGRÉABLES; ADRESSÉ À MISS ... ET ÉCRIT À SA SOLLICITATION.
Comme nous employons une grande partie de notre vie à dormir, et que pendant ce temps-là nous avons quelquefois des songes agréables et quelquefois des songes fâcheux, il est assez important de se procurer les premiers et d'écarter les autres; car, réel ou imaginaire, le chagrin est toujours chagrin, et le plaisir toujours plaisir.
Si nous pouvons dormir sans rêver, c'est un bien puisque les songes fâcheux sont écartés. Si durant notre sommeil, nous pouvons avoir des songes agréables, c'est, suivant l'expression des Français, _autant de gagné_, c'est-à-dire, autant d'ajouté aux plaisirs de la vie.
Pour cela, il faut commencer par être très-soigneux de conserver sa santé, en fesant un exercice convenable, et ayant beaucoup de tempérance; car dans les maladies, l'imagination est troublée, et des idées désagréables et quelquefois terribles la poursuivent. Il faut que l'exercice précède les repas, et non pas qu'il les suive immédiatement. Dans le premier cas, il facilite la digestion, et dans le second, il l'empêche, à moins qu'il ne soit très-modéré. Si après que nous avons fait de l'exercice, nous mangeons avec sobriété, la digestion est aisée et bonne, le corps léger, le caractère gai, et toutes les fonctions animales se font bien. Le sommeil qui suit est tranquille et doux. Mais l'indolence, les excès de la table, occasionnent le cochemar et des terreurs inexprimables. Alors on croit tomber dans des précipices, ou être attaqué par des bêtes féroces, par des assassins, par des démons; et on éprouve toutes sortes de peines.
Observez, cependant, que la quantité d'alimens et la quantité d'exercice sont relatives. Ceux qui agissent beaucoup, peuvent et doivent manger davantage. Ceux qui font peu d'exercice ne doivent manger que peu. En général, depuis que l'art de la cuisine s'est perfectionné, les hommes mangent deux fois autant que l'exige la nature. Les soupers ne sont point dangereux pour les gens qui n'ont point dîné: mais les insomnies sont ordinairement le partage de ceux qui dînent et qui soupent beaucoup. Il est vrai que, comme il y a de la différence entre les tempéramens, quelques personnes reposent fort bien à la suite de ce double repas. Il ne leur en coûte seulement qu'un triste songe et une apoplexie, après quoi elles s'endorment jusqu'au jour du jugement. Il n'y a rien de plus commun dans les gazettes, que des exemples de gens qui, après avoir bien soupé, ont été le lendemain matin, trouvés morts dans leur lit.
Un autre moyen dont on doit se servir pour conserver sa santé, c'est de renouveler constamment l'air dans la chambre où l'on couche. On a grand tort de coucher dans des chambres très-closes et dans des lits avec des rideaux. Il est très-mal-sain de ne pas laisser entrer dans une chambre l'air extérieur, et de rester long-temps dans un endroit clos où l'air a été plusieurs fois respiré. L'eau bouillante ne devient pas plus chaude par une longue ébullition, si les parties qui reçoivent une plus grande chaleur peuvent s'évaporer; de même les corps vivans ne se putréfient point, si les parties putrides en sont exhalées à mesure qu'elles le deviennent. La nature les pousse au dehors par les pores et par les poumons; et, en plein air, elles sont emportées au loin: mais dans une chambre close on les respire plusieurs fois, encore qu'elles se corrompent de plus en plus.
Lorsqu'il y a un certain nombre de personnes dans une petite chambre, l'air s'y gâte en peu de minutes, et il y devient même mortel comme dans la caverne noire de Calcutta. On dit qu'une seule personne ne corrompt qu'un galon[65] d'air par minute, et conséquemment il faut plus de temps pour que tout celui que contient une chambre soit corrompu: mais il le devient proportionnément; et c'est à cela que beaucoup de maladies putrides doivent leur origine.
[65] Mesure de quatre pintes.
Mathusalem qui, ayant vécu plus long-temps qu'aucun autre homme, doit avoir mieux conservé sa santé, dormoit, dit-on, toujours en plein air; car quand il eut déjà vécu cinq cents ans, un ange lui dit:--«Lève-toi, Mathusalem, et bâtis-toi une maison; car tu vivras encore cinq cents ans».--Mais Mathusalem répondit:--«Si je ne dois vivre que cinq cents ans de plus, ce n'est pas la peine que je me bâtisse une maison. Je veux dormir à l'air, comme j'ai toujours eu coutume de le faire.»
Après avoir long-temps prétendu qu'on ne devoit point permettre aux malades de respirer un air frais, les médecins ont enfin découvert qu'il pouvoit leur être salutaire. C'est pourquoi on doit espérer qu'ils découvriront aussi, avec le temps, que l'air frais n'est pas dangereux pour ceux qui se portent bien, et qu'alors nous pourrons être guéris de l'aërophobie, qui tourmente à présent les esprits faibles, et les engage à s'étouffer, à s'empoisonner, plutôt que d'ouvrir la fenêtre d'une chambre à coucher, ou de baisser la glace d'un carrosse.
Lorsque l'air d'une chambre close est saturé avec la matière transpirable[66], il n'en peut pas recevoir davantage, et cette matière doit rester dans notre corps et nous causer des maladies. Mais on a auparavant des indices du danger dont elle peut être. On a un certain mal-aise, d'abord léger, à la vérité, et tel que quant aux poumons, la sensation en est assez foible, mais, quant aux pores de la peau, c'est une inquiétude difficile à décrire, et dont un très-petit nombre des personnes qui l'éprouvent, connoît la cause. Alors si l'on veille la nuit et qu'on soit trop chaudement couvert, on a de la peine à se rendormir. On se retourne souvent sans pouvoir trouver le repos d'aucun côté. Ce fretillement, pour me servir d'une expression vulgaire, faute d'en avoir une meilleure, est absolument occasionné par une inquiétude de la peau, dont la matière transpirable ne s'échappe point, attendu que les draps en ayant reçu une quantité suffisante, et étant saturés, ils ne peuvent en prendre davantage.
[66] La matière transpirable est cette vapeur qui se détache de notre corps, par les pores et par les poumons. On dit qu'elle est composée des cinq huitièmes de ce que nous mangeons.
Pour connoître cette vérité, par expérience, il faut qu'une personne reste au lit, dans la même position, et que relevant ses draps, elle laisse une partie de son corps exposée à un air nouveau: alors elle sentira cette partie tout-à-coup rafraîchie, parce que l'air soulagera sa peau, en recevant et emportant au loin la matière transpirable qui l'incommodoit.
Toute portion d'air frais qui approche la peau chaude, reçoit, avec une partie de cette vapeur, un degré de chaleur qui la raréfie et la rend plus légère; et alors elle est, avec la matière qu'elle a prise, poussée au loin par une quantité d'air plus frais, et conséquemment plus pesant, qui s'échauffe à son tour et fait bientôt place à une nouvelle portion.
Tel est l'ordre qu'a établi la nature pour empêcher les animaux d'être infectés par leur propre transpiration. D'après le moyen que je viens d'indiquer, on sentira quelle différence il y aura entre la partie du corps exposée à l'air, et celle qui, restant couverte, n'en éprouvera pas l'impression. L'inquiétude de cette dernière partie augmentera par la comparaison, et on la sentira plus vivement que lorsque tout le corps en étoit affecté.
Voilà donc une des grandes et principales causes des songes douloureux. Quand le corps est mal à l'aise, l'ame en est troublée, et toutes sortes d'idées désagréables en deviennent, dans le sommeil, la conséquence naturelle. Je vais indiquer la manière certaine d'y remédier.
1º. En mangeant modérément, non-seulement on conserve sa santé, ainsi que je l'ai dit plus haut, mais on transpire moins dans un temps donné. Alors les draps du lit sont plus lentement saturés avec la matière transpirable; et on peut, par conséquent, dormir plus long-temps, avant de sentir l'inquiétude qu'on éprouve lorsqu'ils ne peuvent en recevoir davantage.
2º. En ayant des draps légers et une couverture claire, la matière transpirable s'échappe plus aisément; l'on en est moins incommodé et on la supporte plus long-temps.
3º. Quand on est réveillé par l'inquiétude déjà décrite, et qu'on ne peut pas se rendormir, il faut se lever, tourner et battre l'oreiller, secouer les draps, au moins vingt fois de suite; ouvrir les rideaux et laisser rafraîchir le lit. Pendant ce temps-là, on doit rester sans s'habiller, se promener dans sa chambre, jusqu'à ce que les pores se soient délivrés du poids qui les accable, ce qui s'opère plutôt lorsque l'air est plus sec et plus froid.
Quand on commence à sentir l'air froid incommode, on peut rentrer dans le lit. On s'endormira bientôt, et le sommeil sera doux et tranquille. Tous les tableaux qui se présenteront à l'imagination, seront agréables. J'ai souvent de ces songes, qui ne sont pas moins amusans pour moi que les scènes d'un opéra.
S'il vous arrive d'avoir trop de paresse pour sortir du lit, vous pouvez soulever vos draps avec la main et le pied, pour y introduire une assez grande quantité d'air frais, et ensuite les laisser retomber, pour forcer cet air à en sortir. En répétant cela vingt fois de suite, vous délivrerez votre lit de la matière transpirable dont il sera imprégné; et vous pourrez vous rendormir pour quelque temps. Mais cette méthode est loin de valoir la première.
Si ceux qui craignent la fatigue et peuvent avoir deux lits, se réveillent dans un lit chaud, ils auront grand plaisir à le quitter pour passer dans celui qui est frais. Ce changement de lit est aussi très-utile aux personnes attaquées de la fièvre, parce qu'il les rafraîchit et leur procure souvent du sommeil. Un lit assez grand, pour qu'on puisse passer d'une place chaude dans une place fraîche, a, en quelque sorte, le même avantage que deux lits différens.
Un ou deux avis de plus termineront ce petit traité. Quand on se couche, on doit avoir soin d'arranger son oreiller conformément à l'habitude qu'on a de placer sa tête, afin d'être parfaitement à son aise. On doit aussi étendre ses membres, de manière qu'ils ne se gênent pas l'un l'autre. Il ne faut pas, par exemple, que la cheville d'un pied porte sur l'autre. Quoiqu'une mauvaise situation ne soit pas d'abord très-sensible, et qu'on y fasse à peine attention, elle devient bientôt moins supportable, et l'incommodité peut s'en faire sentir dans le sommeil, et troubler l'imagination.
Telles sont les règles de l'art. Mais quoiqu'elles doivent en général conduire au but qu'on se propose, il est un cas où leur observation la plus ponctuelle peut être totalement infructueuse. Vous n'avez pas besoin que je vous dise quel est ce cas, ma chère amie: mais si je n'en fesois pas mention, ce que j'écris sur l'art qui vous intéresse seroit imparfait. Ce cas est donc celui où la personne qui veut se procurer des songes agréables, n'a pas eu soin de conserver la chose la plus nécessaire, UNE BONNE CONSCIENCE.
CONSEILS À UN JEUNE ARTISAN.
ÉCRITS EN L'ANNÉE 1748.
À MON AMI A. B.
Vous désirez que je trace ici les maximes qui m'ont été utiles, et qui, si vous les suivez, peuvent l'être aussi pour vous. Les voici:
N'oubliez pas que le _temps_ est de l'argent. Celui qui, dans un jour, peut gagner dix schellings par son travail, et qui va se promener, ou qui reste oisif la moitié de la journée, quoiqu'il ne dépense que six sous durant le temps de sa promenade, ou de son oisiveté, ne doit pas compter cette seule dépense: il a réellement dépensé, ou plutôt prodigué, cinq schellings de plus.
N'oubliez pas que le _crédit_ est de l'argent. Si un homme ne retire pas de mes mains l'argent que je lui dois, il m'en donne l'intérêt, au plutôt il me fait présent de tout ce que je puis gagner avec cet argent, pendant qu'il me le laisse; et cela se monte à une somme considérable, si un homme a un grand crédit et sait en faire usage.
Souvenez-vous que l'argent est de nature à se multiplier sans cesse. L'argent produit de l'argent; celui qu'il produit en donne d'autre; et ainsi de suite. Cinq schellings en font bientôt six; ensuite, ils font sept schellings, trois sous, et finissent par monter à cent livres sterlings. Plus il y en a, plus il produit chaque fois qu'on le fait valoir; de sorte que les profits ont une rapidité toujours croissante. Celui qui tue une truie pleine, détruit des milliers de cochons. Celui qui assassine une piastre, perd tout ce qu'elle pourroit lui produire, c'est-à-dire, plusieurs vingtaines de livres sterlings.
Souvenez-vous que six livres sterlings ne font pas quatre sous par jour. Cependant, cette petite somme peut être journellement prodiguée, soit en dépense, soit en perte de temps. Un homme d'honneur doit toujours, sur son crédit, avoir à sa disposition, cent livres sterlings; et quand il est actif et laborieux, il retire un grand avantage d'un pareil fonds.
Souvenez-vous du proverbe, qui dit qu'un bon payeur est le maître de la bourse des autres.--Celui qui est connu pour payer ponctuellement, au terme de ses engagemens, a, dans tous les temps et dans toutes les occasions, l'argent dont ses amis peuvent disposer. Cela est quelquefois d'un grand avantage. Après l'assiduité au travail et la frugalité, rien n'est plus utile à un jeune homme qui veut prospérer, que l'exactitude et l'intégrité dans toutes ses affaires. Ainsi, ne gardez jamais l'argent que vous avez emprunté, une heure au-delà de l'époque où vous avez promis de le rendre, de peur qu'un manque de parole vous ferme pour jamais la bourse de votre ami.
On doit faire attention aux moindres choses qui peuvent altérer le crédit d'un homme. Le bruit de votre marteau à cinq heures du matin et à neuf heures du soir, peut engager le créancier qui l'entend, à rester six mois de plus sans vous rien demander: mais s'il voit que vous êtes dans un billard, ou s'il entend votre voix dans un cabaret, tandis que vous devriez être à l'ouvrage, il envoie chercher son argent le lendemain, et le demande, avant de pouvoir le recevoir tout-à-la-fois.
En outre, votre assiduité au travail montre que vous vous ressouvenez de ce que vous devez. Elle vous fait paroître aussi soigneux qu'honnête homme, et augmente encore votre crédit.
Gardez-vous de croire que tout ce que vous possédez est à vous, et de vivre en conséquence. C'est une erreur dans laquelle tombent beaucoup de gens, qui ont du crédit. Pour l'éviter, tenez pendant quelque temps un compte exact de vos dépenses et de votre revenu. Si vous commencez par prendre la peine de tenir ce compte bien en détail, vous en retirerez un assez grand avantage. Vous verrez à quelles sommes considérables s'élèvent de très-petites dépenses; et vous apprendrez ce que vous auriez épargné, et ce que vous pourrez épargner à l'avenir, sans un grand inconvénient.
Enfin, si vous voulez connoître le chemin de la fortune, sachez qu'il est tout aussi uni que celui du marché. Pour le suivre, il ne faut que deux choses, l'assiduité et la sobriété; c'est-à-dire, ne prodiguer jamais ni le temps, ni l'argent, et faire le meilleur usage de l'un et de l'autre. Sans assiduité et sans sobriété, on ne fait rien; et avec elles on fait tout. Celui qui gagne tout ce qu'il peut gagner honnêtement, et qui épargne ce qu'il gagne, à l'exception des dépenses nécessaires, doit certainement devenir riche, si toutefois la providence de cet être qui gouverne le monde, et que nous devons tous prier de bénir nos entreprises, n'en a pas autrement ordonné.
UN VIEUX ARTISAN.
AVIS NÉCESSAIRE À CEUX QUI VEULENT DEVENIR RICHES.
ÉCRIT EN 1736.
L'argent n'a de l'avantage que par l'usage qu'on en fait.
Avec six livres sterlings, vous pouvez, dans un an, faire usage de cent livres sterlings, pourvu que vous soyez un homme d'une prudence et d'une honnêteté reconnues.
Celui qui dépense inutilement plus de quatre sous par jour, dépense inutilement plus de six livres sterlings dans un an; ce qui est l'intérêt ou le prix de l'usage de cent livres sterlings.
Celui qui chaque jour perd dans l'oisiveté pour quatre sous de son temps, perd l'avantage de se servir de cent livres sterlings tous les jours.
Celui qui prodigue sottement pour cinq schellings de son temps, perd cinq schellings, avec autant d'imprudence que s'il les jetoit dans la mer.
Celui qui perd cinq schellings, non-seulement perd ces cinq schellings, mais tout le profit qu'il pourroit en retirer en les fesant travailler; ce qui, dans l'espace de temps, qui s'écoule entre la jeunesse et l'âge avancé, doit s'élever à une somme considérable.
De plus: celui qui vend à crédit, met toujours, à l'objet qu'il vend, un prix équivalent au principal et à l'intérêt de son argent, pour le temps dont il doit en être privé. Celui qui achète à crédit, paie l'intérêt de ce qu'il achète: et celui qui paie argent comptant, pourroit mettre cet argent à intérêt. Ainsi celui qui possède une chose, qu'il a achetée, paie un intérêt pour l'usage qu'il en fait.
Cependant, il vaut toujours mieux payer comptant les objets qu'on achète, parce que celui qui vend à crédit, s'attendant à perdre cinq pour cent, par de mauvaises dettes, augmente d'autant le prix de ses marchandises.--Celui qui achète à crédit, paie sa part de cette augmentation.--Celui qui paie argent comptant, y échappe ou peut au moins y échapper.
Quatre liards épargnés sont un sou que l'on gagne. Une épingle par jour coûte cinq sous par an[67].
[67] A penny sav'd is two-pence clear; A pin a day's a groat a year.
MOYENS POUR QUE CHACUN AIT BEAUCOUP D'ARGENT DANS SA POCHE.
À présent que tout le monde se plaint de la rareté de l'argent, c'est un acte de bienfaisance que d'apprendre à ceux qui n'ont pas le sou, comment ils peuvent faire cesser leur pénurie. Je veux leur dire quel est le vrai secret de gagner de l'argent, le moyen certain de remplir leur bourse et de la conserver toujours pleine. Pour cela, il suffit d'observer deux règles très-simples.
Premièrement, sois constamment probe et laborieux.
Secondement, dépense toujours un sou de moins que tu ne gagnes.
Alors, ton gousset se remplira et ne criera jamais qu'il a le ventre vide; les créanciers ne te tracasseront point; l'indigence ne t'accablera pas; la faim ne pourra point te dévorer, ni le défaut de vêtemens te faire transir de froid. L'univers entier te paroîtra plus brillant; et le plaisir dilatera tous les replis de ton coeur.
Suis donc les règles que je viens de te prescrire, et sois heureux. Bannis loin de toi la tristesse qui glace ton ame, et vis indépendant. Tu seras alors vraiment un homme. Tu ne détourneras point la vue à l'approche du riche, ni tu ne seras humilié d'avoir peu, quand les enfans de la fortune marcheront à ta droite; car l'indépendance, soit qu'elle ait peu ou beaucoup, est toujours un bonheur, et te placera de niveau avec ceux qui s'enorgueillissent de posséder la toison d'or.
Oh! sois donc sage; et que l'assiduité au travail marche avec toi, dès le matin, et t'accompagne jusqu'à ce que tu ayes atteint le soir l'heure du repos. Que la probité soit comme le souffle de ton ame. N'oublie jamais d'avoir chaque jour un sou de plus que le montant de tes dépenses. Alors tu parviendras au plus haut degré du bonheur, et l'indépendance sera ton bouclier, ton casque et ta couronne; alors ton ame sera élevée, et ne s'abaissera pas devant le faquin vêtu de soie, ni ne souffrira point un outrage, parce que la main qui ose le faire, porte une bague de diamant.
PROJET ÉCONOMIQUE, ADRESSÉ AUX AUTEURS D'UN JOURNAL[68].
[68] En 1784, il parut une traduction de cette pièce dans un des journaux de Paris. Celle que nous donnons ici, est faite d'après l'original, auquel Franklin a fait, depuis, des corrections et des additions.
MESSIEURS,
Vous nous faites souvent part de nouvelles découvertes. Permettez que je me serve de la voie de votre journal, pour en communiquer au public une que j'ai faite moi-même, et qui, je crois, peut être d'une grande utilité.