Vie de Benjamin Franklin, écrite par lui-même - Tome 1 Suivie de ses œuvres morales, politiques et littéraires

Part 4

Chapter 43,807 wordsPublic domain

Les deux imprimeurs de Philadelphie me parurent dénués de toutes les qualités nécessaires dans leur profession. Bradford n'avoit point appris son état, et étoit absolument illétré. Keimer, quoique moins ignorant, n'étoit qu'un simple compositeur, et n'entendoit rien au travail de la presse. Il avoit été un des convulsionnaires français, et savoit fort bien imiter leurs agitations surnaturelles. Au moment de notre connoissance, il ne suivoit aucune religion particulière, mais il professoit un peu de toutes, suivant les circonstances. Il ne connoissoit absolument point le monde; et il avoit l'ame d'un fripon, ainsi que j'ai eu, depuis, occasion de l'éprouver.

Keimer voyoit avec beaucoup de peine que, travaillant avec lui, je fusse logé chez Bradford. Il avoit bien une maison; mais elle n'étoit pas meublée, et conséquemment il ne pouvoit pas m'y recevoir.

Il me procura un logement chez le propriétaire de sa maison, ce M. Read, dont j'ai déjà parlé. Ma malle et mes effets étant alors arrivés, je songeai à paroître aux yeux de miss Read, avec un air de plus de conséquence, que lorsque le hasard m'avoit offert à sa vue mangeant mon pain et errant dans la ville.

Dès ce moment je commençai à faire la connoissance des jeunes gens qui aimoient la lecture, et je passois agréablement mes soirées avec eux, tandis que je gagnois de l'argent par mon industrie, et vivois très-content, grace à ma frugalité. Ainsi, j'oubliois Boston autant qu'il m'étoit possible, désirant que le lieu de ma résidence n'y fût connu de personne, excepté de mon ami Collins, à qui j'écrivois, et qui gardoit mon secret.

Cependant un incident me fit retourner dans ma ville natale beaucoup plutôt que je n'y comptois. J'avois un beau-frère, nommé _Robert Holmes_, qui commandoit une corvette et fesoit le commerce entre Boston et la Delaware. Se trouvant à Newcastle, à quarante milles au-dessous de Philadelphie, il entendit parler de moi. Aussitôt il m'écrivit pour m'informer du chagrin que mon prompt départ de Boston avoit occasionné à mes parens, et de l'affection qu'ils conservoient encore pour moi. Il m'assura que si je voulois m'en retourner, tout s'arrangeroit à ma satisfaction; et il m'y exhorta d'une manière très-pressante. Je lui répondis, le remerciai de son avis, et lui expliquai avec tant de force et de clarté les raisons qui m'avoient déterminé à m'éloigner de Boston, qu'il resta convaincu que j'étois bien moins répréhensible qu'il ne l'avoit imaginé.

Sir William Keith, gouverneur de Pensylvanie, étoit alors à Newcastle. Au moment où le capitaine Holmes reçut ma lettre il se trouvoit par hasard auprès de lui; et il profita de l'occasion pour la lui montrer et lui parler de moi. Le gouverneur lut la lettre, et parut étonné quand on lui apprit l'âge que j'avois. Il dit qu'il me regardoit comme un jeune homme dont les talens promettoient beaucoup, et qu'à ce titre je méritois d'être encouragé; que les imprimeurs de Philadelphie n'étoient que des ignorans; que si je m'y établissois il ne doutoit pas de mes succès; que pour sa part, il me feroit imprimer tout ce qui avoit rapport au gouvernement, et qu'il me rendroit tous les services qui dépendroient de lui.

Je ne sus alors rien de tout cela: mais mon beau-frère me le raconta dans la suite à Boston. Un jour que nous travaillions ensemble, Keimer et moi, auprès d'une fenêtre, nous apperçûmes le gouverneur avec le colonel Finch de Newcastle, tous deux très-bien parés, traversant la rue et venant droit à notre maison. Nous les entendîmes à la porte. Keimer croyant que c'étoit une visite pour lui, descendit à l'instant. Mais le gouverneur me demanda, monta; et avec une politesse et une affabilité, auxquelles je n'étois nullement accoutumé, il me fit beaucoup de complimens, et me témoigna le désir de faire connoissance avec moi. Il me reprocha obligeamment de ne m'être pas présenté chez lui à mon arrivée dans la ville; et m'invita à l'accompagner à la taverne, où il alloit avec le colonel Finch boire d'excellent vin de Madère.

Je fus, je le confesse, un peu surpris, et Keimer parut abasourdi. J'allai, cependant, avec le gouverneur et le colonel dans une taverne, au coin de Third-Street; et là, tout en buvant le Madère, sir William Keith me proposa d'établir une imprimerie. Il me présenta les probabilités du succès; et lui et le colonel Finch m'assurèrent que je pouvois compter sur leur protection et leur crédit, pour me procurer l'impression des papiers que publieroient les deux gouvernemens. Comme je paroissois craindre que mon père ne voulût pas m'aider à m'établir, sir William me dit qu'il lui écriroit pour moi une lettre dans laquelle il lui représenteroit les avantages de cette entreprise, sous un jour qui, sans doute, l'y détermineroit. Il fut donc décidé que je m'embarquerois dans le premier vaisseau qui partiroit pour Boston, et que j'emporterois une lettre de recommandation du gouverneur, pour mon père. En attendant, mon projet devoit être tenu secret, et je continuai à travailler chez Keimer, comme auparavant.

Le gouverneur m'envoyoit inviter de temps en temps, à dîner avec lui. Je regardois cela comme un très-grand honneur; et j'y étois d'autant plus sensible, qu'il s'entretenoit avec moi de la manière la plus affable, la plus familière et la plus amicale qu'il soit possible d'imaginer.

Vers la fin du mois d'avril 1724, un petit navire étant prêt à faire voile pour Boston, je pris congé de Keimer, sous prétexte d'aller voir mes parens. Le gouverneur me donna une longue lettre, dans laquelle il disoit à mon père beaucoup de choses flatteuses pour moi, et lui recommandoit fortement le projet de mon établissement à Philadelphie, comme une chose qui ne pouvoit manquer d'assurer ma fortune.

En descendant la Delaware, nous touchâmes sur un écueil et nous eûmes une voie d'eau. Le temps étoit très-orageux. Il fallut pomper continuellement. J'y travaillai comme les autres. Cependant, après une navigation de quinze jours, nous arrivâmes sains et saufs à Boston.

J'avois été absent sept mois entiers, pendant lesquels mes parens n'avoient reçu aucune nouvelle de moi; car le capitaine Holmes, mon beau-frère, n'étoit point encore de retour, et n'avoit rien dit de moi dans ses lettres. Mon aspect inattendu surprit mes parens. Ils furent charmés de me revoir, et tous, à l'exception de mon frère, m'accueillirent très-bien. J'allai voir ce frère dans son imprimerie. J'étois mieux vêtu que du temps que je travaillois chez lui. J'avois un habit complet, neuf et très-propre, une montre dans mon gousset, et ma bourse garnie de près de cinq livres sterlings en argent. Mon frère ne me fit aucune politesse, et m'ayant considéré de la tête aux pieds, il se remit à son ouvrage.

Ses ouvriers me demandèrent avec empressement, où j'avois été, comment étoit le pays, et si je l'aimois. Je fis alors un grand éloge de Philadelphie, et de la vie agréable qu'on y menoit; et je dis que mon intention étoit d'y retourner. L'un d'entr'eux me demanda quelle sorte de monnoie on y avoit: je tirai aussitôt de ma poche une poignée de pièces d'argent, que j'étalai devant eux. C'étoit une chose curieuse et rare pour eux; car le papier étoit la monnoie courante de Boston. Je ne manquai pas ensuite de leur faire voir ma montre. Mais enfin, comme mon frère étoit toujours sombre et de mauvaise humeur, je donnai aux ouvriers un schelling pour boire, et me retirai.

Cette visite piqua singulièrement mon frère; car peu temps après, ma mère lui ayant parlé du désir qu'elle avoit de nous voir réconcilier et bien vivre ensemble, il lui répondit que je l'avois tellement insulté devant ses ouvriers, que jamais il ne l'oublieroit ni ne le pardonneroit: cependant, il se trompoit en cela.

La lettre du gouverneur parut causer quelqu'étonnement à mon père: mais il n'en dit pas grand'chose. Quelques jours après, voyant le capitaine Holmes de retour, il la lui montra, et lui demanda s'il connoissoit Keith, et quelle espèce d'homme c'étoit, ajoutant que selon lui, il falloit qu'il eût bien peu de discernement pour songer à mettre à la tête d'une entreprise un enfant qui avoit encore trois ans à courir pour être rangé dans la classe des hommes. Holmes dit tout ce qu'il put en faveur du projet: mais mon père soutint constamment qu'il étoit absurde, et refusa d'y concourir. Cependant, il écrivit une lettre polie à sir William. Il le remercia de la protection qu'il m'avoit si obligeamment offerte, et lui dit qu'il ne pouvoit, en ce moment, m'aider à établir une imprimerie, parce qu'il me croyoit trop jeune pour être chargé d'une entreprise si importante, et qui exigeoit des avances si considérables.

Mon ancien camarade, Collins, étoit alors commis à la poste. Charmé de la description que je lui fis du pays que j'habitois, il désira d'y aller; et tandis que j'attendois la résolution de mon père, il prit, par terre, la route de Rhode-Island, laissant ses livres, qui formoient une asses belle collection d'ouvrages de physique et de mathématiques, pour être envoyés avec les miens à New-York, où il se proposoit de m'attendre.

Quoique mon père n'approuvât pas les proposition de sir William, il étoit très-satisfait que j'eusse obtenu une recommandation aussi avantageuse, que celle d'un homme de ce rang; et que mon industrie et mon économie m'eussent mis à même, en très-peu de temps, de m'équiper aussi bien que je l'étois. Voyant qu'il n'y avoit pas d'apparence de pouvoir me racommoder avec mon frère, il consentit à mon retour à Philadelphie. En même-temps il me conseilla d'être poli envers tout le monde, de m'efforcer d'obtenir l'estime générale, et d'éviter la satire et le sarcasme, auxquels il me croyoit trop enclin. Il ajouta qu'avec de la persévérance et une prudente économie, je pouvois amasser de quoi m'établir lorsque je serois majeur[17], et que si alors il me manquoit une petite somme, il se chargeroit de me la fournir.

[17] À l'âge de vingt-un ans.

Ce fut là tout ce que j'en obtins, excepté quelques petits présens qu'il me donna en signe d'amitié de sa part et de celle de ma mère. Muni alors de leur approbation et de leur bénédiction, je m'embarquai encore une fois pour New-York. La corvette, où j'étois, ayant relâché à Newport, en Rhode-Island, j'allai voir mon frère John qui, depuis quelques années, s'y étoit établi et marié. Il avoit toujours eu de l'attachement pour moi, et il m'accueillit avec beaucoup d'affection. Un de ses amis, nommé _Vernon_, auquel il étoit dû, en Pensylvanie, environ trente-six livres sterlings, me pria de les recevoir et de les garder jusqu'à ce que j'eusse de ses nouvelles. En conséquence, il me donna un ordre. Cette affaire m'occasionna, par la suite, beaucoup d'inquiétude.

Nous prîmes, à Newport, un assez grand nombre de passagers, parmi lesquels étoient deux jeunes femmes, et une dame quakeresse, grave et sensée, accompagnée de ses domestiques. J'avois montré assez d'empressement à rendre quelques légers services à cette dame; ce qui l'engagea probablement à prendre quelqu'intérêt à moi. Ayant remarqué qu'il s'étoit formé entre les deux jeunes femmes et moi, une familiarité, chaque jour croissante, elle me tira à part et me dit:--«Jeune homme, je suis en peine pour toi. Tu n'as point de parent qui veille sur ta conduite. Tu parois ne pas connoître le monde, et les piéges auxquels la jeunesse est exposée. Compte sur ce que je te dis. Ce sont-là deux femmes de mauvaise vie. Je le vois à toutes leurs actions. Si tu ne prends pas garde à toi, elles t'entraîneront dans quelque danger. Elles te sont étrangères. Je te conseille, par l'intérêt amical que je prends à ta conservation, de ne former aucune liaison avec elles.»

Comme je ne parus pas d'abord penser aussi mal qu'elle sur leur compte, elle me rapporta beaucoup de choses, qu'elle avoit vues et entendues, et auxquelles je n'avois point fait attention, mais qui me convainquirent qu'elle avoit pleinement raison. Je la remerciai de son généreux avis, et lui promis de le suivre.

Quand nous arrivâmes à New-York, les deux jeunes femmes m'apprirent où elles logeoient, et m'invitèrent à aller les voir. Cependant je n'y allai point; et je fis très-bien; car le lendemain de notre arrivée, le capitaine s'appercevant qu'il lui manquoit une cuiller d'argent et quelques autres objets, qu'on avoit pris dans la chambre du navire, et sachant que ces femmes étoient des prostituées, obtint un ordre pour faire des recherches dans leur logement, y trouva ce qu'on lui avoit volé, et les fit punir. Ainsi après avoir été sauvé d'un rocher caché sous l'eau sur lequel notre vaisseau toucha dans la traversée, j'échappai à un autre écueil d'un genre bien plus dangereux.

Je trouvai mon ami Collins à New-York, où il étoit arrivé quelque temps avant moi. Nous étions intimement liés depuis notre enfance. Nous avions lu ensemble les mêmes livres: mais il pouvoit donner plus de temps que moi à la lecture et à l'étude, et il avoit une aptitude étonnante aux mathématiques, dans lesquelles il me laissa bien loin derrière lui.

Quand j'étois à Boston, j'avois coutume de passer avec lui presque tous mes momens de loisir. C'étoit alors un garçon très-rangé et très-industrieux. Ses connoissances lui avoient acquis l'estime générale, et il sembloit promettre de figurer un jour avec avantage dans le monde. Mais pendant mon absence, il s'étoit malheureusement adonné à l'usage de l'eau-de-vie; et j'appris, par lui-même, et par d'autres personnes, que depuis son arrivée à New-York, il avoit été tous les jours ivre, et s'étoit conduit d'une manière extravagante. Il avoit aussi joué et perdu tout son argent. Ainsi je fus obligé de payer sa dépense à l'auberge, et de le défrayer durant le reste du voyage; ce qui devint une charge très-incommode pour moi.

Burnet, gouverneur de New-York, ayant entendu dire au capitaine de notre navire, qu'un jeune passager, qui étoit à son bord, avoit beaucoup de livres, le pria de me mener chez lui. J'y allai; mais je n'y conduisis pas Collins, parce qu'il étoit ivre. Le gouverneur me traita avec beaucoup de civilité; me montra sa bibliothèque, qui étoit très-considérable, et s'entretint quelque temps avec moi, sur les livres et sur les auteurs. C'étoit le second gouverneur qui m'eût honoré de son attention; et pour un pauvre garçon, comme je l'étois alors, ces petites aventures ne laissoient pas que d'être assez agréables.

Nous arrivâmes à Philadelphie. J'avois recouvré en route l'argent de Vernon, sans quoi nous aurions été hors d'état d'achever notre voyage.

Collins désiroit d'être placé dans le comptoir de quelque négociant. Mais son haleine ou sa mine trahissoient, sans doute, sa mauvaise habitude; car bien qu'il eût des lettres de recommandation, il ne put pas trouver de l'emploi, et il continua à loger et à manger avec moi, et à mes dépens. Sachant que j'avois l'argent de Vernon, il m'engageoit sans cesse à lui en prêter, me promettant de me le rendre aussitôt qu'il auroit de l'emploi. Enfin, il me tira une si grande partie de cet argent, que je fus vivement inquiet sur ce que je deviendrois s'il manquoit de le remplacer. Son goût pour les liqueurs fortes, ne diminuoit pas, et devint une source de querelles entre nous; parce que quand il avoit trop bu, il étoit extrêmement contrariant.

Nous trouvant un jour dans un canot sur la Delaware, avec quelques autres jeunes gens, il refusa de prendre l'aviron à son tour.--«Vous ramerez pour moi, nous dit-il, jusqu'à ce que nous soyons à terre».--«Non, lui répondis-je, nous ne ramerons point pour vous».--«Vous le ferez, répliqua-t-il, ou vous resterez toute la nuit sur l'eau».--«Comme il vous plaira, dis-je».--«Ramons, s'écrièrent les autres. Qu'importe qu'il nous aide ou non»?--Mais j'étois déjà irrité de sa conduite à d'autres égards; et j'insistai pour qu'on ne ramât point.

Alors il jura qu'il me feroit ramer, ou qu'il me jeteroit hors du canot; et il se leva, en effet, pour venir vers moi. Aussitôt qu'il fut à ma portée, je le pris au collet, et le poussant violemment, je le jetai la tête la première dans la rivière. Je savois qu'il nageoit très-bien, et par conséquent je ne craignois point pour sa vie. Avant qu'il pût se retourner, nous eûmes le temps de donner quelques coups d'aviron, et de nous éloigner un peu de lui. Toutes les fois qu'il se rapprochoit du canot et le touchoit, nous lui demandions s'il vouloit ramer, et nous lui donnions, en même-temps, quelques coups d'aviron sur les mains, afin de lui faire lâcher prise. Prêt à suffoquer de colère, il refusoit obstinément de promettre qu'il rameroit. Cependant, nous étant apperçus qu'il commençoit à perdre ses forces, nous le mîmes dans le canot, et le soir nous le conduisîmes encore tout trempé jusqu'à la maison.

Après cette aventure, nous vécûmes, lui et moi, dans la plus grande froideur. Enfin, un capitaine qui naviguoit aux Antilles, et s'étoit chargé de procurer un instituteur aux enfans d'un planteur de la Barbade, fit la connoissance de Collins, et lui proposa cette place. Collins l'accepta, et prit congé de moi, en me promettant de me faire payer ce qu'il me devoit, avec le premier argent qu'il pourroit toucher: mais je n'ai plus entendu parler de lui.

La violation du dépôt, que m'avoit confié Vernon, fut une des premières grandes erreurs de ma vie. Elle prouve que mon père ne s'étoit point trompé, quand il m'avoit cru trop jeune pour être chargé de conduire des affaires importantes. Cependant sir William, en lisant sa lettre, jugea qu'il étoit trop prudent. Il dit qu'il y avoit de la différence entre les individus; que la maturité de l'âge n'étoit pas toujours accompagnée de prudence; et que la jeunesse n'en restoit pas non plus toujours dépourvue.--«Puisque votre père, ajouta-t-il, refuse de vous établir, je veux le faire moi-même. Faites la liste des articles qu'il faut tirer d'Angleterre, et je les ferai venir. Vous me les paierez quand vous pourrez. J'ai résolu d'avoir ici un bon imprimeur, et je suis sûr que vous le serez.»

Le gouverneur me dit cela avec un si grand air de cordialité, que je ne doutai pas un instant de la sincérité de son offre. J'avois jusque-là gardé le secret, à Philadelphie, sur l'établissement dont sir William m'avoit inspiré le projet; et je continuai à n'en rien dire. Si l'on eût su que je comptois sur le gouverneur, peut-être quelqu'ami, connoissant mieux que moi son caractère, m'auroit averti de ne pas m'y fier; car j'appris depuis qu'il passoit généralement pour un homme libéral en promesses, qu'il n'avoit point intention de tenir. Mais, ne lui ayant jamais rien demandé, pouvois-je soupçonner que ses offres étoient trompeuses? Je le croyois, au contraire, le plus franc, le meilleur de tous les hommes.

Je lui remis l'état de ce qu'il falloit pour une petite imprimerie, dont le prix se montoit, suivant mon calcul, à environ cent livres sterlings. Il l'approuva: mais il me demanda s'il ne seroit pas avantageux que j'allasse en Angleterre, pour choisir moi-même les caractères, et m'assurer que tous les articles fussent de la meilleure espèce.--«Vous pourriez aussi, me dit-il, y faire quelques connoissances, et vous procurer des correspondans parmi les libraires et les marchands de papier.»

J'avouai que cela étoit à désirer.--«Eh bien, reprit-il, tenez-vous prêt à partir dans l'_Annis_».--C'étoit le seul navire, qui fît alors annuellement le voyage de Londres à Philadelphie, et de Philadelphie à Londres: mais il ne devoit mettre à la voile qu'au bout de quelques mois. Je continuai donc à travailler chez Keimer, où j'étois dévoré d'inquiétude à cause des sommes que Collins avoit tirées de moi, et frémissois à la seule idée de Vernon, qui, heureusement, ne me redemanda son argent que quelques années après.

Dans le récit de mon premier voyage de Boston à Philadelphie, j'ai omis, je crois, une petite circonstance, qui, peut-être, ne sera point déplacée ici. Pendant un calme, qui nous arrêta au-delà de Block-Island, l'équipage de notre corvette, se mit à pêcher de la morue, et en prit une assez grande quantité. J'avois été jusqu'alors constant dans ma résolution de ne manger rien de ce qui avoit eu vie; et conformément aux maximes de mon maître Tryon, je regardai, dans cette occasion, la capture de chaque poisson, comme un meurtre injustement commis, puisqu'aucun d'eux n'avoit pu faire le moindre mal, qui méritât qu'on leur donnât la mort. Cette manière de raisonner étoit, selon moi, sans réplique.

Cependant j'avois autrefois beaucoup aimé le poisson; et quand je vis une morue frite, sortir de la poële, l'odeur m'en parut délicieuse. J'hésitai quelque temps entre mes principes et mon inclination. Mais me rappelant, enfin, que quand on avoit ouvert la morue, on avoit tiré de son estomac plusieurs petits poissons, je dis aussitôt en moi-même:--Si vous vous mangez les uns les autres, je ne vois pas pourquoi nous ne vous mangerions point. En conséquence, je dînai de morue avec grand plaisir, et je continuai depuis, à manger comme les autres, retournant seulement par occasion au régime végétal. Ô qu'il est commode d'être un _animal raisonnable_, qui connoît ou invente un prétexte plausible pour tout ce qu'il a envie de faire!

Je continuai à bien vivre avec Keimer, qui ne se doutoit pas de mon projet d'établissement. Il conservoit en partie son premier enthousiasme. Il aimoit à argumenter, et nous disputions fréquemment ensemble. J'étois si accoutumé à me servir, avec lui, de ma méthode socratique, et je l'embarrassois si souvent par mes questions, qui paroissoient d'abord très-étrangères aux points que nous discutions, mais qui néanmoins l'y ramenoient par degrés, et le fesoient tomber dans des difficultés et des contradictions dont il ne pouvoit plus se tirer, qu'il en devint d'une circonspection ridicule. Il n'osoit plus répondre aux interrogations les plus simples, les plus familières, sans me dire auparavant:--«Que prétendez-vous inférer de là»?--Toutefois, il prit une si haute idée de mes talens, qu'il me proposa sérieusement de devenir son collègue dans l'établissement d'une nouvelle secte. Il devoit propager sa doctrine en prêchant, et moi je devois réfuter tous les opposans.

Quand il s'expliqua avec moi sur ses dogmes, j'y trouvai beaucoup d'absurdités, que je refusai d'admettre, à moins qu'il ne voulût à son tour adopter quelques-unes de mes opinions. Keimer portoit une longue barbe, parce que Moïse a dit quelque part:--«Tu ne gâteras pas les coins de ta barbe».--Il observoit aussi le jour du sabbat; et ces deux points lui paroissoient très-essentiels.

Ils me déplaisoient l'un et l'autre. Mais je consentis à y adhérer, si Keimer vouloit s'abstenir de manger d'aucune espèce d'animal.--«Je crains, dit-il, que ma constitution ne puisse pas y résister».--Je l'assurai qu'au contraire, il s'en trouveroit beaucoup mieux. Il étoit naturellement gourmand, et je voulois m'amuser à l'affamer. Il se décida à faire l'essai de ce régime, pourvu que je voulusse m'y astreindre avec lui; et, en effet, nous l'observâmes pendant trois mois. Une femme du voisinage préparoit nos alimens et nous les apportoit. Je lui donnai une liste de quarante plats, dans la composition desquels il n'entroit ni viande ni poisson. Cette fantaisie me devenoit d'autant plus agréable, qu'elle étoit à fort bon compte; car notre nourriture ne nous coûtoit pas à chacun, plus de dix-huit pences[18] par semaine.

[18] C'est-à-dire trente-six sols tournois.

Depuis cette époque, j'ai observé très-rigoureusement plusieurs carêmes, et je suis revenu tout d'un coup à mon régime ordinaire, sans en éprouver la moindre incommodité; ce qui me fait regarder comme inutile, l'avis qu'on donne communément, de s'accoutumer par degrés à ces changemens de nourriture.