Part 12
Il y eut beaucoup d'opposition à cette mesure, non-seulement dans l'assemblée, mais dans les papiers publics. On publia un discours de M. Dickenson[48], sur ce sujet, avec une préface du docteur Smith, qui s'efforça de montrer combien la démarche proposée étoit déplacée et impolitique.
[48] Auteur des fameuses _Lettres d'un Fermier de Pensylvanie_.
M. Galloway fit imprimer un discours en réponse à celui de M. Dickenson; et Franklin y mit une préface, dans laquelle il combattit victorieusement les principes de celle de Smith. Cependant, l'adresse au roi n'eut aucun effet; le gouvernement propriétaire continua.
Lorsque vers la fin de l'année 1764, on fit les élections pour le renouvellement de l'assemblée, les partisans de la famille des Penn, firent tous leurs efforts pour exclure ceux qui leur étoient opposés, et ils obtinrent une petite majorité dans la ville de Philadelphie. Franklin perdit alors la place qu'il avoit occupée quatorze ans de suite dans l'assemblée. Mais ses amis y conservoient encore une prépondérance décidée. Ils le firent nommer, sur-le-champ, agent-général de la province; et le parti opposé en fut si mécontent, qu'il protesta contre sa nomination. Mais la protestation ne fut point inscrite sur le registre, parce qu'elle étoit trop tardive. On la fit insérer dans les papiers publics; et avant de s'embarquer pour l'Angleterre, il y répondit d'une manière ingénieuse et piquante.
On connoît les troubles que produisit, en Amérique, l'acte du timbre, présenté par le ministre Grenville[49], et les oppositions qu'il y rencontra. Lorsque le marquis de Rockingham parvint au ministère, on crut devoir chercher à calmer les colons, et on pensa qu'un des meilleurs moyens d'y réussir, étoit la révocation de l'acte odieux. Pour savoir comment le peuple américain étoit disposé à se soumettre à cette loi, la chambre des communes fit venir Franklin à sa barre. Les réponses qu'il y fit, ont été publiées; et elles sont une preuve frappante de l'étendue, de la justesse de ses connoissances, et de la facilité avec laquelle il s'exprimoit.
[49] Dans un discours que prononça, le 15 mai 1777, dans la chambre des communes, Charles Jenkinson, devenu comte de Liverpool, il déclara que l'acte du timbre n'étoit point de l'invention de M. Grenville. On a su depuis que l'idée en étoit due à quelques Américains réfugiés en Angleterre, et mécontens de leur patrie. (_Note du Traducteur._)
Il présenta les faits avec tant de force, que tous ceux qui n'étoient pas aveuglés par leurs préventions, virent aisément combien l'acte du timbre étoit dangereux. Malgré quelqu'opposition, cet acte fut donc révoqué une année après qu'il eut passé, et avant d'avoir été mis à exécution.
En 1766, Franklin voyagea en Hollande et en Allemagne, et il y reçut les plus grandes marques d'attention de la part de tous les savans. Observateur constant, il apprit des matelots, en traversant la Hollande, que l'effet d'une diminution d'eau dans les canaux, étoit de ralentir nécessairement la marche des yachts. À son retour en Angleterre, il fit un grand nombre d'expériences, qui toutes lui confirmèrent cette observation. Il adressa ensuite à sir John Pringle, son ami, une lettre qui contenoit le détail de ces expériences et l'explication du phénomène. Cette lettre se trouve dans le volume de ses oeuvres philosophiques.
L'année suivante[50], il se rendit en France, où il ne fut pas accueilli d'une manière moins distinguée, qu'il ne l'avoit été en Allemagne. Il fut présenté à plusieurs hommes de lettres célèbres, ainsi qu'au monarque qui régnoit alors[51].
[50] En 1767.
[51] Louis XV.
Il tomba entre les mains de Franklin diverses lettres adressées par Hutchinson, Oliver[52] et quelques autres, à des personnes qui occupoient des places éminentes en Angleterre. Ces lettres contenoient les plus violentes invectives contre les principaux habitans de la province de Massachusett, et invitoient les ministres à employer des moyens vigoureux pour forcer le peuple à leur obéir. Franklin transmit ces lettres à l'assemblée générale de Massachusett, qui les publia. On en fit passer aussi en Angleterre, des copies certifiées, avec une adresse au roi, pour le prier de rappeler des hommes qui étoient devenus odieux au peuple, en se montrant si indignement opposés à ses intérêts.
[52] Thomas Hutchinson étoit gouverneur de la province de Massachusett, et Andrew Oliver, sous-gouverneur. (_Note du Traducteur._)
La publication de ces lettres occasionna un duel entre M. Temple et M. Whately[53], qui, tous deux, étoient soupçonnés de les avoir procurées aux Américains. Franklin voulant prévenir de nouvelles querelles à ce sujet, déclara, dans une des gazettes de Londres, qu'il avoit lui-même envoyé les lettres en Amérique, mais qu'il ne diroit jamais de quelle manière il les avoit eues. En effet, on ne l'a jamais découvert.
[53] Les lettres étoient adressées à Thomas Whately, secrétaire de la trésorerie, sous le ministère de G. Grenville, et le duel eut lieu entre William Whately, frère du premier, et John Temple, américain. Ils commencèrent par se battre au pistolet, après quoi ils mirent l'épée à la main. William Whately reçut cinq blessures. (_Note du Traducteur._)
Bientôt après, l'adresse de l'assemblée de Massachusett fut examinée devant le conseil-privé. Franklin s'y rendit en qualité d'agent de l'assemblée; et se vit accabler d'un torrent d'injures, par le solliciteur-général, qui servoit de défenseur à Oliver et à Hutchinson. L'adresse fut déclarée inique et scandaleuse, et la demande qu'elle contenoit, fut rejetée.
Le parlement de la Grande-Bretagne avoit, il est vrai, révoqué l'acte du timbre; mais c'étoit sous prétexte que la révocation en étoit nécessaire. Il n'en prétendoit pas moins avoir le droit de taxer les colonies; et dans le même-temps où il révoqua l'acte du timbre, il en promulgua un autre, par lequel il déclaroit que, dans tous les cas, il avoit le droit de faire des loix pour les colonies, et de les contraindre à y obéir. Ce langage étoit celui des membres du parlement les plus opposés à l'acte du timbre, et entr'autres, de M. Pitt.
Les colons ne reconnurent jamais ce droit de contrainte: mais comme ils se flattoient qu'on ne l'exerceroit pas, ils n'étoient pas très-ardens à le combattre. Si les Anglais n'avoient pas eu la prétention de le faire valoir, les Américains auroient volontiers continué à fournir leur part des subsides, de la manière dont ils avoient coutume de le faire; c'est-à-dire, d'après des décrets de leurs propres assemblées, rendus sur la demande du secrétaire-d'état.
Si cet usage eût été maintenu, les colonies de l'Amérique septentrionale étoient si bien disposées pour la métropole, que malgré les désavantages que leur fesoit éprouver les entraves mises à leur commerce, et toute la faveur accordée à celui des Anglais, une séparation entre les deux pays eût, sans doute, été encore très-éloignée. Les Américains étoient, dès leur enfance, instruits à révérer un peuple dont ils descendoient, et dont les loix, les moeurs, le langage, étoient les leurs. Ils le regardoient comme un modèle de perfection; et leurs préjugés à cet égard étoient si grands, que les peuples les plus éclairés de l'Europe leur paroissoient des barbares auprès des Anglais. Le seul nom d'Anglais portoit dans l'ame des Américains, l'idée d'un être grand et bon. Tels étoient les sentimens qu'on leur inspiroit de bonne heure. Il ne falloit donc rien moins que des traitemens injustes, long-temps répétés, pour les faire songer à rompre les liens qui les attachoient à l'Angleterre.
Mais les impôts mis sur le verre, sur le papier, sur les cuirs, sur les matières propres à faire des couleurs, sur le thé et sur plusieurs autres articles; les franchises enlevées à quelques colonies; l'opposition des gouverneurs aux mesures législatives de quelques autres; l'accueil dédaigneux qu'éprouvoient auprès du trône les humbles remontrances, dans lesquelles elles demandoient le redressement de leurs griefs, et beaucoup d'actes violens et oppressifs, excitèrent enfin un ardent esprit d'insurrection. Au lieu de songer à l'appaiser, par une conduite plus modérée et plus juste, les ministres anglais parurent fermement décidés à exiger des colonies l'obéissance la plus servile. Leur imprudence ne servit qu'à faire empirer le mal. Ce fut en vain qu'on s'efforça de les faire renoncer à leurs desseins, en leur représentant que l'exécution en étoit impossible, et que les conséquences en deviendroient funestes à l'Angleterre. Ils persistèrent à les suivre avec une opiniâtreté dont l'histoire fournit peu d'exemples[54].
[54] Cet exemple se renouvelle de nos jours; et c'est un ministre anglais qui le donne. William Pitt s'opiniâtre à faire la guerre à la France, contre la volonté de presque tout le peuple anglais. (_Note du Traducteur._)
La conservation des colonies de l'Amérique septentrionale étoit si avantageuse à l'Angleterre, qu'il falloit avoir un entêtement extravagant pour continuer à employer des moyens propres à donner à leurs habitans l'idée de se séparer d'elle. Quand nous considérons les grands progrès qu'on a faits dans la science du gouvernement, l'extension des principes de liberté parmi les peuples de l'Europe, les effets qu'ils ont déjà produits en France, ceux qu'ils auront probablement ailleurs[55], et que nous voyons que tout cela est dû à la révolution d'Amérique, nous ne pouvons nous empêcher de trouver étrange que des évènemens, qui peuvent avoir une si grande influence sur le bonheur du genre-humain, aient été occasionnés par la perversité ou l'ignorance du cabinet de Londres.
[55] Cette prophétie, faite il y a cinq ans, est en partie accomplie. (_Note du Traducteur._)
Franklin ne négligea rien pour engager les ministres anglais à prendre d'autres mesures. Et dans des entretiens particuliers, qu'il eut avec plusieurs chefs du gouvernement, et dans les lettres qu'il leur écrivit, il leur démontra combien leur conduite, à l'égard des Américains, étoit injuste et dangereuse. Il leur déclara que malgré l'attachement des colons pour la métropole, les mauvais traitemens, qu'on leur fesoit éprouver, finiroient par les aliéner. On n'écouta point cet avis. Les ministres suivirent aveuglément leur plan, et mirent les colons dans l'alternative d'opter entre la soumission absolue ou l'insurrection.
En 1775, Franklin voyant que tous ses efforts, pour rétablir l'harmonie entre les colonies et la Grande-Bretagne, étoient inutiles, retourna en Amérique. Il trouva que les hostilités avoient déjà commencé. Le lendemain de son arrivée, il fut élu, par l'assemblée de Pensylvanie, membre du congrès des États-Unis. Peu de temps après on le chargea, ainsi que M. Lynch et M. Harrison, d'aller visiter le camp de Cambridge, et de se concilier avec le commandant en chef, pour tâcher de persuader aux troupes, qu'il étoit nécessaire qu'elles renouvelassent leur enrôlement, dont le terme devoit bientôt expirer; et qu'elles persévérassent à défendre leur pays.
Vers la fin de la même année, il se rendit en Canada, pour proposer aux habitans d'embrasser, avec les autres colons, la cause de la liberté. Mais il ne put les engager à s'opposer aux mesures du gouvernement britannique. M. le Roy dit, dans une lettre écrite à ce sujet, que le mauvais succès de la négociation de Franklin fut, en grande partie, occasionné par la différence des opinions religieuses, et le ressentiment que conservoient les Canadiens, de ce que leurs voisins avoient plusieurs fois brûlé leurs églises.
Lorsqu'en 1776, lord Howe[56] passa en Amérique, avec le pouvoir de traiter avec les colons. Il écrivit à Franklin, pour l'engager à effectuer une réconciliation[57]. Franklin fut nommé, avec John Adams et Édouard Rutledge, pour se rendre auprès des commissaires et savoir jusqu'où s'étendoient leurs pouvoirs. Il apprit que ces pouvoirs se bornoient à pardonner aux colons soumis. De pareilles conditions ne convenoient point aux Américains: les commissaires ne purent remplir leur mission.
[56] Lord Howe commandoit la flotte, et le chevalier Howe, son frère, l'armée anglaise. Ils avoient, en même temps, le titre de commissaires pacificateurs. (_Note du Traducteur._)
[57] Sa lettre et la réponse de Franklin seront imprimées dans le deuxième volume de ce recueil.
L'importante question de l'indépendance des Américains fut bientôt agitée; et c'étoit en présence des armées et des flottes formidables, destinées à les soumettre. Avec des troupes nombreuses, il est vrai, mais sans discipline, et ignorant absolument l'art de la guerre, sans argent, sans escadres, sans alliés, n'ayant presque pour appui que le seul amour de la liberté, les Américains se déterminèrent à se séparer d'une mère-patrie, qui leur avoit fait subir une longue suite de vexations et d'outrages. Lorsqu'on proposa cette mesure hardie, Franklin fut un des premiers à l'adopter, et son opinion entraîna beaucoup d'autres membres du congrès.
L'esprit du peuple avoit été déjà préparé à cet évènement par le célèbre pamphlet de Thomas Paine, intitulé: _Le Sens Commun_. Il y a lieu de croire que Franklin eut beaucoup de part à cet ouvrage, ou du moins, qu'il fournit des matériaux à l'auteur.
Franklin fut élu président de la convention, qui s'assembla en 1776, à Philadelphie, pour établir une nouvelle forme de gouvernement. La constitution actuelle de l'état de Pensylvanie, fut le résultat des travaux de cette assemblée, et peut être considérée comme le fruit des principes politiques de Franklin. L'unité législative et la pluralité exécutive semblent avoir été ses maximes favorites.
Vers la fin de la même année 1776, Franklin fut choisi pour aller suivre les négociations, entamées par Silas Deane à la cour de France. La certitude des avantages que la France pouvoit retirer d'un traité de commerce avec l'Amérique, et le désir d'affoiblir l'empire britannique, en le démembrant, étoient de puissans motifs pour engager le gouvernement français à prêter l'oreille aux propositions d'alliance avec les Américains. Mais il montroit pourtant une répugnance, que firent cesser, et l'adresse de Franklin, et sur-tout le succès des armes américaines contre le général Burgoyne[58]. En 1778, on conclut un traité d'alliance offensive et défensive, et, en conséquence, la France déclara la guerre à l'Angleterre.
[58] À Saratoga, où les généraux américains Arnold et Gates, le forcèrent de se rendre prisonnier de guerre avec son armée. La trahison d'Arnold a terni, depuis, la gloire qu'il acquit par cette action. (_Note du Traducteur._)
Personne, peut-être, n'étoit aussi en état que Franklin, de servir essentiellement les Américains, auprès de la cour de France. Ses découvertes, ses talens y étoient connus, et on y avoit la plus profonde estime pour son caractère. Il fut accueilli avec les plus grandes marques de respect par tous les gens de lettres de Paris, et, en général, par tous les Français. Cela lui donna bientôt une grande influence, qui, avec divers ouvrages qu'il publia, contribua à établir le crédit et l'importance des États-Unis. C'est à ses soins qu'on doit attribuer, en grande partie, le succès des emprunts, négociés en Hollande et en France, emprunts, qui ont si heureusement décidé le sort de la guerre.
Le triste succès des armes britanniques, et sur-tout la prise de lord Cornwalis et de son armée, convainquirent enfin les Anglais de l'impossibilité de subjuguer les Américains. Les négocians demandoient la paix à grands cris. Le ministère sentit qu'il ne pouvoit plus long-temps s'opposer à leurs voeux. Les préliminaires furent signés à Paris, le 30 novembre 1782, par M. Oswald, qui traitoit pour l'Angleterre; et par MM. Franklin, Adams, Jay et Laurens, au nom des États-Unis d'Amérique. Ces préliminaires formoient la base du traité définitif, qui fut conclu le 3 septembre 1783, et signé par M. David Hartley d'une part, et par MM. Franklin, Adams et Jay de l'autre.
Le 3 avril 1783, un traité d'amitié et de commerce entre les États-Unis et la Suède, fut conclu à Paris, par Franklin et le comte de Krutz.
Un pareil traité fut conclu avec la Prusse en 1785, quelque temps avant que Franklin abandonnât l'Europe.
Les affaires politiques n'étoient pas l'unique objet des occupations de Franklin. Quelques-uns de ses ouvrages philosophiques furent publiés à Paris. Leur but étoit, en général, de faire sentir les avantages de l'industrie et de l'économie.
Lorsqu'en 1784, le magnétisme animal occupoit beaucoup les esprits en Europe et sur-tout à Paris, on le crut d'une telle importance, que le roi nomma des commissaires pour examiner les fondemens de cette science prétendue. Franklin fut un de ces commissaires. Après avoir observé un grand nombre des expériences de Mesmer, et dont quelques-unes étoient faites sur eux-mêmes, ils décidèrent que ce n'étoit qu'un charlatanisme, inventé pour en imposer à des gens ignorans et crédules: Mesmer fut ainsi arrêté au milieu de la carrière par laquelle il croyoit arriver à la fortune et à la gloire; et l'un des plus insolens moyens, dont on se soit servi pour se jouer des hommes, fut anéanti.
Franklin ayant rempli le principal objet de sa mission, en coopérant à l'établissement de l'indépendance américaine, et commençant à sentir les infirmités de l'âge, désira de revoir son pays natal. Il demanda son rappel au congrès, et l'obtint. M. Jefferson partit pour aller le remplacer, en 1785; et au mois de septembre de la même année, Franklin retourna à Philadelphie. Au bout de quelque temps, il fut nommé membre du conseil suprême exécutif de cette ville, et bientôt après, il en fut élu président.
En 1787, on forma une convention pour reviser, corriger les articles de la confédération, et donner plus d'énergie au gouvernement des États-Unis. Elle se rassembla à Philadelphie. Franklin fut nommé l'un des délégués des Pensylvaniens. Il signa la constitution, proposée pour cimenter l'union, et y donna son approbation dans les termes les moins équivoques.
Il s'établit alors, à Philadelphie, une société destinée à s'occuper des recherches politiques. Elle choisit Franklin pour son président, et tint ses séances chez lui. Deux ou trois essais, lus dans cette société, ont été publiés: mais elle n'a pas existé long-temps.
En 1787, il se forma, à Philadelphie, deux autres sociétés, fondées sur les principes de l'humanité la plus noble et la plus généreuse. L'une étoit la _Société Philadelphienne, pour le soulagement des prisonniers_; et l'autre, la _Société Pensylvanienne_, dont l'objet est de travailler à l'abolition de l'esclavage, de secourir les nègres naturellement libres et retenus dans la servitude, et d'améliorer la condition des Africains.--Franklin étoit président de ces deux sociétés. Leurs travaux ont déjà eu beaucoup de succès, et elles continuent de marcher avec une ardeur infatigable vers le but de leur institution.
Les infirmités de Franklin augmentant, il lui devint impossible d'assister régulièrement au conseil; et en 1788, il renonça totalement aux affaires publiques.
Son tempérament étoit très-robuste. Il n'étoit sujet à presqu'aucune maladie, excepté quelques accès de goutte, qui le tourmentoient de temps en temps, et qui cessèrent en 1781, époque où il fut attaqué de la pierre, dont il s'est ressenti le reste de sa vie. Dans les intervalles de cette cruelle maladie, il passoit beaucoup d'heures agréables, en se livrant à une conversation gaie et instructive. Ni son esprit, ni ses organes ne parurent affoiblis jusques au moment de sa mort.
En qualité de président de la société pour l'abolition de l'esclavage, il signa le mémoire, présenté le 12 mai 1789 au congrès des États-Unis de l'Amérique, pour le prier d'employer tout son pouvoir constitutionnel à diminuer le trafic de l'espèce humaine. Ce fut le dernier acte public de Franklin.
Dans les débats qu'occasionna ce mémoire, on tenta de justifier la traite des nègres. Franklin fit insérer dans la gazette fédérative, du 25 mars, un morceau signé _Historicus_, et il y rapporta un discours, qu'il dit avoir été prononcé dans le divan d'Alger, en 1787, à l'occasion d'une pétition présentée par la secte des _Erika_, pour demander l'abolition de la piraterie et de l'esclavage. Ce prétendu discours algérien est une excellente parodie de ce qu'avoit dit un représentant de la Georgie, nommé _Jackson_. Tous les argumens en faveur de l'esclavage des nègres, y sont ingénieusement appliqués à la justification des pirates qui enlèvent les vaisseaux des Européens et les réduisent eux-mêmes à l'esclavage. Il démontre, en même-temps, la futilité des raisonnemens dont on se sert pour défendre la traite des nègres; et il fait voir combien l'auteur avoit encore de force d'esprit et de talent à l'âge avancé où il étoit. Enfin, il n'offre pas une preuve moins convaincante de la facilité avec laquelle Franklin imitoit le style des anciens temps et des nations étrangères, que sa fameuse parabole contre la persécution; et de même que cette parabole a engagé plusieurs personnes à la chercher dans la bible, le discours algérien a été cause que des curieux ont cherché dans diverses bibliothèques, l'ouvrage d'où l'on disoit qu'il étoit tiré[59].
[59] Ce discours sera imprimé dans le deuxième volume de ce recueil.
Au commencement du mois d'avril suivant, il fut attaqué d'une fièvre et d'une douleur de poitrine, qui mirent un terme à sa vie. Nous allons transcrire les observations qu'a faites sur sa maladie, le docteur Jones, son médecin et son ami.
«La pierre dont il étoit attaqué depuis long-temps, l'obligea, pendant la dernière année de sa vie, à garder presque toujours le lit; et dans les derniers paroxismes de cette cruelle maladie, il falloit qu'il prît de fortes doses de _laudanum_ pour calmer ses souffrances. Cependant, dans les intervalles de repos, non-seulement il s'amusoit à lire et à converser gaiement avec sa famille, et avec quelques amis qui lui rendoient visite, mais il s'occupoit d'affaires publiques et particulières, avec diverses personnes qui venoient le consulter. Il montroit encore ce désir de faire le bien, cet empressement à obliger, qui le distinguoient dès long-temps. Il conservoit éminemment ses facultés intellectuelles et il aimoit encore à dire des plaisanteries, et à raconter des anecdotes qui fesoient un plaisir extrême à tous ceux qui les entendoient.
»Environ seize jours avant sa mort, il eut des atteintes de fièvre, mais sans aucun symptôme caractéristique. Ce ne fut que le troisième ou quatrième jour qu'il se plaignit d'une douleur dans le côté gauche de la poitrine, douleur qui s'accrut, devint extrêmement vive, et fut suivie d'une toux et d'une respiration pénible. Quand il fut dans cet état, et que l'excès de sa souffrance lui arrachoit quelques plaintes, il disoit:--Qu'il craignoit bien de ne pas les supporter comme il le devoit; qu'il savoit combien l'Être-Suprême avoit versé de bienfaits sur lui, en l'élevant de l'obscurité, dans laquelle il étoit né, au rang et à la considération dont il jouissoit parmi les hommes; et qu'il ne doutoit pas que les douleurs qu'il lui envoyoit en ce moment, ne fussent destinées à le dégoûter d'un monde, où il n'étoit plus capable de remplir le poste qui lui avoit été assigné.
»Il resta dans cet état jusqu'au cinquième jour qui précéda sa mort. Alors sa douleur et sa difficulté de respirer l'abandonnèrent entièrement. Sa famille se flatta qu'il guériroit: mais un abcès qui s'étoit formé dans le poumon, creva tout-à-coup, et rendit une grande quantité de matière que le malade continua à cracher tant qu'il eut quelque force. Aussitôt qu'il cessa de pouvoir rejeter cette matière, les organes de la respiration s'affoiblirent par degrés. Il éprouva un calme léthargique; et il expira tranquillement le 17 avril 1790, à onze heures du soir. Il avoit vécu quatre-vingt-quatre ans et trois mois.