Victor, ou L'enfant de la forêt
Chapter 25
»Pour l'intelligence de cette scène, je te dirai que mon père, noble d'extraction, mais sans moeurs et sans conduite, avait toujours eu recours à l'industrie pour vivre. Le comte de Morlack, propriétaire du château, était son ami, et l'avait engagé à venir vivre avec lui; mon père avait dépouillé de sa propriété ce vieillard qui gémissait depuis dix ans dans les cachots de sa propre maison. Un beau château ne donne point une existence, quand on n'a rien avec; mon père le sentit, et après avoir perdu sa femme, qui était morte de chagrin, il se fit faux monnoyeur avec quelques mauvais sujets comme lui. Ce petit métier avait été assez bien pendant deux ans; mais le duc de Bavière en avait eu connaissance; et, au moment même où je sauvais de sa prison le malheureux comte de Morlack, une troupe de soldats s'avançait vers le château pour y saisir mon père et ses complices. M. de Walfein qui s'en apperçut, sentit qu'il ne pouvait résister à une force aussi imposante, et prit le parti de rassembler ses effets, et de fuir à la hâte. C'est ce qui l'empêcha, ce matin-là, de venir tirer les verroux de ma chambre, qu'il aurait trouvée ouverte: il comptait ne m'emmener avec lui qu'au moment même où il aurait été prêt à partir; et par ce moyen, il ne s'était point apperçu de mon évasion nocturne. Qu'on juge de sa surprise en me rencontrant avec le comte de Morlack! Le cruel immole ce vieillard sans défense, sans demander quel est son libérateur! Les troupes du duc de Bavière sont aux portes du château; mon père n'a que le temps de me mettre en croupe sur son cheval, et de se sauver avec moi, tandis que ses complices cherchent à fuir aussi d'un autre côté.
»Nous voilà donc en voyage tous les deux, et c'est ici que va commencer ma carrière d'aventurier, qui bientôt va me porter vers de plus grandes entreprises, et me mener peu à peu à la connaissance que je fis de ta mère, ainsi qu'à mon établissement dans ces forêts. Prête-moi la plus grande attention, mon fils; et si tu as quelques reproches à faire à ma jeunesse, n'en accuse que mon père, dont les conseils pernicieux et l'exemple funeste ont pensé me perdre».
CHAPITRE VIII.
FORTE LEÇON QUI NE SERT À RIEN.
«Mon père ne m'avait pas dit un mot pendant la route; ce ne fut que le soir, dans une auberge où nous nous arrêtâmes, qu'il me questionna sur mon absence nocturne, et sûr ma rencontre avec le vieux Morlack. Je lui contai naïvement mes aventures dans les souterrains, et les moyens que j'avais pris pour arracher le vieillard à sa prison où il me paraissait injustement renfermé. Walfein se contenta de me lancer un regard furieux, et de me dire ce peu de mots: Si vous avez le malheur de dire à qui que ce soit, un seul mot sur ce que vous avez pu voir cette nuit dans mon château, je vous brûle la cervelle. Je lui répondis avec aigreur, qu'il n'aurait pas cette peine-là, attendu que je comptais le quitter à la première occasion.... Il me donna quelques coups de poing qui terminèrent l'explication.
»Le lendemain, nous nous remîmes en route, et nous en fîmes autant pendant dix jours, au bout duquel temps, mon père m'annonça que nous étions en France. Nous étions en effet à Strasbourg où mon père se proposait de mettre en oeuvre toute son ancienne industrie pour duper le plus d'Alsaciens possible. Là, il se fit passer pour un riche seigneur qui voyageait pour l'instruction de son fils. Un de ses amis à qui il avait donné rendez-vous à Strasbourg, vint l'y rejoindre. On était occupé, dans cette ville, à se réjouir: les Français venaient de la prendre aux Impériaux; et c'était tous les jours des fêtes nouvelles; mon père et Verdier, son ami, louèrent un hôtel superbe, prirent des laquais, des chevaux, et reçurent compagnie. Le jeu fut d'abord l'aliment de nos dépenses, ensuite vinrent des gens confians qui prêtèrent des sommes d'argent pour s'intéresser dans de prétendus projets de canaux, de fourrages, etc. que nos deux fripons imaginèrent; quand ils eurent entre les mains une somme assez forte, ils décampèrent, et furent s'établir dans une autre ville, où, changeant de noms, ils firent les mêmes escroqueries; puis de cette ville dans une autre, et de cette autre dans une autre encore: il s'écoula ainsi six années pendant lesquelles il ne leur arriva aucun événement extraordinaire.
»Les instructions de mon père, son exemple, l'aisance dont il jouissait, et peut-être mes propres dispositions, tout m'avait donné du goût pour son genre de vie: je le servais très-bien, c'était moi, dont l'âge et la candeur n'étaient point suspects, qui allais à la découverte des dupes; et pour mon compte, je m'amusais souvent à leur dérober quelques bijoux, larcins dont on était bien éloigné de vouloir m'accuser. J'avais dix-huit ans enfin, et j'aurais fait par la suite, un très-mauvais sujet, si j'avais continué à suivre toujours l'exemple corrupteur d'un père coupable; mais le moment était venu où j'allais être séparé pour jamais de ce père imprudent. Nous étions à Paris, où nous faisions la plus grande figure: mon père s'était associé à une bande de fripons qui spéculaient sur les fournitures du gouvernement: à la tête de cette bande étaient, disait-on, les premières têtes du ministère. Le petit trafic de ces messieurs se divulgua; on en arrête une douzaine: mon père est de ce nombre, et je le vois, au milieu d'une belle nuit, arraché de nos bras pour être conduit à la Bastille. Verdier, lui comme fripon subalterne et sans naissance, fut jeté dans une autre prison. La peur d'être arrêté à mon tour, me détermina à fuir sur-le-champ l'hôtel superbe que nous habitions. Je pris mes habits les plus simples, sans oublier de me munir d'argent, et je fus m'établir dans un petit cabinet garni, sous le nom de Roger seulement, au fond d'un fauxbourg de Paris. La tendresse filiale parlait à mon coeur comme l'amour paternel parlait à celui de mon père; c'est-à-dire, que je ne l'aimais pas plus qu'il ne m'aimait, et que le sort qu'on pouvait lui réserver, m'était fort indifférent. D'ailleurs, Walfein était au secret à la Bastille; impossible de le voir, de lui parler, de lui faire même parvenir la moindre chose. Toute communication étant interrompue entre nous, je ne pensai plus à lui, et je ne m'occupai que de moi. J'avais très-bien fait de quitter notre hôtel; car, à peine en étais-je sorti, que tous nos effets, mis d'abord sous les scellés, avaient été distraits et pillés par les gens de justice. On s'était bien apperçu de ma fuite; mais je n'étais point suspect, on ne s'inquiétait pas du tout de ce que j'étais devenu. Quand je vis que le temps s'écoulait, et que mon argent diminuait, je songeai à faire quelque chose. Un riche orfèvre, mon voisin, me prit chez lui pour apprendre son état. Ce brave homme avait une fille jeune et jolie qui m'avait souvent examiné, lorsque je passais devant sa boutique. Le desir de la connaître m'avait poussé à entrer lui parler sous différens prétextes. Claire était vive et coquette, notre intelligence fut bientôt au dernier degré, et ce fut elle-même qui engagea son père à me prendre chez lui, afin que nous fussions moins gênés dans nos amours.
»Comblé d'amitié par le père et de tendresse par la fille, j'étais heureux; mais Claire ne l'était pas autant que moi. Son père la persécutait pour qu'elle épousât un homme âgé, de ses amis; Claire résistait; mais elle voyait venir le temps où il ne lui serait plus possible de reculer sans avouer son amour pour moi. Claire était entreprenante. Elle me propose de fuir, avec elle, la maison paternelle. Et des ressources, lui dis-je?--Nous en emporterons, il y en a ici.
»Je la compris, et dès ce moment, nous nous occupâmes des préparatifs de notre voyage. C'était Claire qui conduisait le commerce de son père; il lui était très-facile de détourner les effets les plus précieux; elle le fit. Son père avait une petite campagne à une lieue de Paris; son bonheur était d'y aller cultiver son jardin. Claire l'y envoya. Le jour fixé pour notre fuite, nous mîmes dans une malle tous les effets d'or et d'argent du magasin, et nous attendîmes la nuit pour partir. J'avais acheté une calèche très-légère et un cheval: le maquignon devait me livrer tout cela à minuit précis chez lui. La malle était déjà déposée dans un hôtel garni, où j'avais été louer une chambre le matin, comme un homme qui voyageait. Toutes nos précautions étaient bien prises; mais hélas! au moment de commettre l'action la plus coupable, le ciel me préparait une leçon terrible qui, si je l'avais écoutée, m'aurait épargné bien des maux!
»Minuit sonne; Claire est dans l'hôtel garni, où elle m'attend comme mon épouse. Il ne s'agit plus que d'aller chercher la voiture. Je sors seul, à pied, et mon chemin me forçant à traverser une place qu'on appelle à Paris, la Grève, je m'arrête un instant pour examiner cette place où la mort et l'infamie attendent journellement les hommes coupables, comme moi, de rapt et de vol... Mon coeur se serre, un funeste pressentiment me trouble, et je suis prêt à verser des larmes.... Plusieurs flambeaux, qui s'avancent vers moi, frappent mes yeux étonnés: c'est un corps de soldats à cheval. Ils entourent une voiture bien fermée, que devance un charriot chargé de charpente. Surpris de ce singulier cortége, je le considère, moi troisième passant; mais la garde à cheval nous ordonne de nous retirer; la curiosité me porte à entrer dans une allée que je ferme sur moi; et, comme cette porte d'allée est surmontée de barreaux de fer à jour, je grimpe jusqu'à ces barreaux, où mon oeil fixé sur la place, voit le spectacle le plus affreux et le plus déchirant.
»La place ne renferme plus aucun étranger curieux; le conducteur du charriot chargé de charpente, s'arrête en face de moi. À l'instant même un échafaud est dressé. La garde, chargée de flambeaux, entoure ce trône de la mort. On fait descendre de la voiture un homme pâle, défait, et que je crois reconnaître. Une espèce de rapporteur lit à haute voix sa sentence: Que deviens-je, grand Dieu!... L'homme qu'on va immoler, est mon père! c'est le baron de Walfein! Il monte sur l'échafaud, et s'écrie avec l'accent de la douleur! Ô mon fils! que n'es-tu témoin de ma triste fin!.... elle t'apprendrait quelle est la juste punition du vice, du vice auquel je ne t'ai que trop entraîné; et tu reviendrais peut-être à la vertu.
»À ces mots, il se jette dans les bras d'un vénérable ecclésiastique; et moi, qui ne peux plus soutenir un si cruel tableau, je tombe de ma hauteur sur le pavé de l'allée dans laquelle je suis renfermé..... Je n'eus pas le bonheur de perdre connaissance; un heureux évanouissement m'aurait empêché d'entendre le coup de la hache meurtrière qui abattait la tête coupable de l'auteur de mes jours; ce coup affreux frappa en même temps mon coeur, et il me sembla soudain qu'un songe funeste agitait tous mes sens!
»Je restai ainsi, sans force et sans mouvement pendant plus d'un quart-d'heure; enfin, revenu à moi-même, et n'entendant plus de bruit, je me hasardai à ouvrir doucement la porte de mon allée. Il n'y avait plus rien sur la place; je vis même de loin le funeste cortége, qui s'en retournait par l'arcade Saint-Jean, et qui semblait reporter à la Bastille les restes inanimés d'un homme qu'on venait d'en retirer, avant, plein de vie.
»Immobile encore, et saisi d'effroi, je voulus me persuader que tout ce qui venait de frapper mes yeux était le feu de mon imagination exaltée; mais bientôt la cruelle réalité vint convaincre ma raison, et ne suivant plus que le délire de mon esprit, je fus me précipiter à deux genoux sur la place même où mon père venait de perdre la vie: Dieu! les pavés étaient encore teints de ce sang où j'avais puisé le mien!.... Mon père, m'écriai-je, ô mon père! tes derniers avis ne seront pas perdus pour moi! je les suivrai, ces tristes conseils. Mon Dieu, je te le jure par le sang de mon père que j'inonde de mes larmes, oui, je vais me livrer tout-à-fait à la pratique des vertus sociales et privées. Je renonce à Claire, à tout ce qui pourrait me pousser au crime, et l'exemple de mon père sera toujours devant mes yeux, pour me faire éviter sa fin terrible.
»La prière, quand elle part d'un coeur repentant et sincère, est un baume consolateur qui rafraîchit le sang, ranime les forces et raffermit l'esprit; je l'éprouvai, car dès que je me levai, je sentis mes genoux moins faibles, ma raison était revenue, et je n'étais plus livré qu'au trouble qu'excitaient en moi mille réflexions auxquelles ce funeste événement devait donner lieu. En effet, pourquoi cette exécution nocturne, dans ce lieu, revêtue de toutes les formes de la publicité, quoiqu'on ait eu soin d'en éloigner les curieux? Quel crime assez grand avait commis le baron de Walfein? quels ménagemens un gouvernement qui lui était étranger, avait-il eu à garder avec lui, pour lui épargner la honte de subir de jour, aux yeux de la multitude, une mort infamante? Pourquoi, si l'on voulait s'en défaire, l'avoir conduit dans cette place, plutôt que de le faire périr dans sa prison même? En un mot, quelle était cette politique qui enfreignait les loix en paraissant les suivre? Qui pouvait m'éclaircir tous ces doutes? Personne. Je n'avais pas du tout envie d'aller m'informer des motifs qu'on avait eus de se conduire ainsi. Mon malheureux père était mort enfin: son roman venait de finir, tandis que le mien commençait. Jusques-là j'avais couru la même carrière que lui, et le même sort pouvait m'attendre au bout de cette carrière fatale qu'il avait mesurée en entier quand à peine j'y entrais... Qu'allais-je faire? quel parti devais-je prendre? Claire m'attendait; mais j'avais promis à Dieu, aux mânes de mon père, de renoncer à Claire, d'éviter le piége affreux qu'elle tendait à ma jeunesse.... Claire n'était plus à mes yeux que ce qu'elle était en effet, c'est-à-dire, une fille dénaturée, une femme sans probité, sans moeurs et sans délicatesse: je devais la fuir; mais, hélas! quelle ressource me restait-il pour exister? Je ne pouvais plus rentrer chez son père, quelle que soit l'issue de la fuite nocturne de sa fille. Le bon vieillard devait revenir chez lui le lendemain matin: on n'aurait pas le temps de remettre tous les effets à leur place: Claire elle-même pouvait n'y pas consentir. Le plus sûr moyen de tenir le serment que je venais de faire, était de ne plus voir Claire ni son père, de ne plus même rester à Paris.... Mais en étais-je moins suspect aux yeux du père de Claire? Sa fille, en supposant que, ne me voyant pas revenir, elle rentrât chez lui, sa fille elle-même, pour se venger de mon abandon, pouvait m'accuser, me noircir aux yeux du vieillard, et le crime que je n'avais pas commis pouvait m'être imputé. Quel embarras! qu'il en coûte, me disais-je, pour sortir du labyrinthe du crime quand une fois on s'y est engagé!....
»J'avais quitté la place fatale où je venais d'être témoin des derniers momens de mon père, et je marchais au hasard, sans savoir où j'allais, bien décidé cependant à n'aller chercher ni ma voiture, ni Claire, lorsqu'un homme passa dans une calèche: il s'arrête et me dit: Pardon, monsieur; n'est-ce pas vous qui m'avez acheté ce matin cette voiture et ce cheval, sur lesquels vous m'avez donné cinq louis d'arrhes?--Oui, monsieur, répondis-je en balbutiant.--J'allais à votre auberge, me répond le maquignon (je la lui avais en effet indiquée le matin); ne vous voyant pas venir, j'ai pensé que vous pouviez avoir quelque affaire, et qu'il était plus honnête que je me rendisse chez vous: donnez-vous la peine de monter près de moi....
»Nouvel embarras pour moi. Le maquignon me presse de monter dans une voiture que j'ai achetée; que faire? puis-je lui confier mes chagrins, mes nouveaux projets? Je monte, et je me laisse conduire, sans dire un mot, à l'auberge même où j'ai laissé Claire. Je lui parlerai, me dis-je, à cette jeune insensée; oui, je la ferai rentrer dans son devoir, et tous deux nous trouverons les moyens de cacher les préparatifs d'une fuite que je ne veux plus partager.
»Arrivé à l'hôtel garni, je paie le maquignon, qui se retire, et je monte chez Claire, que je trouve livrée à la plus grande inquiétude. Te voilà, mon ami, me dit-elle avec humeur? qu'as-tu donc fait, méchant? Il est deux heures; je commençais à craindre qu'il te fût arrivé quelque accident.--Oui, lui dis-je, il m'en est arrivé un affreux!--Dieu! conte-moi donc....
»J'allais lui retracer la scène horrible dont j'avais été témoin; mais la prudence et la honte me retinrent; je me contentai de lui faire une histoire que je terminai en lui disant que j'avais changé de dessein, que je ne pouvais l'accompagner.
»Qu'on juge du désespoir de cette jeune personne. Après m'avoir dit en pleurant qu'elle m'adorait, elle passa tout-à-coup des pleurs à la colère; elle m'accabla des noms de traître, de parjure; puis elle revint encore aux larmes et aux prières. J'étais ému; mais je lui résistais, et déjà je me flattais de l'emporter, lorsqu'elle s'écria avec le ton du désespoir: Tu me méprises, cruel, tu me détestes; eh bien! prends un poignard, plonge-le dans mon sein, dans ce sein qui porte un gage touchant de notre amour! Tu l'ignorais, parjure, que j'allais devenir mère; ce secret si doux, je me réservais à te le confier lorsque nous aurions été en sûreté, et pour te récompenser de ta constance. Immole l'enfant et la mère, qui ne peuvent exister sans toi, la mère sur-tout, qui te fait le sacrifice de ses parens, de son honneur, de tout ce qu'elle avait de plus cher. Barbare, ramène-moi dans cet état à mon père, à l'époux qu'il veut me donner! tu m'as mise dans la triste situation de rougir aux yeux de tous les hommes!...
»Claire tombe sur un siége, presque évanouie. L'aveu qu'elle vient de me faire dérange tous mes projets, et me rend à ma passion. Je suis père, me dis-je, et j'abandonnerais mon enfant et sa mère! Non, non, Claire est vertueuse, elle m'encouragera à être vertueux; ensemble nous pouvons tenir la promesse que j'ai faite aux mânes de mon père. C'en est fait, m'écriai-je; Claire, viens dans mes bras et partons.
»Claire oublia soudain tout son ressentiment; elle essuya ses larmes, me donna la main, et nous montâmes dans la voiture, derrière laquelle j'eus le soin d'attacher fortement la malle pleine d'argenterie, ainsi que celle qui contenait nos effets.
»Notre dessein était de passer en Angleterre. Nous voyageâmes de jour et de nuit, moi, toujours tourmenté de ma scène nocturne, Claire occupée seulement à me prouver la tendresse, et nous arrivâmes à Calais sans accident, sans nous être apperçus même qu'on nous eût poursuivis.
»Nous vendîmes nos effets, et nous restâmes ensemble, en bonne intelligence, environ une année, pendant laquelle l'enfant, dont elle avait bercé mon espoir, ne vint point au monde. Claire n'avait trouvé ce mensonge, disait-elle, que pour me déterminer à la suivre. Elle me faisait toujours beaucoup de questions sur les raisons qui m'avaient ainsi refroidi pour elle tout-à-coup pendant la cruelle nuit de notre départ. J'en revenais toujours à l'histoire que j'avais fabriquée alors, et j'étais parvenu, sinon à la convaincre, du moins à la réduire au silence sur cette affaire.
»Cependant, Claire se dérangeait sensiblement, et c'est sans doute ce que l'on devait attendre d'une femme dont la conduite avec son père avait été si condamnable. Claire voyait du monde; elle passait même les nuits entières à jouer sans moi. Sa conduite commençait à me donner de l'humeur, lorsqu'un jour elle rentra plus tard qu'à l'ordinaire, me regarda d'un oeil sévère, et se contenta de me dire: Connaissez-vous un nommé Verdier?
»À ce nom de Verdier, je pâlis et frémis involontairement. Oui, lui répondis-je en balbutiant.--Il a connu votre père aussi.--Je le crois.--Vous avez bien fait, malheureux, de me cacher les crimes de votre père et sa mort honteuse, jamais je n'eusse pu vous aimer; mais je sais tout, et c'en est assez. Adieu....
»Claire me quitte à ces mots, et me laisse saisi d'horreur et d'effroi. Je passe la journée dans l'inquiétude, Claire ne revient point; la nuit s'écoule, elle ne revient point. Enfin deux jours après, j'apprends, par un mot d'elle, qu'elle a cédé aux voeux d'un mylord, et que jamais elle ne me reverra.
»Je n'avais plus d'argent; j'étais seul, et piqué d'avoir été quitté d'une manière aussi humiliante. Je résolus de m'en venger sur l'inconstante Claire, et je passai plusieurs jours à méditer une foule de projets, dont aucun ne m'aurait réussi, si le hasard ne m'avait servi à souhait, en m'envoyant un ami, ou plutôt un complice de mes fureurs.
»Un matin.... Mais avant de te raconter, mon fils, ce singulier événement, je dois t'inviter à te reposer un peu des diverses émotions que mon récit a pu te faire éprouver jusqu'ici. Le tableau déchirant de la mort de mon père t'a sur-tout singulièrement affecté. Il est affreux enfin, et je te l'aurais épargné, si je ne me fusse imposé la loi de ne te rien cacher de tout ce qui m'est arrivé. Cela t'amènera insensiblement à la connaissance de mon caractère, et tu dois voir, jusqu'à présent, qu'il était plus faible que vicieux, j'entends faible pour me livrer au crime; car, dans les grandes affaires, j'ai su toujours déployer une fermeté, un courage, j'oserai même dire une grandeur d'ame peu commune à l'humanité; tu en auras des preuves par la suite; de mon récit».
Ici Roger s'arrêta, prit un verre d'une liqueur forte, en offrit à son fils, qui le refusa, et continua en ces termes après quelques momens de repos.
CHAPITRE IX.
VENGEANCE DIGNE DE LUI; POLITESSE INTÉRESSÉE.
«Un matin que je réfléchissais à la bizarrerie de ma destinée, et que je songeais à trouver quelques moyens nouveaux d'existence; je vis entrer chez moi ce même Verdier, dont Claire m'avait parlé; ce Verdier, l'ami de mon père, son confident, qu'on avait jeté autrefois en prison pour la même affaire qui avait conduit Walfein à la Bastille. Vous êtes sans doute étonné de me revoir, me dit-il; je viens jurer au fils l'amitié que j'avais vouée au père.--Vous, Verdier, libre et dans ces lieux!--Libre, mon ami, et prêt à vous servir.--Eh! qui vous a appris ma demeure?--Un incident que je vous dirai... Vous, avez-vous su la perte que vous avez faite?--Ah! Verdier, ne comblez pas mes regrets!--Comment avez-vous pu découvrir un événement qu'on a caché à tout le monde?