Victor, ou L'enfant de la forêt

Chapter 33

Chapter 333,998 wordsPublic domain

Ils frappent; un vieillard, d'un extérieur assez vénérable, leur ouvre, et, sur leur demande, se hâte de les faire entrer dans l'intérieur de sa maison, en fermant la porte sur eux. Ils racontent qu'ils sont égarés; le vieillard les plaint, et leur sert à souper. Il semble habiter seul cette maison assez considérable; ou du moins c'est lui seul qui paraît, qui sert ses hôtes, et qui les conduit après dans un appartement commode, où deux lits offrent à Victor la commodité de faire coucher son domestique près de lui. À peine sont-ils disposés à se livrer au sommeil, qu'ils entendent un bruit sourd, auquel ils prêtent toute leur attention. Leur porte s'ouvre, et quelqu'un marche droit au lit de Victor. Ils sont sans lumière, et ne peuvent distinguer les objets; mais Valentin est bientôt levé; il a saisi ses armes, et se prépare à défendre son maître, qui sans doute est tombé avec lui dans un piége. Ne craignez rien, leur dit une voix douce, bons étrangers, n'ayez aucune inquiétude, je suis une femme.--Une femme!

Oui, je suis une femme persécutée par un père cruel, et qui implore votre appui.--Parlez, madame, lui dit Victor.--Le maître de cette maison, ce vieillard hospitalier que vous avez vu ce soir, est mon père; c'est un homme respectable, qui a occupé autrefois des emplois honorables; mais, hélas! il n'a que moi d'enfant, et il m'a sacrifiée à un homme que je déteste.--Il vous a mariée?--Non, pas encore; mais c'est demain que je dois prononcer le _oui_ fatal: demain est le jour fixé pour mon malheur. Nos parens, nos amis doivent se rendre en ce lieu, qui est une maison de campagne de mon père, et la triste cérémonie doit se faire!....--Quel est donc cet époux qui vous est odieux à ce point?--C'est un scélérat, j'ai tout lieu de le croire. Ses liaisons sont affreuses, ses manières brusques et son état, un mystère. Il a séduit mon père par un extérieur composé, doux, tendre, et sensible en apparence; mais j'ai eu tout le loisir de l'étudier: il est faux, méchant, et je lui soupçonne des relations que je ne puis vous dire, mais qui sont bien criminelles.--Vous m'effrayez, madame! et vous n'avez pas essayé d'éclairer votre père?--J'ai fait tous mes efforts pour rompre cette union qui me désespère: mon père est aveugle sur le compte de Forly. Mon père d'ailleurs n'est point riche, et Forly nous apporte des biens considérables, à ce qu'il dit.--Eh! qu'exigez-vous de moi, madame?--Bon étranger, vous saurez que je suis gardée à vue ici par ce monstre qui doit être mon époux; il épie mes moindres démarches; et mon père lui-même, qui connaît ma répugnance pour cet hymen, me tient en quelque façon prisonnière, jusqu'au moment où j'aurai contracté les liens du mariage.--Eh bien?--Je vous ai apperçu hier à travers une porte, et sans être vue de mon père. Votre air doux, le son touchant de votre voix, la franchise de votre langage, tout m'a persuadé que vous vous prêteriez à me sauver de cette funeste maison. J'ai trouvé une seconde clef de la porte de cette chambre, et je suis venue implorer votre appui.--Encore une fois, que me demandez-vous?--Daignez me prêter vos habits; vous en avez d'autres sans doute. Je descendrai par cette fenêtre, la seule de cette maison par où l'accès de la campagne soit facile, et je fuirai pour jamais mes tyrans.--C'est-là ce que vous desirez, madame?--Oui monsieur; oh! daignez ne pas me refuser!--Cela m'est impossible, madame; je n'abuserai point de l'hospitalité que votre père me donne pour faciliter la fuite de sa fille. J'aime à croire que vous vous plaignez à juste titre; mais je n'ai entendu que vous dans cette affaire; j'ignore si quelques circonstances atténuantes la rendent moins tragique que vous ne le dites. Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, même de vue. J'arrive dans cette maison, où je n'ai vu votre père qu'une seule fois: il m'a paru respectable, votre père, il m'a reçu avec bonté; je n'y répondrai point par une trahison: il vous sera libre de fuir par la suite, mais moi je ne seconderai point vos projets.--Homme barbare! tu déchires mon coeur par ta froideur cruelle et désespérante!--Comment, madame, avez-vous osé même venir seule, à cette heure, trouver deux inconnus, qui, moins honnêtes, pourraient abuser de votre position et de votre confiance imprudente? est-il de la décence de votre sexe....--Je ne vous demande point de conseils, monsieur, mais des services.--Vous feriez mieux de suivre les uns que d'exiger les autres.--Vous me désespérez! vous ne savez pas jusqu'où ma douleur peut m'entraîner.--Que prétendez-vous faire, madame? sortez, je vous prie, de ce lieu, ou demain votre père sera instruit de tout.--Il le sera donc en même temps de mon évasion?

La femme inconnue ouvre, en disant ces mots, la croisée de la chambre de Victor, et se précipite dans la campagne! Dieu! s'écrient ensemble Victor et Valentin, en courant à la croisée, elle s'est tuée!....

L'inconnue ne s'était pas tuée en tombant, comme le craignaient nos amis; mais elle était restée au bas de la croisée, baignant dans son sang. Quel malheur! quel malheur affreux! que feront nos voyageurs! Ils prennent leur parti: Valentin, qui peut être plus adroit que Victor à trouver les issues d'une maison qu'aucun d'eux ne connaît, Valentin court les escaliers en appelant du monde. Un homme, qui lui est étranger, ouvre une porte, en sort en tenant une lumière, et demande ce qu'il y a? Venez, monsieur, venez avec moi, lui crie Valentin.

L'étranger suit le domestique de Victor, et tous deux rentrent dans la chambre où l'amant de Clémence est livré au plus grand trouble. À la clarté de la lumière que tient l'étranger, Victor croit reconnaître quelques-uns de ses traits; il est prêt à lui demander en quel lieu il l'a vu; mais il remet cette question peut-être indiscrète, et ne peut que lui raconter naïvement, et dans tous ses détails, la conversation qu'une femme, qu'il ne connaît pas, vient d'avoir avec lui, ainsi que l'action désespérée de cette femme, qui sans doute s'est blessée. L'étranger, très-ému, regarde par la croisée, et s'écrie: Matilde! est-ce bien vous! avez-vous pu commettre cet acte de démence!--Oui, barbare Forly, s'écrie à son tour Matilde d'en bas! et c'était pour éviter de te donner ma main; mais le sort ne l'a pas voulu.... Je meurs, hélas! je meurs!....

Forly, car c'est lui, sort de la chambre, va réveiller du monde. Des domestiques se lèvent à la hâte, vont ouvrir les portes de la maison; on court à la malheureuse Matilde, qu'on relève et qu'on porte dans l'intérieur, chez son père, à qui l'on apprend cette triste nouvelle. Victor, Valentin se sont transportés aussi chez le vieillard, et sont témoins de tout ce qui s'y passe. Frédérik, dit Forly au père de Matilde, voilà un trait de folie de votre fille des mieux caractérisés! Eh quoi, Matilde, s'écrie Frédérik, fille imprudente et insensée! vous avez pu.... à la veille d'un hymen qui faisait tout mon espoir!....--Il est reculé au moins ce fatal hymen, répond Matilde d'une voix faible et souffrante!....

Tout le monde s'empresse auprès de l'infortunée, qui a le bras droit absolument cassé; et Forly, qui paraît en effet dur et brutal, ainsi que Matilde l'a annoncé, s'approche de Victor, le fixe d'un air sombre, et lui dit à voix basse: Demain, j'aurai deux mots à vous dire.--Parlez sur-le-champ, lui répond de même l'amant de Clémence.--Non, non, demain, nous nous verrons de près.

Victor ne peut concevoir ce que lui veut le brusque Forly; il s'en inquiète peu, et répète au vieux Frédérik les détails de la visite de Matilde, et du refus qu'il lui a fait de se prêter à ses voeux, refus qui a causé un malheur qu'il était impossible de prévoir. Frédérik fait à Victor des éloges sur la délicatesse de son procédé, et le conjure de retourner chez lui pour y goûter un repos qu'il est désespéré de voir interrompu. Victor le prie obligeamment de lui permettre de lui offrir des consolations pendant le reste de cette cruelle nuit, et le vieillard y consent. Forly se retire, en témoignant une insensibilité qui choque vraiment Victor. Matilde est reportée chez elle, où les soins les plus pressans lui sont prodigués, et Victor reste seul, ainsi que Valentin, avec Frédérik, qui leur conte en peu de mots les motifs du désespoir de sa fille.

«Elle a toujours eu, leur dit-il, l'esprit romanesque, et même un peu aliéné. Vous avez vu ce jeune homme qui sort d'ici; c'est le gendre que je me suis choisi. Forly est très-riche, mais c'est un homme qui a beaucoup voyagé sur mer; les marins ne sont pas galans: il n'a pas plu à Matilde; j'ai pensé que la rudesse seule du caractère de Forly était la cause de cet éloignement pour un hymen que je brûlais de terminer. J'en ai prescrit le jour; c'est aujourd'hui qu'il devait se célébrer, cet hymen fortuné, ici même, dans la chapelle de ma maison. Hier, mon gendre est revenu de la ville, où il va tous les jours pour des affaires que j'ignore, mais qu'il veut, dit-il, terminer. Il était très-fatigué: je l'ai envoyé se reposer. Ma fille était renfermée chez elle, tout mon monde était couché, seul je veillais lorsque vous avez frappé. Je vous reçois ici, enchanté, en vous offrant l'hospitalité, de pouvoir vous engager à partager tous les plaisirs que devait offrir cette journée, et ma fille, plus qu'indiscrète, va vous importuner: vous lui refusez, avec raison, des services indignes de votre délicatesse, et l'insensée nous plonge tous dans la douleur! Ah! monsieur, quelle scène douloureuse pour le coeur d'un père!.... Vous resterez néanmoins; n'est-ce pas que vous promettez vos consolations encore pendant toute cette journée?--Monsieur, des affaires pressées....--Vous resterez, je l'exige, et en bonne compagnie, car j'attends plus de trente personnes; mes amis, mes parens! que leur dire, hélas! que leur dire»!

Victor se serait bien remis en route à l'heure même; mais il voulait se donner le temps d'apprécier ce Forly, qui avait, disait-il, deux mots à lui dire. Victor cherchait à se rappeler en quel lieu il l'avait vu, car il ne lui était point du tout inconnu. Que lui voulait ce Forly, qui lui avait témoigné de l'humeur? était-il jaloux? croyait-il que sa prétendue était venue à un rendez-vous chez lui? Quelles extravagances passaient donc par la tête de cet homme, dont les traits d'ailleurs annonçaient la fausseté et la brutalité?.... Matilde était sacrifiée; elle avait eu raison, l'infortunée! Un père faible et crédule la livrait à un homme peu fait pour être aimé d'une femme sensible; mais quand Victor aurait cru Matilde, quand il aurait eu plus de sujets de la plaindre et de la servir, pouvait-il, étranger dans une maison où il est reçu avec honnêteté, pouvait-il faire évader la fille de son hôte, et s'exposer ainsi aux reproches mérités de tout le monde? Oui, le père a raison, sa fille a la tête un peu dérangée, sa conduite le prouve; et Victor, qui a bien assez de ses propres malheurs, est très à plaindre d'avoir mis le pied dans cette maison, où on veut lui faire une affaire particulière d'un événement qu'il n'a pu empêcher.

Le lendemain, la maison se remplit de gens parés qui croient venir à une noce, et qui apprennent avec chagrin l'accident de la nuit. Frédérik cherche à faire bonne contenance. Il fait servir un superbe repas, et l'on se met à table. Forly cependant ne paraît point encore, et c'est lui que Victor attend. On vient dire tout bas à Victor qu'on le demande au jardin. Victor, ne doutant point que ce ne soit son agresseur, descend, et rencontre en effet Forly, qui pâlit à son approche, et lui dit d'un ton brusque: Me reconnaissez-vous?--Je vous ai vu quelque part, mais je ne sais où.--Vous ne vous rappelez pas mes traits?--Non.--Prenez garde à ce que vous dites, car vous pourriez me perdre ici; mais si je prévoyais, si je me doutais que vous eussiez cette pensée, je prendrais l'avance, et je vous perdrais vous-même.--Moi, homme grossier et malhonnête, vous pourriez me perdre: qu'ai-je fait? peut-on m'accuser?...--Je sais qui vous êtes.--Vous savez?--Il suffit. Matilde s'est plaint à vous cette nuit. Elle a pu pénétrer mes secrets, vous les communiquer.... J'exige que vous sortiez sur-le-champ de cette maison; sur-le-champ, vous m'entendez, ou je saurai vous en faire chasser.--Impudent!--Vous connaissiez Matilde: elle n'aurait pas été vous trouver chez vous à une heure si indue, si vous n'étiez son confident.--Je vous jure...--Allons, allons, il était fort bien arrangé, votre petit projet. Vous feigniez d'être égaré, de demander l'hospitalité ici, et tout cela était convenu avec Matilde.--Forly, je n'ai jamais déguisé la vérité; et quand je vous proteste....--Toutes vos protestations ne m'intimideront pas. Vous faites semblant de ne pas me connaître, et vous me connaissez; mais vous allez vous retirer sur-le-champ de cette maison, je le veux; sinon....--D'autres affaires m'appellent: je me proposais de reprendre ma route dans quelques heures; mais tes menaces m'engagent à prier le respectable père de Matilde à me souffrir ici quelques jours. Si cet arrangement ne te plaît pas, je suis prêt à te donner toute autre satisfaction.

Victor et Forly vont peut-être mesurer leurs armes à l'insu de Valentin et de tous les convives, lorsque Frédérik lui-même se présente, et demande à son gendre futur quel motif peut l'éloigner d'une société aimable et choisie qui l'attend.--Vous le saurez là-haut, lui répond Forly.

Tous trois montent dans le salon à manger, où la compagnie se plaint de l'absence de Forly. Je ne puis, messieurs, s'écrie tout haut le méchant homme, je ne puis vous dissimuler la cause de mon indignation, ni souffrir que vous vous compromettiez tous avec cet homme. Ce misérable que vous voyez (_il désigne Victor_), vous ne le connaissez point: eh bien! c'est le fils de l'infâme Roger!--Ciel! s'écrie-t-on de toutes parts....

Un coup de foudre vient de frapper tous les convives: à ce nom de Roger, les femmes fuient en criant, et les hommes restent saisis d'horreur. Victor est pétrifié: il n'a point la force de poursuivre, encore moins de démentir le perfide Forly; il n'a point le courage de s'excuser, il ne peut prononcer un seul mot; mais comme il est atterré! La pâleur de la mort a décoloré ses traits si doux. Il fixe avec effroi Forly, qui jouit de son trouble; et s'il n'était pas appuyé sur Valentin, qui est aussi stupéfait que lui, il tomberait, privé de sentiment!

Quelle horrible situation! Eh! faut-il déjà qu'il partage l'infamie d'un nom, quand il ne partage point les crimes qui lui ont donné cette funeste célébrité!

CHAPITRE VI,

QUI DIVISE, À DESSEIN, L'INTÉRÊT.

Victor est resté seul, absolument seul avec Valentin; tout le monde s'est éloigné de lui comme d'une bête féroce dont l'approche est redoutable. Les femmes vont se trouver mal dans les appartemens, tandis que les hommes descendent au jardin, et se réunissent pour tenir conseil. Les uns proposent de livrer à la justice, c'est leur expression, le fils du plus grand scélérat qui soit sur la terre. D'autres pensent qu'avant tout, il faut l'enfermer dans une cave, et mettre tous les chiens en sentinelle à sa porte. Le vieux Frédérik frémit d'horreur quand il songe qu'il a reçu chez lui le fils de Roger; mais Forly, qui lui fait des reproches sur sa trop grande facilité à recevoir des étrangers, ouvre un avis plus doux, et qu'il a bien ses raisons pour appuyer. Mes amis, dit-il, mes amis, écoutez-moi: je ne suis point méchant; non, je ne veux pas la punition du coupable. Il n'a fait aucun mal ici, n'est-ce pas? eh bien! laissons-le aller, croyez-moi, laissons-le aller; qu'il aille ailleurs trouver le juste châtiment de ses crimes, et ne nous mêlons plus de cette affaire.

Ainsi parle le traître Forly. On n'est pas de son avis, on le combat, il répond. Pendant cette espèce de débat, Valentin, qui a vu par une fenêtre le groupe des opinans, pense, avec raison, qu'il est question de persécuter son pauvre maître. Sauvons-nous, monsieur, dit-il à Victor, qui est encore écrasé sous le coup qu'on vient de lui porter; sauvons-nous, ou vous êtes perdu.--Eh! que m'importe? c'est l'existence que je crains, et non la mort.--Si ce n'était que la mort, mon bon maître; mais les cachots, les questions, les interrogatoires; il faut tant de temps pour prouver son innocence, tandis qu'il ne faut qu'une minute pour paraître coupable! Allons, mon Victor, croyez-moi, tandis qu'ils sont occupés, descendons doucement, et gagnons la porte qui est ouverte.--Moi, fuir, Valentin! moi, me sauver comme un vil criminel! Non; je veux absolument m'expliquer, je veux punir cet abominable Forly, que je reconnais bien à présent. Le monstre! il faut que son sang lave l'affront qu'il vient de me faire devant tant de monde; il faut, te dis-je, que je le trouve, et qu'il tombe sous mes coups.--Quel est donc ce Forly?--C'est à lui de trembler....--Monsieur, monsieur, ils montent.--Qui?--Le maître de la maison et tous ses amis.--Eh bien! ils m'entendront.--Ils ne vous écouteront pas, et vous êtes perdu sans ressource.

Frédérik arrive en effet à la tête du conseil: Forly est à ses côtés. Jeune homme, dit Frédérik à Victor, jeune homme, dont l'aspect est si intéressant et le langage si doux, mais qui porte une ame perverse et un nom odieux aux honnêtes gens, remercie-nous de borner, à un simple bannissement, la vengeance que les loix réclament de nous. Fuis, va-t-en, et n'infecte plus de ton souffle impur l'air qu'on respire ici.--Monsieur....--Fuis, te dis-je, ou crains que mes gens n'exercent sur toi et sur ton complice, leurs bras vigoureux.--Écoutez-moi; cet homme que vous voyez, ce prétendu Forly...--Faut-il que j'emploie la violence pour te chasser d'un lieu où ta présence a porté le malheur et l'épouvante?....--C'est-lui, monsieur, c'est Forly qui...--Imite ton complice, crois-moi, sauve-toi sans retard, (_Valentin entraîne en effet Victor_.)--Non, vous m'écouterez, s'écrie de nouveau l'infortuné Victor, en se précipitant aux genoux du vieillard, homme bienfaisant et sensible, vous seul saurez mes malheurs, si vous daignez m'entendre.

On n'écoute plus Victor; chacun le pousse, Forly le premier; on l'emporte et on le jette, ainsi que Valentin, à la porte de la maison, qui se referme sur eux, sans qu'ils aient pu faire entendre deux mots de justification au milieu des criailleries de ceux qui venaient de le chasser d'une manière si ignominieuse. Victor se retourne; il apperçoit les parens et amis du vieillard aux croisées, et armés de fusils. Ils le menacent de le tuer, s'il fait un seul geste pour rentrer.

Victor va braver cette nouvelle menace; mais Valentin, qui tremble de tout son corps, entraîne son maître, et le porte, pour ainsi dire, jusques par-delà la montagne, où ils ne voient plus la maison, et ne sont plus vus de personne.

À mesure que je décris les tristes aventures de mon héros, je sens que les expressions me manquent de plus en plus pour peindre l'état de son ame après les secousses violentes qu'il éprouve. Comment décrire ici la douleur de ce bon jeune homme? comment se faire même une idée de toutes les réflexions qu'il doit faire? Le voilà chassé honteusement, banni d'une société honnête à qui il fait horreur, et pourquoi? parce qu'il doit le jour à un scélérat dont le nom fait pâlir tout le monde! Voilà donc qu'il porte la peine de l'infamie! voilà donc les malheurs qui l'attendent toute sa vie! exilé de tous les coins de la terre où il sera reconnu, il va payer, par la vie la plus orageuse, le crime d'une naissance qu'il n'a pu empêcher, et qu'il n'a pas demandée au destin. Honte, opprobre, douleurs et regrets, voilà son partage! est-il un homme sur la terre plus à plaindre? en est-il un plus intéressant?

Victor reste quelques momens sous la pointe du rocher qui, la veille, l'a garanti des effets de l'orage. Valentin est auprès de lui; le bon Valentin essuie ses larmes, et le console avec toute la naïveté, toute l'expansion d'un bon coeur; mais Valentin n'est pas encore tranquille sur les suites de cette affaire. Il craint que les gens de la maison de Frédérik ne changent de dessein; il appréhende qu'on poursuive son maître, qu'il tremble déjà de voir gémir long-temps dans des cachots avant qu'il puisse se justifier. Valentin l'engage à marcher encore jusqu'à la nuit, et à se retirer pendant quelques jours dans un lieu écarté, ou peu fréquenté. Vous ne savez pas, ajoute-t-il, mon cher maître, vous ne devinez pas l'impression d'horreur qu'on éprouve, dans toute l'Allemagne, au seul nom de Roger; le fils de Roger paraîtrait une excellente capture, et c'est à qui s'en ferait honneur. Je ne conçois pas même comment ces gens-là vous ont laissé échapper.--Je le conçois assez, moi, lui répond Victor. C'est ce prétendu Forly, ce misérable déhonté, qui les aura pressés de me congédier ainsi: il avait trop d'intérêt de me voir hors de cette maison. Apprends que le barbare Forly n'est autre que ce farouche Morneck, un des officiers de l'armée de Roger, que j'ai vu à l'attaque du château de mon bienfaiteur, et que j'ai bien plus remarqué dans le camp des Indépendans, lors de la revue que Roger fit faire de ses troupes devant moi. Oui, mon ami, c'est Morneck lui-même, que j'étais bien éloigné de soupçonner d'abord dans Forly; mais que j'ai bien reconnu lorsqu'il a dévoilé, d'une manière si lâche et devant tout le monde, le fatal secret de ma naissance. Ce scélérat a craint que je me fusse rappelé ses traits et sa profession; il a redouté que j'éclairasse sur sa trahison le crédule Frédérik, qu'il trompe sous un nom supposé, comme Verdier, l'ami de Roger, séduisit autrefois la fille de M. de Sélinvil, et le monstre a juré ma perte; il m'a fait chasser honteusement pour prévenir ma franchise, et n'a pas voulu me laisser parler, pour prévenir des explications qui l'eussent perdu à ma place. La malheureuse Matilde avait bien raison de redouter l'hymen de ce brigand, dont elle soupçonnait l'infâme conduite. Hélas! si j'avais pu me douter du danger qu'elle courait, je me serais empressé de lui procurer les moyens de fuir: je les lui ai refusés; elle a été la victime de son désespoir, et moi je l'ai été de l'excès de ma délicatesse. Il est donc décidé, grand Dieu! que tout ce que je ferai pour pratiquer la vertu tournera contre moi pour agraver mes peines!... Eh bien! elle est dans mon coeur, cette vertu que je chéris malgré ses dangers; elle y est gravée en traits de feu, et n'en sortira jamais. Que les hommes me persécutent, que le destin me poursuive, que toutes les actions de ma vie soient empoisonnées par les préjugés ou les faux raisonnemens de la société, je serai toujours fidèle à l'honneur, que j'ai juré de suivre; à Dieu, dont je dois respecter les arrêts, dussent-ils me frapper; et à mon amante, que je continuerai de chercher toujours. J'ai fait ce serment sacré, je l'observerai religieusement, et avec toute la fermeté que donnent une conscience paisible et un amour excessif. Oui, Clémence, je t'adorerai toujours; tu sais ma naissance, toi; et, bien loin de me mépriser, tu me chéris d'autant plus que je suis malheureux; tu es donc la seule, la véritable amie que j'aie sur la terre? Oh! combien je serais ingrat, si je ne répondais pas à tant d'indulgence, à tant de tendresse!

Monsieur, interrompit Valentin les larmes aux yeux, monsieur!.... vous n'avez qu'une amie, dites-vous? ah! vous oubliez donc votre pauvre Valentin!.....--Moi, mon fidèle, moi, t'oublier quand tu me sacrifies tout, quand tu t'associes à mes peines, à mes courses vagabondes, à mon opprobre même; car tu viens de courir les mêmes dangers que moi: si j'étais un scélérat aux yeux de ces insensés, tu passais pour mon complice. Ô bon Valentin! j'ai une amante adorable; mais j'ai aussi un ami, un tendre ami, qui ne me quittera jamais, tant que je ne lasserai point son zèle ni son amitié!--Moi, me lasser, mon maître! ah! vous ne le pensez pas!...