Part 8
Ces amis étoient William Coleman et Robert Grace. Je leur répondis que tant qu'il resteroit la moindre probabilité que les Meredith rempliroient leurs engagemens, je ne consentirois pas à leur proposer de me séparer d'eux, attendu que je croyois leur avoir de grandes obligations, pour ce qu'ils avoient fait déjà, et pour ce qu'ils étoient encore disposés à faire, s'ils en avoient le pouvoir; mais que s'ils ne pouvoient pas enfin tenir leur promesse, et que notre société fût dissoute, je me croirois alors libre de profiter de la bienveillance de mes amis.
Les choses restèrent quelque temps en cet état. Un jour je dis à mon associé:--«Votre père est peut-être mécontent de ce que vous n'avez qu'une part dans l'imprimerie, et il répugne à faire pour deux ce qu'il feroit pour vous seul. Dites-moi franchement si cela est ainsi. Je vous céderai toute l'entreprise, et je chercherai, de mon côté, à faire comme je pourrai».--«Non, répondit-il, mon père a réellement été trompé dans ses espérances. Il est hors d'état de payer, et je ne veux pas le mettre davantage dans l'embarras. Je sens que je ne suis nullement propre au métier d'imprimeur. J'ai été élevé au travail des champs; et ce fut une folie à moi de venir à la ville, et de me mettre, à l'âge de trente ans, en apprentissage d'un nouveau métier. Plusieurs de mes compatriotes vont s'établir dans la Caroline septentrionale, où le sol est excellent: je suis tenté d'aller avec eux, et de reprendre mon premier état. Vous trouverez, sans doute, des amis qui vous aideront. Si vous voulez vous charger des dettes de la société, rendre à mon père les cent livres sterlings qu'il a avancées, payer mes petites dettes particulières, et me donner trente livres sterlings et une selle neuve, je renoncerai à notre société et laisserai tout ce qui en dépend, entre vos mains.»
Je n'hésitai point à accepter cette proposition. Elle fut écrite, signée et scellée sans délai. Je donnai à Meredith ce qu'il demandoit, et bientôt après il partit pour la Caroline, d'où il m'écrivit l'année suivante deux longues lettres, contenant les meilleurs détails qui eussent été donnés sur cette province, relativement au climat, au sol et à l'agriculture; car il ne manquoit pas de connoissances à cet égard. Je publiai ses lettres dans ma feuille, et elles furent très-bien accueillies du public.
Aussitôt que Meredith fut parti, j'eus recours à mes deux amis; et ne voulant donner à aucun d'eux une préférence désobligeante pour l'autre, j'acceptai de chacun la moitié de ce qu'il m'avoit offert, et qui m'étoit en effet nécessaire. Je payai les dettes de la société, et continuai le commerce pour mon propre compte. J'eus soin, en même-temps d'avertir le public que la société étoit dissoute. Ce fut, je crois, en l'année 1729, ou à-peu-près.
Vers cette époque, le peuple demanda une nouvelle émission de papier-monnoie. Tout celui qui avoit été créé jusqu'alors en Pensylvanie, ne s'élevoit qu'à quinze mille livres sterlings, et il devoit être bientôt éteint. Les habitant riches, prévenus contre tout papier de ce genre, parce qu'ils craignoient sa dépréciation, comme on en avoit eu l'exemple dans la province de la Nouvelle-Angleterre, au préjudice de tous les créanciers, s'opposoient fortement à ce qu'on en créât davantage.
Nous avions discuté cette affaire dans notre club, où je m'étois prononcé en faveur de la nouvelle émission. J'étois convaincu que la première petite somme, fabriquée en 1723, avoit fait beaucoup de bien dans la province, en favorisant le commerce, l'industrie et la population; car depuis, toutes les maisons étoient habitées, et plusieurs autres s'élevoient; tandis que je me souvenois que la première fois que j'avois rodé dans les rues de Philadelphie, en mangeant mon pain, la plupart des maisons de Walnut-Street, Second-Street, Fourth-Street et même plusieurs de celles de Chesnut-Street et ailleurs, portoient des écriteaux qui annonçoient qu'elles étoient à louer; ce qui m'avoit fait penser que les habitans de cette ville l'abandonnoient l'un après l'autre.
Nos débats me mirent si bien au fait de ce sujet, que j'écrivis et publiai un pamphlet anonyme intitulé: _Recherches sur la nature et la nécessité d'un papier-monnoie_.--Il fut accueilli par les gens de la classe inférieure: mais il déplut aux riches, parce qu'il augmenta les clameurs en faveur de la nouvelle émission. Cependant, comme il n'y avoit dans leur parti aucun écrivain capable de répondre à mon pamphlet, leur opposition devint moins forte; et la majorité de l'assemblée étant pour le projet, il passa.
Les amis que j'avois acquis dans cette assemblée, persuadés qu'en cette occasion j'avois rendu un service essentiel au pays, crurent devoir me récompenser en me donnant l'impression des nouveaux billets. L'ouvrage étoit lucratif, et il vint très à propos pour moi. Ce fut un autre avantage que je dus à mon talent pour écrire.
Le temps et l'expérience démontrèrent si pleinement l'utilité du papier-monnoie, que par la suite, il n'éprouva jamais une grande contradiction; de sorte qu'il monta bientôt jusqu'à cinquante-cinq mille livres sterlings, et en l'année 1739, à quatre-vingt mille livres sterlings. Il s'est élevé, durant la dernière guerre, à trois cents cinquante mille livres sterlings, et pendant ce temps-là, le commerce, le nombre des maisons, la population se sont continuellement accrus. Mais je suis maintenant convaincu qu'il est des bornes au-delà desquelles le papier-monnoie peut être préjudiciable.
Bientôt j'obtins, à la recommandation de mon ami Hamilton, l'impression du papier-monnoie de Newcastle, autre ouvrage avantageux, d'après la manière dont je voyois alors; car de petites choses paroissent importantes aux personnes d'une médiocre fortune; et en effet, elles furent importantes pour moi, parce qu'elles devinrent de grands motifs d'encouragement. M. Hamilton me procura aussi l'impression des loix et des opinions du gouvernement de Newcastle; et je conservai ce travail tant que j'exerçai la profession d'imprimeur.
Sur ces entrefaites, j'ouvris une petite boutique de marchand de papier. J'y tenois des obligations en blanc et des accords de toute espèce, les plus corrects qui eussent encore paru en Amérique. Mon ami Breintnal m'avoit aidé à les dresser. Je vendois aussi du papier, du parchemin, du carton, des livres, et divers autres articles. Un excellent compositeur d'imprimerie nommé _Whitemash_, que j'avois connu à Londres, vint m'offrir ses services. Je l'engageai, et il travailla diligemment et constamment avec moi. Je pris aussi un apprenti, qui étoit le fils d'Aquila Rose.
Je commençai à payer peu-à-peu la dette que j'avois contractée; et afin d'établir mon crédit et ma réputation, comme commerçant, j'eus soin, non-seulement d'être laborieux et frugal, mais d'éviter toute apparence du contraire. J'étois vêtu simplement, et l'on ne me voyoit jamais dans aucun lieu d'amusement public. Je n'allois ni à la pêche ni à la chasse. Un livre, il est vrai, me détournoit par fois, de mon ouvrage; mais c'étoit rarement, à la dérobée et sans scandale. Pour montrer que je ne me regardois pas comme au-dessus de ma profession, je traînois quelquefois moi-même la brouette, où étoit le papier que j'avois acheté dans les magasins.
Ainsi, je parvins à me faire connoître pour un jeune homme laborieux et très-exact dans ses paiemens. Les marchands qui fesoient venir les articles de papeterie, sollicitoient ma pratique; d'autres m'offroient de me fournir des livres; et mon petit commerce prospéroit.
Pendant ce temps-là, le crédit et les affaires de Keimer diminuoient chaque jour. Il fut enfin forcé de vendre tout ce qu'il avoit pour satisfaire ses créanciers; et il passa à la Barbade, où il vécut quelque temps dans la misère.
David Harry, qui avoit été apprenti chez Keimer, pendant que j'y travaillois, et que j'avois instruit, acheta le fonds de l'imprimerie et succéda à son maître. Je craignis d'abord, d'avoir en lui un puissant concurrent, car il tenoit à une famille opulente et respectée. En conséquence, je lui proposai une association, qu'heureusement pour moi il rejeta avec dédain. Il étoit extrêmement vain, se croyoit un homme très-élégant, fesoit de la dépense, aimoit les plaisirs et se tenoit rarement chez lui. Bientôt, ne trouvant plus rien à faire dans le pays, il prit, comme Keimer, le chemin de la Barbade, où il emporta ses matériaux d'imprimerie; et là, l'apprenti employa, comme ouvrier, son ancien maître. Ils se querelloient continuellement. Harry s'endetta de nouveau, et fut obligé de vendre sa presse et ses caractères, et de retourner en Pensylvanie, pour reprendre son premier état d'agriculteur. Celui qui acheta son imprimerie, chargea Keimer de la diriger: mais ce dernier mourut peu d'années après.
Il ne me restoit, à Philadelphie, d'autre concurrent que Bradford, qui, étant riche, n'entreprenoit d'imprimer des livres que de temps en temps et lorsqu'il rencontroit des ouvriers. Il ne se soucioit nullement d'étendre son commerce. Cependant, il avoit un avantage sur moi: il tenoit le bureau de la poste; et on s'imaginoit d'après cela, qu'il étoit mieux à même de se procurer des nouvelles. Sa gazette passoit pour être plus propre que la mienne, à avertir les acheteurs, et en conséquence, on y inséroit plus d'annonces. Cette source, d'un grand profit pour lui, étoit véritablement à mon détriment. En vain je me procurois les autres papiers-nouvelles, et j'envoyois le mien par la poste; le public étoit persuadé de mon insuffisance à cet égard; et je ne pouvois, en effet, y remédier qu'en gagnant les courriers, qui étoient obligés de me servir à la dérobée, parce que Bradford avoit la malhonnêteté de le leur défendre. Cette conduite excita mon ressentiment; j'en eus même tant d'horreur que, lorsqu'ensuite je succédai à Bradford, dans la place de directeur de la poste, je me gardai bien d'imiter son exemple.
J'avois jusqu'alors continué à manger avec Godfrey, qui occupoit, avec sa femme et ses enfans, une partie de ma maison. Il tenoit, en outre, la moitié de la boutique, pour son métier de vitrier: mais il travailloit peu, parce qu'il étoit continuellement absorbé dans les mathématiques.
Mistriss Godfrey forma le projet de me marier avec la fille d'un de ses parens. Elle ménagea diverses occasions de nous faire trouver ensemble; et elle vit bientôt que j'étois épris, ce qui ne fut point difficile, la jeune personne étant douée de beaucoup de mérite.
Les parens favorisèrent mon inclination, en m'invitant continuellement à souper, et me laissant seul avec leur fille, jusqu'à ce qu'il fût, enfin, temps d'en venir à une explication.
Mistriss Godfrey se chargea de négocier notre petit traité. Je lui fis entendre que je m'attendois à recevoir, avec la jeune personne, une dot, qui me mît au moins en état d'acquitter le restant de la dette contractée pour mon imprimerie. Ce restant ne s'élevoit plus, je crois, qu'à cent livres sterlings. Elle m'apporta pour réponse, que les parens n'avoient pas une pareille somme à leur disposition. J'observai qu'ils pouvoient aisément se la procurer en donnant une hypothèque sur leur maison. Au bout de quelques jours, ils me firent dire qu'ils n'approuvoient pas le mariage; qu'ayant consulté Bradford, ils avoient appris que le métier d'imprimeur n'étoit pas lucratif; que mes caractères seroient bientôt usés, et qu'il faudroit en acheter de neufs; que Keimer et Harry avoient manqué, et que vraisemblablement je ferois comme eux. En conséquence, on m'interdit la maison, et on défendit à la jeune personne de sortir.
J'ignore s'ils avoient réellement changé d'intention, ou bien s'ils usoient d'artifice, dans l'idée que leur fille et moi, nous étant engagés trop avant pour nous désister, nous trouverions le moyen de nous marier clandestinement; ce qui leur laisseroit la liberté de ne nous donner que ce qu'il leur plairoit. Mais soupçonnant ce motif, je ne remis plus le pied chez eux.
Quelque temps après, mistriss Godfrey me dit qu'ils étoient très-favorablement disposés à mon égard, et qu'ils désiroient de renouer avec moi. Mais je déclarai que j'étois fermement résolu à ne plus avoir aucun rapport avec cette famille. Les Godfrey en furent piqués, et comme nous ne pouvions plus être d'accord, ils quittèrent la maison et allèrent demeurer ailleurs. Je résolus, dès-lors, de ne plus prendre de locataires.
Cette affaire ayant tourné mes pensées vers le mariage, je regardai autour de moi, et cherchai en quelques endroits à former une alliance. Mais je m'apperçus bientôt que la profession d'imprimeur étant généralement regardée comme un pauvre métier, je ne devois pas m'attendre à trouver de l'argent avec une femme, à moins que je ne désirasse en elle aucun autre charme. Cependant, cette passion de jeunesse, si difficile à gouverner, m'avoit souvent entraîné dans des intrigues avec des femmes méprisables, qui m'occasionnoient de la dépense et des embarras, et qui m'exposoient sans cesse à gagner une maladie que je craignois plus que toute autre chose: mais je fus assez heureux pour échapper à ce danger.
En qualité de voisin et d'ancienne connoissance, j'avois entretenu une liaison d'amitié avec les parens de miss Read. Ils avoient conservé de l'affection pour moi, depuis le temps que j'avois logé dans leur maison. J'étois souvent invité à aller les voir. Ils me consultoient sur leurs affaires, et je leur rendois quelques services. Je me sentois touché de la triste situation de leur fille, qui étoit presque toujours mélancolique et ne cherchoit que la solitude. Je regardois mon inconstance et mon oubli, pendant mon séjour à Londres, comme la principale cause de son malheur, quoique sa mère eût la bonne foi de s'en attribuer uniquement la faute, parce qu'après avoir empêché notre mariage avant mon départ, elle l'avoit engagée à en épouser un autre en mon absence.
Notre tendresse mutuelle se ralluma. Mais il y avoit de grands obstacles à notre union. Quoique le mariage de miss Read passât pour n'être point valide, son mari ayant, disoit-on, une première femme vivante en Angleterre, il étoit difficile d'en obtenir la preuve à une si grande distance; et quoiqu'on eût déjà rapporté que cet homme étoit mort, nous n'en avions pas la certitude; d'ailleurs, en supposant que cela fût vrai, il avoit laissé beaucoup de dettes, pour le paiement desquelles il étoit à craindre que son successeur ne fût inquiété. Cependant, nous passâmes par-dessus toutes ces difficultés; et j'épousai miss Read, le premier septembre 1730.
Nous n'éprouvâmes aucun des inconvéniens que nous avions craint. Elle fut pour moi une bonne et fidèle compagne, et contribua essentiellement au succès de mon magasin. Nous prospérâmes ensemble; et notre étude continuelle fut de nous rendre mutuellement heureux. Ainsi, je corrigeai, autant que je le pus, le tort que j'avois eu envers miss Read, lequel étoit, comme je l'ai dit, une des grandes erreurs de ma jeunesse.
Notre club n'étoit point alors établi dans une taverne. Nous tenions nos assemblées chez Robert Grace, qui avoit fait arranger une chambre exprès. L'un des membres observa un jour que, puisque nos livres étoient fréquemment cités dans le cours de nos discussions, il seroit convenable de les avoir tous dans le lieu de nos assemblées, afin de les consulter au besoin. Il ajouta qu'en formant ainsi de nos différentes bibliothèques, une bibliothèque commune, chacun de nous auroit l'avantage de se servir des livres de tous les autres, ce qui seroit presque la même chose que si chacun possédoit tout. Cette idée fut approuvée; et en conséquence, chacun de nous prit chez soi tous les livres qu'il crut devoir fournir, et nous les plaçâmes dans le fond de la salle du club. Cette collection ne fut pas aussi nombreuse que nous nous y attendions; et quoique nous eussions occasion de les feuilleter souvent, nous nous apperçûmes, au bout d'environ un an, que le défaut de soin leur avoit un peu nui. Nous convînmes alors de séparer la collection, et chacun remporta ses livres chez soi.
Ce fut à cette époque que j'eus la première idée d'établir, par souscription, une bibliothèque publique. J'en fis le _Prospectus_. Les conditions furent rédigées suivant les formes d'usage, par le procureur Brockden; et mon projet réussit, comme on le verra par la suite...
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Ici s'arrête ce qu'on a pu se procurer de ce que Franklin a écrit de sa vie. On prétend que le manuscrit qu'il a laissé s'étend un peu plus loin; et nous espérons qu'il sera tôt ou tard publié. Il y a lieu de croire que les lecteurs seront satisfaits de la simplicité, de la raison, de la philosophie, qui caractérisent ce qui précède; c'est pourquoi nous croyons devoir y joindre la continuation qu'en a faite le docteur Stuber[27] de Philadelphie, l'un des intimes amis de Franklin.
[27] Le docteur Stuber naquit à Philadelphie, d'une famille allemande qui s'y étoit établie. Il fut envoyé jeune au collége, où son esprit, son goût pour l'étude, et la douceur de son caractère lui acquirent l'affection de ses instituteurs. Après avoir passé par les différentes classes du collége, en beaucoup moins de temps qu'on a coutume de le faire, il en sortit, n'étant encore âgé que de seize ans.--Peu de temps après, il commença à étudier la médecine; l'ardeur avec laquelle il s'y livra, les progrès qu'il y fit, donnoient à ses amis, raison d'espérer qu'il se rendroit un jour utile et célèbre dans cette carrière. Cependant, comme sa fortune étoit très-bornée, il cessa bientôt de croire que l'état de médecin pût lui convenir; et après avoir pris un grade et s'être rendu capable de cultiver avec succès l'art de guérir, il y renonça pour se livrer à l'étude de la jurisprudence. Mais la mort vint interrompre le cours de ses travaux, avant qu'il eût le temps de cueillir le fruit des talens dont il étoit doué, et des soins qu'il avoit pris, en consacrant sa jeunesse aux sciences et à la littérature.
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La culture des lettres avoit été long-temps négligée en Pensylvanie. Les habitans étoient, pour la plupart, trop attachés à des affaires d'intérêt, pour songer à s'occuper des sciences; et le petit nombre de ceux que leur inclination portoit à l'étude, ne pouvoit s'y livrer que difficilement, parce que les collections de livres étoient trop bornées.
Dans ces circonstances, l'établissement d'une bibliothèque publique fut un important évènement. Franklin fut le premier qui le proposa, vers l'année 1731. Cinquante personnes s'empressèrent de souscrire pour quarante schellings chacune, et s'obligèrent en outre, de payer annuellement dix schellings. Peu-à-peu, le nombre des souscripteurs augmenta; et en 1742, ils formèrent une société, qui prit le titre de _Compagnie de la Bibliothèque de Philadelphie_.
À l'exemple de cette société, il s'en forma plusieurs autres dans la même ville: mais toutes finirent par se réunir à la première qui, par ce moyen, acquit un surcroît considérable de livres et de revenu. À présent, elle contient environ huit mille volumes sur divers sujets, un assez grand nombre de machines et d'instrumens de physique, et une petite collection d'objets d'histoire naturelle et de productions des arts, indépendamment d'une riche propriété territoriale. La société a fait récemment bâtir dans Fifth-Street, une maison élégante sur le frontispice de laquelle doit être placée la statue, en marbre, de son fondateur, Benjamin Franklin.
Cette société fut extrêmement encouragée par les amis des lettres et de la littérature en Amérique et dans la Grande-Bretagne. La famille du célèbre Penn, se distingua par les dons qu'elle lui fit. On ne doit pas oublier de citer aussi parmi les premiers zélateurs de cette institution, le docteur Peter Collinson, ami et correspondant de Franklin. Non-seulement il fit lui-même à la société des présens considérables, et lui en procura de la part d'autres personnes, mais il se chargea des affaires qu'elle pouvoit avoir à Londres, lui indiquant les bons livres, les achetant et les lui expédiant. Ses connoissances étendues, et son zèle pour les progrès des sciences, le rendoient capable de justifier de la manière la plus avantageuse la confiance que la société avoit en lui. Il la servit pendant plus de trente années consécutives, et il refusa constamment toute espèce de récompense. Durant ce temps-là, les directeurs étoient exactement instruits par lui, de tous les perfectionnemens et les inventions qui avoient lieu dans les arts, en agriculture et en philosophie.
Les avantages de cette institution furent bientôt évidens. Ils n'étoient point le partage des seuls riches. Le peu qu'il en coûtoit pour devenir membre de la société, la rendit aisément accessible. Les citoyens des classes mitoyennes et même des dernières classes, y furent admis comme les autres. De là s'étendit parmi tous les habitans de Philadelphie, un certain degré d'instruction, qu'on trouve rarement dans les autres villes.
L'exemple fut bientôt suivi. Il s'établit des bibliothèques en différens endroits; et elles sont maintenant très-multipliées dans les États-Unis, particulièrement en Pensylvanie. On doit même espérer que le nombre en augmentera encore, et que les lumières s'étendront de toutes parts. Ce sera le meilleur garant de notre liberté. Une nation d'hommes éclairés, qui ont appris de bonne heure à connoître et à estimer les droits, que Dieu leur a donnés, ne peut être réduite à l'esclavage. La tyrannie est toujours la compagne de l'ignorance; mais elle fuit devant le flambeau de l'instruction. Que les Américains encouragent donc les institutions propres à répandre les connoissances parmi le peuple; et qu'ils n'oublient pas que parmi ces institutions, les bibliothèques publiques ne sont pas les moins importantes.
En 1732, Franklin commença à publier l'_Almanach du Bon-homme Richard_, ouvrage remarquable par le grand nombre de maximes simples et précieuses, qu'il contient, et qui tendent toutes à faire sentir les avantages de l'industrie et de la frugalité. Cet almanach parut plusieurs années de suite; et dans le dernier volume toutes les maximes furent rassemblées dans un discours intitulé: _Le Chemin de la Fortune_, ou _la Science du Bon-homme Richard_. Ce morceau a été traduit dans plusieurs langues, et inséré dans divers ouvrages[28]. Il a été aussi imprimé sur une grande feuille de papier, et on le voit encadré dans plusieurs maisons de Philadelphie. Il contient peut-être le meilleur systême d'économie-pratique, qui ait jamais paru. Il est écrit d'une manière intelligible pour tout le monde; et il ne peut manquer de convaincre ceux qui le lisent, de la justesse et de l'utilité des observations et des avis qu'il renferme.
[28] Il est si intéressant, que nous avons cru devoir le joindre à ce recueil.
L'almanach de Franklin eut un tel succès, qu'on en vendit dix mille dans l'année, nombre qui doit paroître très-considérable, si l'on réfléchit qu'à cette époque l'Amérique n'étoit pas encore très-peuplée. On ne peut pas douter que les salutaires leçons, contenues dans cet almanach, n'aient fait une impression favorable sur plusieurs de ses lecteurs.
Peu de temps après, Franklin entra dans sa carrière politique. En 1736, il fut nommé secrétaire de l'assemblée générale de Pensylvanie; et réélu tous les ans pour la même place, jusqu'à ce qu'on l'éleva à celle de représentant de la ville de Philadelphie.