Victor, ou L'enfant de la forêt

Chapter 35

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Victor remarqua que quelqu'un était venu, peu de momens avant, dans cette cellule; car il trouva un mouchoir trempé de larmes. Quelle est donc cette infortunée, dit-il? car sans doute c'est celle qui s'est enterrée vivante, suivant ses propres expressions, dans ces cavernes sombres. Serait-ce la religieuse que nous avons vue dans l'église? serait-elle seule, seule ici? Une femme! ah Dieu! quel amour! quelle vertu!

Victor rencontra encore un tombeau, mais dont l'inscription le frappa plus que toutes celles qu'il avait déjà lues. Ce tombeau, simple et sans faste, taillé seulement dans le roc, était totalement découvert. On y voyait un cadavre, dont les traits n'étaient pas assez défigurés, pour qu'on ne remarquât point que c'était celui d'une jeune fille qui avait été belle. Un portrait était collé sur sa bouche, qui semblait encore le baiser; et tandis que l'une de ses mains tenait encore ce portrait entièrement décoloré, l'autre main supportait une planche de marbre sur laquelle on avait gravé:

* * *

«_Son coeur est là contre mon coeur; ses cheveux servent de coussin à mes cheveux. Léopold dort ici avec son Alexandrine. Tous deux constans, tous deux séparés et persécutés par un rival puissant et jaloux, n'ont pu se rejoindre que dans la tombe. Pleurez, amans, pleurez, et apprenez que l'espoir d'une telle réunion fut la plus douce consolation qu'ils eurent pendant leur courte vie._

»_Alexandrine gît ici depuis 1599, et Léopold, dont on n'a pu obtenir que le coeur et les cheveux, fut réuni à celle qu'il avait adorée, en 1608_».

* * *

Quittons cet asyle des morts, s'écria Victor; il me fait trop de mal.--Oui, quittons-le, monsieur, interrompit Valentin; il y a déjà plus de deux heures que je voulais vous le proposer: je n'aime pas cela, moi, ça m'attriste trop.

Valentin, enchanté de la résolution que vient de prendre son maître, le suit avec plus de fermeté. Tous deux apperçoivent enfin un escalier, le montent, croyant se retrouver dans l'église, et restent fort étonnés de voir un vaste jardin, semé de croix noires de tous les côtés. C'est le cimetière, monsieur, s'écrie Valentin: où diable nous sommes-nous encore fourrés?....

Comme tous les murs offrent des brèches, il est facile de sortir de ce lieu triste encore, et il est d'ailleurs instant de se réfugier dans la maison, car l'orage semble être redoublé, et les coups de tonnerre se succèdent avec une rapidité effrayante.

Victor et Valentin montent de vastes escaliers, et se trouvent enfin dans de longs corridors. Ici Valentin est plus tranquille, et Victor, qui ne trouve rien de curieux à voir dans ce bâtiment ruiné, ne cherche qu'une chambre où il puisse passer le reste de la nuit. Une cellule est ouverte; il y a même quelques meubles. Nos deux voyageurs la visitent bien par-tout, et s'y enferment dans le dessein d'attendre le jour et la fin de la pluie. Leur intention n'est pas de dormir, ce qui ne serait pas prudent dans un endroit ouvert de tous côtés, où ils n'ont encore apperçu qu'une femme, quelques recherches qu'ils aient faites. Il est probable, en effet, que cet antique monastère est inhabité: une seule femme s'y trouve, et sans doute c'est celle qui s'y est renfermée par désespoir.

Victor, accablé par la chaleur insupportable de l'air qu'il respire, dépose ses armes, une partie de ses vêtemens. Il examine tranquillement le tableau effrayant que lui offre la nature en feu, lorsqu'il croit entendre des soupirs assez près de lui. On parle même, on se plaint.... et il est impossible de distinguer ni le son de la voix, ni les exclamations de la personne qui gémit.... Victor écoute; c'est sans doute dans une cellule voisine, car en mettant l'oreille contre le mur à gauche, on entend plus distinctement que c'est la voix d'une femme. Je ne puis résister au desir de la trouver, s'écrie Victor; il faut que je la voie, que je la console. Viens avec moi, Valentin, ou reste là; je vais tâcher de pénétrer dans cette cellule, dont l'entrée est sans doute à côté de la nôtre.--Je vous suis, monsieur, répond Valentin, je ne suis pas fait pour vous abandonner.

Victor se rhabille à la hâte, reprend ses armes, et sort avec son valet. Ils croient entrer chez l'inconnue; ils se trompent. Point de porte à côté de la leur; un long mur de corridor, et voilà tout. Ils se mettent, en conséquence, à courir toute la maison, en haut, en bas, de tous les côtés. Ils entrent par-tout où l'on peut entrer, frappent à toutes les portes qui sont fermées, et qu'on n'ouvre pas. Rien, personne; le silence, et l'écho qui répète le bruit qu'ils font, voilà tout.

À la fin Victor commence à se lasser, lorsqu'une porte fragile qui n'est pas fermée, et qui cède à sa main qui la pousse, lui offre un tableau inattendu. Une femme, la religieuse sans doute qu'il a vue dans l'église, car elle est vêtue de même, est appuyée, la tête dans ses deux mains, sur une table; elle dort profondément, et Victor qui l'examine avec attention, sans pouvoir distinguer ses traits, cachés par ses mains, ne sait s'il doit se permettre d'interrompre son sommeil.... Valentin est de cet avis; mais Victor connaît trop les règles de la décence et de la délicatesse pour se permettre une semblable importunité, qui peut d'ailleurs effrayer l'inconnue, et nuire à sa santé. Victor respecte donc son repos; mais il examine tout, il cherche s'il ne trouvera pas quelque indice qui puisse l'éclairer sur le sort de cette femme. Est-ce elle qu'il a entendue gémir, ou sont-elles plusieurs religieuses qui portent le même habit? cela doit être. Quelle apparence en effet qu'une femme reste seule dans des ruines, que n'habiterait pas l'homme le plus intrépide? celle qui pleurait d'ailleurs ne peut pas s'être si vîte endormie: elle était alors à l'autre bout du bâtiment, du moins il a fallu parcourir bien des détours pour venir retrouver celle-ci... Elles sont plusieurs, il n'y a pas de doute, et ce serait une inconséquence que d'en réveiller une pour s'informer du chagrin d'une autre. Attendons, dit Victor, attendons quelques momens, ou plutôt, crois-moi, l'orage se dissipe, le jour commence à renaître, reprenons notre route, et laissons-là cette aventure qui, dans le fond, m'est fort indifférente. Je ne pense qu'à Clémence, Valentin, toutes les autres femmes ne peuvent m'intéresser, et je n'ai pas besoin de m'affliger sur les malheurs des autres, quand j'ai bien de la peine à supporter les miens. Partons, Valentin.--Oui, partons, monsieur.

Victor et Valentin, avant de sortir de la chambre où dort l'inconnue, jettent encore sur elle un dernier regard. Un bijou chargé de diamans, et qui ressemble assez au bracelet d'un riche Bohémien, brille sur elle, où il est presque caché par les replis de son voile. Victor ne fait pas plus d'attention à ce bijou; et Valentin, qui brûle de sortir de ce lieu, ne l'a même pas remarqué. Tous deux descendent, traversent une grande cour dont les portes sont brisées, et se retrouvent enfin dans la campagne, où le temps, plus serein, leur permet de choisir une route. Ils en prennent une au hasard, et après quatre heures environ de marche, ils rencontrent enfin un lieu habité, qu'on leur dit être un petit village, voisin de la ville de Brinn.

Ils s'y reposèrent une partie du jour, et s'amusèrent à examiner la beauté du château de Spilberg, qui, placé sur une hauteur hors de la ville de Brinn, en fait la principale défense. Vers la fin du jour, Victor qui pensait sans cesse à Clémence, voulut revoir l'écharpe précieuse dont elle l'avait décoré. Je le couvrirai de baisers, se dit-il, ce voile chéri qui ne me quittera jamais, et je me rappellerai du devoir qu'il m'impose d'être fidèle à l'amour.

Victor découvre sa poitrine, où il croit retrouver l'objet qui lui est si cher. Ô surprise! il ne l'a plus! Où, quand et comment a-t-il perdu ce bijou précieux? qui le lui a pris? Ciel! s'écrie Victor, je me rappelle.... là-bas, dans cette abbaye, j'ai ôté mes vêtemens, je les ai mis sur un siége, et tout-à-coup, frappé par des accens plaintifs, je les ai repris à la hâte. C'est-là, oui, c'est-là que j'ai oublié mon écharpe.... Oh! courons, volons; je perds la vie, je meurs si je ne la retrouve!--Quoi! monsieur, reprit Valentin, nous allons encore revoir ce vilain séjour des morts? Peine inutile! quelqu'un aura pris votre écharpe, vous ne la reverrez plus.--Eh! qui veux-tu? il n'y a personne, qu'une femme ou deux tout au plus, dans cette maison abandonnée; personne ne va où nous avons été; c'est si haut, il y a tant de décombres à traverser, et le bâtiment est si peu fait pour piquer la curiosité! Retournons-y, Valentin; viens avec moi, mon ami. Oh! si tu savais l'étendue de mes regrets!....

Victor se lève, Valentin le suit tristement, et tous deux, après s'être munis en route de plusieurs flambeaux, car la nuit approche, reprennent le chemin de l'abbaye, qu'ils doivent retrouver après quatre heures de marche. Ils entrent dans le bâtiment, après avoir allumé des flambeaux à leur lanterne sourde.... Ils ne rencontrent encore personne. Victor monte précipitamment à la cellule où il s'est reposé la nuit dernière: il la retrouve, la reconnaît bien; mais, hélas! son écharpe n'y est plus! Quelqu'un l'a prise; mais qui? Pendant que Victor se livre à ses regrets, Valentin, qui cherche autour de la cellule avec son flambeau, jette un cri de surprise. Oh, monsieur, monsieur! lisez, lisez donc ce qu'on a écrit là; votre nom, monsieur, votre nom!

Victor s'approche, et reste frappé d'étonnement en lisant ce qui suit:

* * *

»_Est-ce bien Victor qui est venu visiter, cette nuit, ces lieux déserts? ou bien est-ce quelque misérable qui lui a dérobé son bijou le plus précieux?... Oh! qui que tu sois, si tu reviens ici, daigne dissiper ma mortelle inquiétude! Ou rends-moi mon ami, ou laisse-moi l'écharpe dont je le ceignis moi-même, comme un don de l'amour_.

* * *

Victor transporté de joie, comprend par ces mots que Clémence est dans cette maison abandonnée; c'est elle peut-être qu'il a vue sous l'habit de religieuse..... Victor et Valentin courent de nouveau toute la maison: ils croient, à tout moment, qu'ils vont rencontrer Clémence: vain espoir! Clémence ne paraît point. Ils vont dans les souterrains, par-tout! personne, personne....

Laissons Victor occupé de cette recherche dont il commence à désespérer, et rentrons dans le village de Bodwits, où nous verrons ce que fit Clémence pour éviter son père, qui était venu loger justement dans une auberge en face de la maison où la bonne Berthe avait donné l'hospitalité à l'amante de Victor.

CHAPITRE VIII.

LE BEAU PÊCHEUR, nouvelle.

Le jour paraît, et Clémence se doute que le baron goûte quelques momens de repos; car il ne se montre plus à travers sa croisée, et le plus profond silence règne chez lui. Clémence, absorbée elle-même par le voyage de la veille et les inquiétudes de la nuit, s'endort insensiblement, mais bientôt on frappe à sa porte; elle se réveille en sursaut, et tremble sans savoir pourquoi. Qui est là, dit-elle en frémissant?--C'est moi, c'est Berthe votre hôtesse: venez donc, venez donc voir un beau carosse, des domestiques richement habillés, tout l'attirail d'un des plus grands seigneurs de l'Allemagne; sans doute qu'il est descendu cette nuit, à l'Épée couronnée?--Ma bonne hôtesse, je ne suis pas curieuse.--On dit qu'il va monter en voiture, nous le verrons.--Permettez-moi de reposer encore?--Dame, je l'ai vu tout-à-l'heure; c'est un beau vieillard! il m'a salué avec une bonté!... moi, j'avais presque envie, si je n'avais craint de lui manquer, de l'engager à venir voir mon clos, que j'ai là derrière ma maison, et qui est tenu!.... Ah!.... je lui aurais donné du bon lait, et vous auriez déjeûné avec lui. Nous aurions eu tout le temps de le voir!

Clémence sent redoubler son trouble: elle craint que la bonne Berthe n'accomplisse son projet, ne rencontre le baron, et ne l'amène chez elle, ce qui serait très-possible. Le meilleur moyen d'arrêter ce malheur, c'est d'occuper cette femme... Clémence ouvre sa porte. Entrez, ma chère hôtesse, dit-elle à Berthe; asseyez-vous donc là?--Vous êtes-vous bien reposée, ma belle enfant?--Très-bien.--Je craignais hier soir en voyant votre air abattu, que vous tombassiez malade; mais vous ne l'auriez pas été long-temps chez moi, car j'ai un compère qui possède des secrets capables de ressusciter des morts?--Ah çà, pendant que nous sommes seules, et avant que je parte, car je ne tarderai pas à me mettre en route, contez-moi donc ces choses si effrayantes que vous n'avez pas voulu me dire hier au soir?--Fort bien, mais c'est que je voudrais le voir partir.--Qui donc?--Ce grand seigneur.--Eh laissez là votre grand seigneur: on dirait que vous n'en avez jamais vu.--Oh! il n'en passe pas beaucoup de ce train là par ici, et moi je suis rarement sortie de ce village, où je suis née.--Vous devez connaître en ce cas l'abbaye de Belverne qui n'est qu'à quatre lieues de cet endroit?--Si je la connais! j'y ai été plus de vingt fois. Défunt mon mari était même sur le point d'y être jardinier.--C'est une belle abbaye, n'est-ce pas? il y a beaucoup de religieuses?--Ah bien oui! des religieuses! vous ne savez donc pas, mon enfant? c'est justement cela que je voulais vous raconter hier soir: mais des histoires de diables, de revenans, dame ça peut faire peur aux jeunes filles, et troubler leur repos; c'est ce que j'ai craint.--Que parlez-vous de diables, de revenans?--Écoutez, écoutez, mon enfant: vous voulez aller à l'abbaye de Belverne? eh bien, vous n'irez pas, vous ne pouvez pas y aller: ce que je vais vous dire vous fera changer de résolution, j'en suis sûre.

La bonne femme, qui allait raconter une histoire, ne songeait plus à guetter le départ du baron de Fritzierne: c'était ce que demandait Clémence, qui s'inquiétait peu du conte qu'elle allait lui débiter. Clémence donc feignit de lui prêter la plus grande attention, et Berthe commença son récit naïf en ces termes.

«Il y avait une fois, il y a trois cents ans peut-être, une belle princesse, qu'on appelait Sigisbethe, si je ne me trompe; oui c'était Sigisbethe qu'elle se nommait. Elle était la fille du duc de Saxe, qui, je crois, alors était roi d'une partie de l'Allemagne; oui c'était le roi ou l'empereur de Saxe. Au surplus, cela est indifférent pour l'histoire de la princesse.

»Sigisbethe donc était belle, jeune et riche, c'était trop de perfection sans doute. Tous les seigneurs les plus galans de la cour de son père, s'empressaient de lui plaire; les souverains même, ses voisins, se faisaient un honneur de briguer sa main et son coeur. Sigisbethe était insensible à tous ces hommages.

»Elle n'aimait point encore, et bravait même l'amour qu'elle jurait, en riant, de ne jamais connaître. Il ne faut point badiner, voyez-vous, avec ce petit dieu, qui fait ses coups à la sourdine, et s'attache plus obstinément à ceux qui ont l'air de le fuir. Sigisbethe un jour était occupée à cultiver des fleurs dans le jardin de son palais, lorsqu'on vint lui annoncer que l'écuyer du prince de Souabe demandait l'honneur d'une audience. Sigisbethe se douta que cet écuyer venait de la part d'un nouvel aspirant à sa main; et, comme elle était, tous les jours, étourdie de semblables visites, elle refusa, pour le moment, de recevoir l'écuyer. Celui-ci insiste; et pour se débarrasser de cet importun, elle dit qu'on l'introduise dans les jardins, où sans façon elle l'écoutera et le congédiera. Elle était à sa volière lorsque l'écuyer se présenta, suivi d'un nombreux cortége de gens chargés de présens. L'aspect imprévu d'une campagne magnifique, au sortir d'une plaine aride, ne frappe pas plus agréablement l'oeil du voyageur, que la vue de l'écuyer ne fit d'impression subite sur le coeur de la pauvre Sigisbethe. Le plus beau cavalier du monde se présente à ses regards, met un genou en terre, baisse un oeil bleu plein de douceur, et lui dit: Belle princesse, frappé du bruit de votre beauté et de vos vertus, le prince mon maître, vous conjure par ma timide voix, d'agréer ses voeux, son respect, sa tendresse, et le desir qui l'anime de devenir votre époux. Permettez-moi de vous offrir son portrait, et de vous prier d'accepter ces présens, faibles témoignages de son estime pour une si grande princesse!....

»Sigisbethe, frappée soudain d'un trait qui lui perce le coeur de part en part, n'a pas la force de répondre à l'écuyer; elle le regarde, et ne lui dit mot. L'écuyer à son tour, étonné d'un silence qu'il prend pour du mépris, lève ses regards sur les beaux yeux de Sigisbethe, et le même trait que vient de lancer l'amour, blesse deux coeurs à la fois... Princesse, lui dit-il en balbutiant, que dirai-je au prince mon maître?--Loyal écuyer, reprend la princesse aussi troublée, je ne puis vous répondre en ce moment. Vos offres, le coeur que vous me.... Pardonnez si..... Revenez tantôt dans mon cabinet, mais seul..... Nous parlerons, je vous parlerai du moins de votre maître, et vous saurez mes intentions.

»L'écuyer baise le pan de la robe de la princesse et se retire. Sigisbethe, restée seule avec ses oiseaux, continue de leur donner de la nourriture; mais elle est distraite, et ne sait plus ce qu'elle fait. Une tourterelle et son fidèle amant se becquetent dans un coin de la volière, Sigisbethe, qui ne les a jamais remarqués, y fait plus d'attention. Elle soupire en voyant les nids des tendres fauvettes, et regardant peu à peu le portrait du prince de Souabe qu'elle a pris des mains de l'écuyer, elle est effrayée de la laideur de ce prince qui ose prétendre à sa main. Elle compare les traits que lui offre le portrait, avec les traits si beaux de l'homme qui vient de lui parler, et regrette que ce charmant écuyer ne soit pas le prince lui-même. Dès le moment qu'elle a formé ce regret, Sigisbethe, qui a de l'esprit et du jugement, descend dans son coeur. Elle y remarque un amour naissant; et, loin de chercher à le combattre, elle brûle de s'y livrer, tant il est vrai qu'une première inclination est insurmontable. Sigisbethe attend avec impatience le moment qui doit lui ramener le bel écuyer; il arrive, ce moment fortuné. Huguenin est introduit; Huguenin et Sigisbethe s'entretiennent long-temps, d'abord du prince de Souabe; ensuite Sigisbethe lui fait des questions sur son état, sa fortune. Huguenin est sans bien; il n'a que sa naissance et les bontés de son maître. Restez à ma cour, lui dit Sigisbethe, et faites dire à votre maître qu'il vous faut du temps pour lui gagner mon coeur; que j'ai exigé d'ailleurs votre séjour près de moi. Cette préférence que je ne donne à aucun des autres écuyers qui me sont envoyés, ne peut que le flatter.--Je ne le puis, belle princesse, répond Huguenin en soupirant, mon maître va partir pour la guerre qui s'allume du côté de la Prusse, et il faut que je lui rende une prompte réponse.--Partez donc, et revenez, revenez sur-tout... De tous ceux qui m'ont fait, comme vous, des propositions de... mariage, vous seul êtes fait pour réussir à m'enflammer.... Votre parole de franc écuyer que vous reviendrez.--Je vous la donne, princesse. Hélas! que mon maître est heureux!....

»Huguenin prononce ces mots en se retirant. La princesse le rappelle, et lui remet son portrait que le tendre Huguenin admire long-temps. Gardez-le, lui dit Sigisbethe; si vous le trouvez bien fait, gardez-le quelque temps, il vous sera toujours loisible de le remettre à votre maître.

»Huguenin s'en retourne, et dès ce moment la cour de Sigisbethe, ses palais, ses superbes jardins, tout cela n'est plus qu'un désert pour elle. Elle passe les jours entiers sur la plate-forme de sa haute tour, pour regarder de loin si elle voit revenir l'écuyer.... Si son nain donne du cor, s'il entre quelqu'un au palais, le coeur lui bat; elle se lève précipitamment, et court comme si elle allait au-devant d'Huguenin.... Mais hélas! Huguenin ne revient pas! deux années entières s'écoulent, et Huguenin ne paraît plus. Sigisbethe est au désespoir; elle change à vue d'oeil: son père, tout le monde s'en apperçoit, et son père s'en afflige avec tout le monde. Sigisbethe n'a plus de goût que pour la solitude, pour les promenades champêtres. Elle sort le matin toute seule, et ne rentre que le soir, sans qu'on sache où elle a été. C'est dans la campagne, c'est dans les bois voisins que Sigisbethe va passer des journées entières; c'est au bord des ruisseaux, au milieu des beautés de la nature, qu'elle va penser au bel écuyer. À la fin, cette conduite déplaît au duc de Saxe son père. Il veut qu'elle choisisse un époux, et lui annonce que puisque son coeur ne s'est décidé pour aucun de ses soupirans, il va les rassembler dans un tournoi dont le vainqueur obtiendra sa main. Déjà le jour est fixé pour cette fête, et de tous les côtés de l'Europe, on voit arriver des paladins plus richement armés les uns que les autres. Sigisbethe voit ces préparatifs avec effroi, elle ne peut supporter l'idée d'être à un homme qu'elle ne peut aimer, quel qu'il soit, puisqu'elle n'en adore qu'un seul, et qui ne peut prétendre à sa main.

«Vous croyez peut-être, ma belle enfant, deviner mon histoire? Oui, vous pensez sans doute que le bel écuyer va revenir, qu'il combattra masqué dans le tournoi, et que, se signalant par ses exploits, il sera le vainqueur et l'époux de Sigisbethe. Point du tout; c'est en effet là la marche de ces sortes d'histoires que l'on m'a lues autrefois; mais celle-ci est véritable, et ne ressemble pas aux autres. Vous allez voir.

»Sigisbethe profite encore des derniers momens de liberté qui lui restent pour aller faire ses promenades champêtres. Un jour qu'elle a retardé son retour au palais, elle se trouve presque surprise par la nuit, et, se sentant accablée par la fatigue et la soif, elle entre dans la cabane d'un pêcheur, dont le toit couvert de paille s'offre à ses regards. Une bonne femme y prépare une collation frugale. J'ai soif, ma bonne, lui dit Sigisbethe, voulez-vous me donner à boire?....--Volontiers, ma belle dame, lui répond la bonne femme, qui s'empresse de lui offrir du laitage. Êtes-vous seule ici, lui demande Sigisbethe?--Avec mon fils, madame, un brave jeune homme qui s'occupe de la pêche pour nous faire vivre. Il va rentrer, madame, vous allez le voir; c'est un bien gentil garçon!

»Sigisbethe, qui ne pense qu'au bel écuyer, se soucie peu de voir un autre gentil garçon: elle se lève pour se retirer, mais une romance, qu'on chante au-dehors de la cabane, frappe agréablement son esprit, qui croit distinguer une voix trop connue de son coeur. Voilà la chanson du pêcheur, ma belle enfant; je la sais, car j'ai été bercée avec cela. Je ne chante pas bien; mais vous entendrez à-peu-près l'air.

CHANSON DU PÊCHEUR.

Au bord d'une rivière Où tendait ses filets, Pêcheur, dans sa couleur amère, Exprimait ses regrets: Dame de haut parage Avait touché mon coeur; Mais, ô douleur! N'ai pu d'un doux servage Promettre le bonheur À mon ardeur.

Bien que de ma naissance Puisse vanter l'éclat, Étais plongé dans l'indigence, Sans honneurs, sans état. Je pars de ma province, Plein de timidité, De loyauté; Je portais, pour mon prince, Voeu de fidélité À la beauté.

Vas trouver châtelaine Qui soudain prend ma foi: Un moment la rends souveraine De mon coeur, de tout moi. N'ai plus que la puissance D'admirer ses beaux yeux: Jour malheureux! Perds mon indifférence Et lui fais mes adieux, Triste, amoureux!

Alors, dans ma souffrance, Quitte l'habit galant; Et, sous celui de l'indigence, Deviens sombre et dolent. Prends filets et nacelle, Me fais, dans ma douleur, Pauvre pêcheur. Ne pense qu'à ma belle, Et les coups du malheur Brisent mon coeur