Part 3
Son inquiétude d’esprit y trouvait quelque répit[55]. Il était harcelé par les soucis d’argent. Il écrit en 1818: «Je suis presque réduit à la mendicité, et je suis forcé d’avoir l’air de ne pas manquer du nécessaire». Et ailleurs: «La sonate op. 106 a été écrite dans des circonstances pressantes. C’est une dure chose de travailler pour se procurer du pain.» Spohr dit que souvent il ne pouvait sortir, à cause de ses souliers troués. Il avait de fortes dettes envers ses éditeurs, et ses œuvres ne lui rapportaient rien. La _Messe en ré_, mise en souscription, recueillit sept souscripteurs (dont pas un musicien)[56]. Il recevait à peine trente ou quarante ducats pour ses admirables sonates, dont chacune lui coûtait trois mois de travail. Le prince Galitzin lui faisait composer ses quatuors, op. 127, 130, 132, ses œuvres les plus profondes peut-être et qui semblent écrites avec son sang; il ne les lui payait pas. Beethoven se consumait dans des difficultés domestiques, dans des procès sans fin, afin d’obtenir les pensions qu’on lui devait, ou de conserver la tutelle d’un neveu, le fils de son frère Charles, mort de la phtisie en 1815.
Il avait reporté sur cet enfant le besoin de dévouement dont son cœur débordait. Il se réservait là encore de cruelles souffrances. Il semble qu’une sorte de grâce d’état ait pris soin de renouveler sans cesse et d’accroître sa misère, pour que son génie ne manquât point d’aliments.--Il lui fallut d’abord disputer le petit Charles à la mère indigne, qui voulait le lui enlever:
«O mon Dieu, écrit-il, mon rempart, ma défense, mon seul refuge! Tu lis dans les profondeurs de mon âme, et tu sais les douleurs que j’éprouve, lorsqu’il faut que je fasse souffrir ceux qui veulent me disputer mon Charles, mon trésor[57]! Entends-moi, Être que je ne sais comment nommer, exauce l’ardente prière de la plus malheureuse de tes créatures!»
«O Dieu! A mon secours! Tu me vois abandonné de l’humanité entière, parce que je ne veux pas pactiser avec l’injustice! Exauce la prière que je te fais, au moins pour l’avenir, de vivre avec mon Charles!... O sort cruel, destin implacable! Non, non, mon malheur ne finira jamais!»
Puis ce neveu, si passionnément aimé, se montra indigne de la confiance de son oncle. La correspondance de Beethoven avec lui est douloureuse et révoltée, comme celle de Michel-Ange avec ses frères, mais plus naïve et plus touchante:
«Dois-je encore une fois être payé par l’ingratitude la plus abominable? Eh bien, si le lien doit être rompu entre nous, qu’il le soit! tous les gens impartiaux qui le sauront te haïront.... Si le pacte qui nous lie te pèse, au nom de Dieu,--qu’il en soit selon sa volonté!--Je t’abandonne à la Providence; j’ai fait tout ce que je pouvais; je puis paraître devant le Juge Suprême[58]....»
«Gâté, comme tu es, cela ne te ferait pas de mal de tâcher enfin d’être simple et vrai; mon cœur a trop souffert de ta conduite hypocrite à mon égard, et il m’est difficile d’oublier.... Dieu m’est témoin, je ne rêve que d’être à mille lieues de toi, et de ce triste frère, et de cette abominable famille....--Je ne peux plus avoir confiance en toi.» Et il signe: «Malheureusement, ton père,--ou mieux, pas ton père[59]».
Mais le pardon vient aussitôt:
«Mon cher fils!--Pas un mot de plus,--viens dans mes bras, tu n’entendras aucune dure parole.... Je te recevrai avec le même amour. Ce qu’il y a à faire pour ton avenir, nous en parlerons amicalement.--Ma parole d’honneur, aucun reproche! Ils ne serviraient plus à rien. Tu n’as plus à attendre de moi que la sollicitude et l’aide la plus aimante.--Viens--viens sur le cœur fidèle de ton père.--Beethoven.--Viens, aussitôt après le reçu de cette lettre, viens à la maison.» (Et sur l’adresse, en français: «_Si vous ne viendrez pas, vous me tuerez sûrement[60]._»)
«Ne mens pas, supplie-t-il, reste toujours mon fils bien-aimé! Quelle horrible dissonance, si tu me payais d’hypocrisie, comme on veut me le faire croire!... Adieu, celui qui ne t’a pas donné la vie, mais qui te l’a certainement conservée et qui a pris tous les soins possibles de ton développement moral, avec une affection plus que paternelle, te prie du fond du cœur, de suivre le seul vrai chemin du bien et du juste. Ton fidèle bon père[61].»
Après avoir caressé toutes sortes de rêves pour l’avenir de ce neveu, qui ne manquait pas d’intelligence et qu’il voulait diriger vers la carrière universitaire, Beethoven dut consentir à en faire un négociant. Mais Charles fréquentait les tripots, il faisait des dettes.
Par un triste phénomène, plus fréquent qu’on ne croit, la grandeur morale de son oncle, au lieu de lui faire du bien, lui faisait du mal, l’exaspérait, le poussait à la révolte, comme il le dit, dans ce terrible mot, où se montre à vif cette âme misérable: «Je suis devenu plus mauvais, parce que mon oncle voulait que je fusse meilleur». Il en arriva, dans l’été de 1826, à se tirer un coup de pistolet dans la tête. Il n’en mourut pas; mais ce fut Beethoven qui faillit en mourir: il ne se remit jamais de cette émotion affreuse[62]. Charles guérit: il vécut jusqu’à la fin pour faire souffrir son oncle, à la mort duquel il ne fut pas tout à fait étranger, et auprès duquel il ne fut pas à l’heure de la mort.--«Dieu ne m’a jamais abandonné», écrivait Beethoven à son neveu, quelques années avant. «Il se trouvera quelqu’un pour me fermer les yeux.»--Ce ne devait pas être celui qu’il appelait «son fils»[63].
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C’est du fond de cet abîme de tristesse que Beethoven entreprit de célébrer la Joie.
C’était le projet de toute sa vie. Dès 1793, il y pensait, à Bonn[64]. Toute sa vie, il voulut chanter la Joie, et en faire le couronnement de l’une de ses grandes œuvres. Toute sa vie, il hésita à trouver la forme exacte de l’hymne, et l’œuvre où il pourrait lui donner place. Même dans sa _Neuvième Symphonie_, il était loin d’être décidé. Jusqu’au dernier instant, il fut sur le point de remettre l’_Ode à la Joie_ à une dixième ou onzième symphonie. On doit bien remarquer que la _Neuvième_ n’est pas intitulée, comme on dit: _Symphonie avec chœurs_, mais _Symphonie avec un chœur final sur l’Ode à la Joie_. Elle pouvait, elle a failli avoir une autre conclusion. En juillet 1823, Beethoven pensait encore à lui donner un _finale_ instrumental, qu’il employa ensuite dans le quatuor op. 132. Czerny et Sonnleithner assurent même qu’après l’exécution (mai 1824), Beethoven n’avait pas abandonné cette idée.
Il y avait, à l’introduction du chœur dans une symphonie, de grandes difficultés techniques que nous attestent les cahiers de Beethoven et ses nombreux essais pour faire entrer les voix autrement, et à un autre moment de l’œuvre. Dans les esquisses de la deuxième mélodie de l’_adagio_[65], il a écrit: «Peut-être le chœur entrerait-il convenablement ici». Mais il ne pouvait se décider à se séparer de son fidèle orchestre. «Quand une idée me vient, disait-il, je l’entends dans un instrument, jamais dans les voix.» Aussi recule-t-il le plus possible le moment d’employer les voix; et il va jusqu’à donner d’abord aux instruments, non seulement les récitatifs du _finale_[66], mais le thème même de la Joie.
Mais il faut aller plus avant encore dans l’explication de ces hésitations et de ces retards: la cause en est plus profonde. Ce malheureux homme, toujours tourmenté par le chagrin, a toujours aspiré à chanter l’excellence de la Joie; et, d’année en année, il remettait sa tâche, sans cesse repris par le tourbillon de ses passions et par sa mélancolie. Ce n’est qu’au dernier jour qu’il y est parvenu. Mais avec quelle grandeur!
Au moment où le thème de la Joie va paraître pour la première fois, l’orchestre s’arrête brusquement; il se fait un soudain silence: ce qui donne à l’entrée du chant un caractère mystérieux et divin. Et cela est vrai: ce thème est proprement un dieu. La Joie descend du ciel, enveloppée d’un calme surnaturel: de son souffle léger elle caresse les souffrances; et la première impression qu’elle fait est si tendre, quand elle se glisse dans le cœur convalescent, qu’ainsi que cet ami de Beethoven, «on a envie de pleurer, en voyant ses doux yeux». Lorsque le thème passe ensuite dans les voix, c’est à la basse qu’il se présente d’abord, avec un caractère sérieux et un peu oppressé. Mais peu à peu la Joie s’empare de l’être. C’est une conquête, une guerre contre la douleur. Et voici les rythmes de marche, les armées en mouvement, le chant ardent et haletant du ténor, toutes ces pages frémissantes, où l’on croit entendre le souffle de Beethoven lui-même, le rythme de sa respiration et de ses cris inspirés, tandis qu’il parcourait les champs, en composant son œuvre, transporté d’une fureur démoniaque, comme un vieux roi Lear au milieu de l’orage. A la joie guerrière succède l’extase religieuse; puis une orgie sacrée, un délire d’amour. Toute une humanité frémissante tend les bras au ciel, pousse des clameurs puissantes, s’élance vers la Joie, et l’étreint sur son cœur.
L’œuvre du Titan eut raison de la médiocrité publique. La frivolité de Vienne en fut un instant ébranlée; elle était tout à Rossini, et aux opéras italiens. Beethoven, humilié et attristé, allait s’établir à Londres, et pensait y faire exécuter la _Neuvième Symphonie_. Une seconde fois, comme en 1809, quelques nobles amis lui portèrent une supplique, pour qu’il ne quittât pas la patrie. «Nous savons, disaient-ils, que vous avez écrit une nouvelle composition de musique sacrée[67], où vous avez exprimé les sentiments que vous inspire _votre foi profonde_. La _lumière surnaturelle_ qui pénètre votre grande âme l’illumine. Nous savons d’autre part que la couronne de vos grandes symphonies s’est augmentée d’une fleur immortelle.... Votre absence, pendant ces dernières années, affligeait tous ceux qui avaient les yeux tournés vers vous[68]. Tous pensaient avec tristesse que l’homme de génie, placé si haut parmi les vivants, restait silencieux, tandis qu’un genre de musique étrangère cherchait à se transplanter sur notre terre, faisant tomber dans l’oubli les productions de l’art allemand.... De vous seul la nation attend une nouvelle vie, de nouveaux lauriers, et un nouveau règne du vrai et du beau, en dépit de la mode du jour.... Donnez-nous l’espoir de voir bientôt nos désirs satisfaits.... Et puisse le printemps qui vient, refleurir doublement, grâce à vos dons, pour nous et pour le monde[69]!» Cette généreuse adresse montre quelle était la puissance non seulement artistique, mais morale, dont Beethoven jouissait sur l’élite de l’Allemagne. Le premier mot qui s’offre à ses admirateurs pour louer son génie n’est pas celui de science, ni d’art: c’est celui de foi[70].
Beethoven fut profondément ému par ces paroles. Il resta. Le 7 mai 1824, eut lieu à Vienne la première audition de la _Messe en ré_ et de la _Neuvième Symphonie_. Le succès fut triomphal, et prit même un caractère presque séditieux. Quand Beethoven parut, il fut accueilli par cinq salves d’applaudissements; la coutume, dans ce pays de l’étiquette, était de n’en faire que trois pour l’entrée de la famille impériale. La police dut mettre fin aux manifestations. La symphonie souleva un enthousiasme frénétique. Beaucoup pleuraient. Beethoven s’évanouit d’émotion après le concert; on le porta chez Schindler; il y resta assoupi, tout habillé, sans manger ni boire, toute la nuit et le matin suivant. Le triomphe fut passager, et le résultat pratique en fut nul pour Beethoven. Le concert ne rapporta rien. La gêne matérielle de sa vie n’en fut point changée. Il se retrouva pauvre, malade[71], solitaire,--mais vainqueur[72]:--vainqueur de la médiocrité des hommes, vainqueur de son propre destin, vainqueur de sa souffrance.
«Sacrifie, sacrifie toujours les niaiseries de la vie à ton art! Dieu par-dessus tout!» (_O Gott über alles!_)
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Il s’est donc emparé de l’objet de toute sa vie. Il a saisi la Joie.--Saura-t-il rester à ce sommet de l’âme, qui domine les tempêtes?--Certes, il dut retomber bien des jours dans les anciennes angoisses. Certes, ses derniers quatuors sont pleins d’ombres étranges. Pourtant il semble que la victoire de la _Neuvième Symphonie_ ait laissé en lui sa glorieuse marque. Les projets qu’il a pour l’avenir[73]: la _Dixième Symphonie_[74], l’_Ouverture sur le nom de Bach_, la musique pour la _Mélusine_ de Grillparzer[75], pour l’_Odysseus_ de Körner et le _Faust_, de Gœthe[76], l’oratorio biblique sur _Saül et David_, montrent son esprit attiré vers la sérénité puissante des grands vieux maîtres allemands: de Bach et de Hændel,--et, plus encore, vers la lumière du Midi, vers le Sud de la France, ou vers cette Italie qu’il rêvait de parcourir[77].
Le docteur Spiller, qui le vit en 1826, dit que sa figure était devenue joyeuse et joviale. La même année, quand Grillparzer lui parle pour la dernière fois, c’est Beethoven qui rend de l’énergie au poète accablé: «Ah! dit celui-ci, si j’avais la millième partie de votre force et de votre fermeté!» Les temps sont durs; la réaction monarchique opprime les esprits. «La censure m’a tué, gémit Grillparzer. Il faut partir pour l’Amérique du Nord, si l’on veut parler, penser librement.» Mais nul pouvoir ne pouvait bâillonner la pensée de Beethoven. «Les mots sont enchaînés; mais les sons par bonheur sont encore libres», lui écrit le poète Kuffner. Beethoven est la grande voix libre, la seule peut-être alors de la pensée allemande. Il le sentait. Souvent il parle du devoir qui lui était imposé d’agir, au moyen de son art, «pour la pauvre humanité», pour «l’humanité à venir» (_der künftigen Menschheit_), de lui faire du bien, de lui rendre courage, de secouer son sommeil, de flageller sa lâcheté. «Notre temps, écrivait-il à son neveu, a besoin de robustes esprits pour fouailler ces misérables gueuses d’âmes humaines.» Le docteur Müller dit, en 1827, que «Beethoven s’exprimait toujours librement sur le gouvernement, sur la police, sur l’aristocratie, même en public. La police le savait, mais elle tolérait ses critiques et ses satires comme des rêveries inoffensives; et elle laissait en repos l’homme dont le génie avait un extraordinaire éclat[78]».
Ainsi rien n’était capable de plier cette force indomptable. Elle semble se faire un jeu maintenant de la douleur. La musique écrite dans ces dernières années, malgré les circonstances pénibles où elle fut composée[79], a souvent un caractère tout nouveau d’ironie, de mépris héroïque et joyeux. Quatre mois avant sa mort, le dernier morceau qu’il termine, en novembre 1826, le nouveau _finale_ au _quatuor_ op. 130, est très gai. A la vérité, cette gaîté n’est pas celle de tout le monde. Tantôt c’est le rire âpre et saccadé dont parle Moscheles; tantôt le sourire émouvant, fait de tant de souffrances vaincues. N’importe, il est vainqueur. Il ne croit pas à la mort.
Elle venait cependant. A la fin de novembre 1826, il prit un refroidissement pleurétique; il tomba malade à Vienne, au retour d’un voyage entrepris en hiver pour assurer l’avenir de son neveu[80]. Ses amis étaient loin. Il chargea son neveu de lui chercher un médecin. Le misérable oublia la commission, ne s’en souvint que deux jours après. Le médecin vint trop tard et soigna mal Beethoven. Trois mois, sa constitution athlétique lutta contre le mal. Le 3 janvier 1827, il institua son bien-aimé neveu, légataire universel. Il pensa à ses chers amis du Rhin; il écrivit encore à Wegeler: «... Combien je voudrais te parler! mais je suis trop faible. Je ne puis plus rien que t’embrasser dans mon cœur, toi et ta Lorchen.» La misère eût assombri ses derniers instants sans la générosité de quelques amis anglais. Il était devenu très doux et très patient[81]. Sur son lit d’agonie, le 17 février 1827, après trois opérations, attendant la quatrième[82], il écrit avec sérénité: «Je prends patience et je pense: Tout mal amène avec lui quelque bien.»
Le bien fut la délivrance, «la fin de la comédie», comme il dit en mourant,--disons: de la tragédie de sa vie.
Il mourut pendant un orage,--une tempête de neige,--dans un éclat de tonnerre. Une main étrangère lui ferma les yeux[83] (26 mars 1827).
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Cher Beethoven! Assez d’autres ont loué sa grandeur artistique. Mais il est bien davantage que le premier des musiciens. Il est la force la plus héroïque de l’art moderne. Il est le plus grand et le meilleur ami de ceux qui souffrent et qui luttent. Quand nous sommes attristés par les misères du monde, il est celui qui vient auprès de nous, comme il venait s’asseoir au piano d’une mère en deuil, et, sans une parole, consolait celle qui pleurait, au chant de sa plainte résignée. Et quand la fatigue nous prend de l’éternel combat inutilement livré contre la médiocrité des vices et des vertus, c’est un bien indicible de se retremper dans cet océan de volonté et de foi. Il se dégage de lui une contagion de vaillance, un bonheur de la lutte[84], l’ivresse d’une conscience qui sent en elle un Dieu. Il semble que dans sa communion de tous les instants avec la nature[85], il ait fini par s’en assimiler les énergies profondes. Grillparzer, qui admirait Beethoven avec une sorte de crainte, dit de lui: «Il alla jusqu’au point redoutable où l’art se fond avec les éléments sauvages et capricieux.» Schumann écrit de même de la _Symphonie en ut mineur_: «Si souvent qu’on l’entende, elle exerce sur nous une puissance invariable, comme ces phénomènes de la nature, qui, si fréquemment qu’ils se reproduisent, nous remplissent toujours de crainte et d’étonnement». Et Schindler, son confident: «Il s’empara de l’esprit de la nature».--Cela est vrai: Beethoven est une force de la nature; et c’est un spectacle d’une grandeur homérique, que ce combat d’une puissance élémentaire contre le reste de la nature.
Toute sa vie est pareille à une journée d’orage.--Au commencement, un jeune matin limpide. A peine quelques souffles de langueur. Mais déjà, dans l’air immobile, une secrète menace, un lourd pressentiment. Brusquement, les grandes ombres passent, les grondements tragiques, les silences bourdonnants et redoutables, les coups de vent furieux de l’_Héroïque_ et de l’_Ut mineur_. Cependant la pureté du jour n’en est pas encore atteinte. La joie reste la joie; la tristesse garde toujours un espoir. Mais, après 1810, l’équilibre de l’âme se rompt. La lumière devient étrange. Des pensées les plus claires, on voit comme des vapeurs monter; elles se dissipent; elles se reforment; elles obscurcissent le cœur de leur trouble mélancolique et capricieux; souvent l’idée musicale semble disparaître tout entière, noyée, après avoir une ou deux fois émergé de la brume; elle ne ressort, à la fin du morceau, que par une bourrasque. La gaîté même a pris un caractère âpre et sauvage. Une fièvre, un poison se mêle à tous les sentiments[86]. L’orage s’amasse, à mesure que le soir descend. Et voici les lourdes nuées gonflées d’éclairs, noires de nuit, grosses de tempêtes, du commencement de la _Neuvième_.--Soudain, au plus fort de l’ouragan, les ténèbres se déchirent, la nuit est chassée du ciel, et la sérénité du jour rendue par un acte de volonté.
Quelle conquête vaut celle-ci, quelle bataille de Bonaparte, quel soleil d’Austerlitz atteignent à la gloire de cet effort surhumain, de cette victoire, la plus éclatante qu’ait jamais remportée l’Esprit: un malheureux, pauvre, infirme, solitaire, la douleur faite homme, à qui le monde refuse la joie, crée la Joie lui-même pour la donner au monde. Il la forge avec sa misère, comme il l’a dit en une fière parole, où se résume sa vie, et qui est la devise de toute âme héroïque:
«La Joie par la Souffrance.» _Durch Leiden Freude._
(A la comtesse Erdödy, 19 octobre 1815.)
TEXTES
TESTAMENT D’HEILIGENSTADT[87]
POUR MES FRÈRES CARL ET (JOHANN)[88] BEETHOVEN
O vous, hommes, qui me regardez ou me faites passer pour haineux, fou, ou misanthrope, combien vous êtes injustes pour moi! Vous ne savez pas la raison secrète de ce qui vous paraît ainsi! Mon cœur et mon esprit étaient enclins, depuis l’enfance, au doux sentiment de la bonté. Même à accomplir de grandes actions, j’ai toujours été disposé. Mais songez seulement, depuis six ans, quel est mon état affreux, aggravé par des médecins sans jugement, trompé d’année en année, dans l’espérance d’une amélioration, enfin contraint à la perspective d’un _mal durable_--dont la guérison demande peut-être des années, si elle n’est pas tout à fait impossible. Né avec un tempérament ardent et actif, accessible même aux distractions de la société, je devais de bonne heure me séparer des hommes, passer ma vie solitaire. Si je voulais parfois surmonter tout cela, oh! combien durement je me heurtais à la triste expérience renouvelée de mon infirmité! Et pourtant, il ne m’était pas possible de dire aux hommes: «Parlez plus haut, criez; car je suis sourd!» Ah! comment me serait-il possible d’aller révéler la faiblesse _d’un sens_, qui devrait être chez moi plus parfait que chez les autres, un sens que j’ai autrefois possédé dans la plus grande perfection, dans une perfection comme certainement peu de gens de mon métier l’ont jamais eu!--Oh! cela, je ne le peux pas!--Pardonnez-moi donc, si vous me voyez vivre à l’écart, quand je voudrais me mêler à votre compagnie. Mon malheur m’est doublement pénible, puisque je lui dois d’être méconnu. Il m’est interdit de trouver un délassement dans la société des hommes, dans les conversations délicates, dans les épanchements mutuels. Seul, tout à fait seul. Je ne puis me risquer dans le monde, qu’autant qu’une impérieuse nécessité l’exige. Je dois vivre comme un proscrit. Si je m’approche d’une société, je suis saisi d’une dévorante angoisse, par peur d’être exposé à ce qu’on remarque mon état.
De là ces six mois que je viens de passer à la campagne. Mon savant médecin m’engagea à ménager mon ouïe autant que possible; il vint au-devant de mes intentions propres. Et pourtant, maintes fois ressaisi par mon penchant pour la société, je m’y suis laissé entraîner. Mais quelle humiliation, quand il y avait quelqu’un près de moi, et qu’il entendait au loin une flûte, et que _je n’entendais rien_, ou qu’_il entendait le pâtre chanter_ et que je n’entendais toujours rien[89]! De telles expériences me jetèrent bien près du désespoir: et peu s’en fallut que moi-même je ne misse fin à ma vie.--_C’est l’Art_, c’est lui seul, qui m’a retenu. Ah! il me semblait impossible de quitter ce monde avant d’avoir accompli tout ce dont je me sentais chargé. Et ainsi je prolongeai cette misérable vie,--vraiment misérable,--un corps si irritable, que le moindre changement peut me jeter de l’état le meilleur dans le pire!--_Patience!_--Ainsi dit-on; c’est elle que je dois maintenant choisir pour guide. Je l’ai.--Durable, je l’espère, doit être ma résolution de résister, jusqu’à ce qu’il plaise aux Parques inexorables de trancher le fil de ma vie. Peut-être cela ira-t-il mieux, peut-être non: je suis prêt.--A vingt-huit ans, déjà, être forcé de devenir philosophe, ce n’est pas facile; c’est plus dur encore pour l’artiste que pour tout autre.
Divinité, tu pénètres d’en haut le fond de mon cœur, tu le connais, tu sais que l’amour des hommes et le désir de faire le bien y habitent! Oh hommes, si vous lisez un jour ceci, pensez que vous avez été injustes pour moi; et que le malheureux se console, en trouvant un malheureux comme lui, qui, malgré tous les obstacles de la nature, a cependant fait tout ce qui était en son pouvoir, pour être admis au rang des artistes et des hommes d’élite.