Victor, ou L'enfant de la forêt

Chapter 24

Chapter 243,827 wordsPublic domain

Nous ne répéterons point à nos lecteurs les propos sales et obscènes qui frappèrent l'oreille délicate du vertueux Victor. Qu'on se peigne seulement la douleur et le désespoir des vierges timides du Seigneur vivant dans un souterrain fétide avec les femmes les plus prostituées, qui, pour exhaler leur rage, les accablent d'injures et de mauvais traitemens! L'idée d'une réunion aussi révoltante peut-elle entrer dans la tête d'un homme! Ô Roger! ce trait affreux fit frémir ton fils, comme il repousse sans doute mon sensible lecteur!....

Je ne finirais pas si j'avais à rendre compte de tous les soupirs que Victor et Fritz entendirent dans ce lieu de douleur, où l'on avait réuni tous les genres de supplices et de tortures qu'ait pu imaginer la férocité des hommes. Là, c'était un malheureux couché absolument dans la fange, et dévoré journellement par les reptiles les plus vénimeux. Ici, l'infortuné prisonnier, étendu sur le dos, était obligé, pour respirer, de soulever, à tout moment, une pierre énorme qui écrasait son frêle estomac. Dans ce coin, un autre, presque suspendu en l'air, était fixé sur une espèce de siége lardé de cloux, par des chaînes qui tiraient ses bras vers la voûte, et ses pieds à la terre de son cachot. Dans cet autre coin enfin, était une espèce de four chauffé assez fortement pour que le prisonnier maigre et décharné qui y était renfermé, ne pût poser nulle part ses pieds ni ses mains, sans ressentir une chaleur insupportable: en un mot, on n'avait rien négligé, dans ces horribles cachots, pour faire souffrir mille morts aux infortunés, dont on y entretenait la vie avec les alimens les plus grossiers. Roger passait souvent sur ces prisons, qu'il appelait son lieu de plaisance; et pour se venger des imprécations dont les prisonniers l'accablaient, il avait la bassesse d'insulter à leur malheur en leur jetant du pain, comme l'homme qui se plaît, avec des miettes, à réunir devant lui une foule de poissons sur le bord d'un canal.

Victor oppressé par la douleur, et par l'indignation, ne pouvait proférer une parole. Soutenu par Fritz, qui partageait ses tourmens, il était prêt à tomber en faiblesse; il pria Roger de lui épargner la suite de ces horribles tableaux. Roger y consentit; mais en revenant sur ses pas, Victor fut frappé des accens d'une voix douce, qui chantait la romance suivante, qu'il écouta.

ROMANCE DU PRISONNIER.

TRISTE prison, affreux barreaux! Cachot où gémit l'innocence! Ce n'est qu'à vos murs qu'au silence Que je puis raconter mes maux. Loin d'une amie, Que mon tendre coeur adorait, Je perds la vie!.... On doit succomber au regret Loin d'une amie!

À peine suis-je en mon printemps, Et déjà la sombre tristesse Flétrit pour jamais ma jeunesse, Loin des travaux, loin des talens.

À mon amie J'ai dit un éternel adieu, C'est pour la vie!.... Que je pense au moins, en ce lieu, À mon amie!

Si je sommeille en ces caveaux, Soudain la douleur me réveille Quand l'air apporte à mon oreille Le doux ramage des oiseaux! De son amie Le moineau chante les attraits, Toute sa vie!.... Au moins ce tendre amant est près De son amie

Ici j'attendrai donc la mort! Adieu, ma fidelle Constance, Adieu: supporte mon absence, Ignore mon malheureux sort! Ô mon amie, Tu dois bien me garder ta foi Toute ta vie!.... Ici je vais mourir pour toi, Ô mon amie!

Celui-ci, dit Roger, je l'appelle le beau chanteur; il ne fait que cela du matin au soir: il est vrai qu'il a moins de sujets que les autres de se désespérer; il n'est point enchaîné, son cachot est assez commode, et je lui ai même promis tôt ou tard sa liberté: il se nomme Henri; c'est un jeune artiste genevois que son malheur avait attaché à un grand seigneur qui voyageait en Allemagne; son maître est tombé sous mes coups, et je n'ai renfermé Henri, qui vivait ici parmi nous, que parce qu'il me menaçait à tout moment de m'assassiner.--Ô Roger! s'écria Victor, accorde-moi sa liberté! donne-moi sur-le-champ ce jeune homme, et que ma visite dans ces tristes lieux ait au moins été utile à un infortuné!--Je te l'accorde, reprit Roger; il partira avec toi, si tu persistes toujours dans le dessein de me quitter; mais j'espère encore, mon fils, que tu ne voudras pas abandonner ainsi un père qui te chérit!

Victor ne pouvait répondre à cette interpellation. Une heure avant il s'était attendri au milieu des embrassemens de son père; mais l'excès de sa férocité, dont il vient d'avoir les preuves les plus révoltantes, a tout-à-fait séché son ame. Victor n'éclatera plus en reproches; mais il regarde Roger comme le scélérat le plus atroce qu'on puisse rencontrer. Le mélange de son caractère le confond: sentimental et cruel, tendre et farouche, spirituel et insensé, grand en procédés et lâche dans sa vengeance, tel est Roger! C'est un misérable brigand que Victor ne peut plus voir ni entendre. Victor est pourtant rentré avec lui dans sa grotte; Roger se prépare à lui faire le récit de ses aventures: Victor, l'ame froissée de ce qu'il vient de voir, aura-t-il la force d'écouter un récit qui lui prépare sans doute encore plus d'une émotion. Il l'aura cette force d'ame si nécessaire, Victor; c'est le dernier acte de complaisance dont il usera envers un homme qu'il brûle de fuir. Il va l'écouter, Victor; ensuite il réclamera sa parole d'honneur de le laisser partir, et rien ne pourra plus le retenir dans ces lieux qu'habitent à la fois le crime et l'innocence, les regrets, le désespoir et la barbarie....

Ils sont donc tous revenus à la grotte de Victor: notre jeune héros et son ami Fritz sont assis, et Roger, au milieu d'eux, commence sa narration en ces termes:

CHAPITRE VII.

HISTOIRE DE ROGER.

Tel père, tel fils.

«Dans l'histoire de ma vie que je vais te raconter, mon fils, je ne te cacherai rien des dérangemens de ma jeunesse, ni des excès auxquels les passions ardentes avec lesquelles je suis né ont pu me porter; dussé-je te donner des armes contre moi, tu sauras tout, et tu verras, ainsi que je te l'ai déjà dit, que ma jeunesse, mieux dirigée, aurait pu me lancer dans une autre carrière que celle où le hasard m'a poussé, sans que je pusse jamais m'en écarter: la mauvaise conduite des pères est souvent la règle de celle des enfans. Tu frémis!... écoute-moi.

»Je suis né sur les bords du Danube, dans une vaste plaine couverte de bois, de hameaux, et qui s'étend depuis Chava jusqu'à Straubing. Mon père, le baron de Walfein, y occupait un château-fort très-antique, et qui avait servi jadis de maison de plaisance aux anciens rois de Bavière. Cet antique castel, baigné d'un côté par le fleuve, qui le rendait inexpugnable, était flanqué par-tout, sur la plaine, de tourelles, de contre-forts, et défendu par un fossé, autrefois plein d'eau, alors à sec, mais très-profond; plusieurs ponts-levis facilitaient l'entrée du fort, qui n'était pas grand, mais très-commode. Pour tenir une si belle habitation, il fallait plus que le titre de baron que portait mon père; il fallait être riche, et mon père ne l'était point. On ne savait comment ce château lui appartenait, ni par quels moyens il y soutenait sa famille, composée d'une femme, d'un fils, et de douze serviteurs. Je me rappelle très-bien que, dans ma tendre enfance, nous manquions presque des choses les plus nécessaires à la vie. Ma mère était faible et souffrante; elle mourut bientôt, et je m'apperçus que mon père en avait une vive satisfaction. Ces deux époux n'avaient pas été heureux ensemble; on ignorait le sujet de leurs éternelles querelles, et quand je l'appris par la suite, je ne pus que blâmer mon père, et regretter ma mère, vertueuse, délicate, et qui s'était toujours opposée aux coupables actions qu'il avait commises. À peine ma mère eut-elle fermé les yeux, que je remarquai beaucoup de mouvement dans le château. Une foule de figures, étrangères pour moi, y abondèrent, et lorsque j'en demandai les raisons à mon père, il se contenta, pour toute réponse, de m'enfermer dans un donjon étroit, dont les fenêtres étaient extrêmement élevées; J'avais huit ans, et je commençais à réfléchir: cette conduite me parut singulière, et je me promis bien d'en demander l'explication. Mon père vint sur le soir me délivrer de ma prison. Je me plaignis amèrement de son procédé; il me regarda d'un air furieux, et me déclara que si je me permettais encore la moindre question sur des choses que mon âge ne me permettait pas de savoir, il m'enfermerait pour ma vie dans le plus noir de ses souterrains.

»Cette menace me fit peur; je me contraignis, et me décidai à réprimer ma curiosité. Dès ce moment je m'apperçus d'une aisance extraordinaire dans la maison; on aurait dit que mon père avait trouvé un trésor; les plus beaux meubles, les plus beaux bijoux, tout fut prodigué; nos repas ne finissaient plus; mais les gens qui les partageaient avec nous, hôtes très-inconnus pour moi, avaient des figures et une conversation qui ne me plaisaient pas du tout. Mon père ne sortait pourtant jamais: il est vrai qu'il m'enfermait tous les soirs dans ma chambre pour m'en faire sortir le lendemain matin; et j'ignorais ce qu'il pouvait faire pendant la nuit. Une chose m'inquiétait aussi beaucoup, c'est que, pendant chaque nuit que je passais ainsi seul et sans dormir, j'entendais un bruit affreux qui me faisait des peurs épouvantables. Ce bruit sourd et prolongé se répandait souvent en éclats bruyans qui faisaient gémir les vastes voûtes des corridors du château. On eût dit que des gémissemens longs et plaintifs se répétaient de moment en moment avec la même précision et les mêmes nuances. Je n'étais point né avec la peur du diable ou des revenans, et cependant ce bruit singulier m'alarmait, et faisait involontairement dresser mes cheveux sur mon front.

»Je passai ainsi dans la terreur, et sans oser interroger mon père, deux années, pendant lesquelles je changeai à vue d'oeil. Je profitais assez de l'éducation soignée qu'on me donnait; je participais à l'immense fortune que mon père paraissait avoir acquise, et dont il faisait un usage plus que permis. J'avais douze ans, et j'étais né avec des passions violentes qui m'avaient avancé plus que les enfans de mon âge. Je résolus de ne point rester plus long-temps dans une incertitude qui me désespérait. Questionner le baron de Walfein, homme dur, intraitable, c'eût été m'exposer à tous les excès de sa colère: je le connaissais, je n'avais d'autre parti à prendre, si je voulais découvrir ses secrets que celui de l'épier et de me servir de ruses: c'est ce que je fis.

»Tous les soirs, ainsi que je te l'ai déjà dit, mon père m'ordonnait de monter chez moi, de me déshabiller et de me coucher; j'exécutais ses ordres, et une demi-heure après, il montait même avec une lampe, regardait si j'étais couché, se retirait, et fermait sur lui ma porte avec des verroux qui étaient en dehors. Toutes ces remarques, que j'avais faites, m'inspirèrent un projet hardi, mais dont la réussite était sûre. J'ajustai un jour un gros paquet de linge en forme de poupée que je couchai dans mon lit, après l'avoir coiffée comme je l'étais la nuit pour reposer. Ma poupée semblait tourner la tête du côté du mur, et dormir profondément. Cela fait, je me dis: Je pourrai me cacher quelque part dans le château; mon père montera chez moi, me croira endormi, fermera ma porte aux verroux; je pourrai satisfaire à l'aise ma curiosité; et quand je me serai bien rendu compte du bruit effrayant qui se fait la nuit dans la maison, je remonterai chez moi, je tirerai les verroux; je rentrerai, me coucherai comme à mon ordinaire, et il n'y paraîtra pas.

»C'était bien là un projet d'enfant, qui ne prévoit jamais tout. D'abord il était possible que je fusse rencontré, dans ma perquisition nocturne, par mon père, ou par quelqu'un de ses gens: alors j'étais perdu. En second lieu, en rentrant chez moi le matin, je pouvais bien tirer les verroux qui étaient fixés à la porte en dehors; mais une fois entré, pouvais-je les remettre, ces verroux? et n'avais-je pas à craindre que mon père, en venant m'éveiller, ne se doutât de mon espiéglerie? Tout cela aurait arrêté un autre que moi; mais je trouvai mon projet excellent, et je l'exécutai. Le soir donc, au lieu de me retirer sur l'ordre de mon père, je fus me cacher dans un coin noir où personne n'allait jamais. Il faut que M. de Walfein ait été la dupe de ma poupée, car je l'entendis mettre les verroux à ma porte, et rentrer tranquillement chez lui; Dieu sait comme je m'applaudissais je mon heureux stratagême! C'est un bonheur pour les enfans de tromper ceux qui veillent sur toutes leurs démarches; ils se croient plus fins, plus adroits que ceux qu'ils abusent, et leur petit amour-propre jouit.

»Cependant j'étais toujours dans ma cachette et j'attendais que le bruit nocturne commençât, pour diriger mes pas du côté où je l'entendrais; mais j'étais destiné à éprouver une plus, grande frayeur.... J'entends marcher et parler distinctement derrière moi, à travers une espèce de cloison que je n'ai pas remarquée dans mon coin. Au même instant, mon père descend précipitamment, muni d'une lanterne sourde, et s'avance droit vers moi. Quel moment! quel embarras pour moi! je ne sais que devenir, ni comment me cacher; je prends le parti de me prosterner à terre, et de me glisser, à plat ventre, de l'autre coté du mur. Cela me réussit, la sombre lumière que porte mon père ne lui permettant pas de distinguer les objets, et le bruit que font les gens qui causent plus loin, l'empêchant d'entendre celui que je fais. Le baron de Walfein ouvre une porte que je ne connais pas, et dans l'instant, une grande clarté fixe mes regards, et m'expose à être découvert. Je me relève, m'éloigne, et j'apperçois de loin une chambre très-bien éclairée: plusieurs personnes, les mêmes qui partagent notre table dans le jour, sont habillées en ouvriers; mon père leur parle un moment, et tout disparaît. Étonné de ne plus les voir, je me hasarde à entrer dans la chambre éclairée, que j'examine, sans pouvoir découvrir le côté par où tout le monde est sorti. Ma tête se trouble, je me crois dans le palais des fées dont j'ai lu les histoires, et je suis prêt à remonter chez moi, lorsque le bruit nocturne que j'attends se fait entendre de la manière la plus effroyable. Dans les momens difficiles mon courage, au lieu de s'abattre, se raffermit toujours; ma peur cède au desir de m'éclaircir; et j'examine de nouveau la chambre éclairée, qui ne m'offre toujours aucune issue. Une heure entière s'écoule dans ces perquisitions, et je commence à désespérer de réussir, lorsque, dans un coin de la salle, je sens tout-à-coup le plancher céder sous mes pas; une trappe fait la bascule sous mes pieds, et je roule quelques instans sans savoir où je suis. Je m'arrête enfin sans m'être blessé, et je m'apperçois que c'est un escalier que j'ai descendu si précipitamment. Je suis enfin dans un souterrain, éclairé de distance en distance par des lampes suspendues. C'est là que le bruit effrayant devient insupportable; mais il ne fait plus à mon oreille l'effet d'une suite de gémissemens; ce sont des coups violens qu'on frappe autour de moi, et sans que je puisse distinguer personne. J'avance toujours effrontément, et je remarque plusieurs rues dans ces longs et vastes souterrains. Enfin, une espèce de chambre taillée dans le roc s'offre à mes regards. Je n'y trouve personne: j'y entre. Qu'y vois-je? un trésor considérable! des monceaux de pièces d'or; ce sont des rixdallers, des florins, des souverains, demi-souverains, &c. &c. Comme cette vue me réjouit! Je ne doute pas que ce ne soit là la mine où mon père puise journellement pour faire des dépenses énormes. Né avec le même goût que lui pour ce métal si utile, je ne me fais aucun scrupule d'en remplir toutes mes poches, et je me promets bien de revenir souvent à la curée, attendu qu'il ne paraît seulement pas qu'ont y ait touché. Enchanté de cette importante découverte, je sors de cette riche chambre, et je dirige toujours mes pas du côté d'où vient le bruit. Enfin, au détour d'une espèce de rue souterraine, j'apperçois, dans le fond devant moi, une foule de gens occupés, les uns à limer, les autres à tourner une grande roue, celui-là à frapper de grands coups de marteau sur du métal, ceux-ci enfin à faire aller des espèces de presses.... Qu'est-ce donc, me dis-je? est-ce ici la manufacture de toutes ces belles pièces d'or qui viennent de tant flatter ma vue?....

»Je crois qu'on me remarque, et je me sauve à toutes jambes, en regagnant le même chemin par où je suis venu; mais, ô malheur! je ne puis plus retrouver l'escalier de la chambre éclairée. La peur me saisit, je marche toujours, et plus j'avance, plus je me perds dans l'immensité des souterrains qui cessent d'être illuminés.... Je ne sais plus ce que je fais, ni où je suis; je cours comme un fou, au risque de rencontrer des précipices, ou de me blesser contre les murs. Enfin, une lumière très-éloignée frappe ma vue: il semble qu'elle parte d'une espèce de caveau grillé que j'apperçois dans un fond. Je suis égaré, me dis-je, je suis perdu de toutes les manières, puisque mon père ne peut manquer de s'appercevoir de mon absence. Quand je devrais le rencontrer, ce père irrité, lui ou les siens, j'irai droit à cette lumière, et je demanderai aux gens qui sont dans cette grotte, qu'ils veuillent bien me ramener chez moi.

»Mon parti pris, je l'exécute avec fermeté: je m'avance, et crois rencontrer des persécuteurs; quelle est ma surprise d'appercevoir, à travers une grille, une espèce de cachot, éclairé par une seule lampe. Un vieillard vénérable, et étendu sur une paille fétide; il est presque nud, et paraît consumé par la douleur. Qui est là, s'écrie-t-il, en levant sa tête blanchie par les années? qui peut venir ici à cette heure?--Moi, lui répondis-je naïvement, comme s'il devait me connaître.--Qui, vous? un enfant, grand Dieu! serait-ce un ange tutélaire envoyé par le ciel, pour m'arracher à cette indigne prison?--Vous êtes en prison? Et qui vous y a mis?--Le baron Walfein! pour me dépouiller de tous mes biens, pour s'emparer de ce château qui m'appartenait.--Quoi! c'est mon père qui vous a....--Walfein est votre père?--Oui: mon Dieu! je ne le croyais pas si méchant!--Bon enfant! laisse-moi à ma douleur!--Non, je veux vous sauver, moi, vous retirer d'ici.--Toi, et comment?--D'abord, j'ai beaucoup d'or: en voulez-vous?--Eh! qu'en ferais-je dans ce lieu de douleur?--Il faut le donner à celui qui vous apporte votre nourriture, afin qu'il vous ouvre cette porte, et que vous puissiez vous sauver.--Eh! mon ami, mon geolier est un scélérat comme son maître. Ils ont de l'or, dis-tu; c'est depuis qu'ils se sont faits faux monnoyeurs.--Faux monnoyeurs, dites-vous? c'est de la fausse monnaie que j'ai là?... Tenez, prenez tout, je n'en veux plus.

»Le vieillard admira ma candeur, et je causai si long-temps avec lui, que lorsque je voulus me retirer, je m'apperçus, par les jours des souterrains, que, depuis long-temps le soleil était levé. Je saluai le vieillard, en lui promettant de venir bientôt le délivrer (je n'en avais cependant aucun moyen), et je me mis à parcourir de nouveau les souterrains. J'étais accablé de fatigue; lorsqu'enfin, je remarquai que j'étais revenu précisément à l'atelier où, pendant la nuit, j'avais vu travailler tant de monde. Il n'y avait plus personne maintenant: il me vint dans l'idée de m'emparer de deux limes que je trouvai sous ma main. Je ne puis plus rentrer chez mon père, me dis-je, sacs m'exposer à toute sa colère: je veux fuir cette maison où l'on fait de la fausse monnaie. Allons délivrer le bon vieillard, et nous sauver avec lui.

»Je cherche le chemin de sa prison, et je le retrouve avec un peu d'attention. Bon prisonnier, lui dis-je, je viens vous sauver, et m'en aller avec vous. À ces mots, je lui donne une de mes limes, je prends l'autre, et tous deux, nous voilà occupés sans relâche à limer les barreaux de la porte. Je travaillais avec coeur, et lui aussi; mais je crois que nous n'en aurions jamais fini, tant il y avait d'ouvrage, s'il ne fut venu une idée unique au prisonnier: ce sont les gonds, me dit-il, et les serrures qu'il faut limer, nous aurons plutôt fait.

»En effet, au bout d'une heure, la porte s'ouvre sous nos efforts multipliés: j'entre, j'embrasse le vieillard et veux l'emmener avec moi. Par où, me dit-il?--Eh! par l'escalier du château; oh! je le retrouverai.--Y penses-tu, mon enfant! je serais reconnu, et tu serais puni avec moi, pour avoir voulu me délivrer.

»Cette réflexion me glaça d'effroi. Attendez, lui dis-je, en mesurant des yeux la hauteur d'une espèce de soupirail qui donnait du jour à son cachot, je trouve un excellent moyen.

»Je dis et je cours vers l'atelier où je prends autant de cordes que je puis en emporter. Je reviens à mon vieillard qui me prend sur ses épaules. Je m'élance dans le soupirail qui est étroit à-peu-près comme une cheminée; et je me trouve, tenant toujours un bout du cordage qui tombe dans le cachot, je me trouve, dis-je, dans une cour que je ne connais point, mais où je ne remarque personne qui puisse me gêner. J'attache fortement le bout de ma corde à un crochet placé là par hasard dans le mur, et mon vieillard, sec et maigre, heureusement pour lui, monte après la corde, passe dans le soupirail, et se trouve bientôt dans la cour à mes côtés.

»Tu vois, mon cher Victor, que je n'étais pas né méchant; car je rendais là à un homme que je ne connaissais point, et qui pouvait avoir des torts envers mon père, un service signalé qui pouvait me compromettre et perdre peut-être mon père; mais j'ai toujours été comme cela, moi, dans tout le cours de ma vie, je n'ai jamais réfléchi aux conséquences, avant d'entreprendre, et tout m'a réussi, excepté cependant cette première affaire à laquelle je reviens.

»Le vieillard et moi, nous étions dans la cour; mais il fallait en sortir. Une forte porte dont la clef est précisément de notre côté, nous donne quelque espoir: nous l'ouvrons: mais ô surprise! un bruit affreux se fait soudain entendre dans le château: on entend crier par-tout: sauvons-nous!.... Des gens en désordre courent de tous les côtés, sans paraître nous remarquer.... Nous restons immobiles. Mon père lui-même, mon père, égaré, désespéré, se présente à nous. Ciel! s'écrie-t-il, en nous voyant; mon ennemi libre! il mourra. Un coup de pistolet étend à l'instant le vieillard sans vie à mes pieds. Je jette un cri, mon père me prend par la main: Suivez-moi, Roger, me dit-il, ou vous êtes perdu avec moi!

»Je le suis sans savoir où je vais: il me jette sur un cheval, y monte avec moi, le pont-levis se baisse devant nous, nous fuyons à toutes brides, et, le soir, nous sommes déjà loin du château.