Victor, ou L'enfant de la forêt
Chapter 26
»Je fis part à Verdier du funeste hasard qui m'avait rendu témoin des derniers momens du baron de Walfein, et je lui demandai s'il savait pourquoi on avait pris tant de précautions pour ne point ébruiter sa fin tragique. Sans doute je le sais, me répondit-il, et ces sortes d'exécutions nocturnes se multiplient plus qu'on ne le pense en France; c'est un coup de la politique du gouvernement de ce vaste empire. Voici le fait. Le baron de Walfein, qui, toute sa vie, n'avait été qu'un intrigant, s'était mis, comme vous l'avez su, dans une fourniture de grains, de fourrages, &c. pour les troupes françaises: à la tête de cette compagnie de fripons étaient des ministres et même des grands seigneurs de la cour. La mine s'évente, la fraude est avérée, plusieurs de ces fournisseurs infidèles sont arrêtés; mais ce ne sont ni les plus fripons, ni les plus titrés. Votre père gémit long-temps dans une sombre forteresse. À la fin il est question de lui faire son procès; il est condamné, c'est-à-dire qu'il paie pour les autres; mais si son affaire a trop d'éclat, le peuple murmurera, demandera d'autres têtes qu'on ne peut lui donner: le baron de Walfein lui-même peut parler, compromettre des gens en place; les appeler à d'autres tribunaux: il est donc nécessaire qu'il soit sacrifié sans bruit; et sa mort est infamante, c'est sur la place même consacrée à l'opprobre qu'il doit périr, afin que les registres qui constateront sa mort, prouvent qu'elle a été déshonorante pour ses parens; s'il en a. Telle est, mon cher Roger, ajouta Verdier, l'explication du tableau douloureux qui a frappé vos regards; le malheureux baron ne vous savait pas si près de lui; il serait mort plus tranquille. Quant aux exclamations qu'il a faites, ne les attribuez qu'à la faiblesse de sa raison dans un moment si cruel; oui, ces conseils de vertu, de sagesse, qu'il vous donnait, sont les fruits d'une imagination troublée. Il n'y a pas de l'eau à boire, mon ami, en suivant ces sottes maximes de la vertu, que les hommes ont sans cesse en vénération, et qu'aucun d'eux ne pratique. Faites comme moi, Roger; je suis toujours le même train de vie, et je suis riche et heureux.
»Je demandai à Verdier comment il avait connu Claire. S'il faut vous l'avouer, me dit-il, je la rencontrai un jour dans une maison assez suspecte. Les riches Anglais qui ont besoin de femmes ou d'argent, y trouvent à satisfaire tous leurs desirs. On joue dans cette maison; c'est ce qui m'y attirait. Claire, je ne sais comment, vint à parler de Roger son ami: ce nom me frappa, je la pris en particulier; et pour lui mieux désigner le Roger que je connaissais, je lui parlai de votre père et de sa triste fin, présumant qu'elle savait tout cela: point du tout, elle l'ignorait, et je m'apperçus trop tard de mon indiscrétion. Claire s'emporta contre vous, jura qu'elle ne passerait pas vingt-quatre heures avec vous; et en effet je sus depuis qu'elle vous avait quitté pour vivre avec mylord Kingham, le plus lourd et le plus sot seigneur de toute l'Angleterre. C'est par Claire encore que j'ai su votre adresse, et je me suis empressé de venir vous voir pour vous consoler et vous offrir mes services.
»J'embrassai Verdier, dont l'appui me devenait si nécessaire; et nous réglâmes ensemble des plans de conduite, qui me répugnèrent d'abord, mais que sa morale, qui était assez de mon goût, me fit adopter. À quoi bon se gêner, me disait Verdier, pour demander aux autres ce qu'ils ont de trop, et ce dont nous n'avons pas assez? L'excès du bien des riches appartient de droit à l'indigent, et si l'on ne l'obtient pas de bonne volonté, il faut le demander de force.
»Je fus de son avis, et dès ce moment, je roulai dans ma tête le vaste projet que j'ai exécuté depuis, lorsque les circonstances me l'ont permis. Pour l'instant, je ne songeai qu'à me venger de Claire, et nous en trouvâmes, nous deux Verdier, les moyens. Plusieurs amis communs, qui furent mis dans le secret, promirent de nous aider; et ce fut Verdier qui se chargea d'attirer la victime dans le lieu du sacrifice. Verdier était grand, bien fait, et encore aimable, quoiqu'il ne fût plus dans la première jeunesse: Verdier fut chargé de faire une cour assidue à l'ingrate Claire, sans lui dire qu'il me voyait. Verdier réussit; au bout d'un mois il fut en état de nous annoncer qu'il avait obtenu un rendez-vous; que la belle devait se trouver, le soir même, derrière les murs d'Hyde-Park, où il lui avait promis de la conduire dans sa petite maison de Saint-James. Aussi-tôt nous nous distribuâmes nos rôles, que nous jouâmes à merveille.
»Il était environ onze heures du soir lorsque Verdier fut chercher sa belle, qui l'attendait déjà depuis une demi-heure. Verdier fait l'empressé auprès d'elle; il brûle d'amour, il voudrait obtenir sur-le-champ le gage flatteur de la tendresse de Claire; Claire résiste. Dans votre petite maison, lui dit-elle, on verra ce qu'on pourra faire pour vous. Verdier la fait monter à côté de lui dans sa calèche, qu'il fait voler; et, au lieu de la conduire dans une petite maison (car il n'en a point), c'est à deux milles de Londres, dans un petit bois touffu où nous l'attendions, qu'il nous amène cette beauté facile. Claire s'apperçoit trop tard qu'elle est prise pour dupe; elle crie, elle verse des larmes, accable d'injures son compagnon de voyage; mais son désespoir redouble quand elle me reconnaît: nous étions six, tous armés d'un excellent fouet de poste, avec lequel nous nous proposions de la faire danser[6]. Je m'empare d'elle, et après lui avoir reproché son inconstance, je lui applique sur les épaules un premier coup qui est soudain suivi de mille autres, que lui prodiguent mes camarades. Claire tombe bientôt à terre, épuisée de douleur, et poussant les plus longs gémissemens. Alors pour lui ôter les moyens de plaire à d'autres, et de les tromper comme elle m'avait trompé, nous lui coupâmes le nez, les oreilles, et une partie des joues.... Tu frémis, Victor! Ne m'accuse pas de cette cruauté, je n'en étais pas capable: ce fut Verdier, qui, malgré moi, et pour s'amuser, fut chargé par les autres de cette expédition, dont, je l'avouerai néanmoins, je finis par rire comme eux.
»Cependant nous allions abandonner la victime sur la place même où elle perdait son sang, lorsqu'un homme seul, et qui paraissait descendu d'une calèche arrêtée plus loin, vint droit à nous. Nous crûmes d'abord que c'était quelque passant attiré dans ce lieu par les cris de l'infortunée Claire; mais notre surprise et notre joie redoublèrent, lorsque Verdier nous dit qu'il le reconnaissait, que c'était le gros mylord Kingham, le nouvel amant de Claire. Mylord Kingham, jaloux de son amante, l'avait suivie de loin à Hyde-Park; la voyant là monter avec un inconnu dans une calèche, il avait pris la même route que Verdier; mais effrayé de voir tant de monde autour de Claire, il s'était tenu à l'écart jusqu'au moment où, indigné des cruautés qu'on exerçait sur cette femme, il s'était montré croyant en imposer par sa présence. Il est vrai que sa vue nous déconcerta d'abord un peu; mais l'intrépide Verdier, se remettant bientôt, résolut de se divertir encore aux dépens du nouveau venu. Il força mylord à se déshabiller; puis sa seigneurie subit, comme sa triste amante, la peine de la flagellation, à laquelle nous nous bornâmes.
»Cela fait, nous le laissâmes gémir à côté de sa maîtresse, et nous nous servîmes de sa calèche, que nous joignîmes aux nôtres, pour fuir à la hâte le petit bois où nous avions poussé la raillerie un peu plus loin qu'il ne fallait. Nous le sentîmes après, mais trop tard. Mylord Kingham avait du crédit; il avait été battu; Claire était défigurée pour sa vie: on pouvait nous faire un très-mauvais parti. Nous résolûmes de fuir tous les sept, d'abandonner l'Angleterre, pour aller exercer nos talens dans un autre pays, et de ne jamais nous séparer: je dis exercer nos talens, car plusieurs d'entre nous en avaient. Je ne sais lequel, par exemple, avait eu l'adresse de dépouiller mylord Kingham de son or et de tous ses bijoux. Il nous le dit en riant après, et nous offrit cordialement un partage que nous acceptâmes.
»Je me trouvai donc associé, en quelque façon malgré moi, à ces gens peu délicats, dont les principes, qui ne me plurent pas d'abord, devinrent bientôt les miens; et nous vîmes ensemble l'Espagne, l'Italie, tous les royaumes d'Europe, où nous nous amusâmes tout uniment à détrousser les passans. Je sentais bien que j'étais voleur en petit, et qu'alors c'était un mal: il faut l'être en grand, me dis-je, ou ne pas l'être du tout. C'était toujours mon projet de former une troupe formidable, et de me mettre à sa tête; mais il fallait des moyens pour cela, et je n'en avais pas encore assez. Notre troupe néanmoins s'était considérablement augmentée, et je commençais à la discipliner: il n'était plus question de voler un simple passant, encore moins de tuer ou même de blesser, ce que je ne me suis jamais permis qu'à mon corps défendant; mais c'était particulièrement l'adresse qu'il fallait employer pour extorquer des sommes d'argent des uns, ou des bijoux des autres. Cependant, comme il nous arrivait souvent que l'un de nous tombait entre les mains de la justice, et que nous avions à craindre son indiscrétion, nous passions alors dans un autre empire, comme ces oiseaux passagers qui, fuyant les frimas, vont chercher le printemps de contrée en contrée. Une affaire semblable nous fit quitter la Suisse; et comme il ne nous restait plus que la France et l'Allemagne à parcourir, nous nous décidâmes à voir d'abord la France, et à regarder l'Allemagne, dont la police était bien plus relâchée que par-tout ailleurs, comme une retraite paisible pour nos vieux jours.
»Je rentrai donc en France, avec la troupe dont alors je n'étais point le chef; c'était Verdier qui la commandait, et qui s'en acquittait en homme de tête. Je t'avoue que mon coeur se serra en revoyant Paris, non dans la crainte d'être recherché pour l'enlévement de Claire (il y avait dix ans qu'on m'avait perdu de vue, et j'étais singulièrement changé); mais par le souvenir de mon père. Je me rappelais ses derniers momens; et, loin d'avoir suivi ses sages conseils, je me voyais dans une carrière bien propre à m'attirer une fin aussi funeste que la sienne. Tout cela me fortifiait dans le dessein, que je nourrissais, de me mettre au-dessus des loix par des forces imposantes, et au-dessus de ma conscience par des formes dignes d'un philosophe ennemi des grands, mais protecteur du pauvre et ami de la nature. Verdier, quoique doué d'un très-grand sens, était incapable d'entrer dans mes vues: il n'avait point de délicatesse, point de principes stables; il était d'ailleurs cruel et intéressé: c'était assez pour ne jamais devenir un grand homme. Il est vrai que j'étais son conseil, son ami, aussi maître que lui dans la troupe, et que mes sages avis arrêtaient souvent la fougue de son caractère, faux, d'ailleurs, et peu constant dans son amitié.
»Cependant, après avoir gagné beaucoup dans Paris, nous sentîmes qu'il était bientôt temps de quitter cette capitale, dont nous étions l'effroi. On commençait les spectacles à trois heures, pour éviter qu'on rentrât tard chez soi. Le soir, on ne rencontrait personne que nous dans les rues: nous cassions les lanternes, et par le moyen de l'obscurité la plus profonde, que nous savions nous procurer ainsi, nous attaquions jusqu'aux gens de la police qui fuyaient devant nous.
»Ce joli petit métier ne pouvait durer long-temps. À tout moment je proposais, au conseil, de partir pour d'autres provinces: le jeu plaisait trop à ces messieurs pour le quitter si-tôt; ils ne m'écoutaient pas, reculaient toujours le départ que je pressais; et bientôt, hélas! l'expérience prouva que j'avais raison de craindre. Voici ce qui nous arriva un jour.
»Nous tenions, régulièrement tous les matins, un conseil dans le bois de Boulogne, bois très-touffu, isolé au milieu des champs, et situé à trois quarts de lieue de Paris. Un jour Verdier manque au conseil: chacun de nous, ignorant ce qu'il est devenu, cherche sa trace, et le lendemain il ne paraît pas encore. Pour le coup, l'inquiétude nous saisit, et nous convenons, si Verdier est encore absent tout le jour, de partir tous au milieu de la nuit, et de nous réunir, dans la forêt d'Anet, par des chemins détournés. Je rentre chez moi, accablé de tristesse, et craignant, au moindre bruit que j'entends, de voir entrer des estafiers disposés à m'arrêter.... La matinée entière se passe, et je commence à craindre qu'en restant chez moi, il soit plus facile aux gens de la police de me trouver, en cas que Verdier soit entre leurs mains, qu'il ait nommé ses complices, et qu'on me cherche. Je descends donc, tremblant, dans le dessein d'errer à l'aventure en attendant la nuit qui doit, ou détruire mes craintes, ou couvrir ma fuite: une femme, âgée et respectable, qui demeurait au-dessous de moi, me fait appeler: je connaissais cette dame comme une excellente voisine, qui m'avait rendu souvent des petits services, sans se douter de l'état dangereux que je professais. J'entre chez elle, croyant qu'elle va m'apprendre qu'on épie mes démarches: c'est tout le contraire, ce sont des consolations qu'elle me demande, à moi, à moi dont le courage chancelant a besoin d'être raffermi!
»Je trouve cette dame au lit, plongée dans le plus grand abattement. Mon cher voisin, me dit-elle d'une voix faible, vous m'avez inspiré de la confiance, et je veux vous en donner une preuve. Vous me connaissez peu: vous savez cependant que je vis seule, retirée, sans domestique, que ma faible fortune ne me permet pas d'avoir, sans autre société enfin qu'une vieille parente qui demeure à deux pas d'ici, et chez laquelle je vais passer mes soirées. Écoutez, écoutez le récit affreux de ce qui m'est arrivé cette nuit, et daignez me donner des conseils sages et prudens sur la conduite que je dois tenir?
»Mon trouble était extrême, et cette dame me proposait de partager le sien! Peu s'en fallut que je ne la quittasse sur-le-champ, en prétextant quelques affaires pressantes, pour ne pas entendre son histoire, que je présumais être un véritable radotage. La suite me prouva que j'avais très-bien fait de lui témoigner de la complaisance. Je m'assis près d'elle, et la priai de parler, ce qu'elle fit en ces termes.
«Je revenais hier soir, mon cher voisin, de chez la parente en question: je m'étais attardée, il est vrai; il était huit heures, et vous savez qu'il y a tant de voleurs aujourd'hui, qu'il est imprudent à une femme seule de rentrer trop tard. Je revenais enfin, lorsqu'au détour de cette rue, deux hommes, pris de vin, m'accostent, et me croyant apparemment plus jeune et plus jolie, veulent à toute force m'emmener chez eux, en me tenant des propos que la pudeur m'empêche de vous rapporter. Je me débats, ils insistent; je crie, ils veulent me fermer la bouche; enfin je ne sais ce que je serais devenue sans un passant, un homme fait, d'un extérieur très-décent, qui vient à mon secours, tire son épée, et met en fuite les deux agresseurs. J'étais restée sans mouvement, appuyée contre une borne; l'inconnu vient à moi, remet son épée dans le fourreau, ôte son chapeau, et me prenant doucement la main: Madame, me dit-il, je me trouve bien heureux que le hasard m'ait fait passer ici assez à propos pour vous tirer des mains de deux misérables qui vous insultaient.--Monsieur, lui dis-je, bien rassurée, je ne sais comment vous prouver ma reconnaissance.--Vous plaisantez, madame, ma récompense est dans le faible service que j'ai eu le bonheur de vous rendre. Cependant, madame, comme ces coquins ne sont pas loin, et qu'ils pourraient encore vous attaquer si je vous quittais, permettez-moi de vous offrir mon bras jusqu'à votre demeure.--Ah! monsieur, combien vous m'obligez! je n'aurais pas osé abuser à ce point de votre complaisance.--Daignez la mettre, madame, à toutes les épreuves, et je vous jure que vous ne pourrez jamais la lasser.
»Je prends le bras du généreux inconnu, et nous arrivons ensemble, en causant avec intérêt sur divers points, jusqu'à la porte de l'allée de cette maison, que j'ouvre avec mon passe-par-tout.... Permettez-moi, ici, mon cher voisin, de reprendre haleine. Le trouble où m'a jetée l'incident qu'il me reste à vous raconter, est encore trop violent, et je crains qu'il ne me conduise au tombeau....».
«Ici ma voisine se repose un moment, puis elle continue ainsi son récit, qui, jusques-là, m'intéressait fort peu».
CHAPITRE X.
NUIT D'UNE VIEILLE FEMME; CE QUE CELA VEUT DIRE.
«J'ouvre donc la porte de mon allée; et l'honnête inconnu me salue comme pour se retirer. Voulez-vous, monsieur, lui dis-je, vous donner la peine de monter chez moi, pour prendre quelque chose, et vous reposer un moment?--Volontiers, me dit-il, madame, si toutefois cela ne vous gêne point.--Nullement, monsieur: je suis seule, ma maîtresse, et sans domestique même, car ma fortune est très-bornée.
»En disant ces mots, je ferme l'allée, et nous montons ici, où je m'empresse de me procurer une lumière que je pose sur cette console. À peine mon inconnu voit-il de la lumière, qu'il se lève d'un air égaré, marche vers la porte de ma chambre, la ferme à double tour, et en met la clef dans sa poche. Étourdie de cette action d'un homme, qui, peu auparavant, me paraissait si honnête et si doux, je m'écrie en tremblant: Que faites-vous donc là, monsieur?--Rien, madame; gardez-vous de crier seulement, ou vous êtes morte!....
»Le malheureux tire deux pistolets de sa poche, et les pose sur la cheminée, en ajoutant: Ne craignez rien, madame, étouffez vos cris et calmez vos inquiétudes. Je ne suis point un voleur, ni un assassin, je ne veux vous faire aucun mal; mais il faut que je couche ici.--Il faut, dites-vous?....--Oui, madame, il faut que je passe la nuit chez vous, dans cette chambre. Ne me soupçonnez point, de grace, de vouloir attaquer votre vertu! Je vous jure que vous pouvez vous mettre au lit tranquillement, et vous livrer au repos. Pour moi, ce fauteuil est excellent; je vais m'y asseoir, y passer cette nuit cruelle, et je vous promets de ne point troubler votre sommeil....--Mais, monsieur, cela est affreux! que voulez-vous que je pense?....--Tout ce qu'il vous plaira, madame.--Ô ciel! et personne pour me secourir!....--Je vous ai déjà priée de vous taire, madame, ou c'est fait de vos jours!....
»Le cruel me poursuit, le pistolet sur la gorge; et moi, saisie d'effroi, je tombe sur un siége, livrée au plus profond évanouissement.... je ne recouvre la raison que pour remarquer tous les soins que l'inconnu me prodigue de la manière la plus affectueuse. Il a trouvé mon flacon, et me l'a fait respirer; il m'a même délacée, mais avec tous les ménagemens qu'exige la modestie. Quel est donc cet homme étonnant? Il me rassure un peu néanmoins. Ah! monsieur, lui dis-je, en versant un torrent de larmes, il est affreux d'abuser ainsi de ma confiance! Moi qui vous croyais si honnête! vous me rendez un service signalé, et c'est pour me livrer aux plus mortelles inquiétudes! Qui êtes-vous, de grace, qui êtes-vous?--Je vous le répète, madame, je suis un honnête homme, incapable de vous faire le moindre mal, au désespoir de vous causer ce déplaisir; mais il le faut, oui, madame, il faut que je reste ici jusqu'à demain matin.--Mais quelle raison?....--C'est mon secret.... Couchez-vous, madame, je vous en conjure, et cessez de craindre.--Non, monsieur, je resterai près de vous; oh! je vous promets que je veillerai aussi.--Faites ce qu'il vous plaira....
»Je ne vous peindrai point ma situation, mon cher voisin; vous devez vous en faire une idée. Je pris donc mon parti, quoique toujours tremblante. Je multipliai les lumières, et je m'assis, en fixant l'inconnu dont les moindres gestes me glaçaient d'effroi.... Jamais femme s'est-elle trouvée dans une circonstance pareille!....
»L'inconnu ne me dit plus mot; il lut et relut plusieurs lettres sur lesquelles il parut verser quelques larmes; il en couvrit même une des baisers les plus tendres: ensuite, il écrivit; puis enfin il me demanda des ciseaux que je lui donnai. Alors, je le vis se couper tous les cheveux, jusqu'à la peau. Une fiole, qu'il avait dans sa poche, lui servit à teindre sa barbe, ses sourcils, et à se faire des rides: en un mot, il devint bientôt tellement méconnaissable, que moi-même je crus voir un vieillard vénérable, au lieu d'un homme beau et assez jeune encore, qui s'était offert à mes regards. Je le fixais en silence, et mon étonnement redoublait: il n'eut pas l'air de s'en appercevoir, et ne m'adressa pas une parole jusqu'au moment où, voyant paraître le jour, il entendit qu'on commençait à aller et venir dans la rue. Alors, il tira de sa poche une bourse pleine d'or qu'il répandit sur la cheminée. Madame, me dit-il du ton le plus doux et le plus reconnaissant, vous êtes la femme la plus respectable que je connaisse. Vous m'avez rendu un service signalé!.... Si vous en connaissiez toute l'étendue, vous sentiriez que je ne puis jamais en perdre le souvenir. Une affaire d'honneur me force à fuir mon pays. On me poursuivait moi-même, hier soir, au moment où ces deux misérables vous insultaient. Je n'ai pu voir une femme dans un tel embarras, sans lui prêter le secours de mon bras. Je ne sais comment moi-même je n'ai pas été arrêté, ayant eu l'imprudence de vous accompagner; mais enfin, vous m'avez offert de monter chez vous, et soudain j'ai pensé que cet asyle pourrait me soustraire à toutes les perquisitions. Si je vous avais dit mon secret, si je vous avais priée doucement de me donner l'hospitalité, vous ne l'auriez peut-être point fait, dans la crainte de vous trouver compromise dans mon infortune. J'ai préféré un moyen, brusque peut-être, qui a pu vous effrayer, ce dont je suis désespéré; mais il m'a servi au moins, et maintenant je ne cours plus aucun danger. Daignez accepter cet or, madame, comme une faible marque de ma reconnaissance, et permettez-moi de me retirer.
»En prononçant ces mots, qui me calment sans doute, mais qui redoublent ma surprise, il remet ma clef à ma porte, l'ouvre, et descend précipitamment en emportant ses pistolets, et laissant ici son épée, que vous voyez encore sur cette chaise. Eh bien! mon voisin, que dites-vous de cela»?
»La dame se tut, et tu penses bien, mon cher Victor, que je trouvai son aventure très-neuve et très-singulière. Elle ne m'intéressait pourtant que relativement à cette bonne dame qui était encore toute affectée de la grande frayeur qu'elle avait éprouvée. Eh quoi! madame, lui dis-je, vous n'avez pas pu faire parler cet homme, découvrir ce qu'il est, ce qu'il fait?--Non, mon voisin: cependant, le hasard m'a servie très-favorablement, et je crois tenir une partie de son secret. Ce matin, en m'occupant de mon ménage, que j'ai encore eu la force de faire, j'ai trouvé par terre ces deux lettres, qui sans doute sont tombées de la poche de l'inconnu, sans qu'il s'en apperçût: c'est pour cela, mon voisin, que j'ai pris la liberté de vous faire appeler; c'est pour que vous les lisiez, et que vous me disiez ensuite ce que je dois en faire.
»Je pris les lettres, et je les lus; la première paraissait être de l'inconnu: la voici, je l'ai toujours gardée, ainsi que la réponse. Je vais te les lire, mon fils, et tu vas connaître l'homme qui avait fait une si belle peur à ma bonne voisine».
* * *
«_Lâche Dutervil! tu m'as ravi l'objet que j'adorais! tu as arraché Émilie des bras de son père, des miens! Homme sans honneur et sans délicatesse, dis-moi, dis-moi en quel lieu tu as caché cette beauté qui doit verser des torrens de larmes, puisqu'elle m'aime, et qu'elle te déteste! Son père, son amant, tout ce qui la chérit la réclame, et nous sommes tous prêts à implorer l'assistance des loix pour te forcer à nous la rendre. Ose descendre dans la plaine où je t'attends? ose venir franchement t'expliquer avec moi si tu ne crains ma juste vengeance? Viens, scélérat, viens, et rends la vie à l'infortuné VALSANGE_».