Victor, ou L'enfant de la forêt
Chapter 5
Le baron s'empare de la lettre avec empressement. Clémence ne respire point; elle s'approche de lui, ainsi que madame Wolf. Le baron lit le billet de Victor, qu'on a vu plus haut, le laisse tomber de saisissement, et se jette dans un fauteuil, en portant la main sur son coeur. Clémence, dans le plus grand trouble, ramasse le fatal billet, le relit trois ou quatre fois de suite en l'arrosant de ses larmes, puis elle s'écrie douloureusement: Eh bien! mon père, avais-je tort?....--Non, ma fille. Il est donc parti! c'en est donc fait! et tous mes projets, toutes mes espérances sont évanouis!.... Cruel Victor! pourquoi causes-tu tant de maux à une famille qui t'accueillait comme un fils, qui te préparait le bonheur et la paix?..... Il est parti!.... Ma fille, c'est ici qu'il faut montrer du courage, de la patience. Console-toi, ma fille; Victor nous écrira, quelque part qu'il soit; sois sûre qu'il nous écrira. Je réponds à sa première lettre qu'il revienne, qu'il revienne, que je lui donnerai ta main, qu'il sera ton époux. Doutes-tu, mon enfant, qu'il ne s'empresse à venir nous rejoindre? Tu le reverras, Clémence; oui, un heureux pressentiment me dit que tu le reverras... bientôt.--Ah! mon père! et s'il n'écrit pas?--Il est impossible qu'il manque à ce devoir. Ce n'est pas un tyran qu'il fuit; ce ne sont pas des persécuteurs qu'il évite. Il s'éloigne d'un séjour où sa délicatesse ne lui permettait plus de rester. Quelle ame! quels sentimens! combien ce jeune homme était digne de mon estime, de ta tendresse!--Vous le voyez, mon père; mon coeur ne s'était pas trompé sur le choix de celui qui seul pouvait le rendre sensible.--Non, non: vous étiez..... Vous êtes faits l'un pour l'autre.... Eh bien! encore des larmes, mon enfant? Allons, de la fermeté donc. Viens embrasser ton vieux père, et promets-lui d'attendre avec constance que les événemens te ramènent un homme que je chéris, que nous chérissons tous deux. Et vous aussi, madame Wolf, vous aussi, vous versez des pleurs! Victor fut votre libérateur: vous connaissez comme nous les vertus de ce bon jeune homme, et vous le regrettez comme nous... Mais, je vous le répète; l'espoir de le revoir ne m'abandonne pas. Madame Wolf, conduisez ma fille dans son appartement, et ne la quittez pas; je vous en supplie, ne la quittez pas.
Madame Wolf tenait déjà la main de Clémence pour exécuter l'ordre de son père, lorsque Clémence demanda à pénétrer encore une fois dans le logement qu'habitait Victor. Je reverrai ces murs, témoins de ses regrets; ces murs, qu'il a tant de fois frappés de mon nom en parcourant sa chambre; je croirai l'y voir encore, et cette illusion adoucira mes maux....
M. de Fritzierne s'oppose en vain à ce projet de sa fille: il lui remontre qu'elle va rouvrir ses blessures, accroître ses tourmens. Clémence persiste dans son dessein: elle prétend qu'il est possible que Victor ait déposé quelque part, chez lui, une lettre pour elle: elle s'obstine à visiter les lieux qu'il a vus, qu'il a parcourus. Son père cède enfin à ses voeux; il la prend par la main, et s'appuyant sur le bras de madame Wolf, tous trois s'acheminent vers le logement de Victor, qu'ils croient trouver désert, comme il s'est offert la veille aux regards de Clémence.
Comme son coeur bat, à la pauvre Clémence!... comme elle se propose de visiter les plus petits coins de ce réduit jadis habité par l'amant le plus aimable!.... Avance, avance, tendre Clémence, l'amour te ménage une surprise, oh! bien agréable....
Elle approche avec son père et son amie. La porte de Victor est entr'ouverte: elle la pousse. Quelle surprise! Est-ce un rêve? est-ce une illusion de ses sens égarés, qui croient voir par-tout l'objet qu'ils se peignent sans cesse?.... Est-ce bien là Victor? Oui, c'est lui, c'est ce jeune homme qu'on croit bien loin. Il dort profondément, étendu dans un fauteuil; Valentin est dans la même position, à quelques pas de lui. Tous deux n'ont point été réveillés par le bruit que leurs amis ont fait en entrant. Clémence va jeter un cri de joie; son père lui met la main sur la bouche. Son père, aussi ému qu'elle, examine ce tableau, ne peut en croire ses yeux. Tous trois s'avancent doucement jusqu'au fauteuil où repose Victor. Victor paraît agité par un songe; il balbutie quelques mots, prononce le nom de Clémence, celui de son père... Clémence, dit-il tout bas, Clémence, l'amour.... un jour.... nous nous reverrons.... Mon père.... homme respectable et cher... consolez-la; dites-lui.... Ah! dieux!
Tels sont les mots entrecoupés qui frappent l'oreille de nos trois amis. Clémence n'y peut plus résister.... elle colle ses joues mouillées de larmes sur une des mains de Victor. Un doux pressentiment accroît l'agitation de ce dernier... Oui, dit-il; nous nous reverrons.... un jour..... dans les bras de ton père..... Clémence!....
Il prononce ce nom avec force, et se réveille en sursaut.... Quel est le premier objet qui frappe sa vue? c'est son amante, qui lui dit, en lui serrant la main: Oui, oui, Victor, nous nous reverrons pour toujours!.... jamais, jamais nous ne nous séparerons.--Toi dans ces lieux, s'écrie Victor!.... Ciel! mon père!....
Victor, se lève confus; le cri qu'il vient de faire a réveillé Valentin, qui se frotte les yeux, apperçoit la compagnie, et regarde tout le monde d'un air stupéfait. Victor se rappelle ses projets, sa fuite, sa lettre à Fritzierne; puis il s'adresse à son valet: Imbécille, lui dit-il, pourquoi m'as-tu laissé dormir?....--Eh! monsieur, est-ce ma faute? la fatigue.... je ne sais quoi.... Je ronflais bien, voilà tout ce que je sais....--Mon père, madame Wolf, et vous, belle Clémence! qui vous amène?.... qui peut causer la.... douleur où je vous vois plongés?....--Tu me le demandes, répond Fritzierne!.... après avoir tenté de t'arracher de nos bras!--Vous savez donc....--Mais, Victor, réplique Clémence, me suis-je trompée? il me semble qu'hier soir j'ai reconnu ta voix, que tu m'as fait tes adieux.... Je suis venue te chercher ici, tu n'y étais pas.--Il est vrai. (_Il se jette aux genoux de Fritzierne_.) Mon père, punissez-moi, accablez-moi des noms d'ingrat, d'insensé, je les ai mérités.... Vous avez lu ma lettre?--Oui, mon fils, et tu vois la douleur qu'elle nous a causée.--Je vous fuyais, oui, je m'éloignais de ces lieux.... Mais si je vous en disais les motifs.... Non, jamais, que jamais un tel aveu ne sorte de ma bouche....--Je les connais, Victor, je sais tout.--Vous savez tout?--Oui, que tu aimes Clémence, qu'elle t'aime, et que tu ne t'éloignais que dans la crainte que je désapprouvasse ta passion.--Dieux! qui a pu vous instruire?--Ta jeune amante, elle-même.--Ah! mon père, que je suis coupable!--Coupable, mon Victor! toi coupable, pour t'être livré à l'ascendant irrésistible des sentimens de la nature! Ah! Victor; que tu me connais mal.... Vous me faites bien de la peine.... Je croyais que vous m'estimiez davantage.--Quoi! mon père, vous ne m'accablez pas du poids de votre colère? vous permettez à mon coeur....--D'épancher toute sa tendresse. Oui, mes enfans, je vous permets de vous aimer, d'espérer...--D'espérer!--Vois-tu, interrompt Clémence, vois-tu que je te l'avais bien dit, moi. Nous serons heureux, Victor; il ne faut jamais nous séparer.--Jamais, jamais. Et j'ai pu méconnaître ce coeur paternel!....
Victor se jette sur les mains du baron, il les couvre de baisers. Clémence en fait autant sur le front de son père; et madame Wolf, attendrie, considère avec émotion ce tableau touchant.
Quand les premiers momens d'effusion sont passés, Fritzierne demande à Victor quel est le motif qui l'a fait rentrer au château, puisque, selon toute apparence, il avait déjà fait quelques dans la campagne pour fuir à jamais ces lieux. Victor le prie de lui accorder un entretien particulier: je ne puis, lui dit-il, le confier qu'à vous seul, ce motif puissant; c'est vous, c'est vous, mon père, qu'il intéresse.
Fritzierne reste étonné. Clémence se plaint d'être de trop pour un secret qui regarde son père. Victor la prie de s'en fier à sa prudence, à sa tendresse pour ce père respectable. Clémence n'insiste pas; elle se retire avec madame Wolf, en suppliant le baron de permettre qu'elle aille le rejoindre aussi-tôt qu'il aura fini de parler avec Victor. Le baron le lui promet, et bientôt il se trouve seul avec son fils adoptif, qu'il serre encore une fois dans ses bras.
Mon père, lui dit Victor, avez-vous quelque ennemi particulier?--Moi, mon fils? pourquoi cette question?--Faites-moi la grace de me répondre.--Je crois n'avoir ni amis, ni ennemis; tu sais que je ne vois personne.--Pardon; seriez-vous engagé dans quelque affaire sérieuse et délicate?--Non.... je ne comprends pas....--Ce que je vais vous dire va justifier ma curiosité, qui vous paraît peut-être indiscrète.
Victor raconte au baron ce qui lui est arrivé la veille, au moment où il finissait de chanter sa romance. Cet homme, ajoute-t-il, avait un aspect effrayant; il était armé jusqu'aux dents. Il m'aurait fait trembler si j'eusse été plus timide. Voici la lettre qu'il m'a remise, lettre qui renferme, disait-il, un secret dont dépendent vos jours.--Et c'est pour me la remettre toi-même que tu es remonté?--Votre vie était en danger, mon père, et j'aurais pu vous abandonner!--Bon jeune homme! c'est à ta tendresse pour moi que nous devons le plaisir de te revoir! Tu en seras, tu en es bien récompensé.--Ah! mon père, ma récompense était déjà dans le projet que j'avais formé de venir vous offrir mon bras, s'il le fallait, et des consolations.--Cher Victor!.... Mais voyons donc cette lettre mystérieuse, à laquelle je ne comprends rien.
Fritzierne regarde la suscription; elle porte: _Au baron de Fritzierne, en son château._ La main lui en est absolument inconnue. Il l'ouvre enfin, et reste frappé d'étonnement en y trouvant la signature de Roger, de Roger! ce chef des voleurs qui infestent les forêts prochaines. Que peut-il y avoir, s'écrie-t-il, de commun entre ce scélérat et moi? Voyons.
«BARON,
»_Tu sais si j'ai les moyens de punir lorsqu'on n'obéit pas à mes ordres...._
L'insolent!
»_Je te proteste de respecter ton asyle, de ne point attaquer ton château, si tu veux m'accorder une seule faveur...._
Une seule faveur! Qu'attend-il? Voyons.
»_Une femme a été surprise dans la forêt, il y a quelques jours, par trois de mes hommes. Deux des plus courageux sont tombés sous les coups de deux de tes gens, qui sont venus secourir la femme et l'enfant qu'elle tenait dans ses bras. Le troisième s'est soustrait par la fuite à leur rage. C'est lui qui m'a appris cette sanglante affaire. Baron, tu l'as retirée chez toi, cette femme. Je la connais; elle est essentiellement nécessaire à mon repos. Il faut que tu me la livres dans les vingt-quatre heures, il le faut. Tu la feras accompagner jusqu'à mon premier poste, dans la forêt de Kingratz. Là, je te jure, foi de capitaine, qu'il ne sera fait aucun mal à son escorte. Penses y bien, baron; si, le terme expiré, cette femme n'est pas en mon pouvoir, tu me verras de près. Tremble!_
_»Je te salue._
»ROGER, _chef des indépendans_».
Qu'on juge de la surprise de Fritzierne et de Victor, à la lecture de ce terrible billet! Ils restent quelques momens absorbés, sans pouvoir prononcer une parole. On leur demande de livrer à des bandits la femme la plus estimable, madame Wolf!.... Nous verrons dans le chapitre suivant les réflexions qu'ils firent, et le parti auquel ils s'arrêtèrent.
CHAPITRE VI.
INTRIGUE PLUS OBSCURE QUE JAMAIS.
Fritzierne rompt enfin le silence. Que dis-tu, Victor, de cet excès d'audace?--Ne voyez-vous pas sur mon front le feu de l'indignation?--Cette pauvre madame Wolf! ne lui aurions-nous donné l'hospitalité que pour la livrer lâchement au plus vil des mortels!--Dieux! repoussons cette pensée!--Que faire, mon fils, que faire dans cette fâcheuse conjoncture? Roger est à la tête d'une troupe formidable; il est capable de faire le siége de mon château, de nous y égorger tous.--Il y pourrait trouver quelque obstacle.--Je le connais, c'est un scélérat, mais qui est doué d'un grand caractère. S'il s'est mis dans la tête d'avoir cette infortunée, rien ne lui coûtera pour venir à bout de ce projet.--Eh! mon père, vous avez du monde ici; vous me permettrez de me mettre à la tête de vos gens, et je vous réponds de repousser ce monstre et sa troupe, quelque nombreuse qu'elle soit.--Il connaît madame Wolf; elle le connaît aussi; elle porte même son portrait. Quel rapport peut avoir la vertu avec le crime? car à Dieu ne plaise que je soupçonne cette femme d'être coupable, de nous en avoir imposé par les dehors les plus séduisans! _Elle est,_ dit-il, _essentiellement nécessaire à son repos!_ Quel mystère! Et quelle obstination a-t-elle aussi de nous cacher ses malheurs? Cela détruirait en nous jusqu'à l'ombre de la défiance.... Allons, mon fils, il faut prendre un parti.--Il est tout pris, mon père, et je me flatte que vous l'approuverez. Vous avez donné un asyle à une femme infortunée, vous la garderez, vous la protégerez, vous la défendrez contre ses persécuteurs.--Bien, bien, mon ami; nous mourrons s'il le faut, mais nous aurons fait notre devoir....--Non, nous ne mourrons pas; nous repousserons la force par la force; et, comme notre cause est juste, nous aurons pour nous le ciel, et le courage que donne toujours le sentiment de la justice.--Je te reconnais, mon fils: voilà le langage de la probité, de la valeur.... Cependant, avant de répondre à Roger, il faut absolument que nous parlions à madame Wolf; il faut que cette femme nous donne au moins quelque idée des liaisons qu'elle a pu avoir avec un homme dont personne ne peut prononcer le nom sans horreur. Je ne suis pas tranquille sur ce point; et si elle persiste toujours à se taire, je t'avouerai que je lui ferai sentir que sa présence a troublé la tranquillité dont jouissait cette maison.--Vous la congédierez, mon père?--Je ne dis pas cela; mais je veux qu'elle ait plus de confiance en des gens dont elle expose le repos, et même la vie.
Le baron fait appeler madame Wolf. Elle arrive bientôt avec Clémence. Hélas! elle ne se doute pas du nouveau coup qui va la frapper!....
Madame, lui dit le baron d'un ton sérieux, je reçois une lettre qui vous concerne.--Moi, monsieur!--Un homme qui vous connaît, qui a essentiellement besoin de vous, m'écrit pour que je vous engage à l'aller trouver.--Moi!.... Eh! bon Dieu, qui peut se ressouvenir de moi dans le monde! Je n'y ai plus d'amis, monsieur.--Non! mais vous pouvez y avoir des ennemis.--(_Madame Wolf pâlit._) Je.... ne me rappelle.... pas....--L'homme en question est très-connu de vous; vous avez même son portrait.--Ciel! (_Madame Wolf chancèle, Clémence la soutient._)--Vous rappelez-vous maintenant?....--Serait-ce lui.... non, non, cela ne se peut.--Cela se peut, car cela est.--Roger! (_Elle tombe évanouie; on s'empresse à la secourir; elle reprend ses sens._) Quoi! monsieur, c'est une lettre de Roger que vous avez là entre vos mains?--Oui, madame; lisez-la.--(_Madame Wolf lit la lettre, jette un cri, et cache sa figure dans ses deux mains._) Grand Dieu, quand finiront tant de maux!--Quand vous voudrez, madame, avoir assez de confiance en moi, pour me les confier.--Ah! monsieur, (_Elle se jette aux genoux du baron._) sauvez-moi, sauvez-moi, secourez-moi.--Oui, oui, je veux vous sauver, je veux vous secourir, femme infortunée. Relevez-vous, mais relevez-vous donc?--Non, je reste à vos pieds jusqu'à ce que vous me promettiez de ne point céder aux voeux d'un barbare, d'un monstre qui a fait mon malheur, le mien, et celui d'une femme, ah!.... bien plus à plaindre que moi.--Vous craignez donc tout de sa fureur?--Tout!--Pour votre vie?--Ah! s'il me tuait, ce serait le moindre des tourmens que j'attends de sa férocité.--Pauvre madame Wolf, vous pénétrez, mais en même temps vous déchirez bien cruellement mon coeur!--Homme généreux!--Oui; mais que vous n'estimez pas assez pour lui confier vos peines. (_Madame Wolf détourne la tête en se levant._) Parlez; quel rapport ce Roger a-t-il jamais pu avoir avec vous? (_Madame Wolf se tait, et baisse les yeux._) Où l'avez-vous connu? comment possédez-vous son portrait? (_Toujours même silence._) Que veut-il de vous, enfin? Il faut pourtant que je le sache, pour régler la conduite que je dois tenir avec lui.--Monsieur....--Vous vous taisez, femme inhumaine et dissimulée; vous laissez enfoncé dans mon coeur le trait de l'indécision, de l'inquiétude qui me tuent.--Oui, oui, accablez-moi du poids de votre colère; je sens que je la mérite, je le sens; mais je ne puis regagner votre indulgence: je ne puis parler.--Vous ne pouvez parler!.... Il faut donc que je fasse tous les frais de l'amitié, moi! Il faut donc que je vous reçoive chez moi, que je vous y protège, que je vous défende, sans vous connaître, sans savoir qui j'oblige, si je défends le crime ou la vertu?--Le crime, oh Dieu!--J'en suis fâché: ce mot n'est point dans mon coeur; ma bouche l'a prononcé sans l'aveu de mon esprit; mais enfin que voulez-vous que je pense d'une dissimulation aussi profonde?.... Madame Wolf, c'est aussi manquer à tous les égards, à tous les procédés.--Ah! je le sais, monsieur, je ne le sais que trop; mais j'embrasse encore une fois vos genoux....
Le baron la relève; elle continue: Je vous l'ai dit, je vous le répéterai cent fois: ce secret n'est point à moi; il n'est point à moi, ce fatal secret.... Grand Dieu! que ces persécutions acquittent bien la dette de l'amitié! toi que j'ai tant aimée, toi qui m'entends peut-être du fond de ton tombeau, femme admirable et malheureuse, tu vois ce que je souffre pour toi! Ah! prête-moi donc cette force, ce courage qui ont signalé les derniers momens! j'en ai besoin, ô mon amie! je ne peux plus vivre, s'il faut résister plus long-temps aux instances de ceux que j'honore, qui me sont bien chers, et que j'offense en gardant le serment que tu m'as arraché!....
Cette exclamation forte, énergique, ferme la bouche à M. de Fritzierne: il se reproche d'avoir tant pressé une femme dont la vertu l'étonne, le confond, et sur laquelle il jette des regards fixes pleins d'admiration et de sensibilité. Pardon, madame, lui dit-il, pardon; je vois qu'un serment sacré vous enchaîne, je me repens d'avoir essayé de vous rendre parjure.--Non, monsieur, non, ne m'excusez point, je vous prie; je suis coupable, je le suis... Eh bien! je vais vous venger, me venger moi-même: je vais trouver Roger; oui, je cours me livrer à ce monstre: je lui dirai, je suis à charge à mes bienfaiteurs, à toi, à toute la nature; arrache-moi une vie sur laquelle tu as répandu le poison du remords et de la douleur éternelle: prends ta victime, elle attend de toi le bienfait de la mort!....
En disant ces mots, madame Wolf se précipite vers la porte: Ne me retenez pas, s'écrie-t-elle! il menace vos jours, je veux les sauver en lui livrant les miens.... Laissez-moi, laissez-moi!....
Le baron, Victor et Clémence courent après cette insensée, la forcent de rentrer dans l'appartement, l'engagent à s'asseoir, et parviennent peu à peu à rendre le calme à ses sens. Elle recouvre bientôt l'usage de sa raison, et réclame l'indulgence de ses amis, pour l'effroi qu'elle vient de leur causer. Tous s'empressent autour d'elle, tous lui jurent de mourir plutôt que de la livrer à son bourreau. Cette femme intéressante baigne de larmes les mains de ceux qui lui témoignent tant d'attachement; elle leur prodigue les noms les plus doux. Un jour, leur dit-elle, un jour, vous saurez peut-être, vous connaîtrez les événemens les plus extraordinaires... Ils étaient faits pour moi; mais ne l'espérez pas, ne l'espérez pas de si-tôt, cet aveu déchirant. Une.... circonstance seule, mais bien bizarre.... un rapprochement singulier, que m'a fait naître l'aveu que Clémence vous a fait de son amour.... si le hasard permettait que mes idées.... mais non, non, ne vous en flattez pas: c'est une erreur, une illusion, un jeu de l'imagination.... Attendez tout du temps et de la loi impérieuse des événemens.
Ce discours, presqu'inintelligible parut tellement dépourvu de bon sens à nos trois amis, qu'ils craignirent pour la raison de madame Wolf: le coup qui venait de la frapper était si violent, qu'il pouvait avoir dérangé son cerveau, et troublé ses sens. Clémence l'engagea à rentrer chez elle, à prendre quelques momens de repos; elle y consentit, après avoir imploré de nouveau la générosité, la pitié, la protection du baron de Fritzierne, qui lui promit, de ne jamais l'abandonner.
Quand toutes deux se furent retirées, le baron et Victor, que cette scène avait singulièrement émus, s'entretinrent long-temps, et des menaces de Roger, et des moyens qu'ils devaient prendre pour en prévenir les effets. Quand leur résolution fut bien prise, Fritzierne écrivit ce peu de mots, en réponse à la lettre insolente du chef des brigands:
* * *
«_Roger, je ne suis point accoutumé à craindre l'arrogance, tu dois le savoir. La femme que tu réclames est chez moi; elle n'en sortira pas: ose venir l'y chercher toi-même; mais tremble d'y trouver la punition de tes forfaits. ALEXANDRE BOLOSQUI, baron de FRITZIERNE_».
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Cette lettre écrite, il s'agissait de la faire remettre au _chef des indépendans_ d'une manière sûre, et sans craindre de compromettre la vie du porteur. C'est Victor, qui se charge de ce soin, malgré les instances du bon père qui voudrait la confier à quelques-uns de ses gens. Victor, l'intrépide Victor prie le baron de lui permettre de porter cette lettre à l'avant-poste des brigands. Fritzierne craint à juste titre la mauvaise foi de ces scélérats. Rien n'effraie Victor: il promet d'être rentré avant la fin du jour, et part sur-le-champ, après s'être armé de sabre et de pistolets. Dès qu'il est parti, le baron sent l'imprudence qu'il vient de commettre, en exposant ainsi les jours de son jeune ami; mais il le connaît prudent, en même temps qu'il le sait ferme et courageux. Le baron va trouver sa fille, madame Wolf, et, sans leur faire partager ses inquiétudes, il leur promet qu'avant peu ils reverront leur bien-aimé, et se console avec elles des tracasseries de la journée. Suivons Victor, et voyons comment il va s'acquitter de la mission délicate dont il est chargé.
Victor marche pendant plus de deux heures avant de pouvoir découvrir le carrefour de la forêt de Kingratz, où il doit trouver l'avant-poste des brigands. Son ame est tranquille, quoiqu'il ait lieu d'appréhender quelque trahison de la part de ces scélérats. Au surplus, se dit-il, c'est moi qui ai introduit chez moi, qui ai introduit chez mon père cette madame Wolf, aujourd'hui l'auteur de tout ce désordre, c'est moi seul qui dois en supporter les dangers, s'il y en a, et ne pas sacrifier des serviteurs, ni d'autres innocens, pour une faute que j'ai commise; car si le séjour de madame Wolf doit troubler le repos de mon père et de ma Clémence, c'est une imprudence à moi de leur avoir fait connaître cette infortunée. Quelle que soit l'issue de l'événement d'aujourd'hui, cela va toujours reculer ma félicité; car j'épouserai Clémence, je n'en puis plus douter, je l'épouserai: quel bonheur! quel heureux changement!.... et sur-tout quel homme, quel homme respectable que le baron de Fritzierne!.... Ô Victor, hâte-toi de servir l'amitié, pour revenir bien vîte goûter le repos, partager les douces effusions de l'amour et de la nature!....