Victor, ou L'enfant de la forêt

Chapter 22

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Au milieu d'une allée d'arbres touffus, on avait élevé des gradins, sur le sommet desquels s'élevait une espèce de tombeau surchargé d'urnes cinéraires et de lauriers. Le tout recouvert d'étoffes cramoisies surhaussées de larmes noires était couvert par une espèce de dais, de la même étoffe, attaché au haut des arbres, et dont les quatre pentes venaient tomber légèrement en draperie sur les quatre coins du monument. Le myrte, symbole de l'amitié, s'élevait par-tout autour du cénotaphe, et le cyprès, signe du deuil et du regret, semblait croître naturellement auprès des urnes funèbres: des torches et des flambeaux de résine, fixés en grande quantité sur le monument, éclairaient des légendes qu'on y avait fixées de tous côtés. Ici on lisait: _ils firent pâlir les despotes_! Là on voyait: _Leur vertu ne meurt pas toute entière, puisqu'elle reste dans le coeur de leurs compagnons d'armes._ De ce côté: _Pleurez-les, ils furent les amis de l'humanité._ Plus loin: _Ils ont humilié les superbes, le pauvre doit les bénir._

Enfin par-tout mille inscriptions placées, semblaient faites pour d'autres gens, pour de véritables bienfaiteurs de l'humanité. Victor avait peine à contenir son indignation; mais elle redoubla quand il vit commencer la cérémonie.

Tous les indépendans marchant deux à deux, leurs armes renversées et couvertes d'étoffes noires, arrivèrent lentement, portant chacun un flambeau et une branche de myrte. Quelques femmes parurent ensuite avec des enfans (sans doute les femmes et les enfans de ces brigands); leur voix rauque et discordante psalmodiait une espèce de chant funèbre dont le refrain était:

Nous, les héritiers de leur gloire, Vivons pour venger leur mémoire.

Ces horribles femmes, presque toutes ivres de liqueurs fortes, avaient les cheveux épars et le regard féroce; elles portaient des cassolettes d'où s'échappaient des fumées d'aromates qui embaumaient l'air. Une musique guerrière, mais sourde et lugubre, terminait le cortége, derrière lequel on remarquait le terrible Dragowik donnant le bras à Roger, que suivaient ses principaux chefs. L'obscurité de la nuit combattue par des milliers de flambeaux, l'horreur d'un site sauvage, la contrariété d'une pluie assez abondante, les chants aigres et sourds des indépendans, tout ajoutait à l'espèce de terreur que devait inspirer à Victor la nouveauté de ce spectacle.

La troupe s'étant rangée autour du cénotaphe, Roger, Dragowik, Alenditz, et Morneck montèrent au tombeau. Là, Roger, debout, prononça d'une voix forte, et souvent avec l'émotion de la douleur, l'oraison funèbre qu'on va lire.

«CAMARADES ET AMIS,

»Qu'elle est triste, qu'elle est lugubre cette soirée qui nous rassemble! qu'ils sont amers les pleurs que nous avons à verser! qu'il est douloureux l'aspect de ce tombeau qui renferme les reliques sanglantes d'une foule de héros que naguère nous serrions dans nos bras, qui partageaient notre gloire comme nos dangers! Eh quoi! ils ne sont donc plus, ces hommes généreux qui ont péri pour nous, pour la cause de l'humanité! C'est dans la tombe que se sont évanouis leurs hauts faits, leurs vertus, tout ce qui caractérise l'homme fait pour être distingué de l'homme par un grand courage, par un grand caractère! C'est en voulant humilier l'orgueil des grands de la terre, qu'ils sont tombés sous les coups de ces grands, vils et méprisables; c'est en vous faisant un rempart de leurs corps, qu'ils ont saisi la mort prête à vous frapper tous. Indépendans! connaissez-vous les héros que vous pleurez? connaissez-vous les pertes que vous avez faites? Là, reposent Droik, l'invincible; Golos, l'incorruptible; Wetler, le généreux; Sptizlan, le magnanime; les vertueux Fallax, Grandhon, Birtis, Feller, et tant d'autres, dont vous admiriez la valeur, dont le titre d'amis vous honorait tous; les uns, appelés au noble état que nous professons, par la lecture des plus grands philosophes, avaient quitté patrie, honneurs, richesses, famille, pour suivre la bannière des indépendans; les autres élevée dès leur tendre jeunesse, dans notre sein, avaient pris nos principes, et suivi notre exemple, comme l'enfant à qui le lait maternel donne la force, la vigueur et la santé qui conduisent l'homme à l'âge le plus avancé. Tous avaient senti que le véritable honneur sur la terre, que la seule gloire digne de l'ami des moeurs et des hommes, consiste à combattre les puissans, à dépouiller le riche insolent, à punir l'exacteur, le tyran, le despote, depuis la tête couronnée jusqu'au chef dur et barbare d'une simple famille; le tout pour consoler l'opprimé, soutenir le faible, encourager le timide, et venger les droits de la nature, outragée par les droits injustes et tyranniques que l'homme s'arroge sur l'homme, tout fier de ses grands titres ou de son immense fortune. Tel est le but louable de notre sainte institution; telles sont les vertus que nos malheureux camarades ont professées; tels sont en un mot, l'exemple et la leçon qu'ils nous laissent.

»Parmi tant de noms glorieux que je vous ai cités, estimables indépendans, aurais-je oublié de vous rappeler celui du grand Sermonek, de cet intrépide vainqueur des plus grands seigneurs châtelains! Ah! cet oubli ne vient point de mon coeur; il ne naît que de l'embarras où je suis de vous parler séparément de tous les grands hommes dont nous pleurons aujourd'hui le trépas. Moi, je ne planterais pas quelques cyprès sur la tombe de Sermonek qui fut mon ami, mon vengeur, à qui j'ai dû trois fois la vie! Ah! ne m'accuse point d'ingratitude, ombre chère et plaintive; ton nom, ta vie, et tes exploits seront sans cesse présens à ma mémoire, comme le souvenir de ta tendre amitié restera à jamais gravé dans mon coeur. Oui, je te vois encore attaquer le château-fort de cet odieux comte de Mirleski; je te vois lui plonger un poignard dans le sein, et nous apporter sa tête sanglante. Tu fis un acte de justice: cet homme opprimait sa province, et ses grands biens ne pouvaient satisfaire encore sa vile cupidité et sa basse avarice. C'est toi qui sus attaquer à propos, dans un défilé, ce favori de l'empereur, ce ministre oppresseur, ce maréchal de Wirtemberg: tu vengeas ton pays; ce scélérat en était l'horreur et l'effroi. Rappellerai-je ce courage intrépide qui te fit massacrer, à toi seul, toute la famille du baron d'Erlach dans ses possessions d'Hongrie? Pas un enfant, à la mamelle même, n'échappa à ta juste fureur; les innocentes créatures auraient sucé avec le lait, les vices de leur parent; ils eussent été, comme lui, les persécuteurs du pauvre, les oppresseurs des timides vassaux. On ne peut rien ajouter à ces exploits brillans, quand on t'a vu brûler, en un jour, trois villages qui avaient eu la bassesse de nous combattre, pour arrêter notre glaive prêt à frapper leur criminel seigneur. Ô Sermoneck! que de services tu as rendus à l'humanité plaintive et gémissante sous le joug des puissans! Si la mort t'a frappé, elle n'a pu te rencontrer que sur la brêche; c'est toujours là qu'elle attend les hommes comme toi. Que ton ombre se promène aujourd'hui au milieu de tes amis; qu'elle entende leurs regrets; qu'elle soit témoin de leurs larmes amères, et elle se dira: J'ai fait le bien; j'en suis assez récompensée par le souvenir de mes généreux compagnons, de tous ceux qui me furent chers; et la tombe n'est pour le héros, que le passage rapide de la mort à l'immortalité.

»Indépendans! que ne peuvent-ils être tous ici, ces gens du monde qui vous jugent, non par ce que vous êtes, mais par ce qu'ils vous font être! Que ne sont-ils témoins de la pureté de vos moeurs, ces grands de la terre qui vous insultent et vous poursuivent, parce qu'ils sont heureux! Ils pâlissent déjà à votre nom seul, ils rougiraient de honte en voyant vos vertus surpasser les leurs; ils se diraient: Voilà vraiment les amis des infortunés, voilà les vrais vengeurs des droits de la nature! ils ont pour tout bien le sentiment de leur indépendance, et la tranquillité de leur conscience; nous avons contre nous nos titres fastueux, notre luxe insultant, nos oppressions envers nos inférieurs; ils doivent nous combattre, nous sommes leurs ennemis, nous sommes les ennemis de tous ceux qui pensent, et qui nous détestent.

»Telle est, indépendans, la supériorité que vos vertus doivent vous donner sur ces monstres; tel est le noble orgueil qui doit vous embraser à la vue de ce tombeau qui renferme ces victimes de leur rage, vos amis, vos compagnons d'armes. Jurez de les venger, indépendans! jurez de poursuivre par-tout les tyrans de la société, quelque éclatante que soit la pourpre qui les couvre, et prononcez, après moi, le serment terrible que vous impose l'amour de l'ordre, des moeurs et de l'humanité.

»Celui qui possède plus de biens qu'il ne lui en faut pour son existence, et qui laisse mourir de faim à sa porte l'indigent timide qu'il a dépouillé, doit mourir.

TOUS LES INDÉPENDANS _ensemble_.

»Il doit mourir!

ROGER.

»Qu'il périsse, celui qui se fait un jeu des larmes du malheur, et tourmente par ses passions une tendre épouse, des enfans sans défense, ou des serviteurs à qui il doit l'exemple des vertus!

LES INDÉPENDANS.

»Qu'il périsse!

ROGER.

»Mort aux potentats qui oppriment leurs peuples par des actes tyranniques, par des exactions, ou qui les corrompent par le tableau de leurs vices et de leur luxe spoliateur: mort aux tyrans!

LES INDÉPENDANS.

»Mort aux tyrans!

ROGER.

»Enfin, proscrivons l'ambitieux, l'égoïste, l'avare, le dissipateur, le suborneur, l'envieux, le méchant, le calomniateur, l'incestueux; immolons tous les pervers!

LES INDÉPENDANS.

»Immolons tous les pervers!

ROGER.

»Vous le jurez?

LES INDÉPENDANS.

»Oui, oui, nous le jurons!

ROGER.

»Que l'humanité bienfaisante, que la nature en deuil reçoivent vos sermens! Jamais on n'en a prononcé de plus sacrés; jamais on n'a vu d'hommes plus courageux, plus disposés à les sceller de leur sang»!

Quand Roger eut fini de parler, il brûla des aromates au pied du cénotaphe, les chants lugubres recommencèrent, et la musique guerrière exécuta différens morceaux. Une coupe fut ensuite promenée à la ronde, chacun y but; puis on la renversa sur le tombeau, en signe de libations. Les flambeaux s'éteignirent, l'obscurité la plus profonde succéda à la pâleur sinistre des torches funéraires, et chacun se retira.

Roger ne manqua pas de reconduire Victor dans sa grotte, et de lui demander comment il avait trouvé cette fête nocturne. Notre jeune ami, trop agité par les diverses émotions qu'il avait éprouvées, ne put lui répondre que par un regard expressif, où se peignirent à-la-fois l'horreur, l'effroi, le mépris et l'indignation. Roger lui dit en souriant:

À demain, mon fils; je te ménage d'autres surprises, et pour me faire connaître à toi tout entier; je te réciterai l'histoire de ma vie.

Roger se retira, et Victor resta seul avec Fritz.

CHAPITRE V.

L'AURAIT-ON PRÉVU?

Si le lecteur a éprouvé quelque impression au débit de l'oraison funèbre de l'infâme Sermoneck, il peut se douter de celle, plus profonde encore, que dut ressentir Victor en entendant prononcer, par son père, cette prétendue oraison funèbre du plus vil des brigands. On y déifiait le meurtre, le vol, le brigandage en tout genre, et tout cela au nom de l'humanité, de la vertu. Eh quoi! ces noms sacrés doivent-ils se trouver dans la bouche des scélérats? Ils prétendent venger la nature, et ils l'outragent par leurs forfaits; ils veulent, disent-ils, proscrire l'ambitieux, l'avare, le dissipateur, le jaloux, le méchant, &c. &c. Mais, en supposant que ce fût en l'honneur de la vertu qu'ils immolassent tous les hommes imbus de ces vices, ils ne laisseraient donc plus personne sur la terre, car chaque homme a son défaut; et vouloir réformer la race humaine, se roidir contre des vices qui tiennent à la fragilité du coeur de l'homme, des vices qui ont existé de tout temps et qui existeront toujours, c'est le propre d'un fou ou d'un barbare. Ici les prétendus réformateurs sont des misérables, qui prennent des prétextes spécieux pour s'aveugler sur leurs crimes. Roger est un homme adroit qui gouverne des criminels comme lui, ou séduit des têtes faibles par des grands mots et des déclamations sophistiques, qu'il est bien éloigné de prendre pour règles de sa conduite; et ce Roger est le père de Victor! et Victor, qui le sait, ne meurt pas de douleur et de honte!.... Il est donc des situations dans la vie, où l'opprobre même ne peut avilir ni dégrader l'homme qui ne l'a point mérité? L'idée seule d'une pareille naissance eût fait mourir autrefois de désespoir le sensible Victor; aujourd'hui qu'il en a la certitude, il est plongé dans une apathie stupide; il ne sait où il est, ce qu'il fait, ni ce qu'il doit faire; ses sens sont glacés, sa langue est immobile, ses yeux sont fixés vers la terre; il est trop absorbé par la douleur pour verser des larmes; il sent bien, Victor, qu'il lui est impossible de tirer aucun parti du caractère de Roger, et cette persuasion, qui lui enlève l'espoir d'obtenir son amante, fait son plus grand tourment.

Fritz le tire enfin de sa triste rêverie. Ô mon ami! lui dit-il en l'embrassant, combien je vous estime, et combien je vous plains!.... que vous avez de vertu et de grandeur d'ame!.... Soutenez les coups du sort, mon ami, tâchez de leur résister, et que mon exemple ajoute encore, s'il est possible, à votre courage! Vous êtes maintenant au fait de la folie cruelle qui aliène les têtes de tous ces prétendus indépendans, vous allez apprendre les maux qu'ils m'ont faits à moi, et au plus malheureux des pères: le vôtre est coupable et n'est point puni; le mien, hélas! est puni sans avoir jamais été coupable.... Écoutez-moi.

«On m'a toujours nommé Fritz, ainsi que je vous l'ai déjà dit; ma naissance fut long-temps un secret pour moi, elle l'est encore quant au nom de ma mère. Un petit hameau de la Silésie, sur les bords du Moldaw, m'a vu ouvrir pour la première fois les yeux au jour, au malheur. Autant que je puis me le rappeler, mon père, qui m'avait eu d'un mariage secret, obligé de fuir son épouse et sa patrie, m'avait confié aux soins d'une femme sans fortune, mais respectable et bonne: cette femme m'éleva au milieu des enfans du hameau, dans les mêmes moeurs, et dans la même indigence que les enfans du pauvre. J'avais environ sept ans, et, jusqu'à cet âge, j'avais cru que la bonne Brigitte (c'était ainsi qu'on nommait la femme qui m'élevait) était ma mère: pour mon père, je n'avais pas pris le soin de m'informer de son nom, ni du motif qui l'éloignait de moi. J'étais livré à cet état tranquille de l'enfance, qui ne réfléchit ni sur le passé ni sur l'avenir, lorsqu'un jour une dame se présente chez Brigitte; elle demande son fils, on me présente à elle; cette dame verse des torrens de larmes, me presse contre son sein, et me prodigue mille caresses, auxquelles je ne sais répondre que par le plus grand silence et la plus froide insensibilité; j'étais fâché intérieurement de rencontrer une autre mère que ma bonne Brigitte, et je tremblais qu'on ne m'arrachât de ses bras pour m'en éloigner à jamais. Heureusement la visite de cette dame se termina promptement; elle parla bas à Brigitte, lui remit une somme d'argent, m'embrassa, me couvrit encore de ses larmes maternelles, et se retira. Brigitte, à qui je demandai l'explication de cette scène pathétique, ne voulut pas me la donner, et me promit de me satisfaire dans autre moment. Le lendemain, nouvelle scène de sentiment; ce fut un jeune homme qui en fit les frais: c'était mon père, à ce qu'il me dit; il ne pleura point, lui; mais avec quelle tendresse il me parla! Pauvre Fritz, me dit-il! tu es le fils de l'amour, et jamais l'hymen ne viendra légitimer des noeuds que l'intérêt a rompus; mais au moins tu ne me quitteras jamais; ton père expiera, par ses bienfaits, la faute de t'avoir donné le jour, et tu lui tiendras lieu de l'amie qu'une mère injuste et barbare lui a enlevée, pour la livrer à un époux qu'elle n'a pu choisir ni aimer.

»Je n'entendais rien à ces exclamations, et je regardais mon père avec la même froideur que j'avais témoignée la veille à ma mère. Il me quitta enfin, après avoir aussi parlé bas à Brigitte, à laquelle il remit à son tour une autre somme d'argent. Brigitte, restée seule avec moi, ne put s'empêcher de rire de mon étonnement stupide. Je voulus l'interroger, elle ne me répondit que par ce peu de mots: Fritz, fais un paquet de tous tes petits effets; nous allons quitter cette demeure, pour nous rapprocher de la dame que tu as vue hier, et du monsieur qui nous quitte. Dame, mon enfant, ils t'ont donné le jour, ils reprennent leurs droits sur toi; pour moi, je n'en ai plus qu'à ton amitié.

»Jusques-là j'étais resté insensible; mais le regret de quitter le lieu qui avait charmé mon enfance me fit verser des larmes, que ma bonne Brigitte s'empressa d'essuyer. Chacun de nous deux fut vaquer à ses petits arrangemens, et le lendemain nous quittâmes le hameau, pour venir occuper une espèce de masure située au bas d'une montagne, près de cette forêt. Là, ma bonne Brigitte me signifia qu'elle ne pouvait plus demeurer avec moi, mais que tous les jours elle viendrait me voir avec mon père et ma mère. Elle me confia aux soins d'une vieille femme, son amie apparemment, et partit sans me dire où elle allait porter ses pas. Tant de mystères, tant de précautions m'alarmèrent; je devins sombre, chagrin, et peu s'en fallut que je ne quittasse le canton pour aller errer à l'aventure; mais mon père vint me voir seul le lendemain; il m'accabla de présens et de caresses; je commençai à l'aimer. Il revint le surlendemain, toujours aussi tendre, aussi sensible; je m'attachai sincèrement à cet homme intéressant, et je ne pensai plus à le fuir.

»Deux mois s'étaient écoulés, pendant lesquels j'avais vu tous les matins mon père, et tous les soirs mon père et ma mère ensemble, qui venaient m'accabler de leurs caresses, et pleurer sur leurs malheurs. J'avais même eu la curiosité de suivre un jour ma bonne Brigitte, et j'avais découvert qu'elle demeurait dans une ferme à quelques pas de moi. Je n'étais pas instruit encore sur l'état de mes parens, qui jamais ne me faisaient de confidence; mais j'en savais assez pour deviner que ma mère était l'épouse d'un autre. Je me proposais de presser mon père de questions pour pénétrer enfin le mystère qu'on me faisait, lorsqu'un jour Je vis revenir Brigitte pâle, échevelée, et dans l'état d'une femme livrée au désespoir. Elle entre, s'asseoit, et ne peut que s'écrier: Malheureux Fritz! tu es perdu! je suis perdue moi-même! nous n'avons plus qu'à fuir, qu'à nous cacher!--Qu'avez-vous? Qu'est-il arrivé?--Ton père! il n'est plus!... un homme furieux...--Achevez.--Ton père est tombé sous ses coups.--Quel est le monstre?.....--Hélas! le nouvel époux de ta mère....--Ciel!....

»Brigitte, encore frappée de la scène horrible qui vient de se passer sous ses yeux, tombe, privée de sentiment, sur le plancher.... Pendant que son amie lui donne des secours, mon premier mouvement m'entraîne vers la ferme dont je connais le chemin, et où je me doute bien que l'accident vient d'arriver. Je cours, et j'arrive tout essoufflé dans ce lieu de douleur, où je ne trouve que mon père infortuné étendu sans mouvement sur le carreau, et perdant son sang.... Je me jette sur lui en fondant en larmes; je l'appelle, je déchire du linge, je chercher à étancher le sang qui coule de sa blessure.... Il recouvre un peu ses sens, me reconnaît, me nomme, et retombe dans son évanouissement. Quelle douleur pour moi! Je me jette à genoux, j'implore le ciel, je le prie de sauver mon père, de me rendre ce père que je chéris!....

»À l'instant plusieurs hommes armés entrent dans la ferme: loin de m'effrayer, je les regarde comme des protecteurs que la providence envoie à mon secours: je les prie de rendre mon père à la vie. Ils me regardent en riant, chargent le moribond sur un de leurs chevaux, me lient, me jettent sur un autre cheval, et m'entraînent avec eux.

»Qu'on juge de mes cris, de mes gémissemens! Je vois mon père devant moi; mais dans quel état, grand Dieu! Le seul secours qu'on lui porte, c'est de soutenir sa tête décolorée, et je vois clairement que les gens qui nous enlèvent ont sur nous quelques projets infâmes. Je les questionne, ils ne me répondent point; je veux briser mes liens, je mords, j'égratigne; ils se mettent à rire aux éclats. Le petit espiègle, disent-ils! il sera excellent pour ce que nous en voulons faire!

»Enfin notre escorte nous fait traverser un souterrain, et nous arrivons ici, dans ce lieu même où je vous parle, mon cher Victor; c'est assez vous dire que les scélérats qui nous entraînaient étaient des gens de Roger.... Vous frémissez! je vois que mon récit vous touche jusqu'aux larmes.... Je l'abrégerai pour épargner votre sensibilité; mais écoutez ce qui me reste à vous dire, vous allez me voir au comble du malheur!

»À peine arrivé ici, on me sépare de mon père, malgré mes cris et mes prières.... Je suis bientôt livré à un vieux brigand, qui me déclare que, si je ne suis pas les instructions qu'il a ordre de le donner, je recevrai, trois fois par jour, trente coups de plat de sabre. Ces instructions consistent à faire de moi un apprentif voleur. Je refuse, et je suis livré pendant plusieurs jours de suite, au cruel supplice dont on m'a menacé; je le supporte avec courage; mais enfin je forme un projet assez adroit pour un enfant de mon âge. Qu'on me mène au capitaine, dis-je à mon bourreau, ce n'est qu'à lui seul que je puis céder.

»On me conduit à Roger; je lui promets la plus grande docilité à ses ordres, s'il me permet de revoir mon père, dont je sais qu'on prend soin. Roger me permet cette satisfaction, et je cours au lieu qu'on appelle ici l'infirmerie, où je retrouve mon père infortuné qui, à ma vue, verse un torrent de larmes. On avait eu soin de sa santé; ses plaies, qui n'étaient point dangereuses, étaient fermées. Il était presque convalescent. Notre entrevue fut bien triste, hélas! et ce fut la seule que nous eûmes dans ce lieu de terreur! Il n'eut point le temps de me dire la cause de ses malheurs, ni le nom de son assassin; nous ne pûmes nous entretenir que de la cruelle position dans laquelle nous nous trouvions tous deux. Je me rappellerai toute ma vie les excellens conseils que ce tendre et vertueux père me donna: Mon cher fils, me dit-il, la piété filiale t'a fait promettre à ces brigands de seconder leurs forfaits; garde-toi de tenir cette promesse coupable; tout serment basé sur le crime est nul; meurs plutôt, s'il le faut, mais meurs vertueux. Je ne sais quels desseins ces monstres ont sur moi; sans doute ils veulent m'associer aussi à leurs crimes: mon fils, tu me verras me percer moi-même d'un fer homicide avant de céder à ces barbares, et tu suivras mon exemple; n'est-ce pas, Fritz, que tu imiteras ton père, et que tu sauras mourir?

»Je le lui promis en pleurant, et l'on vint nous séparer.... Je ne puis vous dire combien il me fallut essuyer de traitemens durs pour résister aux sollicitations des indépendans, qui voulaient m'emmener avec eux dans leurs expéditions, et me faire jouer le rôle d'observateur, rôle que mon âge et mon innocence auraient pu rendre funeste aux paisibles propriétaires ou voyageurs que j'aurais trahis. Je sus résister enfin, jusqu'à une époque terrible qui me sépara pour jamais de mon malheureux père.