Vie de Benjamin Franklin, écrite par lui-même - Tome 1 Suivie de ses œuvres morales, politiques et littéraires

Part 5

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Je continuois gaiement à vivre de végétaux: mais le pauvre Keimer souffroit terriblement. Ennuyé de notre régime, il soupiroit après les pots de viande d'Égypte. Enfin, il commanda qu'on lui fît rôtir un cochon de lait, et m'invita à dîner avec deux femmes de notre connoissance. Mais voyant que le cochon de lait étoit prêt un peu avant notre arrivée, il ne put résister à la tentation, et il le mangea tout entier.

Dans le temps dont je viens de parler, je rendois des soins à miss Read. J'avois pour elle beaucoup d'estime et d'affection, et tout me donnoit lieu de croire qu'elle répondoit à ces sentimens. Nous étions jeunes l'un et l'autre, n'ayant guère plus de dix-huit ans; et comme j'étois sur le point d'entreprendre un long voyage, sa mère jugea qu'il étoit prudent de ne pas nous engager trop avant pour le moment. Elle pensoit que si notre mariage devoit avoir lieu, il valoit mieux que ce fût à mon retour, lorsque je serois établi, comme j'y comptois: peut-être croyoit-elle aussi que mes espérances à cet égard n'étoient pas aussi bien fondées que je l'imaginois.

Mes amis les plus intimes étoient alors Charles Osborne, Joseph Watson et James Ralph, qui tous aimoient beaucoup la lecture. Les deux premiers étoient clercs de M. Brockden, l'un des principaux procureurs de Philadelphie; l'autre étoit commis chez un négociant. Watson étoit un jeune homme honnête, sensé et très-pieux. Les autres étoient plus libres dans leurs principes religieux, sur-tout Ralph, dont j'avois moi-même contribué à ébranler la foi, ainsi que celle de Collins. L'un et l'autre m'en ont justement puni. Osborne avoit de l'esprit, et étoit sincère et ardent en amitié; mais il aimoit trop la critique en matière de littérature. Ralph étoit ingénieux, subtil, plein d'adresse, et extrêmement éloquent. Je ne crois pas avoir jamais vu un plus agréable parleur. Ils cultivoient les muses, ainsi qu'Osborne; et ils s'étoient déjà essayés tous deux, par quelques petites poésies.

Le dimanche, j'avois coutume de faire d'agréables promenades avec ces amis, dans les bois qui bordent le Skuylkil. Nous y lisions ensemble, et ensuite nous dissertions sur ce que nous avions lu. Ralph étoit disposé à se livrer tout entier à la poésie. Il se flattoit de devenir supérieur dans cet art, et de lui devoir un jour sa fortune. Il prétendoit que les plus grands poëtes, en commençant à écrire, avoient fait non moins de fautes que lui. Osborne cherchoit à le dissuader, il l'assuroit qu'il n'avoit point un génie poétique, et lui conseilloit de s'attacher à la profession dans laquelle il avoit été élevé.

«Dans la carrière du commerce, lui dit-il, vous parviendrez, quoique vous n'ayiez point de capitaux, à vous procurer de l'emploi comme facteur, et vous pourrez, avec le temps, acquérir les moyens de vous établir pour votre compte».--J'approuvois l'opinion d'Osborne: mais je prétendois aussi qu'il nous étoit permis de nous amuser quelquefois à faire des vers, afin de perfectionner notre style. En conséquence, il fut décidé qu'à notre prochaine entrevue, chacun de nous apporteroit une petite pièce de poésie de sa composition. Notre objet, dans ce concours, étoit de nous perfectionner mutuellement par nos remarques, nos critiques et nos corrections; et comme nous n'avions en vue que le style et l'expression, nous interdîmes toute invention, en convenant que nous prendrions pour tâche une version du dix-huitième pseaume, dans lequel est décrite la descente de la divinité.

Le terme de notre rendez-vous approchoit, lorsque Ralph vint me voir, et me dit que sa pièce étoit prête. Je lui avouai que j'avois été paresseux, et que me sentant fort peu de goût pour ce travail, je n'avois rien fait. Il me montra sa pièce et me demanda ce que j'en pensois. J'en fis un très-grand éloge, parce qu'elle me parut réellement le mériter. Alors il me dit:--«Osborne n'avouera qu'aucun de mes ouvrages soit de quelque prix. L'envie seule lui dicte mille critiques. Il n'est point jaloux de vous. Ainsi, je vous prie de prendre ces vers, et de les présenter comme si vous les aviez faits. Je déclarerai que je n'ai eu le temps de rien composer. Nous verrons alors ce qu'il dira de cette pièce».--Je consentis à ce que désiroit Ralph, et je me mis aussitôt à copier ses vers, afin d'éviter tout soupçon.

Nous nous rassemblâmes. L'ouvrage de Watson fut lu le premier. Il renfermoit quelques beautés et de nombreux défauts. Nous lûmes ensuite la pièce d'Osborne, et nous la trouvâmes bien supérieure. Ralph lui rendit justice. Il y remarqua quelques fautes, et applaudit les endroits qui étoient excellens. Il n'avoit lui-même rien à montrer. C'étoit mon tour. Je fis d'abord quelques difficultés, je feignis de désirer qu'on m'excusât; je prétendis que je n'avois pas eu le temps de faire des corrections. Mais aucune excuse ne fut admise; il fallut produire la pièce. Elle fut lue et relue. Waston et Osborne lui cédèrent aussitôt la palme, et se réunirent pour l'applaudir. Ralph seul fit quelques critiques et proposa quelques changemens: mais je défendis la pièce. Osborne se joignit à moi, et dit que Ralph ne s'entendoit pas plus à critiquer des vers qu'à en faire.

Quand Osborne fut seul avec moi, il s'exprima d'une manière encore plus énergique en faveur de ce qu'il croyoit mon ouvrage. Il m'assura qu'il s'étoit d'abord un peu contraint, de peur que je ne prisse ses éloges pour de la flatterie.--«Mais, qui auroit pu croire, ajouta-t-il, que Franklin eût été capable de composer de pareils vers? Quel pinceau! quelle énergie! quel feu! Il a surpassé l'original. Dans la conversation ordinaire il semble n'avoir point un choix de mots. Il hésite, il est embarrassé; et, cependant, bon dieu! comme il écrit!»

À l'entrevue, qui suivit celle-ci, Ralph découvrit le tour que nous avions joué à Osborne; et ce dernier fut raillé sans pitié.

Cette aventure confirma Ralph dans la résolution où il étoit de devenir poëte. Je n'épargnai rien pour l'en détourner: mais il y persévéra, jusqu'à ce qu'enfin la lecture de Pope[19] le guérit. Il écrivoit, cependant, assez bien en prose. Par la suite, je m'entretiendrai encore de lui: mais comme il est vraisemblable que je n'aurai plus occasion de parler des deux autres, je dois observer ici que, peu d'années après, Watson mourut dans mes bras. Il fut extrêmement regretté; car c'étoit le meilleur d'entre nous. Osborne passa aux Antilles, où il se fit une grande réputation comme avocat, et gagna beaucoup d'argent: mais il mourut jeune. Nous nous étions sérieusement promis, Osborne et moi, que celui qui mourroit le premier de nous deux, reviendroit, s'il étoit possible, faire une visite amicale à l'autre, pour lui dire ce qui se passe dans l'autre monde: mais il n'a jamais tenu sa promesse.

[19] Probablement la _Dunciade_, où Pope a immortalisé Ralph de cette manière:

Quand Ralph hurle à Cynthie, et rend la nuit affreuse, Vous, Loups, faites silence; Hiboux, répondez lui!

Il sembloit que ma société plût beaucoup au gouverneur: aussi m'invitoit-il souvent chez lui. Il parloit toujours de l'intention de m'établir, comme d'une chose décidée. Il devoit me donner non-seulement des lettres de recommandation pour un grand nombre de ses amis, mais encore une lettre de crédit pour me procurer l'argent nécessaire à l'achat d'une presse, des caractères et du papier. Il me donna plusieurs rendez-vous pour aller prendre ces lettres, qui, disoit-il, chaque fois, devoient certainement être prêtes: mais quand j'arrivois, il me remettoit sans cesse à un autre jour.

Ces délais successifs se prolongèrent jusqu'à ce que le navire, dont le départ avoit été plusieurs fois différé, fût enfin prêt à mettre à la voile. Alors je me présentai de nouveau chez sir William, pour recevoir les lettres promises et prendre congé de lui. Je ne pus voir que le docteur Bard, son secrétaire, qui me dit que le gouverneur étoit extrêmement occupé à écrire; mais qu'il se rendroit à Newcastle avant le navire, et qu'il m'y donneroit ses lettres.

Quoique Ralph fût marié et eût un enfant, il se décida à m'accompagner dans mon voyage. Son but supposé étoit de se procurer des correspondans en Angleterre, afin d'avoir des marchandises à vendre par commission. Mais j'appris ensuite que mécontent des parens de sa femme, il se proposoit de la laisser chez eux, et de ne jamais retourner en Amérique.

Après que j'eus pris congé de mes amis, et que miss Read et moi nous fûmes mutuellement promis de rester fidèles, je quittai Philadelphie. Le navire mouilla à Newcastle. Le gouverneur y étoit déjà arrivé. Je me rendis à son logement. Son secrétaire m'accueillit avec beaucoup de politesse, et me dit que sir William ne pouvoit me voir pour le moment, parce qu'il avoit des affaires de la plus grande importance, mais qu'il m'enverroit ses lettres à bord, et qu'il me souhaitoit de tout son coeur, un bon voyage et un prompt retour. Un peu surpris de ce discours, mais n'ayant cependant encore aucun soupçon, j'allai rejoindre l'_Annis_.

M. Hamilton, célèbre avocat de Philadelphie, passoit dans ce navire avec son fils; et conjointement avec un quaker nommé _M. Denham_, et MM. Oniam et Russel, propriétaires d'une forge dans le Maryland, il avoit arrêté la chambre; en sorte que nous fûmes obligés, Ralph et moi, de nous loger avec l'équipage. Inconnus l'un et l'autre à toutes les personnes du vaisseau, nous étions regardés comme des gens du commun. Mais M. Hamilton et son fils, qui fut depuis le gouverneur James Hamilton, nous quittèrent à Newcastle; le père étant rappelé, à très-grands frais, à Philadelphie, pour plaider une cause concernant un vaisseau qui avoit été saisi.

Précisément au moment, où nous allions lever l'ancre, le colonel Finch vint à bord et me fit beaucoup d'honnêtetés. Dès-lors, les passagers eurent un peu plus d'attention pour moi. Ils m'invitèrent à occuper dans la chambre, avec mon ami Ralph, la place que MM. Hamilton venoient de laisser vacante; ce que nous acceptâmes avec joie.

Ayant appris que les dépêches du gouverneur avoient été portées à bord par le colonel Finch, je demandai au capitaine celles dont je devois être chargé. Il répondit qu'elles avoient été toutes mises dans le sac, et qu'il ne pouvoit l'ouvrir pour le moment; mais qu'avant d'aborder les côtes d'Angleterre, il me donneroit l'occasion de les retirer. Je fus content de cette réponse, et nous poursuivîmes notre voyage.

Les personnes logées dans la chambre étoient toutes très-sociables; et nous fûmes parfaitement bien pour les provisions; parce que nous profitâmes de toutes celles de M. Hamilton, qui en avoit embarqué une grande quantité. Durant la traversée, M. Denham se lia avec moi d'une amitié qui n'a fini qu'avec sa vie. À tout autre égard, le voyage ne fut pas fort agréable, car nous eûmes beaucoup de mauvais temps.

Quand nous entrâmes dans la Tamise, le capitaine fut exact à me tenir sa parole. Il me permit de chercher dans le sac, les lettres du gouverneur. Je n'en trouvai pas une seule sur laquelle mon nom fût écrit, comme devant être confiée à mes soins: mais j'en choisis six ou sept, que je jugeai, par les adresses, être celles qui m'étoient destinées. Il y en avoit entr'autres une pour M. Basket, imprimeur du roi, et une autre pour un marchand de papier, qui fut la première personne chez qui j'allai.

Je lui remis la lettre comme venant du gouverneur Keith.--«Je ne le connois pas, me dit-il».--Puis, ouvrant la lettre, il s'écria:--«Oh! elle est de Riddlesden! J'ai découvert depuis peu que c'est un coquin fieffé; et je n'ai envie ni d'avoir affaire avec lui, ni de recevoir de ses missives».--En même-temps, il mit la lettre dans mes mains, tourna les talons, et se mit à servir quelques chalands.

Je fus très-surpris de voir que ces lettres n'étoient point du gouverneur; Réfléchissant alors sur ses délais, et m'en rappelant toutes les circonstances, je commençai à douter de sa sincérité. J'allai trouver mon ami Denham et lui racontai toute l'affaire. Il me mit tout de suite au fait du caractère de Keith, me dit qu'il n'étoit nullement probable qu'il eût écrit une seule lettre en ma faveur; et que tous ceux qui le connoissoient, n'avoient aucune confiance en lui. Le bon quaker ne put s'empêcher de rire de ce que j'avois été assez crédule pour croire que le gouverneur me procureroit du crédit, lorsqu'il n'avoit aucun crédit pour lui-même. Comme je lui montrai quelqu'inquiétude sur le parti que j'avois à prendre, il me conseilla de chercher à travailler chez un imprimeur.--«Là, me dit-il, vous pourrez vous perfectionner dans votre profession, et vous vous mettrez à même de vous établir plus avantageusement quand vous retournerez en Amérique.»

Nous savions déjà, aussi bien que le marchand de papier, que le procureur Riddlesden étoit un coquin. Il avoit presque ruiné le père de miss Read, en l'engageant à être sa caution. Nous apprîmes par sa lettre, que, de concert avec le gouverneur, il tramoit secrètement une intrigue pour nuire à M. Hamilton, sur le voyage duquel il avoit compté. Denham, qui étoit ami d'Hamilton, pensa qu'il falloit l'instruire de cette perfidie. Aussi, dès qu'il arriva en Angleterre, ce qui ne tarda pas, je me rendis chez lui, et autant par intérêt pour lui que par ressentiment contre le gouverneur, je lui donnai la lettre de Riddlesden. L'information qu'elle contenoit étoit très-importante pour lui; il m'en remercia beaucoup; et dès ce moment, il m'accorda son amitié qui, depuis, m'a été souvent très-utile.

Mais que faut-il penser d'un gouverneur, qui joue de si misérables tours, et trompe si grossièrement un pauvre jeune homme sans expérience? C'étoit sa coutume. Voulant plaire à tout le monde, et ayant peu à donner, il prodiguoit les promesses. D'ailleurs, sensible, judicieux, écrivant assez bien, il étoit bon gouverneur pour la colonie, mais non pour ses commettans, dont il dédaignoit fréquemment les instructions. Plusieurs de nos meilleures loix ont été établies sous son administration, et sont son ouvrage.

Nous étions, Ralph et moi, toujours inséparables. Nous prîmes ensemble un logement qui nous coûtoit trois schellings et demi par semaine; car nous ne pouvions pas y mettre davantage. Ralph trouva quelques parens à Londres: mais ils étoient pauvres et hors d'état de l'assister. Il me dit alors, pour la première fois, que son intention étoit de rester en Angleterre, et qu'il n'avoit jamais pensé à retourner à Philadelphie. Il étoit absolument sans argent; le peu qu'il avoit pu s'en procurer, ayant à peine suffi à payer son passage. Quant à moi, j'avois encore quinze pistoles. Ralph avoit de temps en temps recours à ma bourse, pendant qu'il cherchoit de l'emploi.

Se croyant d'abord beaucoup de talent pour l'état de comédien, il songea à monter sur le théâtre: mais Wilkes, à qui il s'adressa, lui conseilla franchement de renoncer à cette idée, parce qu'il lui étoit impossible de réussir. Il proposa ensuite à Roberts, libraire dans Pater-Noster-Row, d'écrire pour lui une feuille hebdomadaire dans le genre du _Spectateur_: mais les conditions qu'il y mit, ne convinrent point à Roberts. Enfin, il essaya de se procurer du travail comme copiste. Il parla aux gens de loi et aux marchands de papier des environs du Temple: ce fut en vain; il ne trouva point de place vacante.

Pour moi, je fus tout de suite employé chez Palmer, qui étoit alors un fameux imprimeur dans l'enclos de Saint-Barthélémy, et chez lequel je restai près d'un an. Je m'appliquois assidument à mon ouvrage: mais je dépensois avec Ralph, presque tout ce que je gagnois. Quand les spectacles et les autres lieux d'amusement, que nous fréquentions ensemble, eurent mis fin à mes pistoles, nous fûmes réduits à vivre uniquement du travail de mes mains. Ralph sembloit avoir entièrement perdu de vue sa femme et son enfant. J'oubliai aussi, par degrés, mes engagemens avec miss Read, à laquelle je n'écrivis jamais qu'une lettre; encore étoit-ce pour lui apprendre que vraisemblablement je ne retournerois pas de sitôt à Philadelphie. Ce fut là une autre grande erreur de ma vie; et je désirerois de pouvoir la corriger, si j'étois à recommencer.

Je travaillois chez Palmer, à l'impression de la seconde édition de la _Religion naturelle, de Woolaston_. Quelques-uns des raisonnemens de cet ouvrage ne me parurent pas bien fondés; j'écrivis un petit traité de métaphysique pour les combattre. Mon pamphlet étoit intitulé: _Dissertation sur la Liberté et la Nécessité, le Plaisir et la Peine_. Je le dédiai à mon ami Ralph, l'imprimai et en tirai un petit nombre d'exemplaires. Dès-lors, Palmer me traita avec plus de considération, et me regarda comme un jeune homme de talent; mais il me fit des reproches sérieux sur les principes de mon pamphlet, qu'il regardoit comme abominables. La publication de ce petit ouvrage fut une autre erreur de ma vie.

Pendant que je logeois dans Little-Britain, je fis connoissance avec le libraire Wilcox, dont la boutique touchoit à ma porte. Les magasins de lecture n'étoient point encore en usage. Wilcox avoit une immense collection de livres de toute espèce. Nous convînmes que, moyennant un prix raisonnable, dont je ne me souviens plus, je pourrois prendre chez lui les livres qui me plairoient, et que je les lui rendrois après les avoir lus. Je regardai ce marché comme très-avantageux pour moi, et j'en profitai autant qu'il me fut possible.

Mon pamphlet tomba entre les mains d'un chirurgien, nommé _Lyons_, auteur d'un livre intitulé: l'_Infaillibilité du Jugement humain_; et ce fut l'occasion d'une liaison intime entre nous. Lyons me témoignoit beaucoup d'estime, et venoit souvent me voir, pour s'entretenir avec moi sur des sujets de métaphysique. Il me fit connoître le docteur Mandeville, auteur de _la Fable des Abeilles_, lequel avoit formé dans la taverne de Cheapside, un club dont il étoit l'ame. Ce docteur étoit un homme facétieux et très-amusant. Lyons me présenta aussi, dans le café Batson, au docteur Pemberton, qui me promit de me procurer l'occasion de voir sir Isaac Newton. Je le désirois beaucoup: mais le docteur Pemberton ne me tint point parole.

J'avois apporté d'Amérique quelques curiosités, dont la principale étoit une bourse, faite d'asbeste[20], qui n'éprouve aucune altération dans le feu. Sir Hans-Sloane en ayant entendu parler, vint me voir, et m'invita à aller chez lui, dans Bloomsbury-Square. Après m'avoir montré tout ce que son cabinet renfermoit de curieux, il m'engagea à y joindre ma bourse d'asbeste, qu'il me paya honorablement.

[20] L'asbeste est une pierre de la nature de l'amiante, et ses filets ne sont pas moins flexibles.

Il logeoit dans notre maison une jeune marchande de modes, qui tenoit une boutique du côté de la Bourse. Vive, sensible, et ayant reçu une éducation au-dessus de son état, elle avoit une conversation très-agréable. Le soir, Ralph lui lisoit des comédies. Ils devinrent intimes. Elle changea de logement, et il la suivit. Ils vécurent quelque temps ensemble. Mais Ralph étoit sans emploi. Elle avoit un enfant; et les profits de sa boutique ne suffisoient pas pour les faire vivre tous les trois. Ralph résolut alors de quitter Londres et d'essayer de tenir une école de campagne. Il se croyoit très-propre à y réussir; car il avoit une belle écriture, et connoissoit très-bien l'arithmétique et la partie des comptes. Mais regardant cet emploi comme au-dessous de lui, et comptant qu'il feroit un jour une toute autre figure dans le monde, et qu'il auroit à rougir si l'on savoit qu'il eût exercé une profession si peu honorable, il changea de nom et me fit l'honneur de prendre le mien. Bientôt après, il m'écrivit pour m'apprendre qu'il s'étoit établi dans un petit village du Berkshire. Il recommanda à mes soins mistriss T... la marchande de modes, et il me pria de lui répondre à l'adresse de M. Franklin, maître d'école à N....

Il continua de m'écrire fréquemment, m'envoyant de longs fragmens d'un poëme épique, qu'il composoit, et qu'il m'invitoit à critiquer et à corriger. Je fesois ce qu'il désiroit; mais non sans chercher à lui persuader de renoncer à ce travail. Young venoit précisément de publier une de ses satyres. J'en copiai une grande partie et l'envoyai à Ralph, parce que c'étoit un endroit, où l'auteur démontroit la folie de cultiver les muses, dans l'espoir de s'élever dans le monde par leur moyen. Tout cela fut en vain. Les feuilles du poëme continuèrent à m'arriver par chaque courrier.

Pendant ce temps-là, mistriss T... ayant perdu, à cause de Ralph, et ses amis et son commerce, étoit souvent dans le besoin. Elle avoit alors recours à moi; et pour la tirer d'embarras, je lui prêtois tout l'argent qui ne m'étoit pas nécessaire pour vivre. Je me sentis un peu trop de penchant pour elle. N'étant retenu, dans ce temps-là, par aucun frein religieux, et abusant de l'avantage que sembloit me donner sa situation, j'osai, et ce fut une autre erreur de ma vie, j'osai essayer de prendre avec elle des libertés, qu'elle repoussa avec une juste indignation. Elle informa Ralph de ma conduite; et cette affaire occasionna une rupture entre lui et moi.

Quand il revint à Londres, il me donna à entendre qu'il regardoit toutes les obligations qu'il m'avoit, comme anéanties par ce procédé; d'où je conclus que je ne devois jamais espérer le remboursement de l'argent que j'avois avancé pour lui, ou prêté à lui-même. J'en fus d'autant moins affligé qu'il étoit entièrement hors d'état de me payer, et qu'en perdant son amitié, je me trouvois en même-temps délivré d'un très-pesant fardeau.

Je songeai alors à mettre quelqu'argent en réserve. L'imprimerie de Watts, près de Lincoln's-Inn-Fields, étant plus considérable que celle où je travaillois, je crus qu'il me seroit plus avantageux d'y entrer. Je m'y présentai; on m'y reçut; et ce fut-là que je demeurai pendant tout le reste de mon séjour à Londres.

À mon entrée dans cette imprimerie, je commençai à travailler à la presse, parce que je crus avoir besoin de l'exercice corporel, auquel j'avois été accoutumé en Amérique, où les ouvriers travaillent alternativement comme compositeurs et comme pressiers.

Je ne buvois que de l'eau. Les autres ouvriers, au nombre d'environ cinquante, étoient grands buveurs de bière. Je portois souvent, en montant et en descendant les escaliers, une grande forme de caractères dans chaque main, tandis que les autres avoient besoin des deux mains pour porter une seule forme. Aussi étoient-ils étonnés de voir, et par cet exemple et par beaucoup d'autres, que l'_Américain aquatique_, comme ils m'appeloient, étoit plus fort que ceux qui buvoient du porter[21]. Le garçon du marchand de bière avoit assez d'occupation toute la journée à servir cette seule maison. Mon camarade de presse buvoit tous les matins, avant le déjeûner, une pinte de bière, une pinte en déjeûnant avec du pain et du fromage, une entre le déjeûner et le dîner, une à dîner, une vers les six heures du soir, et encore une lorsqu'il avoit fini son ouvrage. Cette habitude me sembloit très-mauvaise: mais mon camarade disoit que sans cette quantité de bière, il n'auroit pas assez de force pour travailler.

[21] De la bière forte.

J'essayai de le convaincre que la force corporelle, que donnoit la bière, ne pouvoit être qu'en proportion de la quantité solide de l'orge, dissoute dans l'eau, dont la bière étoit composée. Je lui dis qu'il y avoit plus de farine dans un pain d'un sol, et que conséquemment s'il mangeoit ce pain et buvoit une pinte d'eau, il en retireroit plus de force que d'une pinte de bière. Cependant, ce raisonnement ne l'empêcha pas de boire sa quantité de bière accoutumée, et de payer chaque samedi au soir, quatre ou cinq schellings d'écot pour cette maudite boisson; dépense, dont j'étois entièrement exempt. C'est ainsi que ces pauvres diables restent volontairement toute leur vie dans la pénurie et dans le malheur.