Part 14
Vous dites que vous êtes dans votre soixante-dix-huitième année. Je suis dans ma soixante-dix-neuvième. Nous sommes l'un et l'autre devenus vieux. Il y a plus de soixante ans que j'ai quitté Boston: mais je me souviens très-bien de votre père et de votre grand-père. Je les ai entendu prêcher, et je les ai vus chez eux.
La dernière fois que j'ai vu votre père, c'étoit en 1724, lorsque je lui rendis visite après mon premier voyage en Pensylvanie. Il me reçut dans sa bibliothèque; et quand je pris congé de lui, il m'indiqua un chemin plus court que celui par où j'étois entré. C'étoit un passage étroit, traversé par une poutre peu élevée. Il conversoit avec moi en m'accompagnant, et je me tournois de temps en temps vers lui. Tout-à-coup, il me dit: Baissez-vous! baissez-vous! mais je ne le compris pas bien, et ma tête heurta contre la poutre.
Votre père étoit un homme qui ne laissoit jamais échapper l'occasion de donner de bons conseils. Aussi, quand ma tête eut heurté contre la porte, il me dit:--«Vous êtes jeune, et vous allez parcourir le monde. Sachez vous baisser à propos, et vous éviterez beaucoup de mal».--Cet avis resta au fond de mon coeur, et m'a été souvent utile. Je me le suis rappelé, toutes les fois que j'ai vu l'orgueil humilié, et le malheur des gens qui avoient voulu porter la tête trop haute.
Je désire beaucoup de revoir la ville où je suis né. J'ai quelquefois espéré d'y finir mes jours.--Je la quittai, pour la première fois, en 1723. J'y suis retourné en 1733, 1743, 1753 et 1763.--En 1773, j'étois en Angleterre. En 1775, je passai à la vue de mon pays, mais je ne pus pas y aborder, parce qu'il étoit au pouvoir de l'ennemi. Je voulois y aller en 1783: mais il ne me fut pas possible d'obtenir ma démission, et de quitter le poste que j'occupe ici. Je crains même de n'avoir jamais ce bonheur. Mes voeux les plus ardens sont cependant pour ma ville natale: _esto perpetua!_ Elle possède maintenant une excellente constitution. Puisse-t-elle la conserver à jamais!
Le puissant empire, au milieu duquel je réside, continue d'être l'ami des États-Unis. Son amitié est pour eux de la plus grande importance, et doit être cultivée avec soin. La Grande-Bretagne n'est pas encore consolée d'avoir perdu le pouvoir qu'elle exerçoit sur nous; et elle se flatte encore par fois de l'espérance de le recouvrer. Des évènemens peuvent accroître cette espérance, et occasionner des tentatives dangereuses. Une rupture entre la France et nous, enhardiroit infailliblement les Anglais à nous attaquer; et cependant nous avons parmi nos compatriotes, quelques animaux sauvages qui s'efforcent d'affoiblir les liens qui nous attachent à la France.
Conservons notre réputation, en étant fidèles à nos engagemens; notre crédit, en payant nos dettes; et nos amis, en montrant de la sensibilité et de la reconnoissance. Nous ne savons pas si nous n'aurons pas bientôt besoin de tout cela.
Agréez, révérend docteur, ma sincère estime.
B. FRANKLIN.
LE SIFFLET, HISTOIRE VÉRITABLE,
_Adressée, par Franklin, à son Neveu._
Lorsque j'étois encore à l'âge de sept ans, mes amis, un jour de fête, remplirent mon gousset de monnoie de cuivre. Je m'en allai droit à une échoppe où l'on vendoit des joujoux pour les enfans; et comme j'étois charmé du son d'un sifflet, que je venois de voir entre les mains d'un autre enfant, j'offris et je donnai tout mon argent pour en avoir un pareil.
Je m'en retournai alors à la maison, enchanté de mon sifflet, et sifflant continuellement; mais troublant toute ma famille. Mes frères, mes soeurs, mes cousins apprenant ce que me coûtoit mon sifflet, me dirent que je l'avois payé quatre fois plus qu'il ne valoit. Cela me fit songer aux bonnes choses dont j'aurois pu faire emplette avec l'argent que j'avois donné de trop. On se moqua tant de ma sottise, que je me mis à pleurer de toute ma force; et la réflexion me causa bien plus de chagrin, que le sifflet ne m'avoit fait de plaisir.
Cependant cela ne laissa pas que de m'être avantageux dans la suite. Je conservai le souvenir de mon sot marché; et toutes les fois que j'étois tenté d'acheter des choses inutiles, je me disois à moi-même:--«Ne paye pas trop cher le sifflet».--Et j'épargnois mon argent.
Je devins grand, j'entrai dans le monde, j'observai les actions des hommes, et je crus en rencontrer plusieurs, oui, plusieurs, qui _payoient trop cher le sifflet_.
Quand j'ai vu quelqu'un qui, trop ardent à rechercher les graces de la cour, employoit son temps à assister au lever du roi, sacrifioit son repos, sa liberté, sa vertu, et peut-être ses amis à s'avancer dans cette carrière, je me suis dit:--«_Cet homme paye trop cher son sifflet._»
Quand j'ai vu un autre ambitieux, jaloux d'acquérir la faveur populaire, s'occuper sans cesse d'intrigues politiques, négliger ses propres affaires, et se ruiner en se livrant à cette folie.--«_Certes, ai-je dit, celui-ci paye trop cher son sifflet._»
Si je rencontrois un avare, qui renonçât à tous les agrémens de la vie, au plaisir de faire du bien aux autres, à l'estime de ses concitoyens, à la joie d'une bienveillante amitié, pour satisfaire son désir d'accumuler de l'argent:--«_Pauvre homme!_ disois-je, _en vérité, vous payez trop cher votre sifflet._»
Lorsque je trouvois quelqu'homme de plaisir, sacrifiant la culture de son esprit et l'amélioration de sa fortune à des jouissances purement sensuelles:--«Homme trompé, disois-je, vous vous procurez des peines, non de vrais plaisirs: _Vous payez trop cher votre sifflet._»
Si j'en voyois un autre aimer la parure, les meubles élégans, les beaux équipages, plus que sa fortune ne le permettoit; s'endetter pour en avoir, et terminer sa carrière dans une prison:--_Hélas!_ disois-je, _il a payé cher, et très-cher son sifflet._
Quand j'ai vu une douce, aimable et jolie fille mariée à un homme d'un caractère dur et brutal: _C'est grand'pitié,_ ai-je dit, _qu'elle ait payé si cher pour un sifflet._
En un mot, je m'imagine que la plus grande partie des malheurs des hommes, viennent de ce qu'ils ne savent pas estimer les choses ce qu'elles valent réellement, et de ce qu'ils _payent trop cher leurs sifflets_.
PÉTITION DE LA MAIN GAUCHE,
À CEUX QUI SONT CHARGÉS D'ÉLEVER DES ENFANS.
Je m'adresse à tous les amis de la jeunesse, et je les conjure de jeter un regard de compassion sur ma malheureuse destinée, afin qu'ils daignent écarter les préjugés dont je suis victime.
Nous sommes deux soeurs jumelles; et les deux yeux d'un homme ne se ressemblent pas plus, ni ne sont pas plus faits pour s'accorder l'un avec l'autre, que ma soeur et moi: cependant la partialité de nos parens met entre nous la distinction la plus injurieuse.
Dès mon enfance on m'a appris à considérer ma soeur comme un être d'un rang au-dessus du mien. On m'a laissé grandir sans me donner la moindre instruction, tandis que rien n'a été épargné pour la bien élever. Elle avoit des maîtres qui lui apprenoient à écrire, à dessiner, à jouer des instrumens: mais si par hazard je touchois un crayon, une plume, une aiguille, j'étois aussitôt cruellement grondée; j'ai même été battue plus d'une fois, parce que je manquois d'adresse et de grace. Il est vrai que quelquefois ma soeur m'associe à ses entreprises: mais elle a toujours grand soin de prendre le devant, et de ne se servir de moi que par nécessité, ou pour figurer auprès d'elle.
Ne croyez pas, messieurs, que mes plaintes ne soient excitées que par la vanité. Non. Mon chagrin a un motif bien plus sérieux. D'après un usage établi dans ma famille, nous sommes obligées, ma soeur et moi, de pourvoir à la subsistance de nos parens. Je vous dirai, en confidence, que ma soeur est sujette à la goutte, aux rhumatismes, à la crampe, sans compter beaucoup d'autres accidens. Or, si elle éprouve quelqu'indisposition, quel sera le sort de notre pauvre famille? Nos parens ne se repentiront-ils pas alors amèrement d'avoir mis une si grande différence entre deux soeurs si parfaitement égales? Hélas! nous périrons de misère. Il me sera même impossible de griffonner une pétition, pour demander des secours; car j'ai été obligée d'emprunter une main étrangère pour transcrire la requête que j'ai l'honneur de vous présenter.
Daignez, messieurs, faire sentir à nos parens l'injustice d'une tendresse exclusive, et la nécessité de partager également leurs soins et leur affection entre tous leurs enfans.
Je suis, avec un profond respect,
Messieurs,
Votre obéissante servante,
LA MAIN GAUCHE
LA BELLE JAMBE ET LA JAMBE DIFFORME.
Il y a, dans le monde, deux sortes de gens, qui possédant également la santé, les richesses, deviennent les uns heureux et les autres malheureux. Cela provient, en très-grande partie, des différens points de vue, sous lesquels ils considèrent les choses, les personnes et les évènement, et de l'effet que cette différence produit sur leur ame.
Dans quelque situation que soient placés les hommes, ils peuvent y avoir des agrémens et des inconvéniens; dans quelque société qu'ils aillent, ils peuvent y trouver des personnes et une conversation plus ou moins aimables; à quelque table qu'ils s'asseyent, ils peuvent y rencontrer des mets et des boissons d'un meilleur ou d'un plus mauvais goût, des plats un peu mieux ou un peu plus mal apprêtés; dans quelque pays qu'ils demeurent, ils ont du beau et du mauvais temps; quel que soit le gouvernement sous lequel ils vivent, ils peuvent y avoir de bonnes et de mauvaises loix, et ces loix peuvent être bien ou mal exécutées; quelque poëme, quelqu'ouvrage de génie qu'ils lisent, ils peuvent y voir des beautés et des défauts; enfin, sur presque tous les visages, dans presque toutes les personnes, ils peuvent découvrir des traits fins, et des traits moins parfaits, de bonnes et de mauvaises qualités.
Dans ces circonstances, les deux sortes de gens dont nous venons de parler s'affectent différemment. Ceux qui sont disposés à être heureux ne considèrent que ce qu'il y a d'agréable dans les choses, et d'amusant dans la conversation, les plats bien apprêtés, la délicatesse des vins, le beau temps, et ils en jouissent avec volupté. Ceux qui sont destinés à être malheureux, observent le contraire, et ne s'entretiennent pas d'autre chose. Aussi, sont-ils, sans cesse mécontens, et par leurs tristes remarques, troublent les plaisirs de la société, offensent beaucoup de personnes et deviennent à charge par-tout où ils vont.
Si cette tournure d'esprit étoit donnée par la nature, les malheureux qui l'ont seroient très-dignes de pitié. Mais comme la disposition à critiquer, à trouver tout mauvais n'est, peut-être, d'abord qu'un effet de l'imitation, et devient insensiblement une habitude, il est certain que quelque forte qu'elle soit, ceux qui l'ont peuvent s'en défaire, lorsqu'ils sont convaincus qu'elle nuit à leur repos. J'espère que ce petit avis ne leur sera point inutile et les engagera à renoncer à un penchant qui, quoique dicté par l'imagination, a des conséquences très-sérieuses dans le cours de la vie, et cause des chagrins et des malheurs réels.
Personne n'aime les frondeurs, et beaucoup de gens sont insultés par eux. Aussi, ne les traite-t-on jamais qu'avec une politesse froide, quelquefois même on la leur refuse; ce qui souvent les aigrit davantage et leur occasionne des disputes et de violentes querelles. S'ils désirent de s'élever à des emplois, et d'augmenter leur fortune, personne ne s'intéresse à leur succès, et ne fait un pas, ni ne dit un mot en leur faveur. S'ils essuient la censure publique, ou s'ils éprouvent quelque disgrace, personne ne veut ni les défendre, ni les justifier. Au contraire, une foule d'ennemis blame leur conduite, et s'efforce de les rendre complétement odieux. S'ils ne changent donc point d'habitude, et s'ils ne daignent pas trouver agréable ce qui l'est, sans se chagriner eux-mêmes pour chagriner les autres, tout le monde doit les éviter; car il est toujours fâcheux d'avoir des rapports avec de pareilles gens, sur-tout lorsqu'on a le malheur de se trouver mêlé dans leurs querelles.
Un vieux philosophe de mes amis étoit devenu, par expérience, très-défiant à cet égard, et évitoit soigneusement d'avoir aucune liaison avec les frondeurs. Il avoit, comme les autres philosophes, un thermomètre, pour connoître le degré de chaleur de l'atmosphère, et un baromètre, pour savoir à l'avance, si le temps seroit beau ou mauvais. Mais comme on n'a point encore inventé d'instrument pour découvrir, au premier coup-d'oeil, si un homme a le caractère chagrin, mon philosophe se servoit, pour cela, de ses jambes. Il avoit une jambe très-bien faite; mais l'autre ayant éprouvé un accident, étoit crochue et difforme.
Lorsqu'il se trouvoit, pour la première fois, avec un homme qui regardoit plus sa jambe crochue que l'autre, il commençoit à s'en défier; et si cet homme lui parloit de sa vilaine jambe et ne lui disoit rien de la belle, il n'en falloit pas davantage pour déterminer le philosophe à n'avoir plus aucun rapport avec lui.
Tout le monde n'a pas le baromètre à deux jambes. Mais, avec un peu d'attention, tout le monde peut observer les signes de cette fâcheuse disposition à chercher des défauts, et on peut prendre la résolution de fuir la connoissance de ceux qui ont le malheur de l'avoir. J'avertis donc ces gens pointilleux, chagrins, mécontens, que s'ils veulent être respectés, aimés et vivre heureux, ils doivent cesser de regarder la _jambe crochue_.
CONVERSATION D'UN ESSAIM D'ÉPHÉMÈRES, ET SOLILOQUE D'UN VIEILLARD.
À MADAME BRILLANT.
De Passy, le 15 août 1778.
Vous pouvez vous rappeler, ma chère amie, que lorsque nous passâmes dernièrement cette heureuse journée dans le délicieux jardin et l'agréable société du Moulin-Joli, je m'arrêtai dans une allée, et m'écartai quelque temps de la compagnie.
On nous avoit montré un nombre infini de cadavres d'une petite espèce de mouche, appelée _éphémère_, dont les générations successives étoient, nous dit-on, nées et mortes dans le même jour. J'en apperçus, sur une autre feuille, une compagnie vivante, qui fesoit la conversation.
Vous savez que j'entends le langage de toutes les espèces inférieures à la nôtre. Ma trop grande application à cette étude, est la meilleure excuse que je puisse donner du peu de progrès que j'ai fait dans votre charmante langue. La curiosité m'engagea à écouter ce que disoient ces petites créatures: mais comme la vivacité qui leur est propre, les fesoit parler trois ou quatre à la fois, je ne pus pas entendre bien clairement leurs discours. Je compris seulement, par quelques expressions interrompues, que je saisis de temps en temps, qu'elles disputoient avec chaleur sur le mérite de deux musiciens étrangers, dont l'un étoit un cousin, et l'autre un maringouin. Elles passoient leur temps dans cette dispute, en paroissant aussi peu songer à la brièveté de leur existence, que si elles avoient été sûres de vivre encore un mois.--«Heureux peuple! dis-je en moi-même, vous vivez certainement sous un gouvernement sage, équitable et doux, puisque vous n'avez à vous plaindre d'aucun abus, et que l'unique sujet de vos contestations est la perfection ou l'imperfection d'une musique étrangère.»
Je les laissai là, pour tourner la tête du côté d'un vieillard à cheveux blancs, qui, seul sur une autre feuille, se parloit à lui-même. Son soliloque m'amusa; et je l'ai écrit dans l'espoir qu'il pourra aussi amuser la femme à qui je dois le plus délicieux de tous les plaisirs, celui de sa société et de l'harmonie céleste qu'elle me fait entendre.
«L'opinion, dit-il, des savans philosophes de notre espèce, qui ont fleuri long-temps avant ce temps-ci, étoit que ce vaste monde, qu'on nomme _le Moulin-Joli_, ne pourroit pas subsister plus de dix-huit heures; et je pense que cette opinion n'étoit pas sans fondement, puisque par le mouvement apparent du grand luminaire, qui donne la vie à toute la nature, et qui depuis que j'existe a, d'une manière sensible, considérablement décliné vers l'océan[61], qui borne cette terre, il faut qu'à cette époque, il termine son cours, s'éteigne dans les eaux qui nous environnent, et laisse le monde dans le froid et dans les ténèbres, qui produiront nécessairement une mort et une destruction universelle.
[61] La Seine.
»J'ai déjà vécu sept de ces heures, long âge, qui n'est pas moins de quatre cent vingt minutes. Combien peu d'entre nous existent aussi long-temps! J'ai vu des générations naître, fleurir et disparoître. Mes amis actuels sont les enfans et les petits-enfans de mes premiers amis, qui, hélas! ne sont plus, et que je suivrai bientôt; car, quoique je me porte bien, je ne puis pas m'attendre, suivant le cours de la nature, à vivre encore plus de sept ou huit minutes. À quoi me servent à présent tous mes travaux, tous mes soins, pour amasser sur cette feuille une provision de rosée, dont je n'aurai pas le temps de jouir? Qu'importent toutes les querelles politiques, dans lesquelles je me suis engagé pour l'avantage de mes compatriotes qui habitent sur ce buisson? Qu'importent les études philosophiques que j'ai entreprises pour le bien de notre race en général? car, en politique, que peuvent les loix sans les moeurs[62]? La génération présente de nos éphémères va, dans le cours de quelques minutes, devenir aussi corrompue et par conséquent aussi malheureuse que celles des buissons plus anciens. Et en philosophie, combien nos progrès sont bornés! Hélas! l'art est long et la vie est courte[63]. Mes amis voudroient me consoler, par l'idée d'un nom, qu'ils prétendent que je laisserai après moi. Ils disent que j'ai assez vécu pour la nature et pour la gloire. Mais qu'est la renommée pour un éphémère qui n'existe plus? Et que deviendra l'histoire, lorsqu'à la dix-huitième heure, le monde lui-même, le Moulin-Joli tout entier arrivera à sa fin et sera enseveli dans les ruines universelles?»
[62] Quid leges sine moribus? HOR. _Od. 24. Lib. III._
[63] Ars longa, vita brevis, tempus preceps. HIPPOCR. _Aphor. I._
Pour moi, après toutes les entreprises auxquelles je me sais livré avec ardeur, il ne me reste de solides plaisirs, que l'idée d'avoir passé ma longue vie dans l'intention d'être utile, l'agréable conversation d'un petit nombre de bonnes dames éphémères, et quelquefois le tendre sourire et le doux chant de la toujours aimable _Brillant_.
MORALE DES ÉCHECS.
Le jeu des échecs est le plus ancien et le plus généralement connu de tous les jeux. Son origine remonte au-delà de toutes les notions historiques; et pendant une longue suite de siècles il a été l'amusement des Perses, des Indiens, des Chinois et de toutes les autres nations de l'Asie. Il y a plus de mille ans qu'on le connoît en Europe. Les Espagnols l'ont porté dans toutes leurs possessions d'Amérique, et depuis quelque temps il est introduit dans les États-Unis.
Ce jeu est si intéressant par lui-même, qu'il n'a pas besoin d'offrir l'appât du gain pour qu'on aime à le jouer. Aussi n'y joue-t-on jamais de l'argent[64]. Ceux qui ont le temps de se livrer à de pareils amusemens, n'en peuvent pas choisir un plus innocent. Le morceau suivant, écrit dans l'intention de corriger chez un petit nombre de jeunes gens, quelques défauts qui se sont glissés dans la pratique de ce jeu, prouve en même-temps que, dans les effets qu'il produit sur l'esprit, il peut être non-seulement innocent, mais utile au vaincu ainsi qu'au vainqueur.
[64] Excepté en France et en Angleterre, où l'on joue quelquefois beaucoup d'argent aux échecs. (_Note du Traducteur._)
Le jeu des échecs n'est pas un vain amusement. On peut, en le jouant, acquérir ou fortifier plusieurs qualités utiles dans le cours de la vie, et se les rendre assez familières pour s'en servir avec promptitude dans toutes les occasions. La vie est une sorte de partie d'échecs, dans laquelle nous avons souvent des pièces à prendre, des adversaires à combattre, et nous éprouvons une grande variété de bons et de mauvais évènemens, qui sont, en partie, l'effet de la prudence ou de l'étourderie. En jouant aux échecs, nous pouvons donc acquérir.
1º. La _prévoyance_, qui regarde dans l'avenir et examine les conséquences que peut avoir une action; car un joueur se dit continuellement:--«si je remue cette pièce, quel sera l'avantage de ma nouvelle position? Quel parti mon adversaire en tirera-t-il contre moi? De quelle autre pièce pourrai-je me servir pour soutenir la première, et me garantir des attaques qu'on me fera?»
2º. La _circonspection_, qui surveille tout l'échiquier, le rapport des différentes pièces entr'elles, leur position, le danger auquel elles sont exposées, la possibilité qu'elles ont de se secourir mutuellement, la probabilité de tel ou tel mouvement de l'adversaire, pour attaquer telle ou telle autre pièce, les différens moyens qu'on a d'éviter ses attaques, ou de les faire tourner à son désavantage.
3º. La _prudence_, qui jamais n'agit trop précipitamment. La meilleure manière d'acquérir cette qualité, est d'observer strictement les règles du jeu. Elles portent que lorsqu'une pièce est touchée, elle doit être jouée, et que toutes les fois qu'elle est posée dans un endroit, il faut qu'elle y reste. Il est d'autant plus utile que ces règles soient suivies, qu'alors le jeu en devient encore plus l'image de la vie humaine, et particulièrement de la guerre. Si, lorsque vous faites la guerre, vous vous êtes imprudemment mis dans une position dangereuse, vous ne pouvez espérer que votre ennemi vous laisse retirer vos troupes pour les placer plus avantageusement, et vous devez éprouver toutes les conséquences auxquelles vous a exposé trop de précipitation.
4º. Enfin, nous acquérons par le jeu des échecs, l'habitude de ne pas nous décourager, en considérant le mauvais état où nos affaires semblent être quelquefois, l'habitude d'espérer un changement favorable, et celle de persévérer à chercher des ressources. Une partie d'échecs offre tant d'évènemens, tant de différentes combinaisons, tant de vicissitudes; et il arrive si souvent qu'après avoir long-temps réfléchi, nous découvrons le moyen d'échapper à un danger qui paroissoit inévitable, que nous sommes enhardis à continuer de combattre jusqu'à la fin, dans l'espoir de vaincre par notre adresse, ou au moins, de profiter de la négligence de notre adversaire pour le faire mat. Quiconque réfléchit aux exemples que lui fournissent les échecs, à la présomption que produit ordinairement un succès, à l'inattention qui en est la suite, et qui fait changer la partie, apprend, sans doute, à ne pas trop craindre les avantages de son adversaire, et à ne pas désespérer de la victoire, quoiqu'en la poursuivant il reçoive quelque petit échec.
Nous devons donc rechercher l'amusement utile que nous procure ce jeu, plutôt que d'autres, qui sont bien loin d'avoir les mêmes avantages. Tout ce qui contribue à augmenter le plaisir qu'on y trouve, doit être observé; et toutes les actions, tous les mots peu honnêtes, indiscrets, ou qui peuvent le troubler de quelque manière, doivent être évités, puisque les joueurs n'ont que l'intention de passer agréablement leur temps.
1º. Si l'on convient de jouer suivant les règles, il faut que les règles soient strictement suivies par les deux joueurs, non pas que tandis que l'un s'y soumet, l'autre cherche à s'en affranchir; car cela n'est pas juste.
2º. Si l'on ne convient pas d'observer exactement les règles, et qu'un joueur demande de l'indulgence, il faut qu'il consente à accorder la même indulgence à son adversaire.
3º. Il ne faut pas que vous fassiez jamais une fausse marche, pour vous tirer d'un embarras, ou obtenir un avantage. On ne peut plus avoir aucun plaisir à jouer avec quelqu'un qu'on a vu avoir recours à ces ressources déloyales.