Victor, ou L'enfant de la forêt
Chapter 31
Clémence tombe privée de sentiment. Madame Germain, aidée de quelques serviteurs qui sont là, s'empresse de la faire transporter chez elle, où elle lui prodigue tous les secours possibles. Le baron, pendant ce temps, fait entrer chez lui Valentin et l'étranger, qu'il fixe d'un air inquiet: cet étranger, on sait que c'est Fritz. Fritz, qui remarque l'inquiétude du baron, se hâte de la faire cesser. Oui, monsieur, lui dit-il, le vertueux, le généreux Victor vous fuit pour toujours, et c'est bien malgré moi; car le ciel sait les efforts que j'ai faits, les prières que j'ai employées pour l'engager à venir avec confiance se jeter de nouveau dans vos bras hospitaliers; mais Roger est un scélérat intraitable, endurci dans le crime, sourd à la voix de l'honneur, de la raison, au cri même de la nature: Victor n'a pu adoucir son coeur féroce; vos bienfaits, une retraite paisible, l'oubli de ses forfaits, Roger a tout refusé. Victor alors s'est souvenu de la défense expresse que vous lui avez faite de le recevoir: rien n'a pu le faire changer de résolution, il est parti, et c'est au moment où je reçois de lui le service le plus signalé, que, moi-même, je suis privé, pour la vie peut-être de cet ami généreux à qui je dois la liberté et le bonheur de voir M. le baron de Fritzierne.--Ciel! s'écrie le baron, il m'a trop obéi! Mais qui êtes-vous donc, vous, jeune homme, qui paraissez vous intéresser tant au malheureux Victor?--Permettez-moi, monsieur, d'embrasser vos genoux avant de vous révéler mon sort funeste, et d'intercéder vos bontés, dont j'ai besoin, non pour moi, mais pour mon malheureux père qui fut jadis votre victime.--Ma victime!--Votre main furieuse, égarée, le perça de coups; et il ne dut l'existence qu'aux barbares au milieu desquels il fut chargé de fers.--Je ne vous entends pas, jeune homme, expliquez-vous. Votre père, dites-vous, est tombé sous mes coups! Où donc? à l'armée peut-être?--Non, à deux pas d'ici, au pied de ces montagnes, dans la ferme qu'on voit là bas.--Dieux! quel soupçon! Vous seriez?....--Le fruit d'un premier hymen contracté en secret par votre épouse et l'infortuné Friksy!--Vous! ô bonheur! tu serais cet enfant que j'ai tant cherché, et pour lequel j'ai fait le serment d'adopter le premier nouveau-né qui s'offrirait à mes yeux, serment que j'ai tenu à l'égard de Victor!--Vous le voyez à vos pieds, cet enfant respectueux, qui vous implore pour son père.--Ton père! il n'est donc point mort, ton pauvre père?--Il l'est, hélas! civilement: couvert de la livrée du crime, il porte, innocent, les chaînes destinées aux coupables; il est esclave de galères à Prague!....--Que m'apprends-tu-là! Quelle faute a-t-il donc commise?--Celle de m'avoir donné le jour, celle d'avoir enflammé votre injuste fureur, celle d'avoir été pris au milieu des complices de Roger, qui, eux-mêmes, le retenaient prisonnier dans leur camp.--Je t'entends, et je sens toute l'étendue de tes peines. Ma vieillesse était donc destinée aux remords! C'est moi, oui, c'est moi qui ai causé tous ses maux, je le vois, et je dois tout employer, mon crédit, ma fortune, ma vie même, pour les effacer. Tu m'expliqueras son affaire, et je te promets de te rendre ton père.--C'est un service dont Fritz ne perdra jamais le souvenir.--Fritz! c'est donc-là ton nom? Pauvre Fritz! au lieu d'un père, tu en auras deux dorénavant. Tu resteras ici, et tu me tiendras lieu du jeune homme le plus intéressant, de mon fils adoptif, de Victor qui me fuit, hélas! mais que je ne puis jamais oublier! Il a pris ta place ici; elle t'était destinée, cette place dans ma maison et dans mon coeur! Reprends-la, sois mon appui, mon consolateur, et que ton père brise des chaînes, qu'il n'a pas méritées, pour venir augmenter le cercle de ma famille et de mes amis.--Mais Victor!--Victor! ah! tu brises mon coeur! L'insensé! prendre à la lettre un ordre que nécessitait peut-être la prudence mais que la raison avait seule dicté! Ne connaissait-il pas ma tendresse pour lui! c'était par-là qu'il fallait m'attaquer. Partir d'ailleurs seul, sans ressources, sans crédit, sans amis, sans parens! Si je pouvais deviner la trace de ses pas! si je pouvais!.... Mais non, non, que la raison reprenne son empire sur mon faible coeur! Victor adorait ma fille, ma fille l'aimait; ils étaient destinés l'un à l'autre, et je ne pouvais les unir! Ils eussent été bien plus malheureux en vivant ensemble sous le toit paternel, en se voyant tout le jour, en se jurant à toute heure un amour qu'ils ne devaient jamais voir couronner. Victor a bien fait; s'il était revenu ici, je n'aurais pu le repousser de mon sein; il vaut mieux qu'il m'ait évité la douleur de lui rappeler mes ordres rigoureux; il a bien fait de fuir sans me voir, sans voir Clémence. Je trouverai peut-être des moyens de l'accabler de loin de mes bienfaits et de ma protection.... Mais, ma pauvre fille, ma pauvre fille, mon ami! ce coup va la tuer; je vais perdre mon enfant, s'il faut qu'elle désespère de voir celui qu'elle aime de toutes les forces de son ame! Oh! madame Germain, qu'avez-vous fait? Pourquoi nous avez-vous dévoilé le fatal secret de la naissance de Victor? Vous seule le possédiez ce secret funeste! Sans vous, sans votre séjour chez moi, je les unissais ces jeunes gens, et nous ignorions tous à jamais le malheur qui me force aujourd'hui de les désunir! Que vous nous faites payer cher l'hospitalité que nous vous avons donnée!.... Mais pardon, pardon, cher Fritz, si je m'occupe d'un autre, quand je ne devrais que te presser contre mon coeur. Mais cet autre, Fritz, c'est Victor, c'est le jeune homme le plus estimable!.... Tu l'as connu, dis-tu? c'est lui qui t'a rendu à ma tendresse? Quel procédé, Fritz! qu'il est grand, qu'il est noble et généreux! Il perd tout, et n'est point jaloux de voir un autre jouir des bienfaits dont il est privé. Il aime Clémence, et c'est lui qui t'envoie vivre près de Clémence! Ô Fritz! j'en eusse fait mon fils, il eût été ton plus tendre ami; quelle perte nous faisons tous les deux!....
Fritz veut calmer les regrets de M. de Fritzierne, impossible. Ce respectable vieillard est satisfait de revoir cet enfant de son épouse, mais en même temps il ne peut supporter l'idée accablante d'être séparé de son Victor. Eh! si le père éprouve une douleur si forte, qu'on juge de celle à laquelle sa fille est livrée. Elle est inexprimable: Clémence n'a recouvré ses sens chez madame Germain que pour détester la lumière du jour, qu'on a, dit-elle, la cruauté de lui rendre. Elle appelle Victor, elle croit voir Victor; sa raison est en proie au délire le plus effrayant. Sa santé en est tellement altérée qu'elle passe plusieurs jours entre la vie et la mort; c'est ce que craignait le baron. Il faut qu'il rassemble toutes les forces de son ame, pour n'être point abattu lui-même sous les coups multipliés que lui porte le destin. Enfin Clémence se rétablit visiblement par les secours de l'art qui nous guérit, et sur-tout par les consolations de tous ceux qui l'entourent; elle a vu souvent Fritz près de son lit de douleur, sans demander ce que c'est que ce jeune étranger: elle l'apprend enfin, mais avec froideur, avec insensibilité; elle ne peut s'intéresser à ce frère que lui donna sa mère, elle ne pense qu'à Victor, et Victor seul occupe ses moindres pensées. Quel état douloureux! Il cesse enfin, pour faire place chez elle à un désespoir sombre et concentré auquel son père se méprend. Le baron croit que sa fille est enfin résignée: elle ne parle plus de Victor, elle paraît même n'y plus penser. Le baron, enchanté de ce changement inespéré, profite de ce calme apparent pour lui parler de Fritz, pour lui vanter les traits et les bonnes qualités de ce jeune homme: il voudrait émousser les traits de l'amour en les portant vers la tendresse fraternelle: il voudrait détourner sur un frère une partie des tendres sentimens que Clémence livre tous à son amant. Tel est l'espoir de Fritzierne, tel est son but. Il se flatte même de réussir; mais soins inutiles, il est à la veille de perdre le fruit de ses peines, et le désespoir de Clémence est d'autant plus à craindre, qu'il éclate moins en pleurs ou en exclamations.
Clémence ne se flatte plus de revoir Victor; Clémence n'a point la folle présomption de chercher à le retrouver en courant après lui; mais Clémence ne peut plus vivre dans des lieux où elle ne rencontre plus celui qui en faisait le charme. L'air qu'elle respire a perdu sa pureté depuis qu'elle ne le partage plus avec Victor; le château de Fritzierne lui semble un désert affreux; chaque appartement, chaque meuble même lui rappelle un homme qui semblait l'embellir de sa présence: son père lui-même, son père ne lui est plus aussi cher qu'auparavant. C'est son père d'ailleurs qui cause les malheurs de Victor et les siens; c'est sa vanité cruelle, ce sont ses funestes préjugés qui ont éloigné son ami. Eh! qu'importait à l'hymen la source où Victor avait puisé la vie, quand l'amour avait oublié cette erreur de la nature, quand toutes les vertus de Victor avaient épuré cette source perdue et arrêtée dans son cours? S'informe-t-on, en respirant la rose, du fumier qui a réchauffé sa tige débile, augmenté sa force et sa croissance? Pense-t-on, en voyant couler le ruisseau limpide, au torrent écumeux et dévastateur qui l'a laissé tomber de ses flancs bourbeux, pour le laisser courir dans la plaine où il s'est clarifié? A-t-on jamais reproché aux froids brumeux, aux neiges de l'hiver, d'avoir pénétré les plantes potagères que le printemps a moins de peine ensuite à faire germer? Non, Victor n'avait rien de commun avec son père; ses vertus étaient à lui, il ne fallait voir que ses vertus; de même qu'il ne faut voir que les vices d'un jeune homme qui a gâté, par l'abus des passions, l'excellente éducation que lui avait donnée un père respectable. Non, voilà le monde; le jeune débauché, fils d'un homme vertueux, aurait pu épouser Clémence; au lieu que l'honnête homme, né d'un père criminel, n'est pas digne de sa main! Quel honteux préjugé! Et M. de Fritzierne, homme estimable à mille autres égards, se laisse subjuguer par ce faux calcul de la vanité! il chasse Victor, et fait le malheur de sa fille! Sa fille lui doit-elle encore sa tendresse, quand sa tendresse à lui est moins forte que son orgueil? Clémence doit-elle sacrifier sa liberté, sa jeunesse, à la consolation d'un homme qui s'est créé, de bonne volonté, des sujets de chagrin, à lui et à tous ceux qui l'entourent? L'amour ne peut composer avec la nature marâtre. Clémence ne doit plus rien à son père, elle se doit tout entière à son amant. Elle n'ira point chercher vainement ses traces, qu'elle ignore; mais elle se retirera dans un asyle pieux: c'est au pied des autels d'un dieu rémunérateur; c'est au milieu de ses vierges pures et religieuses qu'elle ira cacher sa douleur, éterniser ses regrets. À douze lieues environ de l'asyle paternel, qui devait devenir le toit conjugal de Clémence et de Victor, est une sainte maison, où l'on reçoit, sans faire aucune question, les jeunes personnes qu'un désespoir d'amour pousse vers une pieuse vocation; c'est là que Clémence va se rendre à l'insu de son père, de madame Germain, de tout le monde. C'est aux pieds de la respectable supérieure de cette auguste communauté qu'elle ira déposer ses douleurs et son espoir; c'est enfin sous le voile de la religion et de la charité chrétienne qu'elle cachera à jamais, à tous les regards, et son amour et ses regrets. Le parti en est pris; Clémence ne pense plus qu'à exécuter son projet; elle ne pleure plus, Clémence, elle ne gémit plus; mais comme elle souffre intérieurement!
Le baron de Fritzierne, qui croit que le temps a calmé un peu l'excès des regrets de sa fille, ne pense plus qu'à se rendre à Prague avec Fritz, pour briser les chaînes du malheureux Friksy. En conséquence, après avoir engagé Clémence à attendre patiemment son retour, à se consoler sur-tout, il recommande sa fille aux soins tutélaires de madame Germain, et part un matin, en promettant de revenir le lendemain. Clémence le voit, d'un oeil sec, traverser le pont-levis du château, qui vient de se baisser devant lui; mais au moment où le baron va monter dans sa voiture, Clémence ne peut résister au desir de l'embrasser, en lui disant un adieu qu'elle sait être éternel. Mon père, s'écrie-t-elle en versant un torrent de larmes, oh! serrez encore votre fille dans vos bras paternels!--Y penses-tu, mon enfant? d'où te vient cet excès de douleur? ne semble-t-il pas que je vais faire un voyage de long cours? Embrasse-moi une seconde fois, ma fille, je le veux bien; mais dissipe ta tristesse, et songe que tu me reverras demain au soir.--Je... vous... reverrai, mon père!--Oui, ma fille, et j'espère te ramener quelqu'un qui, en augmentant la société de cette maison, contribuera à te consoler, à me consoler moi-même de l'absence d'un ami qui nous était si cher.
Le baron monte dans sa voiture, où Fritz est déjà placé. Clémence lève encore ses bras vers son père, qu'elle fixe avec la plus tendre expression, qu'elle regarde même avec attention, comme si elle ne l'avait jamais vu.... Fritzierne prie madame Germain d'éloigner sa fille, qui lui paraît trop sensible à cette séparation. Madame Germain entraîne Clémence, et la voiture du baron disparaît.
Clémence est rentrée; elle est plus tranquille, et son projet se retrace de nouveau à son esprit; elle sent que c'est là le moment de l'exécuter, et s'y dispose pendant toute la journée avec un calme, un sang-froid étonnans dans une jeune personne de dix-huit ans, et qui annonce un grand caractère. Clémence a vu qu'on a toujours laissé, dans la chambre de Victor, la clef de la petite porte qui donne de plain-pied sur la campagne, de cette petite porte par laquelle Victor et Valentin avaient été, quelques mois avant, arracher madame Germain des mains des gens de Roger. Clémence s'empare secrètement de cette clef, elle fait encore plusieurs tours dans cette chambre, jadis habitée par l'amant le plus intéressant, et semble interroger chaque objet qui la décore, comme pour savoir s'il a souvent entendu sortir le nom de Clémence de la bouche de Victor. Elle touche les endroits que Victor a touchés, et croit y remarquer encore la trace de ses doigts. Elle va sortir enfin; mais un objet qu'elle n'avait point remarqué, frappe sa vue; c'est une armille, espèce de bracelet que Victor a porté long-temps à son bras. Cette armille, d'or et de rubis, porte une tresse des cheveux de ce jeune homme, qu'elle-même a tissus autrefois. Bijou précieux qui a appartenu à Victor, qui a touché son bras valeureux, tu ne quitteras plus Clémence; elle te cache soigneusement dans son sein, sur son coeur. Oh! que ne peux-tu parler! que ne peux-tu redire un jour à ton maître, s'il retrouve son amie, tous les battemens de ce coeur sensible sur lequel on t'a placé, tous les soupirs dont Victor a été l'objet!
Clémence va retrouver madame Germain, à qui elle a intérêt de cacher ses desseins. Clémence tremble qu'elle n'ait des soupçons; elle prend garde de se trahir; et pour mieux composer son maintien timide, elle parle de son père, du bonheur qu'elle aura de le revoir, et du plaisir qu'elle éprouvera à l'aspect du malheureux Friksy, dont sans doute les fers seront brisés. Madame Germain est peu en état de lui répondre: cette femme estimable et sensible porte depuis long-temps dans son coeur le trait mortel du chagrin qui doit bientôt la conduire au tombeau; elle est dans un état de langueur et de consomption, dont elle cache encore à ses amis tout le danger qu'elle ne se dissimule point. Elle est bien éloignée de soupçonner le nouveau coup que Clémence va porter à sa sensibilité; elle écoute cette enfant, qu'elle croit plus calme qu'elle, et s'efforce de sourire pour la faire sourire aussi.
Ames trempées pour l'amitié, que vous êtes grandes et magnanimes! comme vous touchez mon coeur! et qu'il me serait doux de pouvoir chanter votre félicité! mais, hélas! c'est une destinée faite exprès pour la vertu: il faut que les coeurs délicats soient malheureux; ils ont tant d'occasions d'être froissés par les caprices, les passions, et la dureté de la plupart des hommes. S'il faut être insensible pour être heureux, un bon coeur est donc le plus fatal présent de la nature!
La nuit arrive: c'est le moment favorable pour Clémence. Son amie lui a proposé de passer la nuit près d'elle; elle a refusé son amie, sous le vain prétexte de préférer la lecture au sommeil, et elle s'est enfin retirée seule dans son appartement, dont elle a éloigné Lidy, sa femme-de-chambre. Clémence a fait ses préparatifs: ils sont bien légers: elle n'emporte que des bijoux, précieux sans doute, mais moins que ne l'est à ses yeux le bracelet de Victor qu'elle porte sur son coeur. Clémence attend que l'aurore succède à la nuit; car elle ne veut pas s'engager seule dans l'obscurité, dans des routes qu'elle ne connaît pas. Trois heures sonnent à l'horloge du château, et quelques rayons lumineux, partis de l'orient, précèdent déjà le char du soleil, en chassant devant eux la nuit, qui se hâte de replier ses voiles... C'est l'heure que Clémence a prescrite à son départ: elle descend, ne rencontre personne jusqu'à la petite porte des champs, ouvre cette porte favorable, et la referme sur elle, après avoir laissé la clef en-dedans. La voilà dans la campagne, et il ne lui serait plus possible de rentrer, quand elle le désirerait. Elle marche au hasard: elle ne manque point de force ni de courage, la pauvre Clémence; mais comme son coeur bat! comme ses yeux sont humides de larmes!... Pleure, Clémence, pleure; tu quittes la maison paternelle pour courir une carrière nouvelle, semée de chagrins et d'aventures: hélas! te conduira-t-elle au bonheur?
CHAPITRE IV.
MORT IMPRÉVUE; SACRIFICE À L'AMOUR.
Laissons Clémence errer au hasard; nous la retrouverons bientôt. Revenons maintenant à Victor, à qui son fidèle Valentin raconte en ces termes la fuite de son amante. «Oui, mon cher maître, Clémence se sauve ainsi une belle nuit!.... La matinée du lendemain se passe sans qu'on s'apperçoive qu'il manque quelqu'un au château. Ces dames ne se levaient pas ordinairement aussi matin que moi et les autres gens de la maison: cependant madame Germain, qui était très-indisposée, s'inquiéta de ne point voir venir son amie, suivant son usage, s'informer des nouvelles de sa santé. Madame Germain sort de son appartement, se rend à celui de Clémence, et, ne l'y trouvant point, parcourt la maison avec inquiétude, et comme agitée d'un sombre pressentiment. Du château elle va courir tout le parc, personne: elle appelle; elle nous met tous à la recherche de Clémence, point de Clémence! Quelle situation pour cette bonne dame! un père lui a recommandé sa fille, et elle ne lui rendra point sa fille, à son retour!.... Mais qu'est-elle devenue, cette jeune personne si douce, si timide? aurait-elle fui la maison de son père? Ce sont là les premiers soupçons de madame Germain; et c'est moi, mon cher maître, qui ai le malheur de les tourner en certitude. Je me rappelle la clef et la petite porte du château; j'y descend et la clef est après la serrure, en dedans. Qui l'a mise là? Clémence, sans doute: elle est sortie par-là; madame Germain, à qui je fais part de cette remarque, en est trop certaine, et soudain la fièvre brûle son sang et le désespoir s'empare de son esprit. Elle ne sait si elle doit à son tour fuir ou rester. Enfin elle reste, elle attend M. de Fritzierne, dont elle va percer le coeur.... C'est la seconde fois qu'une jeune personne, confiée à ses soins, s'échappe de ses mains.... M. de Fritzierne arrive dans l'après-midi, comme il l'a promis. Il amène avec lui Friksy, le père de Fritz, dont il a fait éclater l'innocence. Le baron, satisfait de la bonne action qu'il vient de commettre, est plus joyeux qu'à son ordinaire: il demande sa fille, à qui il veut présenter le premier époux de sa mère: on ne lui répond point; il m'interroge; moi, je me garde bien de lui dire la perte qu'il a faite pendant mon absence; enfin il veut parler à madame Germain; madame Germain, qui redoute sa présence, n'ose s'offrir à ses yeux. Le baron soupçonne quelque malheur; il laisse là Fritz avec son père, et monte précipitamment chez madame Germain, qu'il trouve dévorée par une maladie aiguë, et plongée dans la plus profonde douleur. Ma fille, madame, où est-elle, lui demande assez vivement monsieur?--Vous l'avez perdue, père infortuné!--J'ai perdu ma fille! qu'est-elle devenue? est-elle morte?--Je n'ose le croire.--Parlez, madame Germain? où est ma fille?--Vous me l'aviez confiée, baron, je devrais vous la rendre; mais elle a trompé ma surveillance; cette nuit elle s'est échappée, elle a fui cette maison.--Ma fille a fui son père! non, non, cela ne se peut pas!--Cela n'est que trop vrai, monsieur!....--Qu'avez-vous fait, femme imprudente! vous avez répandu, à grands flots, la coupe du malheur dans ma maison! c'est vous qui avez éloigné de moi toute ma famille! ma fille, mon Victor! sans vous ils seraient heureux! ils seraient époux, et moi je me verrais le plus heureux des pères!--Je le savais bien, monsieur, lorsque vous me pressiez de vous confier mes peines, que vous me blâmeriez un jour d'avoir parlé. Je voulais me taire, je l'avais juré; c'est vous, à votre tour, que j'accuserai de m'avoir fait trahir le serment que j'avais fait à mon amie. Vous l'avez voulu, et vous me reprochez aujourd'hui mon indiscrétion! et d'ailleurs l'aurais-je jamais divulgué ce funeste secret, sans le combat qui s'est livré entre Roger et Victor? devais-je laisser commettre un parricide sous mes yeux, quand je pouvais l'empêcher? J'arrache Roger des mains de son assassin, je veux encore dissimuler; vous me forcez de parler, il faut m'expliquer, je ne puis résister à vos instances, à vos ordres même; et vous m'accusez de tous les maux qui ont suivi cette triste explication! Ah! c'est plutôt à vous qu'il faut vous en prendre, homme vain, aveugle esclave des préjugés! qui vous empêchait d'unir ces deux enfans? Victor était-il moins cher à votre coeur, avait-il perdu ses rares qualités?.... Non, vous l'avez banni de votre présence, vous avez désespéré votre fille, qui ne l'adorait que parce que vous aviez jeté cet amour brûlant dans son coeur! vous avez forcé cette fille, vertueuse jusqu'alors, à franchir les bornes du devoir: elle vous quitte, elle devient ingrate, dénaturée, et c'est vous, vous qui l'avez amenée à ce point de désobéissance. Pleurez, père dur et orgueilleux; accusez-moi maintenant; je suis coupable sans doute; oh! oui, je suis coupable; c'est moi qui ai détruit votre bonheur, celui de vos enfans, je le sais; et la mort, qui ne peut tarder, va me punir de ce tort involontaire. Je la sens s'approcher, cette mort qui va me réunir à ma malheureuse amie. Déjà je vois Adèle sortir de son tombeau; ses bras vont m'entraîner dans sa tombe, où elle m'attend. Adieu, monsieur, je ne puis résister à tant de coups: cherchez vos enfans, que je regrette peut-être plus que vous, et laissez-moi mourir!....
»Le ton de reproche et d'aigreur qui dominait dans ces dernières paroles de madame Germain, perça le coeur sensible de monsieur. Il lui parut singulier de s'entendre appeler père dur et orgueilleux, lui qui avait fait déjà tant de sacrifices à l'orgueil et à la nature. Il sortit de la chambre de madame Germain sans lui répondre un mot, fit venir son intendant, lui recommanda d'avoir les plus grands soins pour la malade, ainsi que la plus exacte surveillance dans le château; puis il y laissa Friksy avec son fils, monta en voiture, et disparut sans nous dire où il allait.