Vie de Beethoven

Part 1

Chapter 13,763 wordsPublic domain

VIE

DE

BEETHOVEN

OUVRAGES DE M. ROMAIN ROLLAND

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cⁱᵉ

=Théâtre de la Révolution= (_Le 14 Juillet_;--_Danton_;--_Les Loups_). Un vol. in-16, br. 3 fr. 50 On vend séparément: _Le 14 Juillet.--Les Loups._ Chaque vol. in-16, br. 1 fr. 50

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_VIES DES HOMMES ILLUSTRES_

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Trois vol. in-16, br., chaque volume 2 fr. »

LIBRAIRIE OLLENDORFF

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I. _Les Amies._ Un vol. II. _Le Buisson ardent._ Un vol. III. _La nouvelle Journée._ Un vol.

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LIBRAIRIE FONTEMOING

=Histoire de l’Opéra en Europe avant Lully et Scarlatti.= Un vol. in-16 (Épuisé.)

LIBRAIRIE ALCAN

=Hændel.= Un vol. in-8 écu, br. 3 fr. 50

811-14.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--P7-14.

VIES DES HOMMES ILLUSTRES

ROMAIN ROLLAND

VIE

DE

BEETHOVEN

SEPTIÈME ÉDITION

_21ᵉmille_

PARIS LIBRAIRIE HACHETTE ET Cⁱᵉ 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1914

_Cette Vie de Beethoven a été publiée pour la première fois, en Janvier 1903, aux «Cahiers de la quinzaine»._

«_Je veux prouver que quiconque agit bien et noblement, peut par cela même supporter le malheur._»

BEETHOVEN

A la municipalité de Vienne. 1ᵉʳ février 1819.

_L’air est lourd autour de nous. La vieille Europe s’engourdit dans une atmosphère pesante et viciée. Un matérialisme sans grandeur pèse sur la pensée, et entrave l’action des gouvernements et des individus. Le monde meurt d’asphyxie dans son égoïsme prudent et vil. Le monde étouffe.--Rouvrons les fenêtres. Faisons rentrer l’air libre. Respirons le souffle des héros._

_La vie est dure. Elle est un combat de chaque jour pour ceux qui ne se résignent pas à la médiocrité de l’âme, et un triste combat le plus souvent, sans grandeur, sans bonheur, livré dans la solitude et le silence. Oppressés par la pauvreté, par les âpres soucis domestiques, par les tâches écrasantes et stupides, où les forces se perdent inutilement, sans espoir, sans un rayon de joie, la plupart sont séparés les uns des autres, et n’ont même pas la consolation de pouvoir donner la main à leurs frères dans le malheur, qui les ignorent, et qu’ils ignorent. Ils ne doivent compter que sur eux-mêmes; et il y a des moments où les plus forts fléchissent sous leur peine. Ils appellent un secours, un ami._

_C’est pour leur venir en aide, que j’entreprends de grouper autour d’eux les Amis héroïques, les grandes âmes qui souffrirent pour le bien. Ces_ Vies des Hommes illustres _ne s’adressent pas à l’orgueil des ambitieux; elles sont dédiées aux malheureux. Et qui ne l’est, au fond? A ceux qui souffrent, offrons le baume de la souffrance sacrée. Nous ne sommes pas seuls dans le combat. La nuit du monde est éclairée de lumières divines. Même aujourd’hui, près de nous, nous venons de voir briller deux des plus pures flammes, la flamme de la Justice et celle de la Liberté: le colonel Picquart, et le peuple des Boers. S’ils n’ont pas réussi à brûler les ténèbres épaisses, ils nous ont montré la route, dans un éclair. Marchons-y à leur suite, à la suite de tous ceux qui luttèrent comme eux, isolés, disséminés dans tous les pays et dans tous les siècles. Supprimons les barrières du temps. Ressuscitons le peuple des héros._

_Je n’appelle pas héros ceux qui ont triomphé par la pensée ou par la force. J’appelle héros, seuls ceux qui furent grands par le cœur. Comme l’a dit un des plus grands d’entre eux, celui dont nous racontons ici même la vie_: «Je ne reconnais pas d’autre signe de supériorité que la bonté.» _Où le caractère n’est pas grand, il n’y a pas de grand homme, il n’y a même pas de grand artiste, ni de grand homme d’action; il n’y a que des idoles creuses pour la vile multitude: le temps les détruit ensemble. Peu nous importe le succès. Il s’agit d’être grand, et non de le paraître._

_La vie de ceux dont nous essayons de faire ici l’histoire, presque toujours fut un long martyre. Soit qu’un tragique destin ait voulu forger leur âme sur l’enclume de la douleur physique et morale, de la misère et de la maladie; soit que leur vie ait été ravagée, et leur cœur déchiré par la vue des souffrances et des hontes sans nom dont leurs frères étaient torturés, ils ont mangé le pain quotidien de l’épreuve; et s’ils furent grands par l’énergie, c’est qu’ils le furent aussi par le malheur. Qu’ils ne se plaignent donc pas trop, ceux qui sont malheureux: les meilleurs de l’humanité sont avec eux. Nourrissons-nous de leur vaillance; et, si nous sommes trop faibles, reposons un instant notre tête sur leurs genoux. Ils nous consoleront. Il ruisselle de ces âmes sacrées un torrent de force sereine et de bonté puissante. Sans même qu’il soit besoin d’interroger leurs œuvres, et d’écouter leur voix, nous lirons dans leurs yeux, dans l’histoire de leur vie, que jamais la vie n’est plus grande, plus féconde,--et plus heureuse,--que dans la peine._

* * * * *

_En tête de cette légion héroïque, donnons la première place au fort et pur Beethoven. Lui-même souhaitait, au milieu de ses souffrances, que son exemple pût être un soutien pour les autres misérables_, «et que le malheureux se consolât en trouvant un malheureux comme lui, qui, malgré tous les obstacles de la nature, avait fait tout ce qui était en son pouvoir, pour devenir un homme digne de ce nom». _Parvenu par des années de luttes et d’efforts surhumains à vaincre sa peine et à accomplir sa tâche, qui était, comme il disait, de souffler un peu de courage à la pauvre humanité, ce Prométhée vainqueur répondait à un ami qui invoquait Dieu_: «O homme, aide-toi toi-même!»

* * * * *

_Inspirons-nous de sa fière parole. Ranimons à son exemple la foi de l’homme dans la vie et dans l’homme._

ROMAIN ROLLAND.

_Janvier 1903._

BEETHOVEN

_Woltuen, wo man kann,_ _Freiheit über alles lieben,_ _Wahrheit nie, auch sogar am_ _Throne nicht verleugnen._

BEETHOVEN. (Feuille d’album. 1792.)

«_Faire tout le bien qu’on peut,_ _Aimer la Liberté par-dessus tout,_ _Et, quand ce serait pour un trône,_ _Ne jamais trahir la vérité._»

Il était petit et trapu, de forte encolure, de charpente athlétique. Une large figure, de couleur rouge brique, sauf vers la fin de sa vie, où le teint devint maladif et jaunâtre, surtout l’hiver, quand il restait enfermé, loin des champs. Un front puissant et bosselé. Des cheveux extrêmement noirs, extraordinairement épais, et où il semblait que le peigne n’eût jamais passé, hérissés de toutes parts, «les serpents de Méduse[1]». Les yeux brûlaient d’une force prodigieuse, qui saisit tous ceux qui le virent; mais la plupart se trompèrent sur leur nuance. Comme ils flambaient d’un éclat sauvage dans une figure brune et tragique, on les vit généralement noirs; ils ne l’étaient pas, mais bleu gris[2]. Petits et très profondément enfoncés, ils s’ouvraient brusquement dans la passion ou la colère, et alors roulaient dans leurs orbites, reflétant toutes leurs pensées avec une vérité merveilleuse[3]. Souvent ils se tournaient vers le ciel avec un regard mélancolique. Le nez était court et carré, large, un mufle de lion. Une bouche délicate, mais dont la lèvre inférieure tendait à avancer sur l’autre. Des mâchoires redoutables, qui auraient pu broyer des noix. Une fossette profonde au menton, du côté droit, donnait une étrange dissymétrie à la face. «Il avait un bon sourire, dit Moscheles, et dans la conversation, un air souvent aimable et encourageant. En revanche, le rire était désagréable, violent et grimaçant, du reste court»,--le rire d’un homme qui n’est pas accoutumé à la joie. Son expression habituelle était la mélancolie, «une tristesse incurable». Rellstab, en 1825, dit qu’il a besoin de toutes ses forces pour s’empêcher de pleurer, en voyant «ses doux yeux et leur douleur poignante». Braun von Braunthal, un an plus tard, le rencontre à une brasserie: il est assis dans un coin, il fume une longue pipe, et il a les yeux fermés, comme il fait de plus en plus, à mesure qu’il approche de la mort. Un ami lui adresse la parole. Il sourit tristement, tire de sa poche un petit carnet de conversation; et, de la voix aiguë que prennent souvent les sourds, il lui dit d’écrire ce qu’on veut lui demander.--Son visage se transfigurait, soit dans ses accès d’inspiration soudaine qui le prenaient à l’improviste, même dans la rue, et qui frappaient d’étonnement les passants, soit quand on le surprenait au piano. «Les muscles de sa face saillaient, ses veines gonflaient; les yeux sauvages devenaient deux fois plus terribles; la bouche tremblait; il avait l’air d’un enchanteur vaincu par les démons qu’il avait évoqués.» Telle une figure de Shakespeare[4]; Julius Benedict dit: «Le roi Lear».

* * * * *

Ludwig van Beethoven naquit le 16 décembre 1770 à Bonn, près de Cologne, dans une misérable soupente d’une pauvre maison. Il était d’origine flamande[5]. Son père était un ténor inintelligent et ivrogne. Sa mère était domestique, fille d’un cuisinier, et veuve en premières noces d’un valet de chambre.

Une enfance sévère, à laquelle manqua la douceur familiale, dont Mozart, plus heureux, fut entouré. Dès le commencement, la vie se révéla à lui comme un combat triste et brutal. Son père voulut exploiter ses dispositions musicales et l’exhiber comme un petit prodige. A quatre ans, il le clouait pendant des heures devant son clavecin, ou l’enfermait avec un violon, et le tuait de travail. Peu s’en fallut qu’il ne le dégoûtât à tout jamais de l’art. Il fallut user de violence pour que Beethoven apprît la musique. Sa jeunesse fut attristée par les préoccupations matérielles, le souci de gagner son pain, les tâches trop précoces. A onze ans, il faisait partie de l’orchestre du théâtre; à treize, il était organiste. En 1787, il perdit sa mère, qu’il adorait. «Elle m’était si bonne, si digne d’amour, ma meilleure amie! Oh! qui était plus heureux que moi, quand je pouvais prononcer le doux nom de mère, et qu’elle pouvait l’entendre[6]?» Elle était morte phtisique; et Beethoven se croyait atteint de la même maladie; il souffrait déjà constamment; et il se joignait à son mal une mélancolie, plus cruelle que le mal même[7]. A dix-sept ans, il était chef de famille, chargé de l’éducation de ses deux frères; il avait la honte de devoir solliciter la mise à la retraite de son père, ivrogne, incapable de diriger la maison: c’est au fils qu’on remettait la pension du père, pour éviter que celui-ci la dissipât. Ces tristesses laissèrent en lui une empreinte profonde. Il trouva toutefois un affectueux appui dans une famille de Bonn, qui lui resta toujours chère, la famille de Breuning. La gentille «Lorchen», Éléonore de Breuning, avait deux ans de moins que lui. Il lui apprenait la musique et elle l’initia à la poésie. Elle fut sa compagne d’enfance; et peut-être y eut-il entre eux un sentiment assez tendre. Éléonore épousa plus tard le docteur Wegeler, qui fut un des meilleurs amis de Beethoven; et, jusqu’au dernier jour, il ne cessa de régner entre eux une amitié paisible, qu’attestent les lettres dignes et tendres de Wegeler et d’Éléonore, et celles du vieux fidèle ami (_alter treuer Freund_) au bon cher Wegeler (_guter lieber Wegeler_). Affection plus touchante encore quand l’âge est venu pour tous trois, sans refroidir la jeunesse de leur cœur[8].

Si triste qu’ait pu être l’enfance de Beethoven, il garda toujours pour elle, pour les lieux où elle s’écoula, un tendre et mélancolique souvenir. Forcé de quitter Bonn, et de passer presque toute sa vie à Vienne, dans la grande ville frivole et ses tristes faubourgs, jamais il n’oublia la vallée du Rhin, et le grand fleuve auguste et paternel, _unser Vater Rhein_, comme il l’appelle, «notre père le Rhin», si vivant, en effet, presque humain, pareil à une âme gigantesque où passent des pensées et des forces innombrables, nulle part plus beau, plus puissant et plus doux qu’en la délicieuse Bonn, dont il baigne les pentes ombragées et fleuries, avec une violence caressante. Là, Beethoven a vécu ses vingt premières années; là se sont formés les rêves de son cœur adolescent,--dans ces prairies qui flottent languissamment sur l’eau, avec leurs peupliers enveloppés de brouillards, les buissons et les saules, et les arbres fruitiers, qui trempent leurs racines dans le courant silencieux et rapide,--et, penchés sur le bord, mollement curieux, les villages, les églises, les cimetières même,--tandis qu’à l’horizon, les Sept Montagnes bleuâtres dessinent sur le ciel leurs profils orageux, que surmontent les maigres et bizarres silhouettes des vieux châteaux ruinés. A ce pays, son cœur resta éternellement fidèle; jusqu’au dernier instant, il rêva de le revoir, sans jamais y parvenir. «Ma patrie, la belle contrée où j’ai vu la lumière du jour, toujours aussi belle, aussi claire devant mes yeux, que lorsque je la laissai[9].»

* * * * *

En novembre 1792, Beethoven vint se fixer à Vienne, métropole musicale de l’Allemagne[10]. La Révolution avait éclaté; elle commençait à submerger l’Europe. Beethoven quitta Bonn juste au moment où la guerre y entrait. Sur la route de Vienne, il traversa les armées hessoises marchant contre la France. En 1796 et 1797, il mit en musique les poésies belliqueuses de Friedberg: un _Chant du Départ_ et un chœur patriotique: _Nous sommes un grand peuple allemand_ (_Ein grosses deutsches Volk sind wir_). Mais en vain il veut chanter les ennemis de la Révolution: la Révolution conquiert le monde, et Beethoven. Dès 1798, malgré la tension des rapports entre l’Autriche et la France, Beethoven entre en rapports intimes avec les Français, avec l’ambassade, avec le général Bernadotte qui venait d’arriver à Vienne. Dans ces entretiens commencent à se former en lui les sentiments républicains, dont on voit le puissant développement dans la suite de sa vie.

Un dessin que Stainhauser fit de lui à cette époque, donne assez bien l’image de ce qu’il était alors. C’est, aux portraits suivants de Beethoven, ce que le portrait de Buonaparte par Guérin, cette âpre figure rongée de fièvre ambitieuse, est aux autres effigies de Napoléon. Beethoven semble plus jeune que son âge, maigre, droit, raidi dans sa haute cravate, le regard défiant et tendu. Il sait ce qu’il vaut; il croit en sa force. En 1796, il note sur son carnet: «Courage! Malgré toutes les défaillances du corps, mon génie triomphera.... Vingt-cinq ans! les voici venus! je les ai.... Il faut que cette année même, l’homme se révèle tout entier[11].» Mme de Bernhard et Gelinck disent qu’il est très fier, de manières rudes et maussades, et qu’il parle avec un très fort accent provincial. Mais ses intimes, seuls, connaissent l’exquise bonté qu’il cache sous cette gaucherie orgueilleuse. Écrivant à Wegeler tous ses succès, la première pensée qui lui vient à l’esprit est celle-ci: «Par exemple, je vois un ami dans le besoin: si ma bourse ne me permet pas de lui venir aussitôt en aide, je n’ai qu’à me mettre à ma table de travail; et, en peu de temps, je l’ai tiré d’affaire.... Tu vois comme c’est charmant[12].» Et un peu plus loin, il dit: «Mon art doit se consacrer au bien des pauvres.» (_Dann soll meine Kunst sich nur zum Besten der Armen zeigen._)

La douleur, déjà, avait frappé à sa porte; elle s’était installée en lui, pour n’en plus sortir. Entre 1796 et 1800, la surdité commença ses ravages[13]. Les oreilles lui bruissaient nuit et jour; il était miné par des douleurs d’entrailles. Son ouïe s’affaiblissait progressivement. Pendant plusieurs années, il ne l’avoua à personne, même à ses plus chers amis; il évitait le monde, pour que son infirmité ne fût pas remarquée; il gardait pour lui seul ce terrible secret. Mais, en 1801, il ne peut plus le taire; il le confie avec désespoir à deux de ses amis: le docteur Wegeler et le pasteur Amenda:

«Mon cher, mon bon, mon affectueux Amenda,... combien souvent je te souhaite auprès de moi! Ton Beethoven est profondément malheureux. Sache que la plus noble partie de moi-même, mon ouïe, a beaucoup baissé. Déjà, à l’époque ou nous étions ensemble, j’éprouvais des symptômes du mal, et je le cachais; mais cela a toujours empiré depuis.... Guérirai-je? Je l’espère naturellement, mais bien peu; de telles maladies sont les plus incurables. Comme je dois vivre tristement, éviter tout ce que j’aime et tout ce qui m’est cher, et cela dans un monde si misérable, si égoïste!... Triste résignation où je dois me réfugier! Sans doute je me suis proposé de me mettre au-dessus de tous ces maux; mais comment cela me sera-t-il possible[14]?...»

Et à Wegeler: «... Je mène une vie misérable. Depuis deux ans, j’évite toutes les sociétés, parce qu’il ne m’est pas possible de causer avec les gens: je suis sourd. Si j’avais quelque autre métier, cela serait encore possible; mais dans le mien, c’est une situation terrible. Que diraient de cela mes ennemis, dont le nombre n’est pas petit!... Au théâtre, je dois me mettre tout près de l’orchestre, pour comprendre l’acteur. Je n’entends pas les sons élevés des instruments et des voix, si je me place un peu loin.... Quand on parle doucement, j’entends à peine,... et d’autre part, quand on crie, cela m’est intolérable.... Bien souvent, j’ai maudit mon existence.... Plutarque m’a conduit à la résignation. Je veux, si toutefois cela est possible, je veux braver mon destin; mais il y a des moments de ma vie où je suis la plus misérable créature de Dieu.... Résignation! quel triste refuge! et pourtant c’est le seul qui me reste[15]!»

Cette tristesse tragique s’exprime dans quelques œuvres de cette époque, dans la _Sonate pathétique_, op. 13 (1799), surtout dans le _largo_ de la _troisième Sonate_ pour piano, op. 10 (1798). Chose étrange qu’elle ne soit pas partout empreinte, que tant d’œuvres encore: le riant _Septuor_ (1800), la limpide _Première Symphonie_ (_en ut majeur_, 1800), reflètent une insouciance juvénile. C’est sans doute qu’il faut du temps à l’âme pour s’accoutumer à la douleur. Elle a un tel besoin de la joie que, quand elle ne l’a pas, il faut qu’elle la crée. Quand le présent est trop cruel, elle vit sur le passé. Les jours heureux qui furent ne s’effacent pas d’un coup; leur rayonnement persiste longtemps encore après qu’ils ne sont plus. Seul et malheureux à Vienne, Beethoven se réfugiait dans ses souvenirs du pays natal; sa pensée d’alors en est tout imprégnée. Le thème de l’_andante_ à variations du _Septuor_ est un _Lied_ rhénan. La _Symphonie en ut majeur_ est aussi une œuvre du Rhin, un poème d’adolescent qui sourit à ses rêves. Elle est gaie, langoureuse; on y sent le désir et l’espérance de plaire. Mais dans certains passages, dans l’introduction, dans le clair-obscur de quelques sombres basses, dans le _scherzo_ fantasque, on aperçoit, avec quelle émotion! dans cette jeune figure le regard du génie à venir. Ce sont les yeux du _Bambino_ de Botticelli dans ses _Saintes familles_, ces yeux de petit enfant où l’on croit lire déjà la tragédie prochaine.

A ses souffrances physiques venaient se joindre des troubles d’un autre ordre. Wegeler dit qu’il ne connut jamais Beethoven sans une passion portée au paroxysme. Ces amours semblent avoir toujours été d’une grande pureté. Il n’y a aucun rapport entre la passion et le plaisir. La confusion qu’on établit de notre temps entre l’une et l’autre ne prouve que l’ignorance où la plupart des hommes sont de la passion, et son extrême rareté. Beethoven avait quelque chose de puritain dans l’âme; les conversations et les pensées licencieuses lui faisaient horreur; il avait sur la sainteté de l’amour des idées intransigeantes. On dit qu’il ne pardonnait pas à Mozart d’avoir profané son génie à écrire un _Don Juan_. Schindler, qui fut son ami intime, assure qu’«il traversa la vie avec une pudeur virginale, sans avoir jamais eu à se reprocher une faiblesse». Un tel homme était fait pour être dupe et victime de l’amour. Il le fut. Sans cesse il s’éprenait furieusement, sans cesse il rêvait de bonheurs, aussitôt déçus, et suivis de souffrances amères. C’est dans ces alternatives d’amour et de révolte orgueilleuse, qu’il faut chercher la source la plus féconde des inspirations de Beethoven, jusqu’à l’âge où la fougue de sa nature s’apaise dans une résignation mélancolique.

En 1801, l’objet de sa passion était, à ce qu’il semble, Giulietta Guicciardi, qu’il immortalisa par la dédicace de sa fameuse _Sonate_ dite du _Clair de Lune_, op. 27 (1802). «Je vis d’une façon plus douce, écrit-il à Wegeler, et je me mêle davantage avec les hommes.... Ce changement, le charme d’une chère fille l’a accompli; elle m’aime, et je l’aime. Ce sont les premiers moments heureux que j’aie depuis deux ans[16].» Il les paya durement. D’abord cet amour lui fit sentir davantage la misère de son infirmité, et les conditions précaires de sa vie, qui lui rendaient impossible d’épouser celle qu’il aimait. Puis Giulietta était coquette, enfantine, égoïste; elle fit cruellement souffrir Beethoven, et en novembre 1803 elle épousa le comte Gallenberg[17].--De telles passions dévastent l’âme; quand l’âme est déjà affaiblie par la maladie, comme l’était celle de Beethoven, elles risquent de la ruiner. Ce fut le seul moment de la vie de Beethoven, où il semble avoir été sur le point de succomber. Il traversa une crise désespérée, qu’une lettre nous fait connaître: _le Testament d’Heiligenstadt_, à ses frères, Carl et Johann, avec cette indication: «_Pour lire et exécuter après ma mort_[18].» C’est un cri de révolte et de douleur déchirante. On ne peut l’entendre sans être pénétré de pitié. Il fut tout près alors de mettre fin à sa vie. Seul son inflexible sentiment moral l’arrêta[19]. Ses dernières espérances de guérison disparurent. «Même le haut courage qui me soutenait s’est évanoui. O Providence, fais-moi apparaître une fois un jour, un seul jour de vraie joie! Il y a si longtemps que le son profond de la vraie joie m’est étranger. Quand, oh! quand, mon Dieu, pourrai-je la rencontrer encore?... Jamais?--Non, ce serait trop cruel!»

Cela semble une plainte d’agonie; et pourtant, Beethoven vivra vingt-cinq ans encore. Sa puissante nature ne pouvait se résigner à succomber sous l’épreuve. «Ma force physique croît plus que jamais avec ma force intellectuelle.... Ma jeunesse, oui, je le sens, ne fait que commencer. Chaque jour me rapproche du but que j’entrevois sans pouvoir le définir.... Oh! si j’étais délivré de ce mal, j’embrasserais le monde!... Point de repos! Je n’en connais pas d’autre que le sommeil; et je suis assez malheureux de devoir lui accorder plus de temps qu’autrefois. Que je sois seulement délivré à moitié de mon mal: et alors.... Non, je ne le supporterai pas. Je veux saisir le destin à la gueule. Il ne réussira pas à me courber tout à fait.--Oh! cela est si beau, de vivre la vie mille fois[20]!»