Victor, ou L'enfant de la forêt
Chapter 40
Ce ne fut qu'après bien des années que M. de Rosange sentit se réveiller en lui le desir de revoir l'Allemagne, et d'y chercher de nouveau son Adèle. Il avait entendu parler de la célébrité de Roger, et ne doutait pas que ce ne fût le ravisseur de sa fille; mais il savait en même temps que ce Roger était inabordable, et que c'était en vain que les troupes les mieux disciplinées songeaient à l'attaquer. Quoi qu'il en soit, M. de Rosange revint en Bohême, et prit des informations. Il apprit que Roger avait eu en effet une épouse nommée Adèle, mais qu'elle n'était plus depuis long-temps, et que le fils qu'elle avait eu de son séducteur courait le monde, sans qu'on sût ce qu'il était devenu, si même il était mort ou vivant. M. de Rosange, au désespoir d'apprendre la mort de sa fille, ne prévoyant pas pouvoir jamais rencontrer ce fils, qui sans doute ne se vantait pas de sa fatale naissance, M. de Rosange prit le parti de revenir doucement en France, après avoir essayé de distraire ses chagrins en voyageant. Il avait changé de nom, et pris celui de d'Ermancé pour se soustraire aux perquisitions indiscrètes, et pour oublier, s'il lui était possible, tous les malheurs qu'il avait éprouvés sous le nom de Rosange. Il se persuadait d'ailleurs que la femme de Roger était connue sous le nom d'Adèle de Rosange; il ne voulait plus porter un nom souillé par l'hymen d'un brigand: c'est dans le cours de ses voyages qu'il me rencontra avec Victor chez la bonne Berthe, et qu'il prit à nous un intérêt qui, s'il n'était pas motivé par les liens du sang, ainsi qu'il serait peut-être fanatique de le croire, n'en était pas moins fort; il apprit ensuite, chez le méchant hôte de Bolendith, que Victor était son fils, et réunit ses efforts aux miens pour le soustraire au nouveau malheur qui vint le frapper. Maintenant ce vieillard respectable donnerait sa fortune pour sauver son petit-fils, mais, hélas! son désespoir ne fait qu'accroître le mien, et nous ne pouvons que pleurer ensemble.
Voilà, mon cher Fritz, les détails que vous desiriez savoir: apprenez-les à mon père, et donnez-moi de ses chères nouvelles. Je retourne auprès de mon ami, qui, vient-on de me dire, retombe dans son affreux transport. Ô mon Dieu! peut-être va-t-il expirer dans mes bras!....
CLÉMENCE DE FRITZIERNE.
_P. S._ J'ai appris de vous, avec bien de la joie, que le perfide Morneck avait subi la peine due à ses forfaits: ce misérable a fait dernièrement bien du mal à mon ami!
_Clémence à Fritz._
Vous ne m'écrivez pas, Fritz, et votre silence sur l'état de mon père me tue, me désole, et ajoute au chagrin cuisant qui me mine. Je ne sais comment vous dépeindre notre douleur à tous... Nous allons le perdre demain, ce soir, peut-être au moment où je vous écris. Victor, mon cher Victor n'a plus que quelques momens à vivre.... Je suis si troublée!.... je verse tant de larmes, que je ne sais plus où j'en puise encore: il faut que la source de mes pleurs soit intarissable..... Hier au soir il pouvait prononcer quelques mots faibles, que nous avions bien de la peine à entendre. Il nous demanda à se recueillir avec un ministre des autels, et nous dit, avec plus de calme que nous n'en mettions à l'écouter, qu'il sentait s'approcher sa fin sans crainte comme sans regrets.... Sans regrets, lui dis-je; et Clémence, que tu laisses seule en proie à son désespoir!....
Il me serra la main, me regarda d'un oeil tendre, quoique mourant, et retomba dans son effrayant transport. Dans ces momens de délire, il frotte sans cesse sa figure avec ses mains, comme pour effacer le baiser horrible que Roger lui donna avant de marcher au supplice.... Ce matin un prêtre est venu: il semble que Victor l'attendait pour recouvrer l'usage de la parole. Nous l'avons laissé seul avec le pieux ecclésiastique, qui, un moment après, est sorti de la chambre du malade, l'oeil humide de pleurs, le coeur oppressé: Ô mon Dieu! s'est écrié ce saint homme, c'est un ange que ce jeune infortuné! c'est un ange que tu vas recevoir dans ton sein!....
Puis il est sorti, et nous sommes entrés chez Victor, qui nous a paru tranquille et résigné. Son aïeul et moi, nous lui prodiguons les soins les plus empressés. Son fidèle Valentin ne le quitte pas un moment; il passe toutes les nuits à ses côtés, et pleure sans cesse. M. le duc vient aussi nous voir: il nous a envoyé ses médecins, qui se sont consultés hier..... mais le résultat de leur consultation a toujours été comme avant, la mort. La mort! si jeune, si jeune, et si près du bonheur!.... Ô décrets immuables de la divine Providence, que vous êtes profonds et terribles!....
Je ne puis continuer; mon coeur, brisé par tant de coups, ne bat plus que faiblement; ma main tremble, mes yeux se couvrent de nuages... Adieu... En grace, parlez-moi de mon père; peut-être n'est-il plus; peut-être, trop discret ami, craignez-vous de me dévoiler ce terrible secret: parlez, parlez sans crainte; mon ame est arrivée à un tel point de souffrance, que rien ne peut l'accabler plus qu'elle ne l'est. Je m'attends à tout, je prévois tout, comme le malheureux fixe la pointe du rocher qui se détache, et roule avec fracas jusqu'au lieu où elle va l'écraser.... Adieu.... Demain, ce soir sans doute, je ne vous écrirai que pour vous apprendre..... la mort..... du plus intéressant.... du plus malheureux des hommes.... Je pleure, et ne puis plus que signer:
CLÉMENCE DE FRITZIERNE.
_Fritz à Clémence._
Il n'est plus, mademoiselle!.... Le respectable auteur de vos jours a fermé les yeux à la lumière, hier, dans mes bras, à quatre heures après midi.... Il vous a nommée, il a nommé Victor.... et sa langue s'est glacée, et la tombe s'est ouverte pour l'engloutir à jamais... Je suis trop troublé pour vous en dire davantage.... Ayez la bonté de me donner vos ordres. Tout le château est dans une consternation!... Heureusement que j'ai les yeux sur tout....
Votre lettre, que j'ai reçue ce matin..... oh! comme elle m'a fait de la peine! comme elle a redoublé ma douleur! Quoi! deux coups aussi violens, ensemble, dans le même moment!.... Je tremble de décacheter la première lettre qui va m'arriver de Vienne!..... Mon bienfaiteur, mon ami, votre père, votre amant, faut-il que nous perdions tout!....
J'ai fait embaumer le corps du vénérable Fritzierne; et, je le répète, j'attends les ordres de son héritière, de sa fille infortunée.
FRITZ.
_Valentin à Fritz_.
Tout le monde est si troublé; il y a tant de désordre, tant de désespoir ici, que c'est moi qu'on a chargé de vous écrire..... Quelle triste nouvelle pour Clémence, que celle dont vous venez de l'instruire!..... Ce n'était pas assez de la mort de son père, il fallait.... Ô Dieu! comment pourrai-je vous faire ce douloureux récit?....
Victor n'avait plus que quelques heures à vivre: c'était l'opinion des médecins, de tous ceux qui connaissaient son état, et ce bon jeune homme, fatigué du poids de la vie, voyait s'avancer, sans effroi, la mort qui devait le plonger dans un sommeil bienfaisant, tandis qu'elle allait livrer ses amis à d'éternels regrets.... Cette nuit, mademoiselle, son aïeul et moi, nous n'avions pas voulu le quitter; cette nuit, nuit d'horreur et de deuil, il a pu appeler mademoiselle; mademoiselle court à lui: Clémence, lui dit-il d'une voix faible, tu ne m'as point donné des nouvelles de ton père.--Mon ami.... mon père..... mon père n'éprouve plus de douleurs.--Il est rétabli?....--J'espère que tu vas bientôt aussi te rétablir.--Je le reverrai donc, ce vieillard respectable, qui a pris soin de mon enfance.--Ciel! que dis-tu?--En effet, insensé que je suis! ma tête faible.... J'ai donc oublié que je vais mourir?--Non, tu ne mourras point....--Clémence, mon heure est marquée. Tout-à-l'heure, dans ce transport violent qui vient de m'agiter, le songe que fit jadis ton père dans le souterrain de la forêt, avant mon adoption, ce songe affreux s'est retracé à mes sens égarés.... Cet échafaud, ces bourreaux, ces tortures, ces flambeaux funèbres, j'ai vu tout cela, j'ai vu.... ce qui s'est présenté à toi-même, à-peu-près de la même manière, la nuit qui précéda mon départ du château pour le camp de Roger.... La foudre grondait sur ma tête; on s'écriait, c'est son père!.... Le sceau de la réprobation attaché sur mon front, par les furies sans doute, me faisait reconnaître et repousser de tout le monde..... Ce signe affreux de l'opprobre et de l'infamie, il le portera toute sa vie, disait-on... Je demandais la mort... L'ange exterminateur a paru alors; je l'ai vu, oh! bien vu, armé de son glaive flamboyant.... Il s'apprêtait à me frapper; il me disait: Péris, enfant du crime.... À l'instant un spectre est sorti de son tombeau: c'était Roger; il m'entraînait dans ses bras décharnés; il m'étouffait, il m'étouffe encore, Clémence, à l'instant où je te parle.... Le vois-tu? tu le vois sans doute, là, là; il me fixe, il veut imprimer encore sur mes joues décolorées le baiser affreux.... qu'il me donna.... Tu ne le repousses point, Clémence, tu ne me délivres point de ce monstre!.... Mon Dieu, mon Dieu!.... oh! comme il te regarde toi-même!.... Clémence!.... il m'entraîne encore.... un gouffre affreux.... l'abîme de la mort, il m'y plonge... c'en est fait... je meurs, je meurs, ô ma chère Clémence!
À ces mots il laisse tomber sa tête: il n'a plus de respiration, et le froid de la mort semble le glacer peu à peu. Nous croyons qu'il n'est plus, et nous remplissons l'air de nos cris aigus. Le médecin, qui le quitte rarement, monte, effrayé de nos gémissemens... Il regarde Victor, et détourne la tête....--Est-il mort, lui crions-nous?...--Je n'oserais l'assurer..... Cette léthargie paraît..... plus.... sérieuse.--Parlez, parlez; il n'est plus, n'est-il pas vrai?--Je vous jure, famille désolée, que je n'en suis pas certain moi-même.
Le médecin l'examine de nouveau, et nous, nous sommes autour de lui, l'oeil fixe, le cou tendu, n'osant à peine respirer... Il ne l'est pas encore, s'écrie le médecin.... Écoutez, écoutez tous; entendez-vous comme il soupire?--Oh, mon Dieu!
Nous nous précipitons tous à genoux, les mains levées vers le ciel, que nous conjurons de nous rendre notre ami. Il n'est point mort; et sa jeunesse, le temps, tout peut encore faire espérer... enfin un pressentiment, tout ranime un peu notre espoir et notre courage.
Mais le jour est reparu, et Victor est encore dans la même situation. Au moment où je vous écris.... il est comme inanimé, et sans le léger mouvement de sa poitrine, on le croirait descendu déjà dans la nuit éternelle.... Mademoiselle, fatiguée d'un moment d'effroi aussi violent, m'a ordonné de vous écrire, et je le fais. S'il y a aujourd'hui quelque chose de nouveau, en bien ou en mal, je vous le marquerai sur-le champ. Pour mon pauvre maître, le malheureux baron de Fritzierne, mademoiselle vous prie de conserver ses restes précieux dans la chapelle du château.... Quel que soit l'événement qui doit arriver ici, pas plus tard qu'aujourd'hui, car l'état de Victor ne peut durer, mademoiselle ira, si elle en a la force, nous irons tous rendre les honneurs funèbres au plus respectable des pères. Plût au ciel que nous n'ayons pas à remplir avant, ici, d'aussi tristes devoirs!....
Adieu, monsieur: je retourne auprès de mon pauvre maître... Votre obéissant serviteur,
VALENTIN.
_Valentin à Fritz_.
Par où commencerai-je, monsieur, le détail de tout ce qui s'est passé ici, depuis quatre jours que je ne vous ai écrit? Comment vous apprendre un événement qui va bien affecter votre sensibilité! sans doute votre inquiétude est extrême, de n'avoir point reçu de nos nouvelles dans l'espace de quatre jours! j'ai voulu vous apprendre quelque chose de positif, et je le puis enfin aujourd'hui. Rassurez-vous, réjouissez-vous, Victor est sauvé!....
Oui, Victor est sauvé; il respire, il est hors de danger, il est même convalescent. Sa raison est revenue avec sa santé, et nous devons ce bonheur au secours le plus inattendu. Ce pauvre jeune homme!... Nous sommes tous ici dans une joie!.... Prêtez-moi votre attention.
Lors du service que monsieur le duc rendit à mon bon maître et à moi-même, en brisant nos fers, j'écrivis cette heureuse nouvelle à tous ceux qui nous intéressaient, à l'estimable Berthe, sur-tout, cette brave femme du village de Bodwits, qui nous avait reçus chez elle avec tant d'affection, et qui avait bien souffert de l'arrestation de Victor. Depuis, je lui avais fait part de la maladie de Victor, ainsi que de sa condamnation prononcée par les médecins. Cette sensible femme, ne pouvant résister au desir de revoir ceux qu'elle nommait ses bons amis, arrive chez nous, à Vienne, dont elle a fait le voyage, et au moment où nous l'attendions le moins. C'était lundi matin, un instant après que j'eus fait partir la dernière lettre que je vous écrivis. Berthe entre donc: elle est accompagnée d'un vieux laboureur qui lui a donné le bras, et dont les cheveux blancs et la figure vénérable inspirent le respect. Berthe demande à voir son jeune ami. Chacun pleure, chacun gémit.--Serait-il mort, s'écrie Berthe?--Il l'est peut-être à présent! hélas, nous n'attendons plus que son dernier soupir!--Je veux le voir, il faut absolument que mon vieux parent que voilà, l'examine; il peut le rendre à la vie!--Lui, ce vieillard!--Ce bon vieillard. Il n'est pas médecin, lui, ce n'est pas un charlatan, il ne se mêle point de l'art de guérir: il ne possède qu'un seul secret que lui a laissé un brave homme, qu'il a retiré de la rivière où il se noyait. Ce secret est unique pour les maux désespérés; j'ai vu vingt personnes ressuscitées par son moyen.--Grand Dieu, s'il était possible!........--Victor est-il réellement abandonné des médecins?--Tous se sont retirés, même celui qui l'a veillé cette nuit.--Eh bien! que coûte-t-il d'essayer le secret du père Mervel?
Mademoiselle s'oppose d'abord à ce que l'on fasse, sur son amant, l'essai d'une drogue qui peut le précipiter plus vîte au tombeau; mais enfin Victor expire, tous les secours de l'art sont insuffisans: il ne peut revenir seul à la vie qui lui échappe. M. de Rosange, le duc et moi, nous faisons faire à mademoiselle toutes ces réflexions, qu'elle finit par approuver; mais elle ne veut point assister à cette cure douteuse, elle va se renfermer, pleurer et se reprocher, toute sa vie, la mort de son ami, s'il faut qu'elle soit accélérée par le secret qu'on va hasarder.
Mademoiselle se retire en effet, et nous approchons tous de Victor, savoir, monseigneur, M. de Rosange, Berthe, le laboureur et moi. Le vieux Mervel regarde Victor, qui n'a plus de mouvement. Un souffle léger ternit seulement la glace qu'on approche de ses lèvres........ Le vieux Mervel s'empresse de distiller, goutte à goutte, dans la bouche du mourant, une certaine potion, qui peu-à-peu le rappelle au sentiment, à la vie!..... Je ne vous dirai point les effets de ce secret surprenant sur le corps débile de mon chef maître. Il vous suffira de savoir que deux heures après il parlait, et que le lendemain matin, il était hors de tout danger.
Jugez des transports de joie de mademoiselle, qui était restée chez elle, seule, et livrée à la plus mortelle inquiétude. On lui apprend cette espèce de miracle.... Elle accourt, elle se précipite sur son ami, qui la reconnaît, et qui semble sortir d'un rêve effrayant. Plus de transport, plus de fièvre, plus de léthargie; une extrême faiblesse seulement, voilà ce qu'éprouve Victor... Ô mon Dieu! quelle ivresse nous saisit! quelle reconnaissance nous témoignons à Berthe, et sur-tout au vieux Mervel! Ce vieillard généreux nous assure que, sans l'intérêt qu'éprouvait Berthe pour son ami Victor, intérêt qu'il a partagé, il n'aurait point risqué l'épreuve de son secret, tant il a peur de passer pour un charlatan; mais Berthe l'a tant pressé, tant sollicité, qu'il n'a pu refuser de la suivre. Monseigneur le duc d'Autriche, pour récompenser ce brave homme, l'a pris à son service pour la culture de ses jardins, et a bien voulu donner une petite pension à la bonne Berthe, qui a promis de vendre sa maison de Bodwitz, dont elle ne regrette que le beau clos qui faisait l'admiration des voyageurs, et de suivre par-tout nos amans.
Que vous dirai-je, M. Fritz? depuis ce temps tout est bien changé dans la maison. Victor va de mieux en mieux; il s'est même levé un peu ce matin; et les médecins, qui l'avaient abandonné, sont confondus de cette cure étonnante. Nous n'avons plus d'autre chagrin ici, que le juste regret que nous éprouvons tous de la mort de M. le baron de Fritzierne. Victor, qui n'a su qu'hier ce malheur, en a bien pleuré. M. de Rosange lui-même, qui brûlait du desir de voir, d'embrasser M. le baron, de remercier cet homme généreux des soins qu'il a pris de son petit-fils, M. de Rosange partage notre douleur, et nos amans sur-tout sont inconsolables. Cependant, s'ils ont perdu un bon père, le sort leur en a fait rencontrer un autre bien tendre aussi, et bien estimable. M. de Rosange est l'aïeul de Victor; il a connu l'amour, puisqu'il a chéri madame du Sézil et sa fille Adèle. M. de Rosange ne peut que s'attacher de plus en plus à Victor, à Clémence, dont il est maintenant le père, l'appui et le seul protecteur.
Voilà où nous en sommes, M. Fritz. Tout va bien maintenant; et, dès que la convalescence de notre ami commun nous le permettra, nous irons tous en Bohême, où nous vous retrouverons. Attendez-nous incessamment, et remerciez, comme nous, la divine providence, qui a rendu le plus vertueux des hommes à la vie, à la reconnaissance, à l'amour enfin, et sans doute à l'hymen.... Je suis, &c.
VALENTIN.
CONCLUSION.
Après avoir soumis à mon lecteur les lettres qu'il vient de lire, et qui lui ont appris, avec leurs détails, la mort du généreux Fritzierne, ainsi que l'espèce de résurrection de notre intéressant Victor, il ne me reste plus qu'à l'instruire de ce qui se passa, entre nos amis, depuis la convalescence du fils d'Adèle.
Victor se rétablit très-promptement; et, cédant aux consolations de tous ceux qui lui étaient chers, il oublia, autant qu'il lui fut possible, et sa maladie, et la mort funeste de Roger, qui l'avait causée. Clémence était libre maintenant de lui donner la main, et Clémence, seule héritière du nom et des grands biens d'un des plus riches seigneurs de l'Allemagne, se glorifiait de faire le bonheur de son amant. Elle en parla donc à Victor, qui en fut pénétré de reconnaissance, ainsi qu'à M. de Rosange, qui fut ravi de cet hymen. En conséquence, dès que Victor eut recouvré ses forces, Clémence, Victor, Rosange, Valentin, et Berthe, qui avait eu le temps de revenir de Bodwits, où elle avait arrangé ses petites affaires, tous nos amis furent saluer le sensible duc d'Autriche, qui les accabla de présens, en leur promettant sa protection pour la vie; puis ils retournèrent en Bohême, où les attendaient Fritz et son père.
Quelles émotions diverses éprouvèrent Clémence et Victor, à la vue du manoir de Fritzierne, qui avait vu s'élever leur enfance sous les auspices du meilleur des pères, du plus généreux bienfaiteur! Victor et Clémence, se tenant par le bras, versèrent ensemble des larmes, excitées par les mêmes sentimens. Ils examinèrent l'extérieur de la forteresse, et se dirent réciproquement: Voilà tes croisées, Victor.--Voilà ton appartement, Clémence; ce fut là que je chantai une romance plaintive, la première fois que j'eus l'intention de te fuir.--Et cette petite porte, Victor, la reconnais-tu? ne fut-elle pas ouverte tour-à-tour pour deux amans malheureux?--Ô Clémence! qui nous aurait dit qu'après tant de maux, nous arriverions au même point d'où nous étions partis?--Victor, entrons, soutiens-moi; le coeur me bat: hélas! le maître de ce château, mon père, ton bienfaiteur, il y est encore, Victor, mais il ne peut plus recevoir nos embrassemens..... Ah! mon ami, j'ai abrégé les jours d'un père, ce remords sera toujours là toute ma vie.....
Victor s'efforça de consoler Clémence: le pont-levis s'abaissa devant eux, ils entrèrent; et Fritz, ainsi que son père, se précipitèrent dans leurs bras. Après avoir donné quelques jours au repos, on s'occupa des derniers devoirs à rendre aux restes précieux du baron; et cette cérémonie religieuse et triste se fit avec toute la pompe qu'exigeait le rang de M. de Fritzierne. Son corps fut déposé dans le parc, en face du bosquet où reposait celui de la pauvre madame Germain. Une superbe pyramide fut élevée sur le cercueil du baron: on y grava ces mots:
_L'an 1699,_ _fut déposé le corps d'ALEXANDRE BOLOSQUI,_ _baron de FRITZIERNE._ _La tendresse paternelle et la bienfaisance_ _firent le charme de ses jours;_ _elles le conduisirent_ _au tombeau!_ _Passant, arrête-toi; pleure,_ _pleure_ _sur cette pierre, que placèrent_ _sur sa tombe_ _sa fille désolée et son gendre Victor,_ _l'Enfant de la forêt._
M. de Rosange, qui assista à ce convoi funèbre, versa des larmes, sur-tout, sur la tombe de madame Germain, son ancienne amie, la confidente de ses amours, et la victime des erreurs de sa fille.
Quand tous ces embarras furent terminés, mademoiselle de Fritzierne épousa solemnellement son cher Victor, dans la chapelle de son château; et les deux époux, heureux enfin, et réunis pour la vie, ne songèrent plus qu'à partir, avec M. de Rosange, pour la France, où ils voulaient se fixer. Les malheurs de Victor, sa naissance, toutes ses aventures, avaient fait trop de bruit en Allemagne, pour qu'il pût s'y fixer. Le monde est méchant et jaloux: le bonheur actuel de Victor, ses grandes richesses, pouvaient exciter la médisance; on eût peut-être osé le nommer le fils de Roger, titre qui inspirait l'horreur et l'effroi: il valait mieux s'expatrier, et chercher ailleurs un sol qu'il n'eût point arrosé de ses larmes, des hommes pour qui il fût absolument nouveau! c'est ce qu'il fit.
Victor et son épouse vendirent donc toutes leurs propriétés d'Allemagne, ainsi que leur superbe château, en se réservant seulement la portion du parc où reposaient leur père et madame Germain: ce jardin devait rester dans leur famille, et passer à leurs enfans, sans qu'ils pussent s'en défaire, ainsi qu'ils avaient le projet de leur en prescrire la loi. Ce n'est pas que nos deux époux qui allaient habiter une autre contrée, voulussent venir de temps en temps visiter cet asyle des morts; mais ils le gardèrent par respect pour la mémoire d'un père infortuné.
Ils donnèrent à Fritz, une de leurs terres de Silésie; où ils le déterminèrent à vivre avec son père, qui faible et presqu'en démence, avait besoin de tous les soins de la piété filiale. Puis ils partirent, avec Rosange, Berthe et Valentin: après un voyage assez long, ils arrivèrent à Paris, le 20 janvier de l'année 1701, et descendirent à la place royale, dans l'hôtel même de M. de Rosange, que des subalternes fidèles avaient gardé pendant la longue absence de leur maître. Victor ensuite, qui prit le nom de Rosange, d'après le voeu et le testament que son aïeul avait déjà fait en sa faveur, Victor acheta un magnifique hôtel dans le fauxbourg S.-Germain, près de la rue de Condé, qu'avait autrefois habité madame du Sézil, et nos deux époux s'y retirèrent avec M. de Rosange, qui ne voulut point les abandonner. Ce fut même dans ce quartier-là, qu'ils retrouvèrent Henri, marié avec Constance, et qui, comme nos héros, était passé en France avec ses parens.