Victor, ou L'enfant de la forêt
Chapter 38
»Le baron pleurait, sanglotait; mon père et moi nous fîmes tous nos efforts pour lui offrir quelques motifs de consolation. Il fut sourd à tout, s'enferma chez lui, et passa la nuit entière à verser des larmes. Il passa toute la journée du lendemain à écrire des lettres aux principaux gouverneurs des villes et provinces de l'Allemagne, il leur désignait sa fille, et les conjurait de la faire chercher, de la lui rendre. Quand ses lettres furent parties, le baron parut plus tranquille. Il fit un tour de jardin avec nous; mais dès qu'il apperçut le tombeau de madame Germain, que tu as fait ériger dans un des bosquets, sa douleur s'accrut, et ses larmes redoublèrent. Nous l'arrachâmes de ce lieu de douleur, et nous rentrâmes avec lui.
»Depuis ce temps, mon ami, le chagrin paraît le consumer visiblement. Il est changé à faire compassion, en un mot, c'est un homme qui approche de sa tombe. Nous aurons la douleur de le voir mourir bientôt dans nos bras. Oui, mon pauvre Valentin, il nous le dit tous les jours, et nous n'avons que trop de sujet de craindre ce coup du sort. Oh! Valentin, si jamais tu rencontres Clémence! mon ami, dis-lui, dis-lui qu'elle revienne, qu'elle ne cause point la mort d'un père qui la chérit. Ramène-la plutôt toi-même, Valentin. Elle n'est point ingrate. Son coeur est excellent, si sa tête est légère. Oh! si elle pouvait lire cette lettre, comme elle se repentirait des maux qu'elle cause au plus tendre des pères!... Ce matin encore, il prononçait son nom, celui de Victor... S'il était là, Victor, si sa fille revenait, je ne doute pas, Valentin, que le baron ne soit capable de faire leur bonheur.... Mais adieu, je ne puis plus écrire, mon coeur est trop oppressé! Quelques larmes même coulent de mes yeux, et mouillent cette triste lettre.... que je finis en te donnant mille assurances de mon affection.
FRITZ».
* * *
Cette lettre qui avait arraché quelques larmes à celui qui l'avait écrite, en faisait couler de plus amères des yeux de nos trois amis, qui tous y étaient cités; Clémence, sur-tout, Clémence sentit son coeur se briser. L'état affligeant de son père, état cruel dont elle s'accusait, faisait son supplice. Ses remords lui dictent bientôt un avis salutaire, le seul qu'elle pût suivre. Viens, Victor, dit-elle à son ami, viens le retrouver, ce vieillard infortuné. Il est, dit-on, capable de nous unir: il nous unira; oui, il nous unira! Un heureux pressentiment me l'assure.--Clémence, répond Victor, en hésitant, penses-tu bien?... Je ne pense plus qu'au malheur de causer la mort de mon père. Je ne le puis, je ne le puis.....--Clémence, je le chéris autant que toi; mais peux-tu espérer qu'il consente...--J'en suis certaine: Je lui dirai: Mon père, me voilà, soumise et repentante. Je vous ramène Victor, dont l'existence est attachée à la mienne. Le voici près de vous, mon père! unissez-nous, unissez-nous, ou nous mourons tous deux de désespoir à vos pieds... Penses-tu, Victor, qu'après une épreuve aussi douloureuse, après s'être vu privé de sa fille depuis près d'un mois; penses-tu, te dis-je, qu'il aura la cruauté de nous laisser mourir de douleur à ses pieds? Je te jure que je ne m'en relèverai pas qu'il n'ait consenti à notre bonheur. Ô Victor! partons, partons, il n'y a pas un moment à perdre, si nous voulons retrouver ce malheureux père, qu'un moment peut plonger dans la tombe.
Victor entraîné par la touchante éloquence de son amie, cède enfin à ses instances, après avoir résisté quelques instans; mais comme Victor unit la prudence à la reconnaissance, il pense qu'il est à propos de faire écrire de nouveau à Fritz par Valentin, et d'attendre sa réponse pour reprendre la route du château. Valentin, ajoute-t-il, écrira à Fritz qu'il a rejoint Clémence, que Victor n'est pas éloigné non plus; mais que Clémence, avant de se hasarder à reparaître devant un père irrité, le conjure de consentir à son bonheur, et de lui pardonner. Il faut pour ainsi dire, mettre le retour de Clémence à la condition de notre hymen; sinon Clémence, qui est prête à échapper à Valentin, s'éloignera de nouveau, et jamais on ne la reverra. Je ne veux pas que cela soit présenté d'une manière aussi dure que je le propose; mais il faut faire entendre adroitement que notre hymen serait un motif bien puissant pour ramener Clémence à la maison paternelle. Vous m'entendez, mes amis, mieux que je ne puis m'exprimer dans le trouble qui m'agite; et je vais dicter à Valentin la lettre telle que je conçois qu'elle doit être.
Valentin prit une plume, du papier, et Victor lui dicta la lettre suivante destinée à Fritz:
* * *
«Je n'ai que le temps de vous écrire très-peu de lignes, monsieur: j'ai découvert l'asyle de Clémence; mais l'homme puissant qui la protége et dont elle s'est fait un appui par l'intérêt qu'elle inspire à tout le monde, est capable de la soustraire à toutes les recherches, à tous les regards, si le plan que lui-même m'a chargé de vous proposer, ne réussit pas. Il pense, cet homme puissant, que monsieur le baron ne doit pas s'opposer plus long-temps à l'hymen de Victor et de Clémence, si toutefois on parvient à retrouver Victor un jour. Il serait fâché, dit-il, de la rendre à son père, pour la voir toujours malheureuse; ce sont ses expressions. J'ai lu votre lettre à ma jeune maîtresse, qui fondait en larmes: elle voulait partir sur-le-champ, aller se jeter aux pieds de son père, implorer son pardon; mais son protecteur l'a retenue; c'est lui qui s'oppose aux élans du repentir et du remords. Voyez, monsieur Fritz, ce que vous pouvez me mander à ce sujet. Indiquez-moi la conduite que je dois tenir, et sur-tout que votre réponse soit prompte; car le protecteur de Clémence est sur le point de l'emmener en France, sa patrie. Je suis, &c.
VALENTIN».
* * *
Dans cette lettre, Valentin ne disait point que Victor fût retrouvé; cela eût donné un air d'intelligence aux deux amans: il valait mieux en effet sonder les dispositions du baron: et, si le lecteur a pensé que Victor faisait un mensonge, en citant un Français protecteur de Clémence, il l'accuse à tort d'une bassesse indigne de sa probité. Je vais le désabuser.
Depuis quelques jours il était descendu à l'auberge de _l'épée couronnée_ un respectable vieillard français qui paraissait riche et bien né. Berthe, qui était à l'affût de tous les voyageurs, avait découvert que c'était un riche seigneur, et qu'il s'appelait le baron d'Ermancé. La bonne femme, bavarde et curieuse à l'excès, avait d'abord lié conversation avec le vieux baron; puis elle l'avait engagé à parcourir son clos. M. d'Ermancé, homme bon et familier, avait vu Victor, Clémence, et s'était singulièrement intéressé à ces deux jeunes gens. Il avait demandé à Berthe ce qu'étaient ces deux Allemands: Berthe, qui ne pouvait jamais parler sans faire des histoires, et ne voulait pas d'ailleurs compromettre ses hôtes en dévoilant leurs malheurs, avait fait à M. d'Ermancé le roman suivant. Le jeune homme est bien né. On l'appelle Victor de Walfein: il est devenu amoureux de la jeune personne, qui est la fille d'un des plus puissans seigneurs de l'Allemagne. Le jeune homme l'a enlevée; ils se sont mariés depuis secrètement, et Victor voyage pour soustraire sa jeune épouse aux recherches de son père à elle, qui la poursuit par-tout. M. d'Ermancé qui ne connaissait point l'empire des préjugés quand ils peuvent gêner l'amour, s'intéressa vivement à nos deux amans, et leur promit même ses secours, son appui, sa protection, si jamais le malheur les forçait à recourir à lui. Berthe avait mis Victor et Clémence au fait du conte qu'elle avait débité à M. d'Ermancé. Les deux amans lui en avaient fait d'abord quelques reproches, mais bientôt ils sentirent qu'il était bien plus décent pour Clémence qu'elle passât pour la femme de Victor, et ils se donnèrent pour époux à M. d'Ermancé, qui leur voua la plus tendre amitié. Tous les soirs ce vieillard venait lire ou causer avec eux. Il paraissait voyager pour son agrément, et n'étant point pressé de quitter ce village, il profitait du séjour que Victor et Clémence y faisaient, pour jouir de leur société. C'est M. d'Ermancé que Victor avait en vue en dictant la lettre de Valentin: Victor était ce protecteur de Clémence; et Victor ne doutait point que s'ils en priaient le vieillard, il ne se fît un vrai plaisir de les mener en France, où il se rendait. Victor n'avait donc point imaginé de mensonge bas et indigne de lui: il était toujours tranquille avec sa conscience.
Dès que cette lettre fut partie, on songea à prévenir les effets qui pouvaient en résulter. Il était possible qu'au lieu de répondre par écrit, Fritz ou M. de Fritzierne vinssent eux-mêmes trouver Valentin, et chercher Clémence. Le baron était capable de se mettre en voyage, pour arracher sa fille des mains du protecteur qui voulait, disait-on, la retenir. Il fallait parer ce coup. En conséquence M. d'Ermancé, à qui l'on dit que le père de Clémence avait découvert la retraite de Valentin, se chargea de conduire Victor et Clémence dans une ville prochaine, et de les protéger contre toute surprise. Le jour même que la lettre partit, M. d'Ermancé monta en voiture avec Victor et Clémence; tous trois partirent pour Bolendith, gros bourg situé à trois lieues, et il fut convenu que Valentin, dont les démarches pouvaient être épiées, rejoindrait ses maîtres par des chemins détournés.
Il fut très-heureux pour eux que, par prudence, ils eussent quitté la maison de Berthe; car quelques heures après leur départ, des agens du gouverneur de la province vinrent faire chez cette femme, comme dans tout le village, des perquisitions inutiles. C'était une suite des lettres que Fritzierne avait écrites à tous les gouverneurs des villes d'Allemagne, pour les engager à faire chercher sa fille. Valentin à qui l'on n'en voulait point, vit cette recherche en riant, et s'applaudit d'être resté seul dans ce village peu sûr. Quelques jours après Valentin reçut une lettre, qu'il se hâta de porter à Bolendith, dans l'asyle où M. d'Ermancé tenait Victor et Clémence cachés. M. d'Ermancé se retira par discrétion, et nos trois amis lurent, avec des transports de joie inexprimable, la lettre suivante, qui était de Fritzierne lui-même:
* * *
«Fritz m'a communiqué ta lettre, mon cher Valentin: elle m'a rappelé pour quelques momens à la vie, prête, hélas! à m'échapper. Si je n'étais souffrant sur mon lit de douleur, j'aurais été moi-même chercher mon enfant, mais je ne le puis. Fritz est occupé près de moi, et son père, dont la tête est affoiblie par le malheur, n'est pas capable de me satisfaire sur ce point. C'est donc à toi que j'ai recours, mon ami; à toi, bon et fidèle serviteur, dont les services signalés sont au-dessus de ma reconnaissance. Rends-moi ma fille, Valentin, ramène-la-moi, et dis-lui, que si elle arrive assez à temps pour revoir encore son père mourant, elle recevra de sa bouche la promesse, qu'il jure ici par l'honneur d'accomplir, de l'unir à son amant, à mon cher Victor. Cet infortuné Victor, que je me reproche mille fois le jour d'avoir éloigné de ma maison! Si nous pouvions le retrouver!... Mais au moins j'aurai satisfait ma fille; et, réuni à cet enfant que je chéris, tous deux nous prendrons des moyens pour faire chercher, par toute l'Allemagne, par toute l'Europe, s'il le faut, par le moyen des ambassadeurs, ce jeune et intéressant Victor, que nous reverrons sans doute. Prie seulement le ciel de me conserver assez de jours pour accomplir cet hymen qui me verra entrer plus tranquille au tombeau. Mais sur-tout, Valentin, ramène-moi ma fille: montre ma lettre à l'homme généreux qui lui a donné sa protection, et si cet homme manquant à la délicatesse dont il paraît susceptible, voulait encore la retenir, emploie l'autorité des loix que je te charge d'implorer. Un mot de toi m'engagerait alors à employer le crédit des amis puissans que j'ai dans ma patrie. Adieu, Valentin. Ma fille, ma fille, ou je meurs!...
_ALEXANDRE BOLOSQUI, baron de FRITZIERNE_».
Rien n'égale l'alégresse de mes héros à la lecture de cette lettre tendre et touchante. Ils s'empressent de dire à M. d'Ermancé que le père de Clémence leur pardonne (ce sont leurs expressions, pour ne point démentir le roman qu'a débité Berthe au vieillard); ils font leurs adieux à ce vieillard respectable, qui leur témoigne ses regrets, et se disposent à partir sur-le-champ, pour le manoir de Fritzierne, où ils vont réunir enfin l'amour, l'hymen et la nature!... Comme il va être surpris agréablement, M. de Fritzierne, en revoyant Victor avec Clémence! on lui dira la petite ruse dont on s'est servi, et il pardonnera!...
Ils vont donc être heureux, mes héros! ils vont donc jouir du repos après tant de traverses! tout est terminé pour eux; il ne peut plus leur arriver d'événemens fâcheux, le malheur ne peut plus les atteindre!...... Doucement, doucement, hélas!.... C'est au faîte du bonheur que l'infortune se plaît à vous saisir!..... Ils vont éprouver cette triste vérité. Ils touchent à l'accident le plus affreux!.... Ô mon esprit, comment auras-tu la force de dicter à ma plume l'horrible catastrophe que je dois retracer à mon lecteur!....
CHAPITRE XI,
QU'IL NE FAUT PAS LIRE SI L'ON EST SENSIBLE.
Ô mon cher lecteur!.... réunissez toutes les forces de votre ame pour supporter le coup affreux que je vais vous porter!.... Vous allez voir votre ami Victor en proie aux traits les plus aigus du malheur; et, s'il vous a intéressé dans le cours de cet ouvrage, vous ne pourrez lire, sans verser des larmes, la cruelle aventure à laquelle il va sans doute succomber.... Reprenons nous-mêmes notre fermeté qui chancèle, et poursuivons.
M. d'Ermancé avait loué, à Bolendith, un appartement garni dans lequel, ainsi que je l'ai déjà dit, il avait caché Victor et Clémence, qu'il croyait poursuivis par un père irrité: ce père venait de pardonner, lui disait-on; Victor et Clémence allaient se jeter dans son sein, et M. d'Ermancé, qui souffrait beaucoup de se voir séparé de ces jeunes gens, auxquels il s'était attaché, ne songeait plus qu'à poursuivre le cours de ses voyages. Tandis que Valentin fait les préparatifs nécessaires pour se procurer une voiture, M. d'Ermancé fait ses adieux à ses jeunes amis. Valentin a trouvé une calèche; il revient, et engage ses maîtres à y monter. Victor embrasse encore M. d'Ermancé, qui compte avec son hôte. Cet hôte de la maison garnie était un de ces babillards qui ont toujours quelques histoires à raconter. Monsieur et madame, dit-il à Victor et à Clémence, qu'il croit prêts à faire un voyage de long cours, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de ne pas passer par des chemins détournés, car la bande du fameux Roger, qui est dispersée, comme vous le savez, s'est jetée dans nos campagnes, où elle fait les plus grands ravages: on les poursuit cependant, et l'on ne peut manquer de détruire entièrement ces scélérats, puisqu'ils ont perdu l'esprit depuis l'arrestation de leur chef.--Ciel, s'écrie Victor, entraîné par un mouvement involontaire, Roger est arrêté!--Oui, arrêté, heureusement pour toute l'Allemagne; ce monstre a été conduit dans les prisons de Vienne, d'où l'on dit qu'il sera tiré, sous trois ou quatre jours, pour marcher au supplice....--Ah! mon Dieu, s'écrie Victor en tombant de sa hauteur!....
Ce cri douloureux et l'évanouissement subit du malheureux jeune homme, tout fixe les regards attentifs de l'hôte, qui s'écrie à son tour avec effroi: Ciel! je reconnais ce misérable! je l'ai vu chez le vieux Frédérik, mon ami, d'où on l'a chassé avec ignominie. Tremblez tous, c'est le fils de Roger!--Lui, reprend M. d'Ermancé avec le plus grand trouble!.... Infortuné, interrompt Clémence en versant un torrent de larmes! veux-tu mourir, veux-tu rejoindre ta mère, la malheureuse Adèle!...--Adèle, reprend M. d'Ermancé en se jetant sur Victor, qu'il relève et serre dans ses bras! tu serais le fils d'Adèle de Rosange!....
Victor est inanimé, Clémence et d'Ermancé lui prodiguent mille soins, et Valentin cherche à réprimer les éclats de l'hôte, qui crie par la fenêtre: À moi, à moi! arrêtez! un brigand! le fils de Roger! ils vont me tuer si vous ne venez me secourir.
En un instant la maison est cernée, la porte enfoncée, et Victor et Valentin sont au milieu d'une troupe de furieux qui cherchent à les arracher des bras de leurs amis. En vain M. d'Ermancé s'écrie: Ce sont mes enfans, ce sont mes enfans, vous dis-je, j'en réponds!....
On les entraîne....
La troupe est bientôt grossie d'une foule d'archers qui veulent aussi enlever Clémence. M. d'Ermancé s'y oppose. C'est ma fille, leur dit-il, entendez-vous que c'est ma fille avec laquelle je voyage? Voilà mes papiers, je suis connu, je crois, et je n'ai rien à démêler avec vous.
Au moins vous serez témoin dans cette affaire, lui crie-t-on. Oui, certes, je le serai; je serai plus même!.... Hélas! ranime tes sens, ma pauvre enfant, et attends tout de ma protection!--Ils l'entraînent, digne vieillard, s'écrie Clémence, et vous ne voulez point que je suive mon époux!....--Imprudente! taisez-vous, lui répond M. d'Ermancé! nous le suivrons. Croyez-vous que je l'abandonne! puis-je abandonner mon fils!--Votre fils!--Oui, voilà mon secret! Je suis Rosange, et le père d'Adèle qui lui donna le jour!....--Vous, ô bonheur! vous le protégerez, mon père, vous le consolerez, vous prouverez son innocence!--Il est donc innocent?--S'il l'est! son coeur est plus pur que le jour qui nous éclaire.--Viens, ma fille, viens, et espère....
Nous saurons dans un autre moment par quel effet du hasard le marquis de Rosange se rencontre là sous un nom supposé: nous apprendrons comment il a su que sa fille Adèle avait été la victime de la séduction de l'infâme Roger, ce qui lui fait découvrir ici que Victor est son petit-fils: tous ces détails nous les retrouverons ailleurs; mais, pour le moment, nous suivrons tous les infortunés, et nous entrerons avec Victor dans l'affreux cachot où l'on va le plonger. Vous frémissez, lecteur!.... laissez là ce livre, il vous fera trop de mal!....
Il n'est plus question de Fritzierne, d'hymen, ni de bonheur. Clémence ne suit plus que son amant. Elle est montée avec Rosange dans la voiture, amenée par Valentin pour une toute autre destination. Cette voiture devait la conduire aux autels, elle la mène peut-être à la mort.... Ô fatalité! qu'on ose donc nier encore ton cruel empire sur les destinées des mortels!....
Clémence voit de loin le terrible cortége au milieu duquel Victor, lié comme un vil criminel, est en butte aux injures d'une multitude grossière et trompée, qui fait même des efforts pour assouvir sa vengeance, pour déchirer sa victime... Le nom du fils de Roger circule de bouche en bouche, et la foule qui se grossit veut arracher l'infortuné des mains des archers qui l'entourent, et le sauvent heureusement des fureurs populaires.... Valentin est garrotté aussi, il est derrière son maître, le pauvre Valentin! tous deux ont recouvré leur tranquillité: le calme de leur conscience les soutient; ils savent bien d'ailleurs qu'il leur est très-facile de prouver leur innocence, et ils marchent les yeux baissés, fermes et disposés à se roidir contre les coups du sort; mais quelle marche pénible! comme elle est humiliante! comme elle est douloureuse pour la vertu!
M. de Rosange et Clémence suivaient tristement dans leur calèche, et cette troupe arrive en deux jours à Vienne, où elle s'arrête devant la porte de la grande prison, remarquable par un tableau frappant de la mort de Jésus et de celle des deux larrons sur le Calvaire. Victor et Valentin furent jetés dans des cachots séparés, et M. de Rosange prit, avec Clémence, un logement près de la promenade du Prater. Essayons maintenant de décrire la prison de Victor. Un caveau long de treize pieds, large de six à huit, haut de six pieds au plus; une porte de quatre pieds et demi, épaisse de cinq pouces, formée de planches, ayant entre elles des plaques de fer, et surmontée d'une grille de fer très-étroite: une ouverture de quatorze pouces de long sur neuf de large, et qui sert de fenêtre à ce cachot, voilà le réduit de Victor. L'infortuné y est enchaîné comme un grand criminel: sa chaîne pesante tient par une extrémité au mur, et de l'autre aux pieds de l'amant de Clémence: une autre chaîne lie encore ses poignets, qui sont écartés par une barre de fer de la longueur de deux pieds!.... Quel supplice vous font déjà souffrir les hommes avant de s'informer si vous l'avez mérité!.... Il est là, Victor, dans cette cruelle position, et ne sait plus penser, ne peut plus réfléchir. On lui crie à travers sa porte que, dans deux heures, il sera interrogé. Cette nouvelle lui donne un rayon d'espoir; mais bientôt un nouveau sujet de terreur vient accroître ses inquiétudes.... Son cachot est voisin de la chambre appelée des tortures; c'est dans cette chambre, frappée depuis des siècles des cris de douleur des malheureux, qu'on met les criminels à ce que nous appelons en France la question. Tandis que Victor gémit dans son cachot, il entend les cris violens d'un infortuné qu'on torture: le bruit des tenailles, des étaux, des divers instrumens avec lesquels on le martyrise, frappe les oreilles du sensible Victor, qui ne peut que s'écrier: Ô mon Dieu! soutiens mon courage, s'il me faut passer par cette cruelle épreuve!.... Les cris du malheureux redoublent; Victor reconnaît sa voix, c'est celle de son père!.... Victor est abattu, n'est plus soutenu sur la terre que par sa chaîne qui le retient....
Au bout d'un moment on vient le chercher: c'est pour être interrogé. Les Allemands sont prompts à interroger et juger les coupables après leur incarcération. Victor se raffermit; on le fait monter dans une espèce de greffe, tourelle vitrée de tous les côtés, et dont la vue donne sur la grande place. Là, deux juges, un magistrat et trois officiers, lui font mille questions, auxquelles il répond en racontant l'histoire de sa naissance et de son adoption. Comme cette histoire paraît trop longue aux magistrats, qui l'écoutent à peine, on parle de le confronter avec son père. Victor frémit, et bientôt il voit entrer Roger, pâle, défait et chargé de chaînes. Qu'avez-vous fait, barbares, s'écrie Roger? qu'avez-vous fait en arrêtant ce jeune homme, qui n'est point complice de mes excès? Cruels! est-ce pour redoubler les maux que vous me faites souffrir, que vous chargez de fers, sous mes yeux, un fils que m'avait donné l'amour, un fils qui m'a été ravi à l'âge d'un an, que je n'ai revu depuis qu'une seule fois, et pour l'entendre me reprocher mes crimes? Ce fils est moins le mien que celui de l'honnête homme qui l'a adopté, l'a élevé, a formé son coeur à la vertu. Il est vertueux, Victor, et vous le traitez comme un vil criminel. Allez, hommes féroces et plus inhumains que moi, vous avez bien l'art de me délivrer de mes remords; oui, vous me rendez fier de vous avoir persécutés.
Le magistrat veut faire retirer Roger, Roger veut parler à Victor, qui, tremblant, humilié, n'a pas la force de le regarder. On entraîne Roger, qui s'écrie de loin: Tu vois, Victor, la triste fin de mes jours; on n'a pu me vaincre, on a employé la trahison pour me faire tomber dans un piége infâme.
Roger est parti, et le magistrat fait encore quelques questions à Victor, qui y satisfait; puis on le ramène dans son lugubre cachot, où il passe la nuit la plus cruelle.