Vie de Benjamin Franklin, écrite par lui-même - Tome 1 Suivie de ses œuvres morales, politiques et littéraires

Part 7

Chapter 73,756 wordsPublic domain

J'objectai mon manque d'argent. Sur quoi il me dit que son père avoit une très-haute opinion de moi, et que d'après une conversation, qui avoit eu lieu entr'eux, il étoit sûr qu'il nous avanceroit tout ce qui seroit nécessaire pour nous établir, si je consentois à entrer en société avec lui.--«Le temps, que je dois rester chez Keimer, ajouta-t-il, expirera au printems prochain. En attendant, nous pouvons faire venir de Londres une presse et des caractères. Je sais que je ne suis pas ouvrier: mais si vous acceptez ma proposition, votre habileté dans le métier sera balancée par les fonds que je fournirai, et nous partagerons également les profits.»

Ce qu'il désiroit étoit raisonnable, et nous fûmes bientôt d'accord. Son père, qui se trouvoit en ville, approuva notre arrangement. Il n'ignoroit pas que j'avois de l'ascendant sur son fils, puisque j'avois réussi à lui persuader de s'abstenir, pendant long-temps, de boire de l'eau-de-vie, et il espéroit que quand je serois plus étroitement lié avec lui, je parviendrois à le faire renoncer entièrement à cette malheureuse habitude.

Je fournis une liste des objets qu'il étoit nécessaire de faire venir de Londres. Il la remit à un négociant, et l'ordre fut aussitôt donné. Nous convînmes que nous garderions le secret jusqu'à l'arrivée de nos caractères et de notre presse, et qu'en attendant, je ferois en sorte de travailler dans une autre imprimerie. Mais il n'y avoit point de place vacante, et je restai oisif.

Au bout de quelques jours Keimer eut l'espoir d'obtenir l'impression de quelque papier-monnoie, pour la province de New-Jersey, impression qui exigeoit des caractères et des gravures que je pouvois seul fournir. Craignant alors que Bradford ne m'engageât et ne lui enlevât cette entreprise, il m'envoya un message très-poli, par lequel il disoit que d'anciens amis ne devoient point rester brouillés pour quelques paroles, qui n'étoient que l'effet d'un moment de colère, et qu'il m'engageoit à retourner chez lui. Meredith me conseilla de me rendre à cette invitation, parce qu'alors il pourroit profiter de mes instructions et se perfectionner dans son état. Je me laissai persuader; et nous vécûmes avec Keimer en meilleure intelligence qu'avant notre séparation.

Keimer eut l'ouvrage de New-Jersey. Pour l'exécuter, je construisis une presse en taille-douce, la première de ce genre qu'on eût vue dans le pays. Je gravai divers ornemens et vignettes. Nous nous rendîmes ensuite à Burlington, où j'imprimai les billets à la satisfaction générale. Keimer reçut, pour cet ouvrage, une somme d'argent, qui le mit en état de tenir long-temps la tête au-dessus de l'eau.

À Burlington, je fis connoissance avec les principaux personnages de la province. Plusieurs d'entr'eux étoient chargés, par l'assemblée, de veiller sur la presse, et d'empêcher qu'on n'imprimât plus de billets que la loi ne l'ordonnoit. En conséquence, ils devoient se tenir tour-à-tour auprès de nous; et celui qui étoit en fonction, amenoit un ou deux de ses amis pour lui tenir compagnie.

J'avois l'esprit plus cultivé par la lecture que Keimer. Aussi nos inspecteurs fesoient-ils plus de cas de ma conversation que de la sienne. Ils m'invitoient à aller chez eux, me présentoient à leurs amis, et me traitoient avec la plus grande honnêteté, tandis qu'ils négligeoient un peu mon maître Keimer. C'étoit, dans le fait, un assez étrange animal, ignorant les usages du monde, prompt à combattre grossièrement les opinions reçues, enthousiaste sur certains points de religion, d'une mal-propreté rebutante, et de plus, un peu fripon.

Nous restâmes près de trois mois dans le New-Jersey; et à compter de cette époque, je pus mettre sur la liste de mes amis, le juge Allen, Samuel Bustil, secrétaire de la province; Isaac Pearson, Joseph Cooper, plusieurs des Smith, tous membres de l'assemblée, et Isaac Deacon, inspecteur-général. Ce dernier étoit un vieillard spirituel et rusé. Il me raconta que dans son enfance il avoit commencé par charier de l'argile pour les briquetiers; qu'il étoit déjà assez âgé lorsqu'il avoit appris à lire et à écrire; qu'ensuite il fut employé à porter la chaîne pour un arpenteur, qui lui apprit son état, et qu'à force d'industrie, il avoit enfin acquis une fortune honnête.

«Je prévois, dit-il, un jour, en me parlant de Keimer, que vous ne tarderez pas à vous mettre à la place de cet homme, et que vous ferez fortune à Philadelphie».--Il ignoroit, cependant alors, si mon intention étoit de m'établir là ou ailleurs.--Les amis, que je viens de nommer, me furent très-utiles par la suite; et je rendis moi-même des services à quelques-uns. Nul d'entr'eux n'a cessé d'avoir de l'estime pour moi.

Avant de raconter les circonstances de mon établissement, peut-être est-il nécessaire de vous dire quels étoient alors mes principes de morale, afin que vous puissiez voir le degré d'influence qu'ils ont eu depuis sur les évènemens de ma vie.

Mes parens m'avoient donné de bonne heure des impressions religieuses; et je reçus, dès mon enfance, une éducation pieuse, dans les principes du calvinisme. Mais à peine fus-je parvenu à l'âge de quinze ans, qu'après avoir eu des doutes tantôt sur un point du dogme, tantôt sur l'autre, suivant que je les trouvois combattus dans les livres que je lisois, je commençai à douter de la révélation même.

Quelques livres contre le déïsme me tombèrent entre les mains. Ils contenoient, disoit-on, la substance des sermons prêchés dans le cabinet où Boyle fesoit ses expériences de physique. Il arriva qu'ils produisirent sur moi un effet précisément contraire à celui qu'on s'étoit proposé en les écrivant; car les argumens du déïsme, qu'on y citoit pour les combattre, me parurent beaucoup plus forts que leur réfutation. En un mot, je devins un vrai déïste.

Ma doctrine pervertit quelques jeunes gens, particulièrement Collins et Ralph. Mais quand je vins, dans la suite, à me rappeler qu'ils avoient, l'un et l'autre, très-mal agi envers moi, sans en avoir le moindre remords; quand je considérai le procédé de Keith, autre esprit fort, et ma propre conduite à l'égard de Vernon et de miss Read, qui me donnoit de temps en temps, beaucoup d'inquiétude, j'entrevis que quelque vraie qu'elle pût être, cette doctrine n'étoit pas très-utile. Je commençai à avoir une idée moins favorable du pamphlet que j'avois composé à Londres, et auquel j'avois mis pour épigraphe ce passage du poëte Dryden:

Oui, tout est bien, malgré nos préjugés divers. L'homme voit qu'une chaîne embrasse l'univers: Mais de l'anneau qu'il touche, en vain son oeil s'élance; Il ne peut remonter jusques à la balance, Où tout, avec sagesse, est pesé dans les cieux[25].

[25] Voici les vers anglais:

Whatever is, is right; though purblind man Sees but a part o' the chain, the nearest link, His eyes not carrying to the equal beam That poises all above.

L'objet de ce pamphlet étoit de prouver que, d'après les attributs de Dieu, sa bonté, sa sagesse, sa puissance, rien ne pouvoit être mal dans le monde; que le vice et la vertu n'existoient pas réellement, et n'étoient que de vaines distinctions. Je ne regardai plus cet écrit comme aussi irréprochable que je l'avois d'abord cru; et je soupçonnai qu'il s'étoit glissé, dans mes argumens, quelqu'erreur qui s'étendoit à toutes les conséquences que j'en avois tirées, comme cela arrive souvent dans les raisonnemens métaphysiques. En un mot, je finis par être convaincu que la vérité, la probité, la sincérité, dans les relations sociales, étoient de la plus grande importance pour le bonheur de la vie. Je résolus, dès ce moment, de les pratiquer aussi long-temps que je vivrois, et je consignai cette résolution dans mon journal.

La religion révélée n'avoit, à la vérité, comme telle, aucune influence sur mon esprit. Mais je pensois que, quoique certaines actions pussent n'être pas mauvaises, par la seule raison qu'elle les défendoit, ou bonnes, parce qu'elle les prescrivoit, il étoit pourtant probable que tout bien considéré, ces actions étoient défendues, parce qu'elles étoient dangereuses pour nous, ou commandées parce qu'elles étoient avantageuses par leur nature. Grace à cette persuasion au secours de la divine providence, ou de quelqu'ange protecteur, et peut-être à un concours de circonstances favorables, je fus préservé de toute immoralité et de toute grande et _volontaire_ injustice, dont mon manque de religion m'exposoit à me rendre coupable, dans ce temps dangereux de la jeunesse, et dans les situations hasardeuses où je me trouvai quelquefois, parmi les étrangers et loin des regards et des leçons de mon père.

Peu de temps après mon retour de Burlington, ce que nous avions demandé pour établir notre imprimerie, arriva de Londres. Je réglai mes comptes avec Keimer, et le quittai de son consentement, avant qu'il eût connoissance de mon projet. Nous trouvâmes, Meredith et moi, une maison à louer près du marché. Nous la prîmes. Cette maison, qui depuis a été louée soixante-dix livres sterlings par an, ne nous en coûtoit que vingt-quatre. Pour rendre ce loyer encore moins lourd pour nous, nous cédâmes une partie de la maison à Thomas Godfrey, vitrier, qui vint y demeurer avec sa famille, et chez qui nous nous mîmes en pension.

Nous avions à peine déballé nos caractères et mis notre presse en ordre, que George House, l'une de mes connoissances, m'amena un homme de la campagne, qu'il avoit rencontré dans la rue, cherchant un imprimeur. Nous avions déjà dépensé presque tout notre argent, parce que nous avions été obligés de nous procurer une grande quantité de choses. Le campagnard nous paya cinq schellings, et ce premier fruit de notre entreprise, venant si à propos, me fit plus de plaisir qu'aucune des sommes que je gagnai depuis; et le souvenir de la reconnoissance que George House m'inspira en cette occasion, m'a souvent plus disposé, que je ne l'aurois peut-être été, sans cela, à favoriser les jeunes commençans.

Il y a dans tous les pays, des esprits chagrins, qui aiment à prophétiser le malheur. Un être de cette trempe vivoit alors à Philadelphie. C'étoit un homme riche, déjà avancé en âge, ayant un air de sagesse et une manière de parler sentencieuse. Il se nommoit _Samuel Mickle_. Je ne le connoissois point: mais il s'arrêta un jour à ma porte, et me demanda si j'étois le jeune homme qui avoit, depuis peu, ouvert une imprimerie. Sur ma réponse affirmative, il me dit qu'il en étoit fâché pour moi; que c'étoit une entreprise dispendieuse, et que l'argent que j'y avois employé seroit perdu, parce que Philadelphie tomboit en décadence, et que tous ses habitans, ou du moins presque tous, avoient déjà été obligés de demander des termes à leurs créanciers. Il ajouta qu'il savoit, d'une manière certaine, que les choses qui pouvoient nous faire supposer le contraire, comme les nouvelles bâtisses, le haussement des loyers, n'étoient que des apparences trompeuses, qui, dans le fait contribuoient à hâter la ruine générale. Il me fit enfin, un si long détail des infortunes qui existoient déjà, et de celles qui devoient bientôt avoir lieu, qu'il me jeta dans une sorte de découragement.

Si j'avois connu cet homme avant de me mettre dans le commerce, je n'aurois sans doute jamais osé m'y hasarder. Cependant il continua à vivre dans cette ville en décadence, et à déclamer de la même manière, refusant pendant plusieurs années, d'acheter une maison, parce que, selon lui, tout alloit chaque jour plus mal; et à la fin, j'eus la satisfaction de lui en voir payer une cinq fois aussi cher qu'elle lui eût coûté, s'il l'avoit achetée quand il commença ses lamentations.

J'aurois dû rapporter que, pendant l'automne de l'année précédente, j'avois réuni la plupart des hommes instruits, que je connoissois, pour former un club, auquel nous donnâmes le nom de _Junto_, et dont l'objet étoit de perfectionner notre esprit. Nous nous assemblions les vendredis au soir. Les règlemens que je traçai, obligeoient chaque membre de proposer, à son tour, une ou plusieurs questions de morale, de politique ou de philosophie, pour être discutées par la société; et de lire, en outre, une fois tous les trois mois, un essai de sa composition sur un sujet à son choix.

Nos débats devoient avoir lieu sous la direction d'un président, et être dictés par l'amour de la vérité, sans que le plaisir de disputer, et la vanité de triompher, pussent y entrer pour rien. Afin de prévenir toute chaleur déplacée, nous établîmes que, toutes les fois qu'on se permettroit des expressions qui annonceroient trop d'entêtement pour une opinion, ou qu'on se livreroit à des contradictions directes, on payeroit une légère amende.

Les premiers membres de notre club furent:--Joseph Breintnal, notaire. C'étoit un homme dans la maturité de l'âge, doué d'un naturel heureux, très-attaché à ses amis, chérissant la poésie, lisant tout ce qui tomboit sous sa main, écrivant passablement, ingénieux dans beaucoup de petites choses, et d'une conversation agréable.

Thomas Godfrey, habile mathématicien, qui s'étoit formé sans maître, et qui fut ensuite l'inventeur de ce qu'on appelle _le Quart de Cercle d'Hadley_. Presque tout ce qu'il savoit se bornoit à la connoissance des mathématiques. Il étoit insupportable en société, parce qu'il exigeoit, ainsi que la plupart des géomètres que j'ai rencontrés, une précision inusitée dans tout ce qu'on disoit, et qu'il contrarioit sans cesse ou fesoit des distinctions futiles; vrai moyen de faire manquer le but de toutes les conversations. Il nous quitta bientôt.

Nicolas Scull, arpenteur, qui devint par la suite arpenteur-général de la province. Il aimoit beaucoup les livres et fesoit des vers.

William Parsons, à qui on avoit fait apprendre le métier de cordonnier, mais qui, ayant du goût pour la lecture, acquit de profondes connoissances dans les mathématiques. Il les étudia d'abord dans l'intention d'apprendre l'astrologie, dont il étoit ensuite le premier à rire. Il devint aussi arpenteur-général.

William Mawgridge, menuisier, très-excellent mécanicien, et à tous égards, homme d'un esprit très-solide.

Hugh Meredith, Stephen Potts et George Webb, dont j'ai déjà parlé.

Robert Grace, jeune homme riche, généreux, vif et plein d'esprit. Il aimoit beaucoup l'épigramme, mais encore plus ses amis.

Enfin, William Coleman, commis chez un négociant, et à-peu-près du même âge que moi. Il avoit la tête la plus froide, l'esprit le plus clair, le meilleur coeur, et la morale la plus pure que j'aie presque jamais rencontrés dans aucun homme. Il devint par la suite négociant très-considéré, et l'un de nos juges provinciaux. Notre amitié dura, sans interruption, pendant plus de quarante ans, et ne finit qu'avec la vie de cet homme estimable. Le club continua d'exister presqu'aussi long-temps.

C'étoit la meilleure école de politique et de philosophie, qu'il y eût alors dans toute la province; car, comme nos questions étoient lues dans la semaine qui précédoit celle de leur discussion, nous avions soin de parcourir attentivement les livres qui y avoient quelque rapport, afin de nous mettre en état de parler plus pertinemment. Nous acquîmes aussi l'habitude d'une conversation plus agréable, chaque objet étant discuté conformément à nos règlemens, et de manière à prévenir tout ennui. C'est à cela qu'on doit attribuer la longue existence de notre club, dont j'aurai désormais de fréquentes occasions de parler.

J'en ai fait mention ici, parce que c'étoit un des moyens sur lesquels je pouvois compter pour le succès de mon commerce; chacun des membres fesant ses efforts pour nous procurer de l'ouvrage. Breintnal entr'autres, engagea les quakers à nous donner l'impression de quarante feuilles de leur histoire, dont le reste devoit être fait par Keimer. Nous n'exécutâmes pas cet ouvrage d'une manière supérieure, attendu qu'il étoit à très-bas prix. C'étoit un _in-folio_, sur du papier _pro-patria_, en caractère de cicéro, avec de longues notes du plus petit caractère. J'en composois une feuille par jour, et Meredith la mettoit sous presse.

Il étoit souvent onze heures du soir, quelquefois plus tard, avant que j'eusse achevé ma distribution pour le travail du lendemain; car les petits ouvrages, que nous envoyoient de temps en temps nos amis, ne laissoient pas que de nous détourner. J'avois cependant si bien résolu de composer chaque jour une feuille de l'histoire des quakers, qu'un soir, lorsque ma forme étoit imposée et que je croyois avoir achevé mon travail de la journée, un accident ayant rompu cette forme et dérangé deux pages entières, je les distribuai immédiatement, et les composai de nouveau, avant de me mettre au lit.

Cette infatigable assiduité, dont s'appercevoient nos voisins, commença à nous donner de la réputation et du crédit. J'appris, entr'autres choses, que notre imprimerie étant devenue le sujet de la conversation, dans un club de marchands, qui s'assembloient tous les soirs, et l'opinion générale ayant été qu'elle tomberoit, parce qu'il y avoit déjà en ville deux imprimeurs, Keimer et Bradford, cette opinion avoit été combattue par le docteur Bard, que nous avons eu vous et moi, occasion de voir plusieurs années après, dans son pays natal, à St.-André en Écosse.--«L'activité de ce Franklin, dit-il, est supérieure à tout ce que j'ai vu en ce genre. Le soir, en me retirant du club, je le vois encore à l'ouvrage, et le matin il s'y est remis avant que ses voisins soient levés.»

Ce discours frappa le reste de l'assemblée; et bientôt après un de ses membres vint nous trouver, et nous offrit de nous fournir des articles de papeterie. Mais nous ne voulions pas encore nous charger de tenir une boutique.

Ce n'est point pour m'attirer des louanges que j'entre si librement dans les détails sur mon assiduité au travail; c'est pour que ceux de mes descendans, qui liront ces mémoires, connoissent le prix de cette vertu, en voyant dans le récit des évènemens de ma vie, de quel avantage elle m'a été.

George Webb ayant trouvé un ami, qui lui prêta l'argent nécessaire pour racheter son temps, de Keimer, vint un jour s'offrir à nous pour ouvrier. Nous ne pouvions pas l'occuper tout de suite: mais je lui dis imprudemment, en lui recommandant le secret, que je me proposois de publier avant peu une nouvelle feuille périodique, et qu'alors nous lui donnerions de l'ouvrage. Je lui fis part de mes espérances de succès. Elles étoient fondées sur ce que le seul papier que nous avions en ce temps-là à Philadelphie, et qui s'imprimoit chez Bradford, étoit pitoyable, mal dirigé, nullement amusant, et cependant donnoit du profit à son propriétaire. J'imaginois donc qu'un bon ouvrage de ce genre ne pourroit manquer de réussir. Webb dévoila mon secret à Keimer, qui, pour me prévenir, publia sur-le-champ le prospectus d'une feuille, qu'il se proposoit d'imprimer, et à laquelle il devoit employer Webb.

Je fus indigné de ce procédé, et comme je voulois contrecarrer Keimer et Webb, et que je ne pouvois pas encore commencer ma feuille périodique, j'écrivis dans celle de Bradford, quelques pièces amusantes sous le titre du _Tracassier_, (Busy-Body)[26] que Breintnal continua pendant quelques mois. Par ce moyen, j'attirai l'attention du public sur la feuille de Bradford; et le prospectus de Keimer, que nous tournâmes en ridicule, fut regardé avec mépris. Malgré cela, sa feuille fut commencée: mais l'ayant continuée neuf mois de suite, sans avoir plus de quatre-vingt-dix souscripteurs, il me proposa de me la céder pour une bagatelle. J'étois prêt, depuis quelque temps, à entreprendre une pareille affaire; j'acceptai, sans balancer, l'offre de Keimer; et en peu d'années la feuille imprimée pour mon compte, me donna beaucoup de profit.

[26] Une note manuscrite qui se trouve dans la collection du _Mercure Américain_, conservée dans la bibliothèque de Philadelphie, dit que Franklin écrivit les cinq premiers numéros de ce journal et une partie du huitième.

Je m'apperçois que je suis porté à parler au singulier, quoique ma société avec Meredith continuât. C'est, peut-être, parce que, dans le fait, toute l'entreprise rouloit sur moi. Meredith n'étoit point compositeur, mais pressier médiocre, et rarement il s'abstenoit de trop boire. Mes amis étoient affligés de me voir lié avec lui: mais je fesois en sorte d'en tirer le meilleur parti possible.

Notre premier numéro ne produisit pas plus d'effet que les autres feuilles périodiques de la province, soit pour les caractères, soit pour l'impression: mais certaines remarques, écrites à ma manière, sur la querelle qui s'étoit élevée entre le gouverneur Burnet et l'assemblée de Massachusett, paroissant saillantes à quelques personnes, les firent parler de la feuille et de ceux qui la publioient, et, en peu de semaines, les engagèrent à devenir nos souscripteurs. Beaucoup d'autres suivirent leur exemple; et le nombre de nos abonnés continua à s'accroître.

Ce fut un des premiers bons effets des peines que j'avois prises pour apprendre à former mon style. J'en retirai un autre avantage; c'est qu'en lisant ma feuille, les principaux habitans de Philadelphie, virent dans l'auteur de ce papier un homme si bien en état de se servir de sa plume, et jugèrent qu'il convenoit de le soutenir et de l'encourager.

Les loix, les opinions des membres de l'assemblée et les autres pièces publiques s'imprimoient alors chez Bradford. Une adresse de la chambre au gouverneur de la province, sortit de ses presses, grossièrement exécutée et avec beaucoup d'incorrection. Nous la réimprimâmes d'une manière exacte et élégante, et nous en envoyâmes une copie à chaque membre. Ils apperçurent aussitôt la différence; et cela augmenta tellement l'influence de nos amis dans l'assemblée, que nous fûmes nommés ses imprimeurs pour l'année suivante.

Parmi ces amis, je ne dois pas oublier d'en nommer un, M. Hamilton, dont j'ai déjà parlé dans ces mémoires, et qui étoit revenu d'Angleterre. Il s'intéressa vivement pour moi dans cette occasion, ainsi que dans beaucoup d'autres qui suivirent; et il me conserva sa bienveillance jusqu'à sa mort.

À-peu-près dans le temps dont je viens de faire mention, M. Vernon me rappela ma dette envers lui, mais sans me presser pour le paiement. Je lui écrivis une lettre remplie de témoignages de reconnoissance, en le priant de m'accorder encore un petit délai, à quoi il consentit. Aussitôt que je le pus, je lui payai le capital et les intérêts, et lui renouvelai tous mes remerciemens; de sorte que cette première erreur de ma vie fut presque corrigée.

Mais il me survint alors un autre embarras, auquel je ne croyois pas devoir m'attendre. Le père de Meredith qui, suivant nos conventions, s'étoit chargé de payer en entier le fonds de notre imprimerie, n'avoit payé que cent livres sterlings. Il en étoit encore dû autant; et le marchand impatienté d'attendre, nous fit assigner. Nous fournîmes caution, mais avec la triste perspective que si l'argent n'étoit pas prêt au temps fixé, l'affaire seroit jugée; le jugement mis à exécution, nos belles espérances s'évanouiroient, et nous resterions entièrement ruinés, parce que notre presse et nos caractères seroient vendus, peut-être à moitié prix, pour payer la dette.

Dans cette détresse, deux vrais amis, dont le procédé généreux sera présent à ma mémoire, aussi long-temps que j'aurai la faculté de me souvenir de quelque chose, vinrent me trouver séparément, à l'insçu l'un de l'autre, et sans que j'eusse eu recours à eux. Chacun d'eux m'offrit de m'avancer tout l'argent qu'il me faudroit pour me charger seul de l'imprimerie, si cela étoit praticable; attendu qu'ils ne voyoient pas avec plaisir que je restasse en société avec Meredith, qu'on rencontroit, disoient-ils, souvent ivre dans les rues, et jouant dans les cabarets à bière, ce qui nuisoit beaucoup à notre crédit.