Victor, ou L'enfant de la forêt

Chapter 37

Chapter 373,946 wordsPublic domain

»Cette nouvelle est un coup de foudre pour moi... Tout-à-coup un éblouissement vient passer sur mes yeux: mon cerveau se dérange, et je perds à mon tour la raison.... Je ne vois plus le particulier qui vient de m'annoncer la mort de mon amant; je ne vois plus l'église, je ne vois plus rien, que la mort que je cherche. Je cours précipitamment vers le petit cloître; le puits dans lequel s'est jetée mon amie, soeur Bonne, se présente à mes yeux, et je m'y précipite sans être vue de personne. Ce n'est que depuis deux jours que je me rappelle tout ce qui m'est arrivé depuis cet événement; car alors, et pendant tout le cours de mes extravagances, j'agissais sans savoir ce que je faisais, ni sans m'en rendre raison. À présent que le voile est déchiré, je puis vous raconter des folies d'un genre nouveau, et qui ont causé la désertion de cette abbaye.

»Je tombe donc dans un puits très-profond, mais où il y a fort peu d'eau. Le froid que j'éprouve, joint au coup violent que je me suis donné, tout me rappelle un peu à moi; et comme la mort est toujours repoussante quand on la voit de près, je cherche à lui échapper, en gravissant le mur avec les pieds et les mains, jusqu'à une ouverture que j'y remarque à deux pieds au-dessus de ma tête. J'arrive dans cette ouverture salutaire, et je m'y glisse en rampant, attendu qu'elle est très-étroite. À force de travail, je parviens à trouver le terme de cette espèce de soupirail; il me conduit à un souterrain fétide, rempli de bêtes venimeuses, et qui, selon toutes les apparences, était un puisard de la maison. Je détache des pierres qui tiennent à peine, et me voilà dans une vaste salle souterraine, où je suis tout étonnée de rencontrer soeur Bonne, mon amie, qui me regarde, se met à rire du rire de l'insensé, et ne me dit pas un mot... Je ne sais si je lui parlai; car ma tête était encore plus dérangée que la sienne, et ma folie plus triste, en ce que je poussais sans cesse des gémissemens plaintifs, et que je courais toujours sans me reposer. Cependant, comme tout ce qui respire s'entend, en quelqu'état que soit l'esprit, nous nous attachâmes bientôt l'une à l'autre, et nous promîmes de ne jamais nous séparer. L'aspect des étrangers nous fatiguait, nous effrayait même; car je me rappelle que les figures que je voyais, me semblaient monstrueuses, et les tailles gigantesques. Nous restâmes quelques heures dans cette salle souterraine qui était murée, et par conséquent inaccessible.

»Peu à peu le vide de notre tête, qui s'augmentait par le défaut de nourriture, nous porta aux dernières extravagances. Nous parvînmes à faire une brèche au petit mur qui fermait l'entrée de cette espèce de fondation, et de-là, nous nous répandîmes dans les souterrains que nous ne voulûmes point franchir. Le bruit qu'on faisait sur nos têtes nous importunait au point, que pendant le jour nous nous retirions dans la citerne où nous dormions; mais la nuit nous allions nous coucher dans la tombe de Sigisbethe, qui est très-profonde; de-là, nous; nous levions comme des spectres; puis, nous précipitant sur tous les tombeaux que nous pouvions rencontrer, nous les embrassions, nous appelions à grands cris les morts qu'ils renfermaient, et nous bravions les regards de ceux qui venaient nous observer avec effroi. Quant à notre nourriture, il nous était aisé d'en dérober dans les caves que nous parcourions aussi, et dont nous faisions fuir tout le monde.

»Tel est l'excès de démence où nous étions plongées, et qui fit croire qu'il y avait des revenans dans les souterrains. On déserta l'abbaye, et nous eûmes plus d'étendue pour donner carrière à nos courses effrayantes. Vous desirez savoir maintenant comment j'ai recouvré la raison; c'est le coup le plus inattendu, un coup, hélas! qui va me conduire à la mort!.... Il y a trois jours, que courant avec ma compagne dans ces vastes cloîtres que vous voyez d'ici, la foudre est tombée sur le cloître, dont une partie s'est écroulée sur nous. Soeur Bonne est morte, écrasée sur la place; et moi, frappée mortellement de tous les côtés du corps par des pierres énormes, j'ai trouvé le moyen de me retirer des décombres; mais par un effet bizarre, sans exemple, de la peur que j'ai éprouvée, ma folie m'a quittée, et je me suis retrouvée telle que j'étais autrefois. Ce n'est qu'hier, et par un voyageur secourable qui voulait m'arracher à ces tristes lieux, que j'ai su que la désertion de mes compagnes n'avait d'autre motif que nos extravagances: on les a grossies dans le public; on en a fait une histoire de diables, de revenans; on y a joint un serpent vert, un chien noir ailé, et mille autres sottises; mais, dans le fait, il faut convenir que notre apparition nocturne était faite pour effrayer, et que tous ceux qui nous virent à moitié nues, sortant du tombeau de Sigisbethe et d'Huguenin, durent éprouver une terrible frayeur! Voilà, ma chère demoiselle, le malheur affreux auquel j'ai été en butte; voilà l'événement peut-être le plus singulier dont on ait jamais entendu parler. On ne le croira pas, et moi je voudrais bien ne l'avoir pas éprouvé».

Ce court récit de la religieuse pénétra de douleur la sensible Clémence: sa tête se monta, elle jura à soeur Sophie qu'elle ne la quitterait pas qu'elle ne l'ait rendue à la vie, à la santé. Soeur Sophie qui en effet n'avait que très-peu d'heures à vivre, la remercia de ses soins obligeans, et la pria seulement de vouloir bien fermer ses yeux à la lumière qu'elle allait perdre pour jamais.

Clémence la soutint pour remonter dans sa cellule, qui était dans le milieu du premier corridor du bâtiment. J'ai voulu, lui dit là soeur Sophie d'une voix faible, j'ai voulu voir encore, avant de mourir, ces lieux funestes témoins de ma folie. Je disais, lorsque vous êtes entrée dans la chapelle de Sigisbethe, un éternel adieu à cette amante qui a fondé notre abbaye. Je la quitte, hélas! cette maison, au moment où j'aurais pu l'habiter avec plus de facilité; car je ne l'aurais jamais quittée.--Vous ne l'auriez jamais quittée, interrompit Clémence! Eh! comment vous seriez-vous procuré les choses nécessaires à la vie?--Il y a de tout ici, lui répondit soeur Sophie: nos soeurs en se retirant à la hâte, effrayées des revenans, n'ont point tout emporté. Voilà cette armoire, des habits, du linge; plus loin sont des meubles assez commodes encore. Là-bas dans les offices, cuisines, bûchers, &c. il y a des provisions de toute espèce, et pour plusieurs années. Du pain? Eh bien! avec de la farine qu'on a laissée dans les greniers, on peut en faire; mais pense-t-on à tous ces détails, quand on est fortement occupé d'une douleur vive, éternelle! Je ne voulais que vivre et mourir au pied de l'autel qui, le premier, a reçu de moi le serment de me consacrer à Dieu. La prière, la méditation, voilà quelle devait être l'occupation du reste de ma vie..... Hélas! y a-t-il sur la terre une femme capable de faire à l'amour un pareil sacrifice?--Oui, s'écria Clémence comme inspirée; oui, soeur Sophie: il existe une femme aussi pieuse, aussi courageuse que vous, et cette femme, c'est moi.--Vous! à votre âge?--J'ai tout perdu en perdant Victor, je renonce au monde, à tout, et je reste ici.

La religieuse étonnée voulut détourner Clémence de son projet insensé; elle se fatigua sans réussir. Clémence la veilla toute la nuit, et le lendemain matin elle expira dans les bras de l'amante de Victor. Clémence alors ne s'occupa plus que de son projet de retraite; et après avoir employé plusieurs jours à étudier tous les détours de cette vaste maison, elle prit l'habit de religieuse, le grand voile qui leur couvrait autrefois la figure, et elle se détermina à rester ainsi seule, absolument seule, dans une abbaye ouverte de tous les côtés, et dont les ruines inspiraient à la fois l'horreur et l'effroi. Ce genre de vie aurait pu altérer sa santé, et même aliéner son cerveau; mais un enfant de son âge ne réfléchit point: elle se livre au désespoir, et forme des projets d'autant plus bizarres que sa douleur est plus forte. Les impressions d'un premier amour sont violentes, et poussent au délire le coeur sensible qui les éprouve. Clémence ne pouvait plus vivre avec Victor, Clémence devait détester le monde, et chérir la retraite.

Laissons-la flétrir les roses de son printemps au milieu des larmes, des regrets et de l'exercice des devoirs pieux: voyons maintenant ce que devient Victor, après avoir cherché vainement, dans toute la maison isolée, et son écharpe et Clémence, qui sans doute y est cachée, puisqu'elle a écrit de sa propre main le nom de Victor, joint à la phrase la plus expressive pour un amant.

Victor désolé de l'inutilité de ses recherches, jure de ne point quitter ce lieu qu'il n'en ait parcouru jusqu'au moindre détour: il va recommencer ses courses, lorsque Valentin lui crie: Eh! mon cher maître, voilà là-bas, voyez-vous, dans ce jardin, au pied d'un crucifix... C'est une religieuse, je crois; allons la trouver?

Victor regarde: il apperçoit un femme vêtue de blanc, et à genoux: elle tient dans ses mains une écharpe écarlate, qu'elle semble mouiller de ses larmes. C'est son écharpe; c'est Clémence sans doute. Victor vole, il traverse les terrasses, les broussailles de ce vaste jardin, qui n'est plus entretenu. Il s'écrie de loin: Clémence! et arrive à temps pour soutenir dans ses bras son amante, qui ne peut que dire: Victor!.... Ô mon Dieu! vous me l'avez rendu!....

Quoi! c'est Clémence, c'est elle, auprès de laquelle il a passé, hier, toute une nuit sans la reconnaître! C'est Clémence qu'il a vue entrer dans l'église, et son coeur ne lui a pas dit qu'elle était là, sous ce long voile qui la cachait à ses regards! C'est Clémence dont il a entendu les gémissemens! C'est Clémence enfin qu'il a vue dormir dans une cellule, sur une table, la tête enfoncée dans ses deux mains! Dieu! il était si près d'elle, et il la fuyait! Il la fuyait, Victor! c'est son écharpe.... don précieux de l'amour. Ah! Clémence avait bien raison quand elle en orna Victor, de s'écrier: _Je ne sais quel pressentiment me dit qu'un jour cette écharpe amoureuse nous servira à nous réunir_! Oh Victor! que tu dois la chérir!

Valentin est venu retrouver ces deux amans: il pleure de joie, Valentin, en revoyant sa jeune maîtresse. Mais comme elle est déjà changée! La pâleur de son front, le creux de ses joues, tout annonce qu'elle a bien souffert. Elle a souffert! Elle aime donc bien Victor? Oui, elle le chérit, elle l'adore, et il est difficile de dire lequel des deux a le plus de tendresse pour l'autre. Quitte à l'instant cet asyle de douleur, ma chère Clémence!--Mon doux ami, je te revois! je ne suis plus qu'à toi.

Clémence va reprendre ses premiers vêtemens. Elle reparaît bientôt, mise comme elle l'était le jour de sa fuite, et nos trois amis, heureux, bien heureux d'être réunis, reprennent la route de Bodwitz où ils veulent s'arrêter chez la bonne Berthe, dont Clémence vante à Victor les vertus hospitalières.

Quittons aussi, ami lecteur, quittons avec nos héros la vaste abbaye de Belverne, que nous ne reverrons plus, et laissons là les caveaux, les souterrains, les tombeaux, pour ne plus nous occuper que de l'alégresse de deux amans que le sort n'a cependant point encore cessé de persécuter.

CHAPITRE X.

ILS TOUCHENT AU BONHEUR.

Victor, Clémence et Valentin descendent chez Berthe, qui, fort étonnée de revoir sa belle voyageuse, ainsi qu'elle appelle Clémence, lui donne, de même qu'à ses deux compagnons, les marques de la plus franche amitié. Eh bien! lui dit-elle, je savais bien, moi, que vous ne prendriez pas l'habit religieux?--Pardonnez-moi, ma chère hôtesse, je l'ai pris.--Où donc cela?--À l'abbaye.--Quoi! dans cette maison inhabitée? Et le diable?--J'ai vu le diable.--Ah bon Dieu! et Sigisbethe, avec son fidèle Huguenin?--Je les ai découverts, ainsi que leurs grands bras.--Bonté divine! asseyez-vous donc, ma chère, et contez-moi cela! Je veux être la première à l'apprendre à tout le village.--Clémence lui raconta ce qui lui était arrivé à l'abbaye; elle n'oublia pas de détruire le conte des revenans, en lui faisant part des folies de soeur Sophie et soeur Bonne; puis elle lui apprit qu'elle avait enfin retrouvé son amant, ainsi que son bon serviteur Valentin, qui avait élevé son enfance.

La bonne femme enchantée, lui dit quand elle eut fini: C'est charmant! voilà de quoi m'entretenir pendant un mois au moins avec mes voisines. Ah çà, vous resterez ici tous les trois, n'est-ce pas? Vous vous donnerez le temps de vous reposer de tant de fatigue; écoutez: je ne suis à présent qu'une pauvre femme. Autrefois j'étais plus riche, fille d'un bon fermier, qui m'a déshéritée pour une amourette: j'aurais pu avoir de belles fermes, de bonnes terres; mais j'ai été jeune comme cette belle enfant; j'ai fait des extravagances, je me suis mariée par inclination, et puis il a fallu travailler, dame, travailler comme quatre pour avoir seulement cette petite maison avec le beau clos, qui est derrière, et qui fait vraiment l'admiration des voyageurs. Toute pauvre que je suis, je suis cependant assez à mon aise encore pour pouvoir exercer l'hospitalité, et voilà la seule richesse qui me plaise. Vos malheurs me touchent; je vous aime: ainsi vous resterez ici quinze jours, un mois, tant que vous voudrez.

Nos trois amis acceptèrent ses offres, se promettant intérieurement de l'en bien récompenser. Ils restèrent en conséquence une quinzaine de jours chez la bonne Berthe, et c'est le seul moment de calme qu'ils ont goûté depuis l'entrée de madame Wolf au château de Fritzierne. Cependant Victor voulut mettre à profit ce moment de stagnation. Il engagea Valentin à écrire à la bonne fermière de Bohême, à qui il avait confié l'enfance du jeune Hyacinthe. Tu lui demanderas, ajouta-t-il, des nouvelles de ce qui se passe au château, et sur-tout tu ne lui diras point, dans ta lettre, que tu es avec moi, ni que j'ai eu le bonheur de rejoindre Clémence. Tu feras comme si tu voyageais seul, et dans l'intention de chercher une autre condition: c'est seulement pour satisfaire ta curiosité que tu lui demandes ces détails: tu me comprends?

Valentin répondit à son maître qu'il l'entendait à merveille, et suivit ses ordres avec beaucoup d'intelligence: sa lettre partie, il en attendit la réponse, qui ne tarda pas à lui parvenir par le courrier; mais Valentin, fort étonné de trouver le paquet plus fort qu'il ne le croyait, fut trouver Victor, Clémence, et Berthe qu'on avait mise dans le secret. Il fut convenu que la réponse de la fermière serait décachetée devant Clémence et Berthe. On le fit, et voici ce qu'on y trouva.

* * *

_Première lettre, de la fermière._

«Pour répondre à l'honneur de la vôtre, mon cher monsieur, j'aurais été bien embarrassée, ne connaissant pas la manière de coucher sur le papier; mais j'ai été trouver, au château de Fritzierne, M. Fritz, qui vous aime toujours beaucoup, et qui regrette tous les jours son ami Victor, ainsi que la belle Clémence. Je l'ai prié de se charger de ma réponse. Il l'a fait, et je vous l'envoie avec celle-ci. Lisez-la; elle sera plus intelligible que tout le griffonnage que j'aurais pu faire. Je vous salue, et prie Dieu qu'il vous fasse rencontrer d'aussi bons maîtres que ceux que vous avez perdus.

THÉRÈSE, _femme_ TOBY».

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_P. S._ «Le petit Hyacinthe se porte à merveille. Moi et les miens nous avons toujours le plus grand soin de cet enfant, qui est gentil à croquer».

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_Seconde lettre, de Fritz à Valentin._

«Tu demandes des détails de ce qui s'est passé au château depuis ton départ, mon cher Valentin! Je vais te les donner le plus clairement qu'il me sera possible, et je dois cette marque de confiance au zèle, à l'amitié que tu as toujours marqués à ton maître, mon ami, l'infortuné Victor que je pleure tous les jours.

»Si quelque jour tu le rencontres, ce malheureux jeune homme, si le hasard te le fait trouver en quelque coin de la terre, montre-lui ma lettre, et qu'il apprenne qu'il a en moi un tendre ami. Que ne puis-je être, hélas! son consolateur!

»Tu sauras donc que ton départ inattendu et précipité augmenta pour nous le deuil qui couvrait déjà cette maison. La mort de madame Germain, la fuite de Clémence, l'absence du père de cette intéressante enfant, tout nous plongea dans la solitude la plus profonde. J'étais là, moi, seul avec les domestiques, et mon père; mais mon pauvre père, le bon Friksy, qui ne connaissait personne au château, et ne pouvait s'intéresser qu'au baron à qui il devait sa liberté; mon pauvre père, absorbé encore par le souvenir d'un long malheur, n'était guère propre à me distraire de mes regrets. Nous passâmes ainsi quinze jours, au bout desquels nous vîmes revenir le baron de Fritzierne, pâle, défait et plongé dans la plus sombre douleur. Nous nous précipitons au-devant de lui. Il nous salue, et nous demande des nouvelles de madame Germain. Elle n'est plus, lui dis-je.--L'infortunée, répond-il! Cette femme généreuse et sensible n'a donc pu résister au regret d'avoir porté le malheur dans le sein de ma famille! Elle n'est plus; et, victime de la fatalité comme moi et mes enfans, elle a souffert pour les fautes des autres! Modèle touchant de la plus parfaite amitié! reçois le tribut de larmes que doit tout homme honnête à la cendre de celle qui sut se faire des peines des chagrins de ses amis, et qui n'a pu leur survivre!... Et.... Clémence n'est point revenue?...--Vous ne l'avez rencontrée nulle part?--Nulle part!... Avant sa fuite, je l'entendais souvent former des voeux pour finir ses jours dans quelque retraite pieuse: dès que je vis qu'elle m'avait quittée, à mon retour de Prague, je me doutai qu'elle était partie pour se rendre dans une maison religieuse; la plus prochaine de ces contrées, est la fameuse abbaye de Belverne, qui n'est qu'à douze lieues de mon château. J'avais entendu parler de cette abbaye célèbre par les amours de sa Fondatrice, et plus encore par l'asyle qu'on y accordait aux jeunes filles qu'un désespoir amoureux engageait à se retirer du monde. C'est-là, me dis-je, que ma fille est allée. Il n'y a pas de doute qu'elle n'ait formé le projet de se retirer dans ce monastère, plus conforme que tout autre à ses goûts, à ses malheurs et à sa mélancolie. J'étais bien éloigné, mon cher Fritz, d'accuser Victor de la fuite de ma fille. Ce jeune homme est incapable de m'enlever mon enfant, de la séduire, de lui conseiller d'abandonner son vieux père. Non, Victor a trop de vertu pour enfreindre les loix de l'hospitalité, pour donner un rendez-vous à Clémence, et la ravir à ma vieillesse. Je me décidai donc à partir sur-le-champ pour l'abbaye de Belverne. Si je n'arrive pas à temps, me dis-je; si ma fille a prononcé des voeux indiscrets, si même elle est entrée avant moi dans cette maison, redoutable aux pères de famille, je ne pourrai plus la reprendre; on ne me la rendra pas, et je serai malheureux à jamais: il n'y a donc pas un moment à perdre.

»Je ne vous dis rien de mon projet, continua le baron; je monte en voiture, et j'arrive vers minuit au village de Bodwitz, qui n'est qu'à quatre lieues de l'abbaye. Là, je m'arrête dans la première auberge. Demain, me dis-je, il sera temps de me présenter à l'abbaye qui doit être fermée à cette heure, et inaccessible à tous les étrangers. Si ma fille, qui n'a pu aller aussi vîte que moi, quelque moyen qu'elle ait pris pour voyager; si ma fille n'y est pas encore arrivée, je l'y attendrai, et je compte assez sur la probité de l'abbesse pour croire qu'elle ne m'enlèvera point mon enfant. Je passai, dans mon auberge, une nuit cruelle, agitée; j'écrivis à l'abbesse, en cas qu'on ne m'introduisît pas sur-le-champ auprès d'elle. Je déchirai vingt fois ma lettre, et je m'arrêtai enfin à un billet très-court, et dicté par le regret, par la tendresse paternelle. Le lendemain matin, je remontai en voiture, et j'arrivai trois heures après à l'abbaye, dont je vis s'élever le dôme à mes yeux, avec un tressaillement de peine ensemble et d'alégresse. Mais quelle est ma surprise! L'abbaye est déserte! elle est ruinée, et n'offre plus, pour ainsi dire, qu'un monceau de décombres! J'y entre, je la parcours, et n'y trouve personne.... Je vous avoue que je ne pus me défendre d'un sentiment tout-à-la-fois respectueux et terrible, en visitant les voûtes silencieuses de ce vaste monument, dont je sors enfin pénétré d'horreur et d'effroi. Je m'informe aux environs des causes de la dégradation de ce monastère: on me fait des contes de diables, de revenans qui me font pitié, et je remonte dans ma voiture, le coeur serré et l'ame brisée de douleur. Puisque cette maison n'existe plus, me dis-je, ma fille ne peut s'y renfermer. Elle aura su plutôt que moi, l'abandon où l'on a laissé cette abbaye. Des contes de revenans, aussi effrayans que ceux-ci, volent de bouche en bouche, depuis les vieilles femmes jusqu'aux jeunes filles. Tandis qu'on craint de nous les débiter, à nous autres hommes graves et incrédules, on en fait le plaisir des veillées, la conversation des enfans et des femmes. Clémence aura su que l'abbaye ne pouvait plus lui offrir un port assuré contre la sévérité de son père, et elle aura tourné ses pas d'un autre côté; mais où? de quel côté? grand Dieu!

»Dans cette incertitude, poursuit toujours le baron, et toujours persuadé que ma fille avait choisi pour retraite une maison religieuse, j'ai parcouru, depuis quinze jours, tous les monastères que l'Allemagne peut contenir aux environs de la Bohême seulement; car je ne suis pas assez insensé pour courir, à mon âge, après un enfant qui a bien su se cacher, puisqu'elle a eu le courage de me quitter. Peut-être est-elle encore dans l'Allemagne, peut-être est-elle passée dans quelque pays étranger; voilà ce que j'ignore. Tout ce que je puis vous dire, mon cher Fritz, c'est que je reviens seul, sans elle, privé de mon enfant, de tout ce qui pouvait faire la consolation de ma vieillesse. Ô mon ami! j'ai tout perdu, ma fille, mon fils adoptif, madame Germain!..... Il ne me reste plus ici personne qui puisse me rappeler ces êtres si chers, personne avec qui je puisse causer de l'enfance de Clémence et de Victor, si ce n'est ce bon Valentin, qui les a vus naître. Où est-il? pourquoi ne s'est-il pas offert déjà à mes regards?--Ce pauvre Valentin, monsieur, vous ne le verrez plus; il a quitté le château sans prévenir d'autre personne que votre intendant, à qui il a remis ses comptes et ses clefs.--Quoi! Valentin aussi?... Tout le monde m'abandonne donc? Quelle ingratitude! On me fuit comme un tyran! on veut me laisser là, seul, mourir consumé par la douleur et les regrets! Qu'est devenu Valentin? est-il allé retrouver son maître, avec qui il pouvait correspondre? Cela est possible: oui, c'est cela sans doute, et je ne puis le blâmer; au contraire, je suis charmé que ce fidèle serviteur puisse accompagner Victor quelque part où il soit, le consoler, et lui tenir lieu d'un ami qu'il a perdu en moi.... Mais aussi, pourquoi l'ai-je banni? Ô mon Dieu! l'homme le moins susceptible d'orgueil, de vanité, est donc encore l'esclave et la victime des préjugés!.... J'aurais dû le rendre plus heureux, ce pauvre Victor; j'aurais dû oublier sa naissance pour l'unir à ma fille.... Oublier sa naissance! je frémis!.... Le pouvais-je? Fritz, dites-moi, le pouvais-je? et tous les pères de famille se seraient conduits comme moi; je dirai plus, il n'y en a pas un peut-être qui ait pu montrer tant de patience et tant d'indulgence au fils de son plus cruel ennemi. Ah, Fritz! que vais-je devenir? que vais-je devenir, mon cher Fritz?