Part 13
»Peut-être n'est-il pas inutile d'observer qu'en l'année 1735, Franklin eut une dangereuse pleurésie, qui se termina par un abcès au côté gauche de ses poumons, et il fut alors presque suffoqué par la quantité de matière qu'il rendit. Quelques années après, il essuya encore une maladie pareille: mais il en guérit promptement et sa respiration ne s'en ressentit point.»
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Plusieurs années avant sa mort, il composa lui-même son épitaphe. La voici:
LE CORPS
de
BENJAMIN FRANKLIN, imprimeur, comme la couverture d'un vieux livre, dont les feuillets sont arrachés, et la dorure et le titre effacés, gît ici, et est la pâture des vers. Cependant, l'ouvrage même ne sera point perdu, car il doit, comme il le croyoit, reparoître encore une fois, dans une nouvelle et plus belle édition, revue et corrigée par l'auteur.
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_EXTRAIT du Testament de BENJAMIN FRANKLIN._
... Quant à mes livres, ceux que j'avois en France, et ceux que j'avois laissés à Philadelphie étant maintenant tous rassemblés ici, et le catalogue en étant fait, mon intention est d'en disposer de la manière suivante.
Je lègue à la société philosophique de Philadelphie, dont j'ai l'honneur d'être président, l'_Histoire de l'académie des sciences_, en soixante ou soixante-dix volumes _in-4º_.--Je donne à la société philosophique américaine qui est établie à la Nouvelle-Angleterre, et dont je suis membre, la collection _in-folio_ des _Arts et Métiers_. L'édition _in-4º_. du même ouvrage sera remise de ma part à la compagnie de la bibliothèque de Philadelphie.--Je donne à mon petit-fils Benjamin Franklin Bache, tous ceux de mes livres, à côté desquels j'ai mis son nom dans le catalogue ci-dessus mentionné; et à mon petit-fils William Bache, tous ceux auxquels son nom sera également ajouté. Ceux qui seront désignés avec le nom de mon cousin Jonatham Williams, seront donnés à ce parent.--Je lègue à mon petit-fils, William Temple Franklin, le reste de mes livres, mes manuscrits et mes papiers.--Je donne à mon petit-fils, Benjamin Franklin Bache, mes droits dans la compagnie de la bibliothèque de Philadelphie, ne doutant pas qu'il ne permette à ses frères et à ses soeurs d'en jouir comme lui.
Je suis né à Boston, dans la Nouvelle-Angleterre, et je dois mes premières connoissances en littérature aux libres écoles de grammaire qui y sont établies. C'est pourquoi je laisse à mes exécuteurs testamentaires, cent livres sterlings, pour qu'elles soient remises, par eux, ou par ceux qui les remplaceront, aux directeurs des libres écoles de ma ville natale. J'entends que les directeurs, ou les personnes qui auront la surintendance des libres écoles, placent cette somme à intérêt perpétuel, afin de l'employer tous les ans à faire frapper des médailles d'argent, qui seront distribuées aux élèves pour leur servir de récompense et d'encouragement; et cela de la manière que les notables de la ville de Boston jugeront convenable.
Je charge mes exécuteurs testamentaires, ou leurs successeurs, de prélever sur les honoraires qui me sont redus, comme président de l'état de Pensylvanie, deux mille livres sterlings, et de les compter aux personnes, qu'un acte de la législature nommera pour les recevoir en dépôt, afin qu'elles soient employées à rendre le Skuylkil navigable.
Tandis que j'ai été marchand de papier, imprimeur et directeur de la poste, j'ai fait crédit à beaucoup de personnes, pour des livres, des insertions d'avis, des ports de lettres et d'autres objets pareils. L'assemblée de Pensylvanie m'ayant fait partir en 1757 pour aller être son agent en Angleterre, où j'ai rempli ce poste jusqu'en 1775, et à mon retour, étant immédiatement occupé des affaires du congrès, et envoyé en France en 1776, où j'ai séjourné neuf ans, je n'ai pu réclamer les sommes ci-dessus que depuis mon retour en 1785, et ce sont, en quelque sorte, des créances surannées, quoique justes. Cependant elles se trouvent détaillées dans mon grand livre, coté E; et je les lègue aux administrateurs de l'hôpital de Pensylvanie, espérant que les débiteurs, ou leurs successeurs, qui font à présent quelque difficulté d'acquitter ces dettes, parce qu'ils les croient trop anciennes, voudront pourtant bien en compter le montant, comme une charité, en faveur de l'excellente institution de l'hôpital.--
Je suis persuadé que plusieurs de ces dettes seront inévitablement perdues: mais je me flatte qu'on en recouvrera beaucoup. Il est possible aussi que quelques-uns des débiteurs, aient à réclamer de moi le montant d'anciens comptes. En ce cas, les administrateurs de l'hôpital voudront bien en faire la déduction, et en payer la solde, si c'est moi qui la dois.
Je prie mes amis Henry Hyll, John Jay, Francis Hopkinson et M. Edward Duffield, de Bonfield dans le comté de Pensylvanie, d'être les exécuteurs de mes dernières volontés; c'est pourquoi je les nomme dans le présent testament.
Je désire d'être enterré, avec le moins de dépense et de cérémonie qu'il sera possible.
À Philadelphie, le 17 juillet 1788.
B. FRANKLIN.
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CODICILE.
Moi, Benjamin Franklin, après avoir considéré le testament précédent, ou ci-joint, je crois à propos d'y ajouter le présent codicile.
L'un de mes anciens et invariables principes politiques, est que, dans un état démocratique, il ne doit point y avoir d'emploi lucratif, par les raisons détaillées dans un article que j'ai rédigé dans notre constitution; et lorsque j'ai accepté la place de président, mon intention a été d'en consacrer les honoraires à l'utilité publique. En conséquence, j'ai déjà légué, par mon testament du mois de juillet dernier, des sommes considérables aux colléges, et pour construire des églises. J'ai, de plus, donné deux mille livres sterlings à l'état de Pensylvanie, pour être employées à rendre le Skuylkil navigable. Mais apprenant depuis, que cette somme est très-insuffisante pour un pareil ouvrage, et que vraisemblablement l'entreprise n'aura pas lieu de long-temps, j'ai conçu une autre idée, que je crois d'une utilité plus étendue. Je révoque donc et annulle le legs qui devoit servir aux travaux du Skuylkil; et je désire qu'une partie des certificats, que j'ai pour ce qui m'est redû de mes honoraires de président, soit vendue pour produire deux mille livres sterlings, dont on disposera, comme je vais l'expliquer.
L'on pense que celui qui reçoit un bien de ses ancêtres, est, en quelque sorte, obligé de le transmettre à ses descendans. Certes, je ne suis point dans cette obligation, moi, à qui mes ancêtres ni aucun de mes parens n'ont jamais laissé un schelling d'héritage. J'observe ceci, pour que ma famille ne trouve pas mauvais que je fasse quelques legs, qui ne sont pas uniquement à son profit.
Né à Boston, dans la Nouvelle-Angleterre, je dois mes premières connoissances en littérature aux libres écoles de grammaire de cette ville: aussi ne les ai-je point oubliées dans mon testament.
Mais j'ai également des obligations à l'état de Massachusett, qui, sans que je l'aie demandé, m'a nommé son agent, pendant plusieurs années, et m'a accordé en conséquence des honoraires assez considérables. Quoiqu'en servant cet état, et en lui transmettant les lettres du gouverneur Hutchinson, j'aie perdu plus qu'il ne m'a jamais donné, je ne pense pas lui devoir moins de reconnoissance.
J'ai observé que parmi les artisans, les bons apprentis devenoient ordinairement de bons citoyens. J'ai moi-même, dans ma ville natale, commencé par apprendre le métier d'imprimeur; et ensuite j'ai eu la facilité de m'établir à Philadelphie, parce que deux amis m'ont prêté de l'argent, qui a été la base de ma fortune, et la cause de tout ce que j'ai pu faire d'utile dans le cours de ma vie.--Je désire de pouvoir être encore de quelqu'utilité après ma mort, en formant et soutenant des jeunes gens, qui rendent service à leur pays, dans les deux villes que je viens de nommer.
Je donne donc en dépôt mille livres sterlings aux habitans de Boston, dans l'état de Massachusett, et mille livres sterlings à ceux de Philadelphie, afin que ces sommes soient employées de la manière suivante.
Si les habitans de Boston acceptent les mille livres sterlings, elles seront confiées aux élus de cette ville et aux ministres de l'ancienne congrégation épiscopale et presbytérienne; et ces administrateurs en feront des prêts à cinq pour cent d'intérêt par an, à de jeunes artisans mariés, lesquels seront âgés de vingt-cinq ans, et auront appris leur métier dans la ville, et rempli fidèlement les obligations spécifiées dans leur contrat d'apprentissage, de manière à mériter qu'au moins deux citoyens respectables répondent de l'honnêteté de leur caractère, et leur servent de caution, pour le paiement de la somme qu'on leur prêtera, ainsi que des intérêts, avec les conditions ci-après spécifiées.
Le montant de tous les billets sera payable en piastres espagnoles cordonnées, ou en monnoie d'or courante; et les administrateurs tiendront un livre, ou des livres, où seront inscrits les noms de ceux qui profiteront de l'avantage de cette institution, ainsi que les noms de ceux qui leur serviront de caution, avec les sommes qui leur seront prêtées, les dates et tout ce qui y aura rapport. Comme ces prêts sont destinés à faciliter l'établissement des jeunes ouvriers qui se marieront, il faut que les administrateurs ne prêtent à une même personne ni plus de soixante livres sterlings, ni moins de quinze.
Et si le nombre de ceux qui feront des demandes étoit si considérable, que le legs ne suffît pas pour donner à tous ce qui leur seroit nécessaire, on fera une diminution générale, pour que chacun reçoive quelque secours.
Ces secours seront d'abord de peu de conséquence; mais à mesure que le capital grossira par l'accumulation des intérêts, ils deviendront plus considérables. Afin qu'on les multiplie, autant qu'il sera possible, et qu'on en rende le remboursement plus aisé, il faut que chaque emprunteur soit obligé de payer avec l'intérêt annuel, un dixième du principal; et le montant de cet intérêt et de ce principal sera prêté à de nouveaux emprunteurs.
Il est à croire qu'il y aura toujours à Boston des citoyens vertueux et bienfaisans, qui s'empresseront de consacrer une partie de leur temps à l'utilité publique, en administrant gratuitement cette institution. On doit aussi espérer qu'aucune partie de la somme ne restera jamais oisive, ni ne sera employée à d'autre objet que celui de sa destination première; mais bien qu'elle augmentera continuellement. Ainsi, il viendra un temps où elle sera plus considérable qu'il ne le faudra pour Boston; et alors, on pourra en prêter aux autres villes de l'état de Massachusett, pourvu qu'elles s'engagent à payer ponctuellement les intérêts, et à rembourser, chaque année, un dixième du principal aux habitans de Boston.
Si ce plan est exécuté et réussit, la somme s'élèvera, au bout de cent ans, à cent trente-un mille livres sterlings. Je désire qu'alors les administrateurs de la donation emploient cent mille livres sterlings à faire construire les ouvrages publics qu'on croira les plus généralement utiles, comme des fortifications, des ponts, des aqueducs, des bains publics; à paver les rues, et à tout ce qui peut rendre le séjour de la ville plus agréable aux habitans et aux étrangers qui viendront pour y rétablir leur santé, ou y passer quelque temps.
Je désire que les autres trente-un mille livres sterlings, soient prêtées à intérêt, de la manière ci-dessus prescrite, pendant cent ans encore; et j'espère qu'alors cette institution aura heureusement influé sur la conduite de la jeunesse, et aidé plusieurs estimables et utiles citoyens.
À la fin de ce second terme, s'il n'est arrivé aucun accident, la somme s'élèvera à quatre millions soixante-un mille livres sterlings, dont je laisse un million soixante-un mille livres sterlings à la disposition des habitans de Boston, et trois millions sterlings à la disposition du gouvernement de l'état de Massachusett, car je n'ose pas porter mes vues plus loin.
Je désire qu'on observe, pour le don que je fais aux habitans de Philadelphie, ce que je viens de recommander pour celui qui concerne les habitans de Boston. Il ne doit y avoir qu'une seule différence: c'est que comme Philadelphie a un corps administratif, je le prie de se charger de ma donation, pour en faire l'usage expliqué plus haut; et je lui donne tous les pouvoirs nécessaires à cet égard.--J'ai observé que le sol de la ville étant pavé ou couvert de maisons, la pluie étoit chariée loin, et ne pouvoit point pénétrer dans la terre, et renouveler et purifier les sources, ce qui est cause que l'eau des puits devient chaque jour plus mauvaise, et finira par ne pouvoir plus être bonne à boire, ainsi que je l'ai vu dans toutes les anciennes villes. Je recommande donc qu'au bout de cent ans, le corps administratif emploie une partie des cent mille livres sterlings, à faire conduire à Philadelphie, par le moyen de tuyaux, l'eau de Wissahickon-Creek[60], à moins que cela ne soit déjà fait. L'entreprise est, je crois, aisée, puisque la crique est beaucoup plus élevée que la ville, et qu'on peut y faire monter l'eau encore plus haut, en construisant une digue.
[60] La crique de Wissahickon.
Je recommande aussi de rendre le Skuylkil entièrement navigable. Je désire que dans deux cents ans, à compter du jour où l'institution commencera, la disposition des quatre millions soixante-un mille livres sterlings soit partagée entre les habitans de Philadelphie et le gouvernement de Pensylvanie, de la même manière que je l'ai indiqué pour les habitans de Boston et le gouvernement de Massachusett.
Je désire que ces institutions commencent un an après ma mort. On aura soin d'en donner publiquement avis avant la fin de l'année, pour que ceux au bénéfice de qui elles sont, aient le temps de faire leurs demandes en forme.--Je désire donc que dans six mois, à compter du jour de mon décès, mes exécuteurs testamentaires, ou leurs successeurs, paient deux mille livres sterlings aux personnes que nommeront les élus de Boston et le corps administratif de Philadelphie, pour recevoir les mille livres sterlings qui reviendront à chacune de ces villes.
Quand je considère les accidens auxquels sont sujets tous les projets et toutes les affaires des hommes, je crains de m'être trop flatté en imaginant que ces dispositions, si tant est qu'elles soient suivies, continuent sans interruption, et remplissent leur objet. Cependant, j'espère que si les habitans de Boston et de Philadelphie, ne jugent pas à propos de se charger de l'exécution de mon projet, ils daigneront, au moins, accepter les donations, comme une marque de mon attachement, de ma gratitude, et du désir que j'ai de leur être utile, même après ma mort.
Certes, je désire que l'une et l'autre entreprennent de former l'établissement que j'ai conçu, parce que je pense que, quoiqu'il puisse s'élever des difficultés imprévues, on peut trouver le moyen de les vaincre, et de rendre le plan praticable.
Si l'une des deux villes accepte le don avec les conditions prescrites, et que l'autre refuse de remplir les conditions, je veux alors que les deux sommes soient données à celle qui aura accepté les conditions, pour que le tout soit appliqué au même objet et de la même manière que je l'ai dit, pour chaque partie. Si les deux villes refusent la somme que je leur offre, elle restera dans la masse de mes biens, et l'on en disposera conformément à mon testament du 17 juillet 1788.
Je lègue au général George Washington, mon ami, et l'ami de l'humanité, le bâton de pommier sauvage dont je me sers pour me promener, et sur lequel il y a une pomme d'or, artistement travaillée, représentant le bonnet de la Liberté. Si ce bâton étoit un sceptre, il conviendroit à Washington, car il l'a mérité.
B. FRANKLIN.
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OEUVRES MORALES, POLITIQUES ET LITTÉRAIRES DE BENJAMIN FRANKLIN,
DANS LE GENRE DU SPECTATEUR.
SUR LES PERSONNES QUI SE MARIENT JEUNES.
À JOHN ALLEYNE.
Vous voulez, mon cher John, que je vous dise ma façon de penser sur les personnes qui se marient jeunes, et que je réponde aux critiques sans nombre, que diverses personnes se sont permises sur votre mariage. Vous pouvez vous rappeler que, quand vous me consultâtes à ce sujet, je vous dis que ni d'un côté ni de l'autre, la jeunesse ne devoit être un obstacle. Certes, tous les ménages que j'ai observés, me font penser que les personnes qui se marient jeunes sont plus communément heureuses que les autres.
Les jeunes époux ont toujours un caractère plus flexible et tiennent moins à leurs habitudes, que lorsqu'ils sont plus avancés en âge. Ils s'accoutument plus aisément l'un à l'autre, et par-là, ils préviennent beaucoup de contradictions et de dégoûts. Si la jeunesse manque un peu de cette prudence qui est nécessaire pour conduire un ménage, elle trouve assez de parens et d'amis d'un âge mûr, pour remédier à ce défaut, et elle est plutôt habituée à une vie tranquille et régulière. En se mariant jeune, un homme prévient peut-être très-heureusement, ces accidens, ces liaisons qui auroient pu nuire à sa santé, ou à sa réputation, et quelquefois même à toutes les deux.
Quelques personnes peuvent se trouver dans des circonstances où la prudence exige qu'elles diffèrent de se marier: mais en général, quand la nature nous a rendus physiquement propres au mariage, on doit penser qu'elle ne se trompe point en nous le fesant désirer.
Les mariages tardifs sont souvent suivis d'un inconvénient de plus que les autres; c'est que les parens ne vivent pas assez long-temps pour veiller à l'éducation de leurs enfans.--«Les enfans qui viennent tard, sont de bonne heure orphelins», dit le proverbe espagnol. Triste sujet de réflexion pour ceux qui peuvent avoir à redouter ce malheur!
Nous autres Américains, nous nous marions ordinairement dès le matin de la vie. Nos enfans sont élevés et établis dans le monde, à midi; et nos affaires, à cet égard, étant achevées, nous avons un après-midi et une soirée de loisir agréable, tel que celui dont jouit à présent notre ami.
En nous mariant de bonne heure, nous avons le bonheur d'avoir un plus grand nombre d'enfans; et chaque mère, suivant parmi nous, l'usage de nourrir elle-même ses enfans, usage si conforme au voeu de la nature! nous en conservons davantage. Aussi, dans nos contrées, les progrès de la population sont bien plus rapides qu'en Europe.
Enfin, je suis très-content de vous voir marié, et je vous en félicite cordialement. Vous êtes dans le sentier où l'on devient un citoyen utile; et vous avez échappé à un état contre nature, à un éternel célibat! C'est pourtant là le sort d'un grand nombre d'hommes qui ne s'y étoient pas condamnés; mais qui, ayant trop long-temps différé de changer de condition, trouvent enfin qu'il est trop tard pour y songer, et passent leur vie entière dans une situation où un homme semble toujours valoir beaucoup moins. Un volume dépareillé n'a pas la même valeur que lorsqu'il fait partie d'une collection complète. Quel cas fait-on de la moitié isolée d'une paire de ciseaux? Elle ne coupe jamais bien, et ne peut servir que de mauvais racloir.
Je vous prie de présenter à votre jeune épouse, et mes complimens et mes voeux pour son bonheur. Je suis vieux et pesant: sans cela, je serois allé les lui présenter moi-même.
Je ne ferai que peu d'usage du privilège qu'ont les vieillards, de donner des avis à leurs jeunes amis. Traitez toujours votre femme avec respect. Cela vous attirera du respect à vous-même, non-seulement de sa part, mais de la part de tous ceux qui seront témoins de votre conduite. Ne vous servez jamais avec elle, d'expression dédaigneuse, même en plaisantant; car les plaisanteries de ce genre finissent souvent par des disputes sérieuses.
Étudiez soigneusement ce qui a rapport à votre profession, et vous deviendrez savant. Soyez laborieux et économe, et vous deviendrez riche. Soyez frugal et tempérant, et vous conserverez votre santé. Pratiquez toujours la vertu, et vous serez heureux. Une telle conduite, du moins, promet plus que toute autre de pareilles conséquences.
Je prie Dieu qu'il vous bénisse, vous et votre jeune épouse; et je suis pour toujours votre sincère ami.
B. FRANKLIN.
SUR LA MORT DE SON FRÈRE, JOHN FRANKLIN.
À MISS HUBBARD.
Je le sens comme vous; nous avons perdu un parent cher et estimable. Mais telle est la volonté de Dieu et de la nature; il faut que l'ame abandonne sa dépouille mortelle, pour entrer dans une véritable vie. Elle n'est ici-bas que dans un état imparfait, et pour se préparer à vivre. L'homme n'est complètement né qu'au moment où il meurt. Pourquoi nous affligerions-nous donc de voir un nouveau né parmi les immortels, un nouveau membre ajouté à leur heureuse société?
C'est un acte de la bienfaisance divine que de nous laisser un corps mortel, tandis qu'il peut nous procurer des jouissances douces, et nous servir à acquérir des connoissances et à faire du bien aux êtres comme nous; mais quand ce corps, cessant d'être propre à remplir ces objets, ne peut que nous faire sentir la douleur, et non le plaisir, nous embarrasse, au lieu de nous être de quelque secours, et ne répond plus à aucune des intentions pour lesquelles il nous étoit donné, c'est également un effet de la bonté céleste, que de nous en délivrer.
Le moyen dont elle s'est servi est la mort. Quelquefois nous nous donnons prudemment nous-même une mort partielle. Nous nous fesons couper un membre douloureusement blessé et hors d'état de guérir. Celui à qui on arrache une dent, s'en sépare volontiers, parce que la douleur s'en va avec elle. Celui qui se sépare de tout son corps, quitte en même-temps toutes les douleurs et les maladies auxquelles il étoit exposé et qui pouvoient le faire souffrir.
Nous avons été invités, notre ami et nous, à une partie de plaisir, qui doit durer à jamais. Sa voiture a été prête avant la nôtre, et il est parti le premier. Nous ne pouvions pas convenablement nous en aller tous à-la-fois. Et pourquoi, vous et moi, nous affligerions-nous de son départ, puisque nous devons bientôt le suivre, et que nous savons où nous le trouverons?
Adieu.
B. FRANKLIN
LETTRE AU DOCTEUR MATHER, DE BOSTON.
À Passy, le 12 mai 1784.
RÉVÉREND DOCTEUR,
J'ai reçu votre lettre amicale, et votre excellent avis aux habitans des États-Unis. J'ai lu cet avis avec plaisir, et j'espère qu'il aura le succès qu'il mérite. Quoique de pareils écrits soient regardés avec indifférence par beaucoup de gens, il suffit qu'ils fassent une forte impression sur la centième partie des lecteurs, pour que l'effet en soit très-considérable.
Permettez-moi de vous citer un petit exemple, qui, quoiqu'il me concerne, ne sera peut-être pas sans intérêt pour vous. Lorsque j'étois encore enfant, il me tomba sous la main un livre intitulé: _Essais sur la Manière de faire le bien_, ouvrage qui, je crois, étoit de votre père. Le premier possesseur en avoit fait si peu de cas, qu'il y en avoit plusieurs feuillets déchirés. Mais le reste me frappa tellement, que durant toute ma vie, il a influé sur ma conduite. C'est pour cela que j'ai toujours fait beaucoup plus de cas du renom d'homme bienfaisant, que de toute autre espèce de réputation; et si, comme vous paroissez le croire, j'ai été un citoyen utile, le public en doit l'avantage au livre dont je viens de parler.