Part 9
Bradford, étant chargé de la direction de la poste, avoit, comme l'a observé Franklin lui-même, l'avantage de répandre sa gazette plus facilement que les autres, et par conséquent de la rendre plus propre à faire circuler les annonces des marchands. Franklin obtint, à son tour, cet avantage. Il fut nommé en 1737, directeur des postes de Philadelphie. Tandis que Bradford avoit occupé cette place, il en avoit agi indignement envers Franklin, en s'opposant, de tout son pouvoir, à la circulation de son papier-nouvelle: mais lorsque Franklin eut la facilité de prendre sa revanche, la noblesse de son ame ne lui permit point d'imiter son lâche concurrent.
La police de Philadelphie avoit établi dès long-temps des gardes de nuit[29], qui sont, à-la-fois, chargés de prévenir les vols et de donner l'alarme en cas de feu. Cet emploi est peut-être l'un des plus importans qu'on puisse confier à une classe d'hommes quelconque. Mais les règlemens à cet égard n'étoient pas stricts. Franklin entrevit le danger qui pouvoit en résulter; et il proposa des arrangemens, pour obliger les gardes à veiller avec plus de soin, sur la vie et la propriété des citoyens. L'avantage de ces changemens fut aisément reconnu, et on ne balança pas à les adopter.
[29] Ils ont, comme en Angleterre, le nom de _Watchmen_, et crient exactement l'heure qui sonne.
Rien n'est plus dangereux que les incendies pour des villes qui s'agrandissent. Les autres causes, qui peuvent leur nuire, agissent lentement et presqu'imperceptiblement: mais celle-ci détruit en un moment les travaux des siècles. On devroit donc multiplier, dans toutes les cités, les moyens d'empêcher le feu de s'étendre. Franklin en sentit bientôt la nécessité; et vers l'année 1738, il forma, à Philadelphie, la première compagnie pour éteindre les incendies. Son exemple ne tarda pas à être suivi; et on compte maintenant, dans cette ville, plusieurs compagnies du même genre. C'est à ces institutions qu'on doit, en grande partie, attribuer la promptitude avec laquelle les incendies sont éteints à Philadelphie, et le peu de dommage que cette ville a éprouvé de ces sortes d'accidens.
Peu de temps après, Franklin suggéra le plan d'une association pour assurer les maisons contre le feu. Cette association eut lieu. Elle subsiste encore; et l'expérience a montré combien elle est utile.
Il paroît que, dès l'instant où les Européens se sont établis en Pensylvanie, un esprit de dispute a régné parmi les habitans de cette province. Pendant la vie de William Penn, la constitution de la colonie fut changée trois fois. Depuis cette époque, l'histoire de ce pays n'offre guère qu'un tableau des querelles, qui ont eu lieu entre les propriétaires, ou les gouverneurs et l'assemblée. Les propriétaires prétendoient que leurs terres devoient être exemptes d'impôts. L'assemblée soutenoit le contraire. L'objet de cette dispute se renouveloit à chaque instant, et s'opposoit à l'établissement des loix les plus salutaires. Par ce moyen, le peuple se trouvoit souvent dans de très-grands embarras.
Lorsqu'en l'année 1744, l'Angleterre étoit en guerre avec la France, quelques Français et quelques Indiens firent des incursions sur les frontières de la province. Les habitans de ces frontières n'étoient pas en état de leur résister. Il devint nécessaire que les citoyens s'armassent pour leur défense. Le gouverneur Thomas demanda alors à l'assemblée une loi pour une levée de milice. L'assemblée ne voulut consentir à l'accorder qu'à condition qu'il donneroit lui-même sa sanction à certaines loix favorables aux intérêts du peuple. Mais le gouverneur, qui croyoit ces loix nuisibles aux propriétaires, refusa de les approuver; et l'assemblée se sépara sans avoir rien statué relativement aux milices.
La province étoit alors dans une situation très-alarmante. Exposée à des invasions continuelles de la part de l'ennemi, elle restoit sans aucun moyen de défense. Dans cette crise, Franklin ne resta point oisif. Il proposa, dans une assemblée des citoyens de Philadelphie, une association volontaire pour la défense du pays. Son plan fut si bien approuvé que douze cents personnes le signèrent sur-le-champ. On en fit circuler des copies dans toute la province; et, en peu de temps, le nombre des signataires s'éleva jusqu'à dix mille. Franklin fut choisi pour colonel du régiment de Philadelphie: mais il ne jugea pas à propos d'accepter cet honneur.
Des objets d'un genre bien différent attiroient la plus grande partie de son attention, et l'occupèrent même pendant quelques années. Il suivoit avec un cours d'expériences électriques tout le désir, que les philosophes de ce temps-là avoient de s'illustrer par des découvertes.
De toutes les branches de la physique expérimentale, l'électricité avoit été jusqu'alors la moins connue. Théophraste et Pline ont fait mention du pouvoir attractif de l'ambre, et après eux, tous les autres naturalistes en ont parlé. En l'année 1600, Gilbert, physicien anglais, augmenta considérablement le catalogue des substances qui ont la propriété d'attirer les corps légers. Boyle, Otto Guericke, bourguemestre de Magdebourg, célèbre par l'invention de la machine pneumatique, le docteur Wal et l'illustre Isaac Newton ont ajouté quelques faits à ceux de Gilbert. Guericke observa le premier le pouvoir répulsif de l'électricité, et la lumière et le bruit qu'elle produit. En 1709, Hawkesbec publia des expériences et des observations importantes sur le même sujet.
L'électricité fut ensuite assez long-temps négligée. Mais en 1728, M. Grey s'en occupa avec beaucoup d'ardeur. Ce savant et son ami Wheeler firent un grand nombre d'expériences, dans lesquelles ils démontrèrent que l'électricité pouvoit être communiquée d'un corps à l'autre, même sans qu'il y eût un contact immédiat, et que de cette manière, on pouvoit la conduire à une grande distance. M. Grey découvrit encore qu'en suspendant une baguette de fer avec des cordons de soie ou de cheveux, et mettant au-dessous d'elle un tube agité, on pouvoit retirer des étincelles des extrémités de cette baguette, et y appercevoir de la lumière dans l'obscurité.
M. Dufay, intendant du Jardin des Plantes, à Paris, fit aussi plusieurs expériences, très-utiles aux progrès de l'électricité. Il en découvrit deux sortes, qu'il distingua sous les noms de _vitreuse_ et de _résineuse_; la première, produite par le frottement du verre, et la seconde excitée par le soufre, la cire à cacheter et quelques autres substances: mais il l'abandonna ensuite comme erronée.
Depuis 1739 jusqu'en 1742, Desaguliers s'occupa beaucoup de l'électricité. Mais ses travaux furent de peu d'importance. Il se servit pourtant le premier, des termes de _conducteurs_ et _d'électrique_, _par soi-même_.
En 1742, plusieurs savans allemands firent des expériences d'électricité. Les principaux d'entr'eux étoient le professeur Boze de Wittemberg, le professeur Winkler de Leipsic, Gordon, bénédictin écossais et professeur de philosophie à Erfurt, et le docteur Ludolf de Berlin. Le résultat de leurs recherches étonna l'Europe. Ils se servoient de grandes machines, et par ce moyen ils pouvoient recueillir une quantité considérable d'électricité, et produire des phénomènes qui n'avoient point été jusqu'alors observés. Ils tuèrent de petits oiseaux, et mirent le feu à de l'esprit-de-vin.
Leurs expériences excitèrent la curiosité des autres philosophes. Vers l'année 1745, Collinson envoya à la compagnie de la bibliothèque de Philadelphie, un détail de ces expériences, avec une machine électrique et des instructions sur la manière de s'en servir. Franklin et quelques-uns de ses amis, entreprirent aussitôt un cours d'expériences, dont le résultat est bien connu.
Franklin devint bientôt en état de faire plusieurs découvertes importantes, et de donner l'explication théorique de divers phénomènes. Ses idées à cet égard ont été universellement adoptées, et immortaliseront son nom. Il fit part de toutes ses observations à son ami Collinson, à qui il écrivit, en conséquence, une série de lettres, dont la première est datée du 28 mars 1747. C'est là qu'il fit connoître la propriété qu'ont toutes les pointes, d'attirer et d'écarter la matière électrique, propriété qui avoit jusqu'alors échappé à la sagacité des physiciens. Il reconnut aussi le premier, un plus et moins, ou un état positif et négatif d'électricité. Nous n'hésitons point à lui faire honneur de cette découverte, quoique les Anglais l'aient attribuée à leur compatriote Watson. L'écrit, où Watson en fait mention, est daté du 21 janvier 1748; et celui de Franklin est du 11 juillet 1747, c'est-à-dire, de plus de six mois antérieur à l'autre.
Enfin, d'après sa théorie, Franklin expliqua d'une manière satisfaisante, les phénomènes de la bouteille de Leyde, phénomènes qui, d'abord observés par M. Cuneus, ou par le professeur Muschenbroeck de Leyde, ont long-temps embarrassé les physiciens. Il démontra clairement que quand on chargeoit la bouteille, elle ne contenoit pas plus d'électricité qu'auparavant, parce que plus elle en recevoit d'un côté, plus elle en rejetoit de l'autre; et qu'il suffisoit d'établir entre les deux côtés une communication, pour opérer le retour de l'équilibre, de manière qu'il ne restoit plus aucun signe d'électricité.
Il prouva ensuite, par expérience, que l'électricité ne résidoit pas dans la garniture de la bouteille, mais dans les pores du verre même. Après qu'une bouteille fut électrisée, il en changea la garniture, et trouva, qu'en y en appliquant une nouvelle, il en partoit encore un choc électrique.
En 1749, il songea à expliquer les phénomènes de la foudre et des aurores boréales, d'après les principes de l'électricité. Il avança qu'il y avoit plusieurs traits d'analogie entre les effets de l'électricité et ceux de la foudre; et il présenta à l'appui de cette assertion, un grand nombre de faits, et de raisonnemens tirés de ces faits. La même année, il conçut l'audacieuse et admirable idée de démontrer la vérité de son systême, en attirant la foudre, par le moyen d'une barre de fer terminée en pointe, et élevée dans la région des nuages. Même dans cette expérience incertaine, le désir d'être utile au genre-humain se montre d'une manière frappante.
Admettant l'identité de la foudre et de la matière électrique, et connoissant la double propriété qu'ont les pointes d'écarter les corps chargés d'électricité, et d'attirer ce fluide doucement et imperceptiblement, il suggéra l'idée de préserver les maisons et les vaisseaux du danger de la foudre, en y plaçant des barres de fer pointues, qui en surmonteroient de quelques pieds la partie la plus élevée, et descendroient aussi de quelques pieds, soit dans la terre, soit dans l'eau. Il conclut que l'effet de ces barres seroit d'écarter le nuage à une distance où l'éclat de la foudre ne pourroit pas se faire sentir; d'en détacher la matière électrique, ou du moins, de la conduire jusque dans la terre, sans qu'elle pût être dangereuse pour le bâtiment.
Ce ne fut que dans l'été de 1752, qu'il put démontrer efficacement sa grande découverte. La méthode qu'il avoit d'abord proposée, étoit de placer sur une haute tour ou sur quelqu'autre édifice élevé une guérite, au-dessus de laquelle seroit une pointe de fer isolée, c'est-à-dire, plantée dans un gâteau de résine. Il pensoit que les nuages électriques, qui passeroient au-dessus de cette pointe, lui communiqueroient une partie de leur électricité, ce qui deviendroit sensible par les étincelles, qui en partiroient toutes les fois qu'on en approcheroit une clef, la jointure du doigt ou quelqu'autre conducteur.
Philadelphie n'offroit alors aucun moyen de faire une pareille expérience. Tandis que Franklin attendoit impatiemment qu'on y élevât une pyramide, il lui vint dans l'idée qu'il pourroit avoir un accès bien plus prompt dans la région des nuages, par le moyen d'un cerf-volant ordinaire, que par une pyramide. Il en fit un en étendant sur deux bâtons croisés un mouchoir de soie, qui pouvoit mieux résister à la pluie que du papier. Il garnit d'une pointe de fer le bâton qui étoit verticalement posé. La corde étoit de chanvre comme à l'ordinaire; et Franklin en noua le bout à un cordon de soie, qu'il tenoit dans sa main. Il y avoit une petite clef attachée à l'endroit où la corde de chanvre se terminoit.
Aux premières approches d'un orage, Franklin se rendit dans les prairies qui sont aux environs de Philadelphie. Il étoit avec son fils, à qui seul il avoit fait part de son projet, parce qu'il craignoit le ridicule, qui trop communément, pour l'intérêt des sciences, accompagne les expériences qui ne réussissent pas. Il se mit sous un hangard pour être à l'abri de la pluie. Son cerf-volant étoit en l'air. Un nuage orageux passa au-dessus: mais aucun signe d'électricité ne se manifestoit encore. Franklin commençoit à désespérer du succès de sa tentative, quand tout-à-coup il observa que quelques brins de la corde de chanvre s'écartoient l'un de l'autre et se roidissoient. Il présenta aussitôt son doigt fermé à la clef, et il en tira une forte étincelle. Quel dut être alors le plaisir qu'il ressentit! De cette expérience dépendoit le sort de sa théorie. Il savoit que s'il réussissoit, son nom seroit placé parmi les noms de ceux qui avoient agrandi le domaine des sciences; mais que s'il échouoit, il seroit inévitablement exposé au ridicule, ou, ce qui est encore pire, à la pitié, qu'on a pour un homme qui, quoique bien intentionné, n'est qu'un faible et inepte fabricateur de projets.
On peut donc aisément concevoir avec quelle anxiété il attendoit le résultat de sa tentative. Le doute, le désespoir avoient commencé à s'emparer de lui, quand le fait lui fut si bien démontré, que les plus incrédules n'auroient pu résister à l'évidence. Plusieurs étincelles suivirent la première. La bouteille de Leyde fut chargée, le choc reçu; et toutes les expériences qu'on a coutume de faire avec l'électricité furent renouvelées.
Environ un mois avant l'époque, où Franklin fit son expérience du cerf-volant, quelques savans français avoient completté sa découverte, d'après la manière qu'il avoit d'abord indiquée lui-même. On refusa, dit-on, d'insérer, parmi les Mémoires de la Société royale de Londres, les lettres qu'il adressa au docteur Collinson. Mais ce dernier les réunit en un volume, et les publia sous le titre de _Nouvelles Expériences et Observations sur l'Électricité_, faites à Philadelphie, en Amérique.
Ces lettres furent lues avec avidité, et on les traduisit bientôt en différentes langues. La première traduction française en étoit très-incorrecte; cependant, le célèbre Buffon fut extrêmement satisfait des idées qu'elle contenoit, et il répéta, avec succès, les expériences de Franklin. Il engagea en même-temps son ami Dalibard à donner à ses compatriotes une traduction plus correcte de l'ouvrage du physicien de Philadelphie; ce qui contribua beaucoup à répandre en France la connoissance des principes de Franklin. Louis XV entendant parler de l'électricité, témoigna le désir d'en voir des expériences; et pour le satisfaire, le physicien Delor en fit un cours dans la maison du duc d'Ayen, à Saint-Germain.
Les applaudissement qu'on prodigua alors aux découvertes de Franklin, excitèrent en Buffon, Dalibard et Delor, un vif désir de constater la vérité de son systême, sur les moyens d'écarter la foudre. Buffon plaça une barre de fer pointue et isolée, sur la tour de Montbar; Dalibard en mit une à Marly-la-Ville, et Delor une sur sa maison de l'Estrapade, l'un des quartiers les plus élevés de Paris. La première de ces machines, qui parut électrisée, fut celle de Dalibard. Le 10 mai 1752, un nuage électrique passa au-dessus d'elle. Dalibard étoit absent: mais Coiffier, menuisier, auquel il avoit laissé des instructions, et Raulet, prieur de Marly-la-Ville, tirèrent beaucoup d'étincelles de la barre électrisée[30]. On rendit compte de cette expérience à l'Académie des Sciences, dans un mémoire composé par Dalibard, et daté du 13 mai 1752.
[30] Elle avoit quarante pieds de longueur.
Le 18 du même mois, la barre que Delor avoit élevée sur sa maison, produisit les mêmes effets que celle de Dalibard. Ce succès excita bientôt les autres physiciens de l'Europe, à répéter l'expérience. Mais nul d'entr'eux ne se signala plus qu'un moine de Turin, le père Beccaria, aux observations duquel les sciences doivent beaucoup.
Jusque dans les froides contrées de la Russie, on sentit l'ardeur de participer à ces brillantes découvertes. Le professeur Richman donnoit droit d'espérer qu'il ajouteroit aux connoissances déjà acquises, lorsqu'un coup, parti de la barre qui servoit à ses expériences, mit un terme à sa vie. Les amis des sciences regretteront long-temps cette victime de l'électricité.
D'après toutes ces expériences, la théorie de Franklin fut établie de la manière la plus solide. Cependant, quand on ne put plus douter de la vérité de cette théorie, l'envie essaya d'en rabaisser le mérite. Il étoit des hommes qui regardoient comme trop humiliant pour eux, qu'un Américain, un habitant d'une ville encore peu célèbre, un homme dont le nom étoit à peine connu, fût en état de faire des découvertes, et de présenter des théories qui avoient échappé aux recherches des philosophes les plus éclairés de l'Europe. On prétendit que cet homme devoit à quelqu'autre l'idée de son systême, et qu'il étoit impossible qu'il eût fait lui-même les découvertes qu'il s'attribuoit. On dit que dès l'année 1748, l'abbé Nollet avoit indiqué dans ses _Leçons de Physique_, l'analogie entre l'électricité et la matière de la foudre.
Il est certain que l'abbé Nollet en fait mention: mais il n'en parle que comme d'une simple conjecture, et il ne propose aucune manière d'en démontrer la vérité. Il reconnoît ensuite lui-même que Franklin a, le premier, eu la courageuse idée de faire descendre la foudre, par le moyen des barres métalliques, pointues et isolées. L'analogie entre les effets de la foudre et l'étincelle électrique est si frappante, qu'il n'est point surprenant qu'on l'ait remarquée, aussitôt que les phénomènes de l'électricité ont été généralement observés. Le docteur Wall et M. Grey en ont eu l'idée, lorsque la science étoit encore dans son enfance. Mais l'honneur d'une théorie régulière des causes de la foudre, la méthode de démontrer la vérité de cette théorie, et le courage de la mettre en pratique et de l'établir sur les solides bases de l'expérience, sont incontestablement dus à Franklin. Dalibard qui, le premier, fit des expériences en France, avoue qu'il n'a fait que suivre les procédés que Franklin avoit indiqués.
On a avancé dernièrement que la gloire de completter l'expérience du cerf-volant électrique, n'appartenoit point à Franklin. Quelques paragraphes des papiers anglais l'attribuent à un français, qu'ils ne nomment pas, mais qui est, vraisemblablement ce M. Deromas, assesseur du présidial de Nerac, auquel l'abbé Bertholon prétend qu'elle est due.
Il est aisé de se convaincre de l'injustice de cette assertion. L'expérience de Franklin fut faite au mois de juin 1752, et la lettre, dans laquelle il en rend compte, est datée du 19 octobre de la même année.--Deromas fit la première tentative le 14 mai 1753: mais il ne réussit que le 7 juin suivant; c'est-à-dire, un an après que Franklin eut fait son expérience, et lorsqu'elle étoit déjà connue de tous les physiciens de l'Europe.
Indépendamment des grandes découvertes, dont nous venons de rendre compte, on trouve dans les lettres que Franklin a écrites sur l'électricité, beaucoup de faits et d'apperçus, qui ont singulièrement contribué à faire de cette partie des connoissances humaines une science particulière. M. Kinnersley, ami de Franklin, lui apprit qu'il avoit découvert différentes espèces d'électricité, produites par le frottement du verre et du soufre. Nous avons déjà observé que la même découverte avoit été faite par M. Dufay, mais qu'ensuite on l'avoit négligée pendant plusieurs années. Les physiciens pensoient que ce phénomène ne provenoit que d'une différence dans la quantité d'électricité recueillie, et Dufay lui-même parut, à la fin, avoir adopté cette opinion.
Franklin eut d'abord la même idée: mais dans le cours de ses expériences, il reconnut que M. Kinnersley avoit raison, et que l'électricité vitreuse et l'électricité résineuse de Dufay n'étoient autre chose que l'état positif et l'état négatif, qu'il avoit d'abord observés; c'est-à-dire, que le globe de verre chargeoit positivement le principal conducteur, ou lui communiquoit une plus grande quantité d'électricité, tandis que le pain de résine diminuoit sa quantité naturelle, ou le chargeoit négativement.
Ces expériences et ces observations ouvrirent aux recherches un nouveau champ, dans lequel les physiciens entrèrent avec ardeur; et leurs travaux ajoutèrent beaucoup à la somme de nos connoissances.
Au mois de septembre 1752, Franklin commença un cours d'expériences, pour déterminer l'état de l'électricité dans les nuages; et après un grand nombre d'observations, il reconnut que les nuages orageux étoient très-communément dans un état négatif d'électricité, mais quelquefois aussi dans un état positif. De là il inféra nécessairement que le plus souvent les coups de tonnerre étoient l'effet de l'électricité de la terre, qui frappoit les nuages, et non de celle des nuages, qui frappoit la terre.
La lettre, qui contient ces observations, est datée du mois de septembre 1753. Cependant la découverte de l'ascension du tonnerre passe pour être assez récente, et est attribuée à l'abbé Bertholon, qui publia un mémoire sur ce sujet en 1776.
Les lettres de Franklin ont été traduites non-seulement dans la plupart des langues de l'Europe, mais en latin. À mesure qu'elles se sont répandues, les principes qu'elles contiennent ont été suivis. Cependant la théorie de Franklin ne manqua pas d'abord d'adversaires. L'abbé Nollet fut un de ceux qui la combattirent: mais les premiers physiciens de l'Europe en devinrent les défenseurs; et parmi ces derniers on doit distinguer Dalibard et Beccaria. Insensiblement les ennemis disparurent; et maintenant par-tout où l'on cultive la science de l'électricité, on a adopté le systême de Franklin.
Nous avons déjà fait mention de l'important usage que Franklin fit de ses découvertes, pour préserver les maisons des redoutables effets de la foudre. Les conducteurs sont devenus très-communs en Amérique: mais malgré les preuves certaines de leur utilité, le préjugé les empêche encore d'être généralement adoptés en Europe. Les hommes se déterminent difficilement à renoncer à leurs coutumes pour en prendre de nouvelles; et, peut-être, devons-nous plutôt nous étonner de voir qu'un usage utile, qui n'a été proposé que depuis environ quarante ans, soit déjà établi en beaucoup d'endroits, que de ce qu'il n'est pas encore universellement suivi. Ce n'est que par degrés que les choses les plus salutaires peuvent être mises en pratique. Il y a près de quatre-vingts ans que l'inoculation a été introduite en Europe et en Amérique. Cependant, elle n'est pas d'un usage général; et il faut, peut-être, encore un ou deux siècles avant qu'elle le devienne.