Victor, ou L'enfant de la forêt

Chapter 18

Chapter 183,458 wordsPublic domain

»Quand cette lettre fut faite, je pris le parti d'attendre qu'il passât un voiturier quelconque pour l'en charger, n'osant pas la confier aux gens de Roger, gens d'assez mauvaise mine d'ailleurs, ni aux valets de l'auberge, dans la crainte qu'elle soit interceptée. Je ne dis pas non plus à mon amie que je venais d'écrire à son père, et, comme elle était très-faible, j'espérai gagner quelques jours auprès de Roger pour l'engager à différer son voyage. Vain espoir! Le même soir Roger rentra pâle, égaré et entièrement défait. Sa prétendue mère lui demanda ce qu'il avait, il ne lui répondit pas; mais il nous déclara à tous que cette nuit même nous partions pour l'Allemagne. En vain lui représentai-je qu'Adèle et moi nous avions des affaires à terminer en France, qu'il fallait absolument que je retournasse à ma maison de Dreux, où j'avais des effets précieux.... Retournez-y, me répondit-il brusquement: je n'ai pas besoin de vous; mais pour Adèle, elle ne me quittera pas: elle peut se passer d'ailleurs de vos effets et des siens; j'ai là-bas des moyens de fortune suffisans pour elle, pour vous et pour moi.

»Adèle lui fit à son tour mille objections qu'il n'écouta point; elle pleura, parla de son père; il lui tourna le dos, et fut s'enfermer avec huit à dix hommes d'une figure repoussante, et qui, comme lui, devaient faire, mais séparément, le voyage d'Allemagne. Quand je fus seule avec Adèle, je crus qu'il était temps de frapper les grands coups, afin de l'engager à fuir avec moi, à nous échapper des mains de Roger par tous les moyens possibles. Je lui fis donc part, et des renseignemens donnés à Michel sur un fameux voleur, à l'hôtel du Paradis, renseignemens qu'elle ignorait, et de toutes mes conjectures sur l'aventure de la forêt, sur la mère, sur l'ecclésiastique qui ne paraissait plus dans la maison, et que j'avais tout lieu de croire des gens supposés. Adèle m'écouta avec la plus grande attention: elle frémit d'abord; mais bientôt elle me calma, et chercha même à détruire tous mes soupçons. Que tu es injuste, me dit-elle, Sophie! peux-tu penser de pareilles horreurs d'un homme que je ne crois pas d'ailleurs très-délicat, mais que je jure être incapable de tant de bassesses! Les voleurs de la forêt, c'est lui qui les a chassés, qui m'a sauvée, arrachée de leurs mains, et tu supposes!.... Ah! Sophie, Sophie, je ne reconnais là ni ton coeur ni ta raison! Il est vrai que sa mère me paraît être une vieille folle, sans usage comme sans éducation; il est vrai aussi que Roger est un homme très-dissimulé, qu'on ne sait rien de ses affaires; que je n'ai jamais rien compris à son arrivée dans cette auberge, où se trouvent, à point nommé, sa mère et un ecclésiastique: il est encore vrai que tout est mystérieux dans sa conduite, comme dans le genre de monde qu'il fréquente; mais si cet homme est dissimulé, est-ce une raison pour le croire un vil scélérat? il m'aime, Sophie, et l'amour n'entre point dans le coeur des êtres dégradés par le crime.

»Ainsi me parlait Adèle. Adèle était prévenue, aveuglée par l'amour! Je renonçai au projet de lui faire entendre raison, et même à celui de l'engager à fuir son séducteur. Elle pleurait, elle parlait de son père qu'elle ne reverrait jamais, des mânes de sa vertueuse mère qu'elle outrageait dans son tombeau: elle sentait tout le poids de sa chaîne; mais elle était déterminée à la porter. Malheureuse! elle me forçait à la consoler, quand mon seul projet était de l'éclairer.

»Que vous dirai-je enfin? Nous partîmes à minuit, et nous quittâmes pour jamais la France, où nous abandonnions un père, qui bientôt devait accuser sa fille, m'accuser moi-même, et mourir de douleur.... Nous n'étions que quatre dans la voiture: Roger, sa mère, mon Adèle et moi. Mon Adèle, faible et souffrante encore, me faisait craindre à tout moment qu'elle ne pût supporter les fatigues du voyage. Elle les souffrit enfin, et je vous abrégerai tous les détails fastidieux d'une route longue et souvent coupée par des repos, pour vous faire arriver avec nous à Vienne en Autriche, où nous séjournâmes quelque temps. Roger, qui avait pris un tel ascendant sur nous, que d'un seul regard il nous subjuguait, nous avertit que nous partirions sous quelques jours pour Prague, où il comptait se fixer. Tant que nous fûmes à Vienne, nous ne le vîmes presque point; il sortait avant le jour, et ne rentrait que le soir, souvent très-fatigué, et presque toujours accompagné de quelques étrangers avec lesquels il s'enfermait pendant une partie de la nuit. Cette conduite qui confirmait mes horribles soupçons, fit aussi trembler son épouse; elle lui en fit des reproches: il lui répondit qu'en temps et lieu elle saurait ses secrets. Nous partîmes enfin pour Prague, où nous passâmes huit jours, pendant lesquels Roger se conduisit comme à Vienne. Pour cette fois Adèle, qui dissimulait ses terreurs avec moi, m'ouvrit tout-à-fait son coeur; elle m'avoua, en versant un torrent de larmes, qu'elle craignait que ce que je lui avais dit en France ne fût que trop vrai. Ce n'était pas le moment de lui faire des reproches de son peu de confiance, je fis tous mes efforts pour la rassurer; mais le moment approchait qui devait éclaircir tous nos doutes.

»Une nuit, nuit d'horreur et d'effroi, Roger nous éveilla brusquement. Il faut partir, nous cria-t-il, et vous préparer à un nouveau genre de vie.... Nous frémissons.... À peine habillées, il nous fait monter, sans dire un seul mot, dans une espèce de chaise à porteurs. Une troupe d'hommes à cheval, et armés jusqu'aux dents, nous entoure: Roger lui-même se met à leur tête, et, après plusieurs heures de marche, nous arrivons dans une forêt. Un souterrain devient notre asyle, et Roger nous annonce qu'il est nommé chef d'une troupe d'indépendans. Adèle, tremblante, a la naïveté de lui demander l'explication de ce mot; il la lui donne en riant, et le rideau qui voilait ses crimes tombe tout-à-fait devant nos yeux.

»Je ne vous peindrai point notre douleur, celle d'Adèle sur-tout, dont la crédulité nous avait toutes deux entraînées dans cet abîme.... Il n'y avait plus de moyen d'en sortir! Nous étions tout-à-fait en sa puissance, nous étions perdues sans ressource!.... La prétendue mère de Roger n'était plus qu'une vieille femme qui servait la troupe; l'ecclésiastique lui-même était le chef d'une de ses brigades. Adèle avait été trompée, je m'en étais apperçue; mais son peu de confiance en moi, et ma tendresse pour elle nous avaient égarées toutes deux. Il n'était plus possible de compter sur la protection de M. de Rosange, ma lettre était encore dans mon portefeuille; et quand il l'aurait reçue, aurait-il eu des droits, en pays étranger, sur un homme qui faisait trembler tous ceux qui osaient l'approcher?

»Passons rapidement sur les tableaux horribles qui frappèrent nos yeux pendant près de trois ans que nous passâmes à gémir au milieu d'une troupe de brigands, qui changeaient à tout moment de repaire, et des mains desquels il était impossible d'échapper.... Depuis quinze mois Adèle était devenue mère, et les soins qu'elle donnait à son enfant pouvaient seuls adoucir un peu l'amertume de notre position. Je dois dire que Roger adorait toujours Adèle, et qu'il chérissait son fils: c'est lui qui avait fait faire ce portrait, que je possède, au fond d'une boîte d'or, où vous l'avez vu, appuyé contre un arbre, et regardant Adèle qui nourrit son fils. Le monstre avait fait écrire au bas: _Je sais aussi connaître la nature._ Adèle, désolée, avait ajouté à cette boîte l'autre portrait où l'on voit, sur le berceau de son fils, ces mots: _Un malheureux de plus!_ Adèle détestait ce scélérat, et ne le voyait que pour lui reprocher sa séduction et ses crimes. Roger était violent, et malgré sa passion pour mon amie, il la menaçait souvent de lui arracher la vie, si elle persistait dans la haine qu'elle paraissait lui avoir vouée: l'infortunée alors lui découvrait son coeur, en lui disant: Frappe! je préfère la mort au crime de vivre avec toi.

»Voilà les scènes douloureuses qui se répétaient tous les jours sous mes yeux.

»Adèle savait que Roger ne chérissait son fils que dans l'intention d'en faire par la suite un brigand tel que lui. Cette pensée la faisait frémir ainsi que moi. J'ai vu même, oui, j'ai vu des momens de désespoir où cette mère égarée était sur le point de poignarder son fils, à la seule pensée qu'il pourrait devenir un scélérat comme son père!.... Osons, lui dis-je un jour, osons dérober cette innocente créature au crime qui l'entoure et qui l'attend: auras-tu le courage, ô mon amie! de te priver de cet enfant, pour qu'il soit vertueux?

»Adèle m'embrasse, et me répond qu'elle sacrifiera tout, son amour, ses droits de mère, pour le bonheur de son fils; et dès cet instant, je cherche les moyens de le soustraire à son père. Adèle, épuisée par la douleur, n'avait plus qu'une existence fragile: à tout moment je craignais de la voir expirer dans mes bras. Son fils, très-faible pour son âge, avait eu besoin jusqu'à ce moment du lait maternel; mais il pouvait maintenant s'en passer; et s'il perdait sa mère, je prévoyais que je ne pourrais jamais l'arracher des mains de son père, qui l'éleverait dans ses affreux principes. Adèle ne pouvait point se sauver de la forêt, à peine pouvait-elle se soutenir sur un siége, et d'ailleurs elle était trop surveillée par Roger, trop connue des brigands: moi, je ne pouvais l'abandonner. Je me déterminai donc à livrer l'enfant au premier étranger; mais comment en trouver un assez sûr?.... Le hasard me servit. Sur la fin d'une nuit d'orage, j'apperçus un homme endormi dans un des obscurs souterrains qui communiquaient à ceux que nous occupions dans la forêt de Kingratz, où nous étions alors. Cet homme endormi, c'était vous, monsieur le baron; au milieu d'un rêve qui agitait vos sens, vous parliez d'enfant, d'adoption; j'examinai vos traits, ils portaient tous les signes de la probité: la plus douce confiance vient rafraîchir mes sens. Oui, me dis-je, voilà l'étranger généreux que je cherche.... J'écris sur des tablettes, et me retire; un instant après je viens chercher votre réponse, et la porte à mon Adèle. Cette tendre mère frémit d'abord de l'idée d'être séparée de son enfant mais bientôt les fortes raisons qui lui commandent cette privation l'emportent sur la tendresse maternelle: elle me laisse la maîtresse de conduire cette intrigue secrète et délicate.

»Il y avait, parmi les brigands, un jeune homme, jadis doué de quelques talens, et qui m'inspirait plus de confiance que les autres; c'était lui qui avait fait le portrait d'Adèle, celui qui couvre la boîte à double fond que vous connaissez; je le mis dans mes intérêts, et je n'eus pas lieu de m'en repentir. Ce fut lui qui veilla sur vous pour vous garantir des attaques de ses camarades; ce fut lui qui vous porta l'enfant dans le souterrain; pauvre petit innocent! je l'avais richement habillé. J'avais mis au fond de sa barcelonnette le portrait que sa malheureuse mère avait fait faire, à Dreux, pour le marquis de Rosange; mais pour son nom et sa naissance, je ne pouvais les confier à l'étranger qui s'en chargeait, il l'eût repoussé loin de lui!....

»Ce fut encore mon fidèle confident qui vous conduisit par le bras, la troisième fois que vous vîntes à la forêt, et qui vous fit entrer chez Adèle, où, sans lumière, vous remîtes l'enfant sur le sein maternel. Vous savez toutes les particularités de votre adoption, je ne vous les répéterai point; il me suffit d'avoir éclairci ce qui pouvait se rencontrer d'obscur dans votre récit. Heureusement que vous ne revîntes point le lendemain avec l'enfant; car il n'aurait plus retrouvé sa mère. Le barbare Roger, troublé par quelques inquiétudes que lui donnent les troupes de l'empereur qui l'investissent, entre chez Adèle; il lui demande à embrasser son fils. Tu ne le reverras plus, lui répond avec fierté mon amie. Je l'ai soustrait à tes infâmes projets; il ne sera point un monstre tel que toi.--Malheureuse! où est-il?--Je l'ignore.--Eh quoi! je ne reverrai plus mon fils!--Jamais! et si quelque homme généreux n'avait pas voulu s'en charger, mon fils eût péri; pour lui épargner l'exemple et les crimes de son père, ce fer lui eût percé le sein.

»Adèle montre à Roger un poignard qu'elle tenait caché. Roger, furieux, s'écrie: À ton fils, barbare! tu aurais pu l'immoler; tiens, meurs toi-même, mère dénaturée, meurs!....

»Le monstre saisit le poignet d'Adèle, encore armé du fer meurtrier, le tourne vers le sein de cette femme éperdue, et se sert de la main même de l'infortunée pour la poignarder. Je jette un cri terrible, et déjà l'assassin est sorti pour aller commettre de nouveaux forfaits.... Je cherche tous les secours que je peux trouver, et je les prodigue à mon amie, qui, baignée dans son sang, n'a pas encore perdu l'usage de la parole. Je meurs, me dit-elle, plus malheureuse que ma mère, mais aussi plus coupable! C'est moi, moi qui ai dirigé le coup affreux qui me tue aujourd'hui; je me suis perdue, et j'ai perdu avec moi la plus tendre amie. J'ai fait mon malheur ensemble et le tien, ô Sophie! Jure-moi, jure-moi, sur ce fer encore sanglant, de ne révéler à personne mes fatales erreurs; jure-moi que sur-tout mon père, le vertueux, le généreux Rosange, les ignorera toujours! J'ai déshonoré son nom, qu'il m'a donné avec la bonté la plus touchante. Que mes fautes, que mes malheurs, tout s'ensevelisse avec moi dans la tombe! Ne fais point rougir le front d'un père de l'association honteuse que sa fille a formée avec le plus vil des scélérats! Sophie! oh! prononce le serment que j'exige; il adoucit mes remords, il me plonge seule et toute entière dans la tombe!....

»Je le prononce en pleurant, ce serment sacré, et elle continue: Si jamais tu retrouves mon fils, sers-lui de mère, ô mon amie! mais ne lui raconte jamais mes malheurs! Qu'il ignore sa naissance: s'il est vertueux, elle ferait son supplice; mais si quelque hasard la lui fait découvrir, s'il doit à sa mère le malheur de sa vie entière, dis-lui qu'il ne la maudisse point, cette mère malheureuse! Si le sang d'un monstre coule dans ses veines, dis-lui que celui de sa mère peut en épurer la source, et qu'elle a expié, par sa mort, le crime de lui avoir donné la vie.

L'infortunée Adèle, satisfaite de la promesse que je venais de lui faire de ne révéler ses malheurs à personne, pas même à son père, vit s'avancer la mort sans effroi; elle en, adoucit les momens par quelques devoirs pieux; mais enfin elle expira vers le soir dans mes bras, et dans le moment même où j'entendis se livrer un combat sanglant dans les premiers souterrains de la forêt: c'est à ce combat que vous eûtes le bonheur de vous sauver, M. le baron. Roger, d'abord enveloppé par les troupes impériales, fut secouru à temps par les siens, et parvint à se réfugier dans l'intérieur des souterrains. À peine sorti du danger qu'il vient de courir, il demande des nouvelles d'Adèle: on ne lui répond point; il entre chez elle, et ne trouve plus qu'un cadavre; le désespoir et le remords égarent ses sens; il s'accuse, il maudit Je jour; il croit ranimer son amante du feu de ses lèvres brûlantes: elle est glacée!.... Il s'écrie: Qu'on cherche madame Germain! qu'on me la trouve! qu'elle me rende au moins mon fils! elle seule sait où il est, mon fils! qu'elle me le rende, et que sa vue me dédommage de la perte d'une femme que j'ai adorée, et dont la haine m'a porté au dernier degré de férocité!....

»Heureusement pour moi, j'avais fui ce lieu de douleur; et, guidée par mon fidèle confident, qui connaissait les routes de la forêt, j'étais déjà libre et en sûreté dans une chaumière isolée, et cachée à tous les regards. J'y passai une nuit cruelle, et mon guide, qui revint le lendemain, me dit que je n'avais plus d'autre parti à prendre que de quitter le pays. Roger était furieux de ma fuite; il voulait que je lui rendisse son fils, et jurait que par-tout, en tout temps, il me poursuivrait et me découvrirait. Voilà le motif des persécutions que j'ai éprouvées, et que j'éprouve encore de sa part. _Je suis essentielle à son bonheur_, dit-il toutes les fois qu'il croit me saisir; c'est qu'il espère que je lui donnerai des nouvelles de son enfant, le seul bien qu'il ambitionne après avoir perdu sa mère.

»Tel est, mes amis, le récit exact des aventures de mon amie, de la mère de Victor: j'ai dû vous les raconter, j'ai dû empêcher un parricide; j'ai fait mon devoir; c'est à vous, M. le baron, à prendre un parti digne d'une ame grande et généreuse comme la vôtre; nous attendons tout de votre coeur, et de votre tendresse pour votre fils adoptif, pour le fils de la malheureuse Adèle».

Fin d'UNE SEULE FAUTE, Nouvelle.

CHAPITRE XII,

TRÈS-COURT, MAIS QUI PROMET.

Madame Germain, que nous n'appellerons plus madame Wolf, jugea à propos de terminer là son récit; elle pouvait avoir encore quelques aventures à raconter; mais ces aventures lui étaient particulières; elles n'avaient plus le même intérêt pour ses auditeurs, puisqu'il n'était plus question que de ses voyages, jusqu'au moment où elle revint en Hongrie. Ce fut alors qu'elle se chargea de l'orphelin Hyacinthe, fils d'un bon fermier qui lui avait donné l'hospitalité, et qu'il lui arriva, dans un chemin de traverse, l'aventure qui lui valut un asyle dans le château de Fritzierne. Elle n'avait changé de nom que pour se soustraire aux recherches de Roger, qui avait juré de l'atteindre en quelque lieu qu'elle se retirât; et par un effet funeste de la bizarrerie du sort, tout ce qu'elle avait fait pour s'éloigner de son tyran, l'avait justement ramenée au point d'où elle était partie; elle se retrouvait près de Roger, occupée de Roger, du souvenir de son épouse, des intérêts de son fils; enfin, tout ce qui lui était arrivé depuis seize ans ne lui paraissait plus qu'un songe qui trouble vos sens pendant une nuit agitée, et vous rend, au réveil, aux coups du sort qui vous accablait la veille.

Madame Germain cessa donc de parler, et Victor attendri, se saisit encore une fois d'une de ses mains, qu'il couvrit de larmes et des baisers de la reconnaissance. Il appela cette femme généreuse sa seconde mère, et Clémence elle-même la remercia de lui avoir conservé son ami, et d'avoir soustrait ses premiers ans, au crime et au malheur qui assiégeaient son berceau. Madame Germain les embrassa tous deux, et les remercia de leur amitié, avec cette douce modestie que donne toujours l'assurance où l'on est que l'on n'a fait que son devoir.

Pour le baron, il garda quelque temps le silence, et le rompit enfin, pour faire quelques réflexions morales sur les événemens singuliers qui avaient fait le tourment de madame du Sézil, et celui de sa fille Adèle. Il appuya sur-tout, devant Clémence, sur les malheurs auxquels s'exposent les jeunes personnes qui, manquant de confiance envers leurs parens ou leurs amis, se livrent aveuglément au charme trompeur des passions, et ne calculent jamais les suites des fausses démarches auxquelles elles se laissent entraîner. L'amour, ajouta-t-il l'amour porte un bandeau sur ses yeux; c'est à la raison à le guider par la main c'est à la sagesse à régler ses pas et ses actions. Jeunes gens, jeunes gens! vous méprisez les sages conseils d'un père ou d'une mère tendre; mais vous aurez des enfans à votre tour, et vous serez obligés de leur dire ce que nous vous avons en vain répété mille fois; vos enfans ne vous écouteront peut-être pas plus que vous ne nous avez écoutés; car c'est le sort des ingrats de faire à leur tour des ingrats, et le ciel nous punit souvent dans nos enfans des chagrins que nous avons causés à notre vieux père....

Quand le baron eut prononcé ces mots, il se tourna vers Victor, qui devint tremblant comme un homme qui attend son arrêt. Le baron s'apperçut de son trouble, et se hâta de le faire cesser en lui prenant la main, et en lui disant avec le ton de la plus tendre affection: Mon cher Victor, mon cher fils, ne crains rien; ose lever les yeux sur un bienfaiteur, et non sur un juge rigide. Tes malheurs ne viennent point de toi, ta naissance n'est point ton crime; mais il est vrai qu'elle peut nuire à ton bonheur. Il est un moyen d'en réparer les torts: écoute-moi, je vais te dire le projet que j'ai formé, et dont je t'ai donné quelque idée avant que madame Germain commençât son intéressant récit. Écoute-moi bien; tu vas juger de toute ma tendresse pour toi, et du desir que j'éprouve de te voir l'époux de ma fille.--L'époux de Clémence, interrompit Victor! quoi! je pourrais espérer encore?....--Oui, tu le peux, mon ami, reprend le baron; mais prête-moi toute ton attention.