Victor, ou L'enfant de la forêt
Chapter 32
»Nous pensâmes tous qu'il courait après sa fille, ou qu'il allait prendre des précautions pour qu'on la lui ramenât, ce qui est assez naturel. Nous restâmes donc seuls dans ce château, jadis si agréable, et nous prodiguâmes tous les secours dont nous fûmes capables à l'infortunée madame Germain; mais, hélas! nous ne pûmes la sauver; elle succomba à sa douleur, et mourut dans nos bras le surlendemain, à deux heures trois quarts du matin.
«Pardon, mon bon maître, si vous me voyez verser encore quelques larmes après toutes celles que j'ai répandues.... Je l'aimais, cette bonne madame Germain! et elle avait aussi de l'amitié pour moi.... Hélas! c'est moi qui lui ai fermé les yeux. Un moment avant d'expirer, elle me fit appeler: Mon cher Valentin, me dit-elle d'une voix faible, daigne prendre soin du petit Hyacinthe, de ce pauvre orphelin que je comptais élever tranquillement dans un asyle simple et champêtre, à l'abri des revers qui ont traversé ma vie! Ce pauvre petit, il n'avait que moi: à qui puis-je le recommander maintenant, si ce n'est à un honnête homme comme toi qui l'as sauvé des mains des voleurs et qui couronneras ton ouvrage, en le gardant jusqu'à son adolescence? Tu me le promets, Valentin, et je meurs plus tranquille!....
»Puis elle ajouta: Valentin, si tu rencontres jamais cet infortuné Victor, ce fils de mon amie, cet enfant que j'ai reçu dans mes bras, et dont je cause aujourd'hui le malheur, Valentin ne l'abandonne pas, sers-lui de guide, d'ami, de confident; exige de lui qu'il me pardonne ses infortunes: oh! Valentin! je ne puis plus vivre en horreur à Victor, à Clémence, à M. le baron lui-même, qui me laisse mourir loin de lui!.... Valentin! c'est trop, mille fois trop pour briser un coeur, moins faible même que le mien.... Je sens que ma langue se glace, que le froid de la mort monte jusqu'à mon coeur.... Je ne puis plus.... prononcer.... que les noms si chers d'Adèle.... de Victor!.... et.... je meurs....
»Elle expire, en effet, et je ne vois plus qu'un cadavre inanimé! Oh mon Dieu, mon cher maître, que ce tableau m'a fait de peine! il est là, encore devant mes yeux, et je crois qu'il y sera tant que je vivrai. On peut donc mourir de douleur!... je ne l'aurais jamais cru.... Il faut pourtant que j'en revienne à mon histoire, et m'y voici.
»Madame Germain n'était plus; je lui avais fait rendre les honneurs funèbres, et je l'avais placée moi même dans un des bosquets du parc, où son corps repose encore: que pouvais-je faire-là, moi, seul dans ce château avec Friksy et son fils, qui ne pensaient qu'à l'inquiétude où les livrait l'absence du baron? Je me rappelai les derniers voeux de madame Germain: elle voulait, disait-elle, que je prisse soin de son petit Hyacinthe; elle desirait que je retrouvasse son cher Victor: suivons ses dernières volontés, me dis-je; et je les exécutai. D'abord je mis le jeune Hyacinthe chez une bonne fermière de la montagne voisine, qui, moyennant une bonne somme d'argent une fois donnée, me promit d'élever son enfance et de me le représenter toutes les fois que je le desirerais. Ensuite je pris un cheval, et je me décidai à courir sur vos traces que je pouvais deviner, puisque vous m'aviez dit la route que vous vous proposiez de prendre. Je ne dis donc mon projet à personne; je remis seulement mes clefs et mes comptes à l'intendant, et je partis. Dieu sait si j'ai couru depuis ce temps-là; mais enfin je vous ai rencontré, mon cher maître; et, si mes voeux sont comblés, j'espère que ceux que madame Germain a manifestés avant de mourir seront suivis de même. Nous ne nous quitterons plus, mon bon, mon aimable maître; n'est-ce pas que nous ne nous quitterons jamais»?
Victor protesta encore une fois au fidèle serviteur qui aimait à se répéter, que jamais il ne se séparerait de lui, et notre héros se livra aux justes regrets que devait lui causer la mort d'une femme qui avait été l'amie de sa mère, qui l'avait vu naître, qui l'avait enfin sauvé de la honte, du crime peut-être, en l'arrachant au coupable Roger. Il est vrai que cette madame Germain, après avoir fait son bonheur, en confiant son enfance au baron de Fritzierne, causait aujourd'hui tous ses maux; c'était son entrée dans le château qui en avait banni Victor et Clémence.... Clémence! elle était donc aussi errante, vagabonde! Victor ne savait que sa fuite, sans connaître ses projets; Victor croyait que Clémence n'était sortie du château de Fritzierne que pour courir après son amant, pour le chercher par tout l'univers: quelque insensée que fût cette résolution qu'il attribuait à Clémence, Victor ne pouvait la blâmer d'un excès d'amour, qui, en troublant sa raison, l'avait forcée à manquer aux devoirs de la piété filiale. Mais de quel côté a-t-elle tourné ses pas? S'il le savait, Victor, comme il se hâterait d'aller la rejoindre! comme il volerait vers cet objet cher et si aimant! Elle n'a point de parens, point d'amis chez qui elle puisse aller: elle court donc à l'aventure, et le baron de Fritzierne erre aussi au hasard pour chercher ses traces, qu'il ne connaît pas plus que Victor! Ciel! quelle réflexion douloureuse vient frapper Victor! Si le baron s'était imaginé que Victor est le complice de la fuite de Clémence! s'il présumait que Victor, en fuyant, ait pu entraîner sa fille avec lui, lui donner un rendez-vous, un point de ralliement pour se rejoindre! il est possible que M. de Fritzierne forme ces injustes soupçons; et alors il accusera Victor, et Victor passera à ses yeux pour un vil séducteur! Comme il souffre, Victor, de cette idée affreuse qui afflige son esprit et son coeur. Il ne suffit donc pas, s'écrie-t-il, de ne point faire le mal, on peut donc être toujours soupçonné de l'avoir commis, et l'on n'en est pas moins en butte aux traits du mépris et de la haine des hommes! Surmontons cette nouvelle crainte, qui peut n'être que trop fondée, reposons-nous sur la tranquillité de ma conscience: elle est mon guide, mon soutien, mon consolateur, et sans ma conscience, sans le témoignage de ma probité que j'ai là, dans mon coeur, je ne pourrais plus supporter la vie!
Ainsi parla Victor. Comme il était tard, et que le repos lui était nécessaire, il songea à en prendre un peu, en engageant Valentin à en faire autant près de lui. Valentin ne se fit pas prier, et ce bon garçon dormit comme un homme que le sort n'a livré ni aux remords, ni aux regrets, ni aux douleurs.
Victor, que le sommeil fuyait depuis long-temps, se promit bien de suivre le dessein qu'il avait d'abord conçu de parcourir toute l'Allemagne. Clémence, se dit-il, Clémence, qui me cherche sans doute, présumera bien que je n'irai pas changer de climat, encore moins visiter les autres empires de l'Europe. Un amant banni des lieux qu'habite sa maîtresse est comme la timide fauvette, qui, effrayée par les cris de joie de l'indiscret qui veut lui ravir le nid de ses petits, fuit de ce nid à tire-d'aile, mais tourne sans cesse autour, le guette de l'oeil, ne le perd jamais de vue, dans l'espoir d'y rentrer, si le ravisseur a la sensibilité de respecter sa triste famille. Tel est l'amant bien épris; il fuit, mais il ne peut abandonner la patrie de celle qu'il adore; l'air qu'elle respire lui est nécessaire, et s'il ne peut rester près de l'asyle de son amante, il ne s'en éloigne jamais assez pour n'avoir pas la faculté d'y retourner en peu de temps. Si Clémence a fait cette réflexion, elle cherchera Victor dans les environs de la Bohême. Dans les environs de la Bohême! et si son père la retrouve, s'il la contraint à le suivre, comme cela est présumable, elle est de nouveau perdue pour Victor. Singulier effet de l'amour joint à la délicatesse! Victor regrette que Clémence ait fui son vieux père, et Victor serait désespéré que le baron retrouvât Clémence; il lui semble même qu'elle est à lui maintenant, qu'il va la rejoindre aisément, qu'ils sont comme ensemble, puisqu'elle n'est plus sous la puissance paternelle. Victor aurait desiré qu'elle ne quittât jamais son père, et Victor desire maintenant qu'elle puisse se soustraire à ses recherches.... Voilà l'amour, voilà ses indécisions et ses erreurs.
Victor se propose donc de retourner dans son pays, de visiter exactement la Saxe, la Silésie, la Moravie, l'Autriche, la Bavière, la Franconie, tous les cercles qui entourent la Bohême, il ne négligera pas une masure; et si ses recherches sont infructueuses, en tournant autour du climat sauvage qui a vu naître Clémence, il parcourra l'Allemagne entière, la Prusse, la Pologne, la Hongrie, l'Italie, la Savoie, la France, toute l'Europe, en un mot; par-tout il demandera Clémence, aux hommes, aux forêts, aux échos, et il faudra bien qu'il la trouve, si elle n'est pas rentrée au château de son père. Il lui sera très-facile de s'éclaircir sur ce dernier point, en engageant Valentin à entretenir une correspondance suivie avec la fermière qui s'est chargée d'élever le petit Hyacinthe. Cette fermière est voisine du manoir de Fritzierne; elle saura tout ce qui s'y passera, en rendra un compte exact à Valentin; et si Clémence n'est pas retrouvée par son père, ce bonheur doit être réservé à Victor, qui ne prendra plus de repos jusqu'à cette heureuse découverte. Voilà qui est convenu; Victor en fait le serment sur le portrait de Clémence, et sur l'écharpe écarlate que son amante a fixée sa poitrine avant qu'il parte pour le camp de Roger. Victor baise mille fois ce voile précieux qui ceignit jadis la tête de Clémence, et que les zéphyrs se plurent à soulever sur ses épaules. Cette écharpe, don sacré de l'amour, est le gage de la tendresse de son amie; il y a tracé ces mots sur la soie: _Dieu, l'amour et l'honneur_; c'est la devise des anciens paladins, c'est la devise que Victor chérit; elle lui dit de mettre sans cesse sa confiance en l'Être suprême, de penser toujours à celle qu'il adore, et d'écouter, en toute occasion, la voix de sa conscience, qui l'a déjà soutenu dans les secousses violentes qu'il a éprouvées.
Victor, fort de la résolution qu'il a prise, voit s'avancer à pas lents le char radieux du soleil; il éveille Valentin, qui, fatigué comme il l'est, va dormir toute la journée, et tous deux se disposent à retourner en Bohême, qu'ils vont traverser seulement pour entrer de-là dans la Bavière, qu'ils veulent d'abord parcourir.
Ils sont prêts à partir, lorsqu'un jeune homme entre précipitamment chez eux, et se jette dans les bras de Victor, qu'il accable des plus tendres reproches: c'est Henri. Henri s'est apperçu la veille que son ami s'était échappé secrètement de la maison de son père. Henri s'est douté que Victor revenait chez lui, et, dès l'aurore, il s'est empressé de se rendre à Léipsick, pour tâcher de ramener son ami au bois de Rosendhall. Henri lui fait les propositions les plus agréables. Il va se marier, Henri; il va épouser Constance, qu'il adore. Nous irons, dit-il à Victor, ma femme et moi où tu voudras. Constance est une riche héritière, dont les biens immenses sont plus que suffisans pour nous et pour toi; tu seras heureux enfin, cher Victor, tu seras tranquille; et si tu peux parvenir à oublier Clémence, si tu peux te faire une raison sur le malheur de ta naissance, tu passeras avec nous des jours doux, et filés par la tendre amitié. Moi oublier Clémence, lui répond Victor! eh! je viens encore tout-à-l'heure de jurer de lui consacrer mes moindres voeux et mes moindres démarches! Non, Henri; je pars, je vais chercher cette amie de mon coeur, et je ne prends plus de repos que je ne l'aie rencontrée, quelque part sur la terre.
Henri, qui ne comprend rien à cette résolution de Victor, fait tous ses efforts pour l'en détourner: il ne peut y parvenir; Victor est inébranlable; les grands biens, la vie tranquille, l'état heureux qu'on lui propose, il refuse tout: c'est Clémence qu'il lui faut, ce n'est point la fortune; il ne voit que Clémence: tout entier à l'amour, il ne sent plus rien pour l'amitié. Victor enfin embrasse Henri, le remercie de ses offres avantageuses, et lui dit un éternel adieu.
Ingrat ami, lui dit Henri en versant quelques larmes, tu me quittes, tu renonces à la vie paisible que je te propose; va courir mille aventures nouvelles; va t'exposer de nouveau aux coups du malheur qui semble te poursuivre, et que tu parais chercher; je ne te presse plus, mais je souffre beaucoup de ton insensibilité. Tu me méprises peut-être maintenant, parce que tu as vu hier mon père, parce qu'il professe un état, bas à la vérité, que je n'ai jamais approuvé, et que je vais lui faire quitter. Si tu me juges comme lui, Victor, apprends à me connaître; lis ce cahier que j'ai écrit exprès pour toi; il contient le détail de mes aventures; tu verras qui je suis, qui j'ai voulu être, et ce que je me propose de devenir. Adieu, Victor; garde ces mémoires d'un homme qui t'a trop peu connu; mais qui emportera au tombeau le souvenir de ton amitié, de tes rares qualités et de ta bienfaisance. Adieu.
Henri soupire, serre encore une fois Victor dans ses bras, et se retire. Victor ému de cette touchante séparation, mais s'enorgueillissant d'avoir eu le courage de sacrifier l'amitié à l'amour, jeta les yeux sur le cahier de Henri, pendant que Valentin s'occupait de quelques préparatifs nécessaires pour le départ.
Ce cahier de Henri, je ne puis l'offrir à mes lecteurs: c'est le seul qui se soit égaré parmi les nombreux manuscrits du temps qu'il m'a fallu consulter pour écrire cette histoire. Heureusement ce cahier perdu n'occasionne point une lacune dans la marche des événemens qui donnent de l'intérêt à ces mémoires. J'ai su seulement, par quelques détails oiseux que je retranche ici pour ne point faire de longueurs, j'ai su, dis-je, que Henri était le fils d'un riche Génevois; son père, qui s'occupait le physique et de chimie, mangea toute sa fortune en inventions, secrets, ou découvertes prétendues utiles. Le jeune Henri, qui n'avait pas la manie de faire le devin, le sorcier, comme son père, adorait Constance, fille d'un grand seigneur, son voisin. Tout avait été arrangé pour leur mariage; mais la folie du père de Henri montait de jour en jour à son comble; le père de Constance retira sa parole, et le jeune Henri fit les plus vifs reproches au sien, en l'engageant à renoncer à son vil métier. Celui-ci n'écouta point son fils; il voyagea, fit rencontre d'une troupe de Bohémiens, épousa la vieille qui les conduisait, et fut se fixer dans le bois de Rosendhall, près de Léipsick, où il s'occupa plus que jamais de la magie noire, de toutes les sottises de l'astrologie. Henri, que son père avait quitté sans le prévenir, s'attacha plus particulièrement au grand seigneur, père de Constance: ne pouvant devenir l'époux de cette jeune personne, il pria son père de l'employer comme son secrétaire. Celui-ci y consentit; mais bientôt, appelé en Prusse par une succession, il partit avec sa fille et Henri. Ces trois voyageurs traversent l'Allemagne, sont saisis par la troupe de Roger. Le père de Constance meurt sous leurs coups, ainsi que ses gens; Constance elle-même est laissée sans mouvement sur le corps sanglant de son père; et Henri, jeune homme qui peut faire un élève pour la troupe des Indépendans, est entraîné, malgré ses cris et ses larmes, par les brigands, qui, peu après, en entendant les menaces qu'il fait d'immoler Roger, le plongent dans les cachots de ce monstre, dont Victor a le bonheur de le délivrer. Pour Constance, elle fut recueillie par la troupe des Bohémiens de Rosendhall, qui la portèrent, presque mourante, à leur chef. Le père de Henri, reconnaissant l'amante de son fils, prit soin de ses jours, et eut le bonheur de la rendre à la vie. Ce fut quelque temps après que la vieille, qui ne connaissait pas le fils de son époux, entendit dire à ses gens qu'on avait vu ce jeune homme à Léipsick, et qu'il venait tous les soirs se promener au bois. La vieille se trompa, comme on sait, prit Victor pour Henri, et tout se découvrit. Maintenant Constance était libre d'épouser Henri: elle allait combler ses voeux; et Henri, qui brûlait de réunir Victor à sa famille, se proposait de forcer son père à renoncer à la magie, à congédier la troupe de Bohémiens, et à partager tranquillement avec lui les grands biens de son épouse.
Voilà tout ce que j'ai pu découvrir de cette histoire, très-longue selon toute apparence, dans le cahier perdu écrit de la main de Henri lui-même; car le manuscrit que j'ai suivi pour écrire l'histoire de Victor, portait en tête de la page où la visite de Henri et le don qu'il fait de son cahier sont détaillés, le chiffre 281, et je l'ai repris au chiffre 412, pour suivre la vie de mon héros, ainsi qu'on va le voir dans le chapitre suivant; ce qui prouve que la lacune est de 131 pages. Au surplus, j'engage mon lecteur à ne point regretter cette lacune, car il me semble qu'il perd plus de détails inutiles et verbeux que de faits vraiment intéressans, faits étrangers d'ailleurs à l'histoire intéressante de l'Enfant de la Forêt.
CHAPITRE V.
ENTREVUE NOCTURNE; AFFRONT SANGLANT.
Victor a lu le cahier de Henri; il y voit un amour traversé comme le sien, mais plus heureux, puisqu'il est couronné. Victor est enchanté du bonheur de son ami; quoiqu'il n'ait pas l'intention de le partager; il admire en même temps la délicatesse de ses procédés. Si je n'aimais pas, se dit-il, la maison de Henri serait pour moi un port assuré contre les orages qui ont déjà traversé ma vie, et qui peuvent obscurcir encore mes tristes jours. Voilà un homme riche qui sait mes malheurs, ma naissance, et qui, loin de me mépriser, m'offre sa fortune et son amitié constante. Ô Victor! faut-il que tu aies connu l'amour! faut-il qu'un serment, fait il y a quelques momens, force tes pas à errer long-temps, toujours peut-être, et sans trouver la femme divine que tu vas chercher!.... Que dis-je! pourrais-je si-tôt le regretter, ce serment solemnel! aurais-je la bassesse de me repentir d'aimer Clémence! Victor, qu'as-tu dit? qui a pu te faire regretter ces liens charmans qui t'enchaînent à la beauté, à l'innocence, à la vertu? Rougis, Victor, rougis, et songe à suivre la loi que tu viens de t'imposer.... elle est aussi sacrée pour toi que le fut jadis, pour le baron de Fritzierne, le serment qu'il fit aux mânes de son épouse de t'adopter, de t'élever comme son fils. Pars, Victor, et cherche Clémence; c'est-là le seul port où tu puisses trouver le véritable bonheur....
Valentin est prêt, et Victor l'est aussi. Tous deux quittent enfin la ville de Léipsick, reviennent sur leurs pas, traversent de nouveau la Saxe, et se retrouvent, au bout de quelques jours dans la Bohême, où il semble que leur destinée soit d'errer toujours. Comme leur dessein n'est que de passer rapidement par ce royaume, qui leur rappelle Roger, sa troupe et des souvenirs trop douloureux, ils prennent sur la gauche, et vont se rendre enfin à Amberg, capitale du haut palatinat de Bavière dans le Nordgow, et qui n'est qu'à huit lieues de Ratisbonne.
Je ne dirai point comment Victor s'informe en route de Clémence, avec quel soin il interroge tous ceux qu'il rencontre, comment il s'y prend pour désigner celle qu'il cherche, ni les éclats de rire ou les signes de pitié qu'il provoque par ses questions ingénues. Il faut être amant, et par conséquent avoir la tête un peu frappée, pour former le projet bizarre, impraticable à l'apparence, d'aller demander une femme, inconnue à tout le monde, à chaque passant qu'on rencontre, et, pour ainsi dire, dans chaque maison qui s'offre à nos yeux. Je ne dis point que Victor faisait cette recherche à la lettre; mais il n'en était pas moins importun à tous ceux qu'il interrogeait. Il lui semblait qu'un dieu protecteur, le dieu des amans sans doute, devait lui faire rencontrer à la fin celle qu'il brûlait de revoir. Enfin, se disait-il, elle est quelque part dans la nature; je visiterai tous les coins du globe; je passerai ma vie, s'il le faut, à cette recherche, et je réussirai....
Ordinairement, dans les romans, on fait voyager ses héros sans dire au lecteur s'ils ont de l'argent, ou des ressources pour s'en procurer. Il est sensé que cela va tout seul, qu'un amant qui court le monde, a tout ce qu'il lui faut pour se soustraire au besoin; et ce sont des vétilles d'ailleurs auxquelles les romanciers ne pensent jamais. Moi, qui écris une histoire véritable, je ne dois rien omettre; et le chapitre de l'argent en voyage est assez essentiel, pour qu'on me permette une légère explication à ce sujet. D'abord Victor a reçu dans le camp des Indépendans une somme d'or considérable, que son père lui a fait remettre par les mains du jeune Henri. En second lieu, cet Henri qui doit sa liberté à Victor, cet ami sensible et généreux, n'a pas oublié de lui laisser, à sa dernière visite, une marque de sa reconnaissance. C'est Valentin que le jeune Henri a pris à part. Ton maître, lui a-t-il dit, me fuit pour jamais; charge-toi, mon ami, de ce faible présent, bien au-dessous des obligations que ses services signalés m'ont imposées.
Valentin a voulu refuser la bourse qu'Henri lui a remise; mais Henri a insisté, et Valentin a mis l'or dans sa poche sans en parler, pour le moment, à son maître; ce n'est qu'au bout de quelques jours que Victor apprend ce trait de bienfaisance de son ami. Il blâme d'abord Valentin d'avoir reçu un présent aussi considérable, mais il n'est plus temps de le rendre; Valentin d'ailleurs lui fait observer que l'argent est encore plus nécessaire que l'amour. Victor sourit de cette maxime intéressée, et Valentin se charge de faire par-tout la dépense. Ainsi Victor est à l'abri du besoin; il peut voyager: le lecteur est certain maintenant qu'il ne manquera de rien: je ne reviendrai donc plus sur ce point.
Victor et Valentin avaient quitté la Bavière; ils avaient visité l'Autriche, suivant leur projet, et ils étaient maintenant dans la Moravie, qu'ils parcouraient avec les mêmes soins, sans découvrir encore l'objet de leurs voeux. Ils ne se lassaient pas: le courage de Victor s'augmentait par l'amour, et le zèle de Valentin doublait par l'amitié qu'il portait à son maître.
Un jour, ils avaient quitté la ville d'Iglaw, et côtoyaient paisiblement les bords de l'Igla, dans l'espoir de se rendre à Brow, petit village situé à deux lieues. Le ciel, qui jusqu'à ce moment avait été pur, se couvrit tout-à-coup de nuages, et l'orage le plus affreux vint les accueillir. Seuls, dans une campagne déserte, ils ne purent que se réfugier sous une roche, qui, par sa sommité, offrait une espèce de toit salutaire au voyageur mouillé par l'orage. La pluie, la grêle, le tonnerre, tout ce désordre de la nature dura jusqu'au soir. La nuit même commençait à couvrir l'horizon, lorsque l'orage cessa, et permit à nos amis de quitter leur retraite pour chercher un abri plus commode. Les terres étaient trempées, les chemins impraticables; nos voyageurs furent obligés de prendre une route pierreuse, et qui était frayée sur une espèce de montagne. Ce fut sur ce mont élevé que Victor apperçut près de lui une maison éclairée, qu'il n'avait pu remarquer d'abord, attendu que la montagne la lui cachait pendant qu'il en côtoyait le pied. Allons frapper là, dit Victor; on ne peut nous y refuser l'hospitalité pour cette nuit seulement.