Part 6
Au bout de quelques semaines, Watts ayant besoin de m'employer à la composition, je quittai la presse. Les compositeurs me demandèrent la bienvenue. Mais je considérai cela comme une injustice, attendu que je l'avois déjà payée en bas. Le maître fut de mon avis, et m'engagea à ne rien donner. Je restai donc deux ou trois semaines, sans fraterniser avec personne. On me regardoit comme un excommunié; et quand je m'absentois, il n'y avoit point de tour qu'on ne me jouât. Je trouvois à mon retour, mes caractères mêlés, mes pages transposées, mes matières rompues, etc.; et tout cela étoit attribué au lutin qui fréquentoit la chapelle[22], et tourmentoit, me disoit-on, ceux qui n'étoient pas régulièrement admis. Enfin, malgré la protection du maître, je fus obligé de payer de nouveau, convaincu qu'il y avoit de la folie à ne pas être en bonne intelligence avec ceux, au milieu desquels j'étois destiné à vivre.
[22] La chapelle est le nom que les ouvriers donnent à l'imprimerie. Les imprimeurs anglais appellent le lutin _Ralph_, nom que portoit cet ami dont Franklin a parlé plus haut.
Après cela je fus parfaitement d'accord avec mes compagnons de travail, et j'acquis bientôt, parmi eux, une grande influence. Je leur proposai quelques changemens dans les loix de la chapelle, et ils les acceptèrent sans difficulté. Mon exemple détermina plusieurs de mes camarades à quitter la détestable habitude de déjeûner avec du pain, du fromage et de la bière. Ils firent, ainsi que moi, venir d'une maison voisine, un bon plat de gruau chaud, dans lequel il y avoit un petit morceau de beurre, avec du pain grillé et de la muscade. C'étoit un bien meilleur déjeûner, qui coûtoit tout au plus la valeur d'une pinte de bière, c'est-à-dire, trois demi-sols; et qui, en même-temps, fesoit qu'on avoit des idées bien plus claires.
Ceux qui continuoient à se gorger de bière, perdoient souvent leur crédit chez le cabaretier, faute de payer leur compte. Ils s'adressoient alors à moi, pour que je leur servisse de caution; leur _lumière_, disoient-ils, _étoit éteinte_. Je me tenois chaque samedi au soir, auprès de la table, où l'on payoit l'ouvrage de la semaine, et je prenois les petites sommes dont j'avois répondu. Elles s'élevoient quelquefois à près de trente schellings.
Cet avantage, joint à la réputation d'être assez goguenard, me donnoit de l'importance dans la chapelle. J'avois, en outre, acquis l'estime du maître, en m'appliquant beaucoup à l'ouvrage, et n'observant jamais le Saint-Lundi. La célérité extraordinaire avec laquelle je composois, fesoit qu'on me donnoit toujours les ouvrages les plus pressés, qui sont ordinairement les mieux payés. Ainsi Je passois mon temps d'une manière très-agréable.
Le logement que j'occupois dans Little-Britain, étant trop éloigné de l'imprimerie, je le quittai pour en prendre un autre dans Duke-Street, vis-à-vis de l'église catholique. Il étoit sur le derrière d'un magasin italien. La maison étoit tenue par une veuve, qui avoit une fille, une servante et un garçon de boutique: mais ce dernier ne couchoit point dans la maison.
Après avoir fait prendre des informations sur mon compte dans Little-Britain, la veuve voulut bien me recevoir au même prix que mes premiers hôtes, c'est-à-dire, à trois schellings et demi par semaine. Elle se contentoit de si peu, disoit-elle, parce qu'il n'y avoit que des femmes dans sa maison, et qu'elles seroient plus en sûreté lorsqu'un homme y logeroit.
Cette femme, déjà avancée en âge, étoit née d'un ministre protestant, qui l'avoit élevée dans sa religion. Mais son mari, dont elle respectoit singulièrement la mémoire, l'avoit convertie à la foi catholique. Elle avoit vécu dans la société intime de diverses personnes de distinction, et en savoit un grand nombre d'anecdotes, qui remontoient jusqu'au règne de Charles second. Étant sujette à des attaques de goutte, qui l'obligeoient de garder souvent la chambre, elle aimoit à recevoir quelquefois compagnie. La sienne étoit si amusante pour moi, que j'étois charmé de passer ma soirée auprès d'elle toutes les fois qu'elle le désiroit. Notre souper n'étoit composé que d'une moitié d'anchois pour chacun, sur un morceau de pain avec du beurre, avec une pinte d'aile pour nous tous. Mais la conversation de la veuve assaisonnoit délicieusement ce repas.
Comme je rentrois de bonne heure, et que je n'occasionnois presque aucun embarras dans la maison, la veuve avoit de la répugnance à notre séparation; et quand je parlai d'un autre logement que j'avois trouvé plus près de l'imprimerie et à deux schellings par semaine, ce qui s'accordoit avec l'intention où j'étois de faire des épargnes, elle m'engagea à y renoncer, et me fit en même-temps une diminution de deux schellings. Ainsi je continuai à loger chez elle à un schelling et demi par semaine, pendant le reste du temps que je fus à Londres.
Dans un grenier de la maison vivoit de la manière la plus retirée une demoiselle âgée de soixante-dix ans. Voici ce que mon hôtesse m'en apprit. Elle étoit catholique romaine. Dans sa jeunesse, elle avoit été envoyée dans le continent, et étoit entrée dans un couvent pour se faire religieuse. Mais le climat ne convenant point à sa santé, elle fut obligée de repasser en Angleterre, où, quoiqu'il n'y eût pas de couvens, elle fit voeu de mener une vie monastique, de la manière la plus rigide que les circonstances le lui permettroient. En conséquence, elle disposa de tous ses biens pour être employés en oeuvres de charité, ne se réservant qu'une rente annuelle d'onze livres sterlings, dont elle donnoit encore une partie aux pauvres. Elle ne mangeoit que du gruau bouilli dans de l'eau, et ne fesoit jamais de feu que pour faire cuire cette nourriture. Il y avoit déjà plusieurs années qu'elle vivoit dans ce grenier, où les principaux locataires catholiques, qui avoient successivement tenu la maison, l'avoient toujours logée gratuitement, regardant son séjour chez eux comme une faveur céleste. Un prêtre venoit la confesser tous les jours.--«Je lui ai demandé, me dit mon hôtesse, comment elle peut, vivant comme elle le fait, trouver tant d'occupation pour un confesseur; et elle m'a répondu qu'il est impossible d'éviter les mauvaises pensées.»
J'obtins une fois la permission de lui rendre visite. Je la trouvai polie, gaie et d'une conversation agréable. Son appartement étoit propre: mais tous les meubles consistoient en un matelas, une table sur laquelle il y avoit un crucifix et un livre, et une chaise qu'elle me donna pour m'asseoir. Sur la cheminée étoit un tableau de sainte Véronique, déployant son mouchoir, où l'on voyoit l'empreinte miraculeuse de la figure du Christ; ce qu'elle m'expliqua avec beaucoup de gravité. Son visage étoit pâle; mais elle n'avoit jamais été malade; et je puis la citer comme une autre preuve du peu qu'il faut pour maintenir la vie et la santé.
À l'imprimerie, je me liai d'amitié avec un jeune homme d'esprit, nommé _Wygate_, qui, étant né de parens riches, avoit reçu une meilleure éducation que la plupart des autres imprimeurs. Il étoit assez bon latiniste, parloit facilement français, et aimoit beaucoup la lecture. Je lui appris à nager, ainsi qu'à un de ses amis, en me baignant seulement deux fois avec eux. Ils n'eurent plus ensuite besoin de leçons. Un jour nous fîmes la partie d'aller par eau à Chelsea, pour voir le collége et les curiosités de don Saltero. Au retour, cédant aux sollicitations du reste de la compagnie, dont Wygate avoit excité la curiosité, je me déshabillai et m'élançai dans la Tamise. Je nageai depuis Chelsea jusqu'au pont des Blackfriards[23], et je fis dans ce trajet plusieurs tours d'adresse et d'agilité, soit à la surface de l'eau, soit en plongeant. Cela causa beaucoup d'étonnement et de plaisir à ceux qui le voyoient pour la première fois. Dès mes plus jeunes ans j'avois beaucoup aimé cet exercice. Je connoissois et pouvois exécuter toutes les évolutions et les positions de Thevenot; et j'en avois inventé quelques autres, dans lesquelles je m'efforçois de réunir la grace et l'utilité. Je ne négligeai pas de les montrer toutes dans cette occasion, et je fus extrêmement flatté de l'admiration qu'elles excitèrent.
[23] Des moines noirs.
Indépendamment du désir qu'avoit Wygate de se perfectionner dans l'art de la natation, il m'étoit très-attaché, parce qu'il y avoit une grande conformité dans nos goûts et dans nos études. Il me proposa de faire avec lui le tour de l'Europe, en nous défrayant, en même-temps, par le travail dans notre profession. J'étois sur le point d'y consentir; et j'en fis part au quaker Denham, mon ami, avec lequel je me fesois un plaisir de passer une heure, lorsque j'en avois le loisir. M. Denham m'engagea à renoncer à ce projet, et me conseilla de songer à retourner à Philadelphie, ce qu'il se proposoit de faire bientôt lui-même. Il faut que je rapporte ici un trait du caractère de ce digne homme.
Il avoit fait autrefois le commerce à Bristol. Obligé de manquer, il composa avec ses créanciers et partit pour l'Amérique, où à force de travail et d'application, il acquit bientôt une fortune considérable. Il repassa alors en Angleterre, dans le vaisseau où j'étois embarqué, ainsi que je l'ai rapporté plus haut. Là, il invita tous ses créanciers à une fête. Quand ils furent rassemblés, il les remercia de la facilité avec laquelle ils avoient consenti à un accommodement favorable pour lui; et tandis qu'ils ne s'attendoient à rien de plus qu'à un simple repas, chacun trouva sous son assiette, au moment où il la retourna, un mandat sur un banquier, pour le reste de sa créance et des intérêts.
M. Denham me dit que son dessein étoit d'emporter à Philadelphie une grande quantité de marchandises, afin d'y ouvrir un magasin; et il m'offrit de me prendre avec lui, en qualité de commis, pour avoir soin de son magasin, copier ses lettres, et tenir ses livres, ce qu'il se chargeroit de m'apprendre. Il ajouta qu'aussitôt que je serois au fait du commerce, il m'avanceroit, en m'envoyant, avec une cargaison de bled et de farine, aux îles de l'Amérique, et en me procurant d'autres commissions lucratives; de sorte qu'avec de la conduite et de l'économie, je pourrois, avec le temps, entreprendre des affaires avantageuses pour mon compte.
Ces propositions me plurent. Londres commençoit à m'ennuyer. Les momens agréables que j'avois passés à Philadelphie, se retracèrent à ma mémoire, et je désirai de les voir renaître. En conséquence je m'engageai avec M. Denham à raison de cinquante livres sterlings par an. C'étoit à la vérité, moins que je ne gagnois comme compositeur d'imprimerie: mais aussi j'avois une plus belle perspective. Je quittai donc l'état d'imprimeur, et je crus que c'étoit pour toujours. Je me livrai entièrement à mes nouvelles occupations. Je passois mon temps, soit à accompagner M. Denham de magasin en magasin, pour acheter des marchandises, soit à les faire emballer et à presser les ouvriers. Cependant, lorsque tout fut à bord, j'eus quelques jours de loisir.
Durant cet intervalle, on vint me demander de la part d'un homme que je ne connoissois que de nom. C'étoit sir William Wyndham. Je me rendis chez lui. Il avoit entendu parler de la manière dont j'avois nagé entre Chelsea et Blackfriards; et on lui avoit dit que j'avois enseigné, en quelques heures, l'art de la natation, à Wygate et à un autre jeune homme. Ses deux fils étoient sur le point de voyager en Europe. Il désiroit qu'ils sussent nager avant leur départ; et il m'offrit une récompense assez considérable, si je voulois le leur apprendre.
Ils n'étoient pas encore à Londres, et le séjour que j'y devois faire moi-même étoit incertain; c'est pourquoi je ne pus accepter sa proposition. Mais je supposai, d'après cet incident, que si j'eusse voulu rester dans la capitale de l'Angleterre, et y ouvrir une école de natation, j'aurois pu gagner beaucoup d'argent. Cette idée me frappa même tellement, que si l'offre de sir William Wyndham m'eût été faite plutôt, j'aurois renoncé, pour quelque temps, au dessein de retourner en Amérique.
Quelques années après, nous avons eu, vous et moi, des affaires plus importantes à traiter, avec l'un des fils de sir William Wyndham, devenu comte d'Egremont. Mais n'anticipons pas sur les évènemens.
J'avois passé dix-huit mois à Londres, travaillant presque sans relâche de mon métier, et ne fesant d'autre dépense extraordinaire pour moi, que d'aller quelquefois à la comédie, et d'acheter quelques livres. Mais mon ami Ralph m'avoit tenu dans la pauvreté. Il me devoit environ vingt-sept livres sterlings, qui étoient autant de perdu, et qui, prises sur mes petites épargnes, me paroissoient une somme considérable. Malgré cela, j'avois de l'affection pour lui, parce qu'il possédoit beaucoup de qualités aimables. Enfin, quoique je n'eusse rien fait pour ma fortune, j'avois augmenté la somme de mes connoissances, soit par le grand nombre d'excellens livres que j'avois lus, soit par la conversation des savans et des gens de lettres, avec lesquels je m'étois lié.
Nous fîmes voile de Gravesende le 23 juillet 1726. Je ne vous dirai rien ici des incidens de mon voyage. Vous les trouverez dans mon journal, où toutes les circonstances en sont particulièrement détaillées. Nous arrivâmes à Philadelphie le 11 octobre suivant.
Keith avoit perdu son emploi de gouverneur de Pensylvanie, et étoit employé par le major Gordon. Je le trouvai dans la rue, où il se promenoit en simple particulier. Il fut un peu honteux de me voir, et passa sans me rien dire.
J'aurois été moi-même aussi honteux en voyant miss Read, si sa famille, désespérant avec raison de mon retour, d'après la lecture de ma lettre, ne lui eût conseillé de renoncer à moi et d'épouser un potier nommé _Rogers_, à quoi elle consentit. Mais ce Rogers ne la rendit point heureuse, et bientôt elle se sépara de lui, renonçant même à porter son nom, parce qu'on prétendoit qu'il avoit une autre femme. Son habileté dans sa profession avoit séduit les parens de miss Read: mais il étoit aussi mauvais sujet qu'excellent ouvrier. Il contracta beaucoup de dettes, et en 1727 ou 1728, il s'enfuit aux Antilles, où il mourut.
Pendant mon absence, Keimer avoit pris une maison plus considérable, où il tenoit un magasin bien fourni de papier et de divers autres articles. Il s'étoit procuré quelques caractères neufs et un certain nombre d'ouvriers, qui, tous, étoient pourtant très-médiocres. Il paroissoit ne pas manquer d'ouvrage.
M. Denham loua un magasin dans Water-Street[24], où nous étalâmes nos marchandises. Je m'appliquai au travail; j'étudiai la partie des comptes, et en peu de temps, je devins habile commerçant. Je logeois et mangeois chez M. Denham. Il m'étoit sincèrement attaché, et me traitoit comme s'il eût été mon père. De mon côté, je le respectois et l'aimois. Ma situation étoit heureuse: mais ce bonheur ne fut pas de longue durée.
[24] C'est la rue la plus près du port, et la plus commerçante de Philadelphie. (_Note du Traducteur._)
Au commencement du mois de février 1727, époque où j'entrois dans ma vingt-deuxième année, nous tombâmes malades, M. Denham et moi. Je fus attaqué d'une pleurésie, qui faillit à m'emporter. Je souffrois beaucoup; je crus que c'en étoit fait de moi, et lorsqu'ensuite je commençai à me rétablir, j'éprouvai une autre sorte de peine; j'étois fâché d'avoir encore à éprouver, tôt ou tard, une scène aussi désagréable.
J'avois oublié la maladie de M. Denham. Elle dura long-temps, et enfin il y succomba. Il me laissa, par son testament, un petit legs, comme un témoignage de son amitié; et je me trouvai encore une fois abandonné à moi-même dans ce vaste monde, car l'exécuteur testamentaire s'étant mis à la tête du magasin, je fus congédié.
Mon beau-frère Holmes, qui se trouvoit alors à Philadelphie, me conseilla de reprendre mon premier état. Keimer m'offrit des appointemens considérables, si je voulois me charger de conduire son imprimerie, parce qu'il vouloit lui-même ne s'occuper que de son magasin. Sa femme et les parens, qu'il avoit à Londres, m'avoient donné une mauvaise idée de son caractère, et je répugnois à me lier d'affaires avec lui. Je cherchai à me placer chez quelque marchand, en qualité de commis; mais ne pouvant y réussir tout de suite, j'accédai aux propositions de Keimer.
Voici quels étoient alors ceux qui travailloient dans son imprimerie:
Hugh Meredith, pensylvanien, âgé d'environ trente-cinq ans. Il avoit passé sa jeunesse à cultiver la terre. Il étoit honnête, sensé, avoit quelqu'expérience et aimoit beaucoup la lecture: mais il s'adonnoit trop à la boisson.
Stephen Potts, jeune campagnard sortant de l'école, étant aussi accoutumé aux travaux de l'agriculture, mais doué de qualités qui n'étoient pas communes, et de beaucoup d'intelligence et de gaîté. Il étoit pourtant un peu paresseux. Keimer avoit arrêté ces deux ouvriers à très-bas prix: mais il avoit promis de les augmenter tous les trois mois, d'un schelling par semaine, pourvu qu'ils le méritassent par leurs progrès dans l'art typographique. Cette augmentation de gages étoit l'appât dont il s'étoit servi pour les séduire.
John Savage, irlandois, qui n'avoit appris aucune espèce de métier, et dont Keimer s'étoit procuré le service pour quatre ans, en l'achetant d'un capitaine de navire. Il devoit être pressier.
Un étudiant d'Oxford, nommé _George Webb_, que Keimer avoit aussi acheté pour quatre ans, et qu'il destinoit à être compositeur. Je ne tarderai pas à parler encore de lui.
Enfin, David Harry, jeune homme de la campagne, entré chez Keimer comme apprenti.
Je m'apperçus bientôt que Keimer ne m'avoit engagé à un prix fort au-dessus de celui qu'il avoit coutume de donner, que pour que je formasse tous ces ouvriers ignorans, qui ne lui coûtant presque rien, et étant tous liés avec lui par des contrats, pourroient, aussitôt qu'ils seroient suffisamment instruits, le mettre en état de se passer de moi. Malgré cela, je fus fidèle à notre accord. L'imprimerie étoit dans la plus grande confusion: je la mis en ordre; et j'amenai insensiblement les ouvriers à être attentifs à leur travail et à l'exécuter d'une assez bonne manière.
Il étoit assez singulier de voir un étudiant d'Oxford, vendu pour le paiement de son passage. Il n'avoit pas plus de dix-huit ans, et voici les particularités qu'il me raconta. Né à Glocester, il avoit été élevé dans une pension, et s'étoit distingué parmi ses camarades, par la manière supérieure dont il jouoit, lorsqu'on leur fesoit représenter des pièces de théâtre. Il étoit membre d'un club littéraire, et plusieurs pièces de vers, et plusieurs morceaux de prose de sa composition, avoient été insérés dans les journaux de Glocester. De là, il fut envoyé à Oxford, où il demeura environ un an. Mais il n'y étoit pas content. Ce qu'il désiroit le plus, c'étoit de voir Londres, et de devenir comédien. Enfin, ayant reçu quinze guinées pour payer le quartier de sa pension, il quitta le collège, cacha sa robe d'écolier dans une haie et se rendit dans la capitale. Là, n'ayant point d'ami qui pût le diriger, il fit de mauvaises connoissances, dépensa bientôt ses quinze guinées, ne trouva aucun moyen de se faire présenter aux comédiens, devint méprisable, mit ses hardes en gage et manqua de pain.
Un jour qu'il marchoit dans la rue, ayant faim et ne sachant que faire, on lui mit dans la main un billet d'enrôleur, par lequel on offroit un repas soudain et une prime à ceux qui voudroient aller servir en Amérique. Aussitôt il se rendit au lieu indiqué dans le billet, s'engagea, fut mis à bord d'un vaisseau, et conduit à Philadelphie, sans avoir jamais écrit une ligne à ses parens, pour les informer de ce qu'il étoit devenu. La vivacité de son esprit et son bon naturel, en fesoient un excellent compagnon: mais il étoit indolent, étourdi et excessivement imprudent.
L'irlandais John déserta bientôt. Je commençai à vivre très-agréablement avec les autres. Ils me respectoient d'autant plus qu'ils voyoient que Keimer étoit incapable de les instruire, et qu'avec moi ils apprenoient tous les jours quelque chose. Nous ne travaillions jamais le samedi, parce que c'étoit le sabbat de Keimer: ainsi nous avions chaque semaine deux jours à consacrer à la lecture.
Je fis de nouvelles connoissances dans la ville parmi les personnes qui avoient de l'instruction. Keimer me traitoit avec beaucoup de politesse et avec une apparente estime; et rien ne me causoit de l'inquiétude, sinon la créance de Vernon, que j'étois encore hors d'état de payer, mes épargnes ayant été jusqu'alors très-peu de chose.
Notre imprimerie manquoit souvent de caractères, et il n'y avoit point en Amérique d'ouvrier qui sût en fondre. J'avois vu pratiquer cet art dans la maison de James à Londres, sans y faire beaucoup d'attention. Cependant, je trouvai le moyen de fabriquer un moule. Les lettres que nous avions me servirent de poinçons; je jetai mes nouveaux caractères en plomb dans des matrices d'argile, et je pourvus ainsi assez passablement à nos besoins les plus pressans.
Je gravois aussi, dans l'occasion, divers ornemens; je fesois de l'encre; je donnois un coup-d'oeil au magasin; en un mot, j'étois le _factotum_ de la maison. Mais quelqu'utile que je me rendisse, je m'appercevois chaque jour qu'à mesure que les autres ouvriers se perfectionnoient, mes services devenoient moins importans. Lorsque Keimer me paya le second quartier de mes gages, il me donna à entendre qu'il les trouvoit trop considérables, et qu'il croyoit que je devois lui faire une diminution. Il devint, par degrés, moins poli et affecta davantage le ton de maître. Il trouvoit souvent à reprendre; il étoit difficile à contenter; et il sembloit toujours sur le point d'en venir à une querelle pour se brouiller avec moi.
Malgré cela, je continuai à le supporter patiemment. J'imaginois que sa mauvaise humeur étoit en partie causée par le dérangement et l'embarras de ses affaires. Enfin, un léger incident occasionna notre rupture. Entendant du bruit dans le voisinage, je mis la tête à la fenêtre pour voir ce que c'étoit. Keimer étoit dans la rue; il me vit, et d'un ton haut et courroucé, il me cria de faire attention à mon ouvrage. Il ajouta quelques mots de reproche, qui me piquèrent d'autant plus qu'ils étoient prononcés dans la rue, et que les voisins, que le même bruit avoit attirés à leurs fenêtres, étoient témoins de la manière dont on me traitoit.
Keimer monta sur-le-champ à l'imprimerie, et continua à déclamer contre moi. La querelle s'échauffa bientôt des deux côtés; et Keimer me signifia qu'il falloit que je le quittasse dans trois mois, comme nous l'avions stipulé, regrettant d'être obligé de me garder encore si long-temps. Je lui dis que ses regrets étoient superflus, parce que je consentois à le quitter sur-le-champ. Je pris, en effet, mon chapeau, et je sortis de sa maison, priant Meredith de prendre soin de quelques objets que je laissois, et de les apporter chez moi.
Meredith vint le soir. Nous parlâmes quelque temps du mauvais procédé que je venois d'essuyer. Il avoit conçu une grande estime pour moi, et il étoit affligé de me voir quitter la maison tandis qu'il y restoit. Il m'engagea à renoncer au projet que je formois, de retourner dans ma patrie. Il me rappela que Keimer devoit plus qu'il ne possédoit; que ses créanciers commençoient à être inquiets; qu'il tenoit son magasin d'une manière pitoyable, vendant souvent les marchandises au prix d'achat pour avoir de l'argent comptant, et fesant continuellement crédit sans tenir aucun livre de comptes; que conséquemment il feroit bientôt faillite; et que cela occasionneroit un vide dont je pourrois profiter.