Victor, ou L'enfant de la forêt
Chapter 4
Le soir, lorsque tout le monde est retiré, Victor rentre chez lui, après avoir jeté des regards bien douloureux, peut-être les derniers, sur tous ceux qui lui sont chers.... Victor trouve dans son appartement Valentin occupé à remplir une petite valise de ses propres effets. Que fais-tu là, Valentin, lui demande Victor étonné?--Vous le voyez bien, monsieur, lui répond Valentin avec un ton d'humeur mêlé de sensibilité.--Sont-ce tes effets que tu arranges ainsi?--Il le faut bien.--Pourquoi faire?--Eh! pour vous suivre. Quand un maître a la dureté de partir sans moi, croyez-vous que j'aie l'inhumanité de l'abandonner?--Quoi! tu veux....--Vous suivre par-tout, ne vous quitter qu'à la mort!--Mon pauvre Valentin, y penses-tu? Songes-tu que je n'ai ni état, ni fortune, ni parens, ni amis?--Pour un état, une fortune, ce n'est pas là ce qui doit vous embarrasser: pour des amis, eh bien! vous en aurez un.--Homme unique! tu veux partager ma misère?--Votre misère! Oh! non: vous ne serez pas dans la misère, du moins pour quelque temps. Vous êtes plus riche que vous ne pensez, quoique vous n'emportiez rien. Voyez-vous cette petite somme là, dans le coin de cette valise, sous ce linge; eh bien! c'est le fruit de mes épargnes: il est à vous.--Jamais....--À vous, à moi, à nous.--Valentin, laisse-moi respirer. Ce trait, ce trait sublime!....--Ce trait sublime! quelle expression est-ce ça, pour une action toute simple?--Comme j'étais entouré d'êtres vertueux!... Valentin, Valentin, je ne veux pas absolument....--Ah! vous ne voulez pas? eh bien! moi je veux; oui, je veux voyager aussi. Je suis mon maître, peut-être: vous ne pouvez pas m'empêcher de m'en aller quand je le voudrai. Eh bien! c'est ce soir, à présent que je m'en vais. Je suivrai la route que vous prendrez, voilà tout; si vous ne voulez pas de ma compagnie, vous me chasserez.--Te chasser, bon Valentin! chasser non ami!--Eh! allons, voilà qui est dit: nous faisons route ensemble, n'est-ce pas?--Oui, mon ami, oui: ne nous quittons plus, ne nous séparons jamais.... Tu seras mon frère, tu le seras; et par ce moyen je tromperai la nature qui m'a refusé des parens.
Victor est pénétré de l'attachement de son fidèle Valentin: il l'embrasse, il le presse contre son coeur; et le bon serviteur, qui n'est pas accoutumé à pleurer, verse des larmes pour la première fois. Quand tout est prêt, Victor envoie Valentin à son heure ordinaire dans l'appartement de M. de Fritzierne. Tu remettras ma lettre, lui dit-il, sur sa table, sans qu'il la voye; pendant ce temps je descendrai, j'ouvrirai la petite porte, que je laisserai ouverte; et j'irai t'attendre sur la grande route, à la première merlette du carrefour de la forêt.
Valentin demande à son maître pourquoi il ne l'attend pas pour partir: celui-ci lui objecte que deux personnes ensemble pourraient être plutôt remarquées que l'une après l'autre. D'ailleurs, il tremble toujours qu'on ne vienne déranger ses projets, et c'est, selon lui, le seul moyen d'en assurer l'exécution. Valentin lui fait donner sa parole d'honneur qu'il l'attendra; puis il le quitte pour aller remplir, pour la dernière fois, son devoir ordinaire auprès du baron. Soudain Victor descend dans la campagne pour remplir la promesse qu'il vient de faire à son compagnon de voyage.
La nuit était sombre, le ciel était voilé par quelques nuages qui semblaient être les précurseurs de l'orage: déjà quelques éclairs partis de l'orient, annonçaient que ces nuages de feu recélaient la foudre dans leurs flancs, et que bientôt toute la nature serait livrée aux plus horribles déchiremens. Rien n'arrête Victor; il se retourne quand il est sous les murs du château, cherche la croisée de l'appartement où sans doute repose Clémence sans trouble et sans inquiétudes, s'assied sur un monticule de gazon, et lui chante, avec la voix la plus touchante la romance suivante, dans laquelle il a renfermé ses tristes adieux:
Toi qui reposes sans alarmes, Écoute la voix de l'Amour Il va quitter ce beau séjour, L'Amour n'y trouve plus de charmes!.... Cet asyle va désormais Causer mes regrets, ma souffrance: J'y laisse tout ce que j'aimais J'y laisse.... jusqu'à l'espérance.
Adieu, séjour où ma jeunesse Trouva, sous un toit protecteur, La bienfaisance, le bonheur, Et la tendre délicatesse. Adieu!... je vous fuis pour jamais, Pour jamais je quitte Clémence: Si vous lui peignez mes regrets, Au moins laissez-lui l'espérance!
Écho, toi dont la voix plaintive À cent fois répété mes chants, Va porter mes adieux touchans Jusqu'à son oreille attentive; Va lui dire aussi que mon coeur L'aime toujours avec constance; Mais qu'il a perdu le bonheur, Puisqu'il a perdu l'espérance!
Plein de douleur, plein de courage, C'en est fait, adieu, je te fuis: J'emporte avec moi les ennuis; Mais j'emporte aussi ton image! Elle me fera tour-à-tour Supporter la vie et l'absence. Ah! que ne puis-je avec l'Amour; Emporter aussi l'espérance!....
Victor à peine a prononcé ces mots, ces mots qu'il croit être les derniers qu'il adressera à celle qu'il aime, lorsqu'il se sent frapper rudement sur l'épaule. Il se retourne, et l'obscurité de la nuit l'empêche de bien distinguer celui qui l'accueille d'une manière aussi brusque. Camarade, lui dit l'importun, c'est bien, très bien chanter. On voit que tu es amoureux, ta voix tremble, tes accens sont étouffés; je parie même que tu verses quelques larmes.--Que vous importe?--Ah! c'est vrai, c'est vrai, cela m'est égal à moi; je ne connais rien à ces belles passions-là; mais je ne veux gêner personne; on est libre de pleurer, de gémir, de se lamenter pour une beauté cruelle, comme je suis libre, moi, de faire mon métier.--Après, que me voulez-vous?--Un mot, un petit mot seulement. Es-tu de ce château?--De ce château?.... oui.... j'en étais du moins.--Tu connais le baron de Fritzierne?--Si je le connais!--Eh bien! il faut que tu lui remettes cette lettre.--Cette lettre?.... moi.... Eh! que ne la lui remettez-vous vous-même?--Je ne le puis; j'ai juré de ne jamais mettre le pied chez lui.--De quelle part cette lettre?--De la part de.... c'est un secret.--Un secret?--Oui; mais il faut qu'il la reçoive, s'il ne veut périr.--Périr!--Cette lettre doit lui sauver la vie.--Ô ciel! mon bienfaiteur! ses jours seraient menacés!....--Très-menacés.--Eh! par qui? Serait-ce toi qui....?--Moi? oh! mon Dieu non. Je ne lui en veux pas absolument, moi: ce n'est pas moi qui lui écris.--Eh! qui donc?--Un homme puissant, un homme dont la seule menace est un arrêt de mort; un homme enfin.... à qui le vieux baron doit une satisfaction.... dont ses jours répondent.--Grand Dieu!.... il est dans le danger, et j'allais, j'allais l'abandonner!.... Mais c'est un outrage qu'on lui fait; mon père est vertueux, il ne peut avoir offensé personne.... Toi, qui t'es chargé d'un pareil message, si je savais que ton sang pût effacer la honte du soupçon seul que tu jettes sur le plus respectable des hommes, mon bras....--Eh! l'ami, n'approche pas, je suis mieux armé que toi. Vois ces sabres, ces pistolets, ces poignards....--Qui donc es-tu?--La lettre te le dira. Adieu: fais ma commission, ou.... tu es perdu toi même.
À ces mots l'inconnu s'éloigne, laissant Victor pétrifié d'une pareille rencontre. Il tient la lettre, Victor; de cette lettre dépend le sort de son bienfaiteur; on le lui assure.... Que fera-t-il, Victor?.... suivra-t-il son premier dessein, ou rentrera-t-il au château? Il rentrera, il rentrera; Victor ne peut balancer. _Cette lettre doit lui sauver la vie_, a dit l'inconnu. Victor pénétré d'une terreur qui fait dresser ses cheveux, quitte ce lieu, témoin de ses tendres adieux. Il ne court pas, il vole vers la petite porte qu'il a laissée ouverte, et par laquelle il ne voit pas encore venir son cher Valentin.... Victor, en reprenant le chemin du château, sent son coeur battre violemment. Une joie excessive succède à sa frayeur; il revoit avec ivresse les murs de ce château qu'il allait quitter: on dirait qu'après l'en avoir chassé, on vient de lui rendre la permission d'y rentrer, tant il éprouve de plaisir à remonter chez lui. Pauvre Victor! tu n'attribues ces sensations qu'à l'espoir qui t'anime de rendre un service signalé à ton père adoptif; et moi, Victor, et moi, je crois que ton amour et le desir de revoir Clémence, entrent pour beaucoup dans cette joie naïve qui te transporte. Je suis ton historien, Victor, et je dois compte à mes lecteurs des moindres mouvemens de ton coeur.
En remontant dans son appartement, Victor rencontre Valentin, qui se rend tristement à la petite porte. Eh quoi! monsieur, vous voilà! vous vous impatientiez?--Tu as été bien long-temps, Valentin?--C'est vrai, monsieur; c'est que monsieur le baron ne pouvait pas s'endormir, et qu'il causait avec moi. Il a souvent la bonté de me parler comme à son ami. C'est qu'il me raconte des histoires plus drôles!.... Et puis il me fait jaser sur la France, mon pays: cela l'amuse, ce bon vieillard!.... Eh bien! monsieur, partons, me voilà prêt.--Valentin, nous ne partons pas.--Non, monsieur! oh! tant mieux!.... Eh! pourquoi donc, s'il vous plaît?--Tu le sauras. Vîte de la lumière chez moi.--Quel bonheur! quel changement! Tenez, je vous l'avoue à présent, monsieur; mais j'avais, là, un étouffement.--Dépêche-toi donc.--Sérieusement, nous restons?....--Nous restons pour cette nuit du moins.--Pour toujours, monsieur, pour toujours; il faudra bien que tout s'arrange pour cela.--Que veux-tu dire?--Je m'entends, il suffit.
Victor et Valentin rentrent chez eux; les paquets sont défaits; tout est remis en place, comme si l'on n'avait rien, dérangé, afin qu'on ne s'apperçoive pas de la moindre trace d'un projet de fuite qui aurait consterné toute la maison. Ensuite Victor raconte à Valentin ce qui lui est arrivé, et les propos étranges que lui a tenus l'inconnu, en le chargeant de remettre une lettre à M. de Fritzierne. Le bon Valentin ouvre de grands yeux à ce récit; il ne peut concevoir ce que cela veut dire. Je t'aurais bien engagé, ajoute Victor, à rendre toi-même cette lettre à mon père demain matin: tu serais venu me rejoindre ensuite à un endroit indiqué; mais, outre que cette marche t'aurait exposé à des questions sur mon compte, je me serais reproché le double désespoir où ma fuite, et ce que peut contenir cette lettre, auraient plongé tous ceux qui me sont chers. D'ailleurs, Valentin, les jours de mon père sont menacés, on lui demande une réparation; quel que soit le mot de cette énigme, je dois le secourir, le consoler; oui, je lui dois ma vie, mon bras, tout, toute mon existence. Ah! Valentin!.... et je fuyais!.... et cette lettre serait peut-être venue demain lui percer le coeur une seconde fois: il aurait appelé Victor, Victor n'aurait plus été là!.... Comme il m'aurait accusé d'ingratitude, de cruauté même!.... Ah! Valentin, à quel danger je viens d'échapper! Qu'il soit enseveli, qu'il le soit, ce projet coupable, insensé, formé dans mon sein au moment même où ceux à qui je dois tout ont le plus besoin de ma tendresse. Valentin, ta parole que jamais tu ne parleras....--Je vous la donne, monsieur; mais cette lettre que vous avez écrite à M. de Fritzierne, que j'ai laissée sur sa table?....--Il ne la lira pas. Dès que le petit jour paraîtra, avant qu'il se lève, tu t'introduiras chez lui, tu soustrairas ce fatal billet adroitement, sous prétexte, s'il t'apperçoit, d'avoir oublié ce soir un objet utile. Prends bien garde à l'importance de la commission dont je te charge. Pour que n'y manques pas, je ne veux pas que tu te couches; tu resteras là toute la nuit à côté de moi; nous converserons ensemble, et quand je croirai le moment favorable, je t'enverrai chez mon père.--C'est très-facile ça, monsieur. Il vous aime tant, ce respectable vieillard! Là, tout-à-l'heure encore il me parlait de vous, il me disait....--Il te disait?....--Ah! c'est que je lui disais que j'étais français, moi. Ton maître est né d'une Française, qu'il me disait.--D'une Française!....--Puis il ajoutait: «J'aime les Français, moi; ils sont bons, confians, généreux, sensibles. Ton maître, un jour il sera heureux; je lui ménage un sort digne d'envie, et auquel il ne s'attend pas». Voilà comme il parlait de vous ce brave homme. Tenez! monsieur, je n'ai qu'un gros bon sens, moi, mais je parie que ce sort brillant qu'il vous destine, est la main de sa fille.
Victor ne partage point l'espoir dont le flatte son bon Valentin; il secoue la tête avec l'air de la défiance; puis il fixe la lettre qu'il a entre les mains, et cherche à deviner ce qu'elle contient, de quelle part elle peut venir. Cet homme, de qui il la tient, cet homme a des manières brusques; un son de voix rauque, un langage rustique.... c'est un secret que cette fatale lettre: _Il faut qu'il la reçoive, s'il ne veut périr...._ Grand Dieu! comme la nuit est longue au gré de Victor!.... Comme il brûle d'aborder son père, qui lui confiera sans doute cet étrange secret! Tous deux prendront des mesures.... Comme Victor serait heureux, s'il pouvait rendre, en cette occasion, un service signalé à son père, lui sauver la vie, l'honneur peut-être!.... comme il serait heureux!
Comme mon lecteur partage sans doute l'impatience de Victor, et que d'ailleurs je ne veux pas lui faire passer la nuit entière avec l'amant de Clémence et son Valentin, je lui dirai, pour abréger, que vers deux heures du matin, Victor, abattu par les fatigues qu'avait éprouvées son esprit, s'endormit profondément, les coudes appuyés sur une table. Valentin, qui se serait tenu volontiers éveillé, s'il eût pu raconter quelques histoires de son pays, regarda son maître avec envie, se frotta les yeux, et ne tarda pas à suivre son exemple, à ronfler autant que le lui permirent sa jeunesse, sa force et sa santé. Tous deux oublièrent l'heure prescrite et favorable pour retirer le billet des mains du baron avant qu'il ait eu le temps de le lire. Ce ne fut qu'à neuf heures du matin que, confus, désespérés, Victor et Valentin se réveillèrent. Pendant leur sommeil, trop prolongé, il s'était passé bien des choses que nous allons connaître dans le chapitre suivant.
CHAPITRE V.
ON CROIT TOUCHER AU DÉNOUEMENT.
M. de Fritzierne s'était levé à son heure ordinaire, à six heures; il faisait déjà quelques tours dans son appartement, lorsqu'il vit entrer sa fille Clémence, échevelée, dans un état de pâleur et d'affaissement qui l'effraya.... Eh, bon Dieu! mon enfant, qu'as-tu, qu'as-tu donc....?....--Mon père, il est parti!.... il nous fuit!....--Il nous fuit? qui?....--L'ami de mon coeur, mon frère adoptif, mon amant!....--Victor?--Oui, mon père, Victor est parti cette nuit; il s'est éloigné pour jamais de ces lieux.--Est-il possible!.... Mais, non, tu t'abuses; Victor ne peut être un ingrat.--Il l'est, mon père; il est plus, il est barbare, inhumain, sans foi, sans probité.....--Tu me diras peut-être....
Fritzierne est interrompu par madame Wolf qui entre tristement, et confirme au bon père la nouvelle que vient de lui apprendre Clémence. Fritzierne demande des détails; sa fille les lui donne en ces termes:
«J'étais retirée chez moi, mon père, triste, inquiète des marques de chagrin que j'avais apperçues hier sur les traits de Victor, dont d'ailleurs je connaissais les projets. J'avais fait éloigner Lidy, ma femme-de-chambre; et, ma fenêtre ouverte, les yeux fixés sur la campagne, je respirais l'air frais du soir, tout en admirant la beauté des éclairs qui partaient de l'orient, et qui annonçaient un orage épouvantable. Je pensais à Victor, à vous, mon père; et ces deux créatures qui me sont si chères, faisaient battre délicieusement mon coeur. Tout-à-coup une voix enchanteresse, la voix de Victor vient frapper mon oreille. C'est lui, je n'en peux douter. Il est dans la campagne, vis-à-vis ma fenêtre: à la lueur des éclairs, je remarque qu'il porte un havresac sur ses épaules, qu'il tient dans sa main un bâton, qu'il est en un mot dans tout l'attirail d'un voyageur. Tout de suite l'idée de sa fuite se présente à mon esprit; et pour me confirmer dans cet horrible soupçon, le cruel me chante une romance plaintive dans laquelle il me fait ses adieux, en ajoutant qu'il faut qu'il s'éloigne, puisqu'il n'a plus d'espérance. Tel était le refrain de cette romance qui m'a percé le coeur. Je me tuais de crier, de l'appeler; mais, par un effet bizarre de l'orage, il semblait que la foudre prît à tâche d'étouffer mes accens. Les coups de tonnerre redoublés, le déchaînement des vents, tout empêchait mes cris douloureux d'arriver jusqu'à lui; et de mon côté, je n'entendais que quelques mots perdus dans les airs, des couplets qu'il continuait de chanter avec une tranquillité, un sang-froid qui me pénétraient d'indignation; mais ces, mots, comme ils étaient tristes! _C'en est fait, adieu, je te fuis; j'emporte avec moi les ennuis.... Supporter la vie et l'absence..._ Voilà ce qui frappait mon oreille, voilà ce qui me persuadait que je perdais Victor....
»Je l'appelais encore, mais vainement, lorsqu'un homme est venu le joindre. Cet homme, c'était Valentin sans doute, Valentin qui m'avait promis!.... Ah dieu!.... Tous deux, après s'être consultés un moment, disparaissent à mes regards. Je ne vois plus Victor, je ne vois plus que la mort et le désespoir. Soudain je vole au logement de ce frère barbare, de cet amant perfide.... Je parcours, une lumière à la main, son appartement: je parcours un désert...: Personne!.... personne!.... Du dérangement, des meubles dispersés.... des effets qui ne sont plus à leur place, le plus grand désordre.... Oh! mon père, quel état!.... Mes genoux chancèlent, une pâleur mortelle couvre mon visage, une sueur froide glace tous mes membres; j'ai à peine la force de revenir chez moi, où je tombe sur le plancher, morte, morte, sans vie et sans sentiment.... Au bruit de ma chûte, ma fidelle Lidy accourt.... elle s'empresse à me secourir; peine inutile!.... Elle prend le parti d'aller chercher madame Wolf; elle arrive, cette bonne madame Wolf; elle parvient enfin à me rendre à la vie, à la douleur, à la douleur que je ne sentais plus, que je n'allais plus éprouver. Mon état les effraie; elles me mettent sur mon lit, et ne peuvent tirer de moi que des mots entrecoupés. _Il me fuit, il me fuit_; voilà tout ce que je puis leur dire.... La nuit se passe dans ces mortelles souffrances. Enfin, sur le matin, je leur dis la cause de mes maux, de mes longs regrets: elles gémissent avec moi: nous apprenons que le jour a chassé le sommeil de vos yeux, et nous venons, madame Wolf et moi, déposer nos plaintes, nos tristes plaintes dans le sein paternel....»
M. de Fritzierne reste interdit au récit de sa fille; il ne peut concevoir.... Enfin, elle l'a vu s'éloigner; elle a parcouru son logement, et ne l'y a point trouvé: il n'est donc que trop vrai!.... L'ingrat! s'écria-t-il, l'ingrat! il préparait donc ce coup à ma vieillesse, cette récompense à mes bienfaits! c'était donc pour qu'il me perçât le coeur que je lui ouvrais mon sein!.... Ô Victor! comme tu me fais repentir de t'avoir adopté! Il est donc des occasions où les actions même les plus vertueuses, deviennent une source de tourmens!.... Mais, cet enfant.... me fuir!.... Quelle raison, quel motif a pu l'engager?.... Le saurais-tu, Clémence? connaîtrais-tu la cause de cet abandon, qui n'est pas naturel? car il nous aimait tous.--Mon père, il vous chérissait, il vous respectait; mais....--Parle, mon enfant; tu l'as nommé tout-à-l'heure ton frère adoptif, ton amant même; ces expressions m'ont frappé... Saurais-tu?... Tout, mon père; oui il m'avait tout dit. Il n'était pas mon frère, mais il m'aimait d'amour, du moins il me le disait; et moi, j'étais sensible, bien sensible à sa tendresse.--Quoi! sans mon aveu il avait osé te divulguer un secret?....--Eh! voilà la cause de sa fuite, mon père. Je vous dirai tout, oui, vous serez mon confident; mais c'est à mon ami que je parle.... Que l'auteur de mes jours oublie sa sévérité pour n'ouvrir son ame qu'à l'amitié, qu'à la confiance....--Ma sévérité, ma fille! Eh! ce mot, t'ai-je jamais donné sujet de t'en servir avec moi? Parle à ton ami, à ton père, c'est la même chose.--Eh bien! je vous le disais, Victor m'aimait; j'aimais Victor; mais Victor, tendre, soumis, respectueux envers un père vénérable qui l'avait accablé de bienfaits, a craint d'être accusé d'avoir séduit ma jeunesse; il a craint de violer les loix de l'hospitalité en nourrissant dans son coeur, dans.... le mien, une passion sans espoir, sans but légitime: ce sont-là ses expressions. Jamais, s'est-il dit, jamais M. le baron de Fritzierne ne donnera sa fille à un enfant trouvé, sans état, sans parens, sans fortune.... Il me l'avait caché, son amour; mais j'avais découvert le projet qu'il avait formé de nous fuir. C'était pour cela, c'était par délicatesse qu'il vous demandait la permission de voyager, dans l'espoir que l'absence changerait mon sort et mon coeur. Je le rencontre; je le presse de s'expliquer sur cette envie de voyager. Vous le dirai-je, mes caresses naïves, mes tendres expressions, dont je crois trouver la source dans la nature, mes instances, tout enfin lui arrache son secret. Il me confie qu'il n'est point mon frère, qu'il m'aime, qu'il m'adore; mais qu'après cet aveu, il ne peut plus rester avec nous, sans se rendre coupable envers vous.... J'engage son domestique à épier toutes ses démarches, à me rendre compte de toutes ses actions. Il aura gagné ce bon Valentin: tous deux sont partis; Victor nous échappe, il nous échappe, mon père, et vous savez, maintenant les causes de sa fuite, de son désespoir et du mien.
M. de Fritzierne presse les mains de sa fille. Il me connaissait bien peu, s'écrie-t-il!--C'est ce que je lui ai dit, mon père.--Il m'estimait bien peu pour me croire capable de sacrifier le bonheur de ma fille, celui du jeune homme le plus estimable, à l'orgueil, à l'intérêt, à l'ambition, à toutes ces passions qui font le tourment des grands, et qui les font détester, pour la plupart, à juste titre. Jeune insensé! il ignorait que mon projet, à moi, était de l'unir à ma Clémence, de perpétuer à jamais en lui le titre de fils, que je lui avais accordé dès sa naissance. Oui, ma fille, c'était-là tout mon espoir, tout mon bonheur; et je n'avais nourri moi-même cette passion dans son coeur, dans le tien, que pour la couronner un jour par le plus doux hymen.--Ah! mon père, j'en étais bien sûre.... et il est parti.--Et il nous quitte, ma fille! Quel contre-temps! quel cruel événement! Jeunes gens, jeunes gens, pourquoi manquez-vous toujours de confiance? pourquoi ne venez-vous pas, là, bonnement, vous expliquer avec un père? vous craignez qu'il ne fasse pas votre bonheur: est-ce qu'un père peut ne pas vouloir le bonheur de ses enfans?....
Le baron avait porté sur ses yeux ses deux mains, qui étaient baignées de ses larmes, lorsqu'un cri de Clémence le tira de sa rêverie. Ciel! mon père, une lettre!--Comment!--Oui, une lettre de Victor! oh! je reconnais bien son écriture.