Victor, ou L'enfant de la forêt

Chapter 17

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»Ce fut donc pendant mon indisposition que ma jeune amie eut tout le temps de se lier avec Roger: tantôt ils se rencontraient à la promenade, tantôt c'était chez moi, où Roger ne manquait pas de venir s'informer de ma santé; tantôt enfin c'était à l'auberge même du séducteur, où mon Adèle ne craignait pas d'aller déjeûner, se croyant forte de la compagnie de Michel. Par-tout, chez moi, à la promenade, chez lui, le perfide Walfein saisissait l'occasion de parler d'amour à l'innocente Adèle, qui lui avouait franchement qu'elle l'aimait à son tour. J'ai perdu tout ce que j'adorais, lui disait souvent Roger, mais je le retrouve en vous; oui, vous m'offrez encore mieux que mon Émilie; vous seule pouvez me la faire oublier; vous seule êtes faite, dans la nature, pour livrer mon coeur à une flamme nouvelle, plus pure, plus violente que celle que j'ai ressentie pour Émilie. Ô Adèle, Adèle! que faut-il que j'espère?....

»Adèle lui répondait naïvement que, puisqu'il était noble et riche (il le disait, le monstre), rien n'empêchait qu'ils fussent unis. J'ai un père, ajoutait-elle, un père tendre et respectable à qui je dois tout.... Il va venir, ce tendre père, je l'attends incessamment; osez lui demander ma main, en lui peignant votre amour pour moi; je lui dirai, moi, que sans vous je ne puis exister. Il me chérit, mon père; il ne voudrait point laisser mourir son enfant; il nous unira. Mais, avant tout, il faut instruire mon amie, madame Germain, de notre tendresse mutuelle; nous lui devons cette marque d'estime, de confiance, et elle saura bien la reconnaître en appuyant notre demande auprès de mon père, qui a pour elle une sincère amitié.

»Ainsi parlait la naïve Adèle, et Roger cherchait toujours quelque prétexte pour différer cet indiscret aveu qu'elle voulait me faire. Il ne m'aimait pas, Roger: les scélérats sont pénétrans, ils devinent d'un coup-d'oeil les gens qui ne sont pas leurs dupes, et auxquels ils n'ont aucun moyen d'en imposer. D'ailleurs, d'après la nature des projets qu'il méditait, il lui était bien plus facile d'abuser de la crédulité d'un enfant, que de tromper l'expérience d'une femme raisonnable qui lui paraissait avoir quelqu'esprit, de la droiture et du jugement. Il ne voulait point épouser, Roger, il ne voulait que séduire. Je dois convenir cependant qu'il aimait Adèle, qu'il l'adorait même; cet excès de passion, qui le surprenait lui-même, enflammait son sang, troublait sa raison, et le rendait capable de tout pour posséder l'objet de sa tendresse.

»Vous me demanderez peut-être comment Roger se trouvait là, dans une petite ville, et seul; vous voudriez que je vous dise ce qui l'y avait amené, ce qu'il y faisait, et sur-tout si le récit de ses premières amours, de sa mère abandonnée, &c. était vrai; c'est ce que j'ai toujours ignoré. Tout ce que j'ai su, c'est qu'il exerçait déjà depuis long-temps son infâme métier de brigand, mais en subalterne, et qu'au moment même où il filait la séduction la plus coupable avec ma malheureuse amie, il avait des relations coupables avec une troupe de voleurs qui infestaient alors la forêt d'Anet, située à trois lieues de Dreux: cette forêt sombre et touffue, qui avait servi autrefois aux mystères des druides, couvrait les crimes de ces scélérats, au milieu desquels Roger se trouvait toutes les nuits, ainsi que vous allez l'apprendre.

»Ma santé se rétablissait, et j'ignorais cette trame infâme. Adèle, trop fidelle à suivre les mauvaises impressions qu'elle recevait de Roger sur mon compte, ne me parlait plus de lui que d'une manière très-indifférente; il venait souvent, mais ses entrevues n'avaient l'apparence que de visites de politesse. J'attendais toujours, avec impatience, l'arrivée du marquis de Rosange, qui ne pouvait plus tarder, et je me flattais qu'en emmenant sa fille à Paris, un nouveau genre de vie effacerait de la tête de mon amie les légères traces que le chevalier de Walfein avait pu y laisser. Vain projet! Tout mon espoir allait se renverser, et cela en vingt-quatre heures.

»Un soir que Michel venait de se promener, il apperçut beaucoup de monde autour de l'auberge du Paradis; il s'informe: on lui répond que depuis long-temps la police cherche un grand coupable, et qu'on a de violens soupçons sur le jeune étranger qui, depuis quelque temps, habite cette maison, et en sort toutes les nuits par goût, soi-disant, et pour méditer.

»Un coup de poignard n'aurait pas percé plus avant le coeur de Michel, que ne le fit cette nouvelle. C'est un archer même qui lui fait ce récit, et qui, pour le convaincre, lui montre le signalement du fameux voleur qu'il cherche, signalement qui s'accorde parfaitement avec celui de Roger!.... Michel frémit, et demande s'il est pris: il s'est sauvé, lui répond l'archer; mais il ne nous échappera pas!....

»Le pauvre Michel revient tout en tremblant à la maison. La terreur s'empare de ses sens; il redoute les liaisons qu'il a eues avec ce monstre, en lui conduisant Adèle; il ne veut point frapper cette dernière d'un coup aussi violent; c'est à moi, à moi qu'il réserve cette triste confidence et l'aveu de sa faute. Michel ne peut cependant se persuader que le chevalier de Walfein soit le malfaiteur qu'on cherche; mais si cela est, il est prudent d'avertir, d'arrêter sa jeune maîtresse sur le bord du précipice, et c'est ce qu'il va faire.

»Il était tard, j'avais embrassé mon Adèle, et j'allais me retirer dans mon appartement; Michel demande, tout bas, à m'y suivre, à me parler: il est tout défait, Michel; il m'effraie, je lui serre la main, en lui faisant signe de la tête que je suis prête à l'entendre. Il monte, je m'enferme avec lui; et, le coeur serré, comme accablée d'un funeste pressentiment, je lui dis d'un ton de voix étouffé: Qu'avez-vous à m'apprendre, Michel?.... Ah! madame, s'écrie-t-il, en se jetant à mes pieds, je suis perdu, j'ai abusé de votre confiance; j'ai fait le mal sans le vouloir, sans le savoir; mais il en est temps encore; sauvez-la, il en est temps, vous dis-je.--Sauvez-la! qui?....

»Alors Michel m'apprend tout ce que j'ignorais sur l'amour d'Adèle pour Roger, et leurs entrevues; il termine ce récit douloureux par la funeste découverte qu'il vient de faire, et me laisse accablée à la fois sous le poids de la honte, du remords et de la terreur! À peine revenue de mon trouble, je sens qu'il n'y a pas de temps à perdre pour réparer mon imprudence, sauver mon amie, et la mettre entre les bras d'un meilleur surveillant que moi, et je prends sur-le-champ mon parti.

»Nous devions justement, le lendemain, aller nous promener au parc d'Anet, fameux par les amours de Henri et de la belle Diane de Poitiers. C'était une partie arrangée et provoquée même par Adèle: nous devions partir le matin, et ne revenir que l'après-midi; non le soir, car, depuis quelque temps, on parlait beaucoup de vols et d'assassinats dans les environs; nous ne devions pas nous risquer, la nuit, dans une forêt qu'on disait n'être pas sûre même de jour. Je me détermine donc à ne point faire manquer la partie d'Anet, à ne rien dire à mon Adèle de ce que je sais; mais à quatre heures après-midi, Michel nous procurera une calèche bien attelée; nous y monterons nous deux mon amie, et sur-le-champ je prendrai la route de Paris: c'est dans la voiture que je parlerai à mon imprudente Adèle, étonnée sans doute du chemin que je lui ferai prendre; c'est alors que je lui montrerai l'abîme où elle allait se précipiter: si elle me remercie de la conduite que je tiens, je serai trop récompensée; si elle verse des larmes de regret, je braverai ses larmes, et je la conduirai chez son père, chez le marquis de Rosange, à qui je dévoilerai l'erreur de sa fille, et que je supplierai de me pardonner le peu de zèle que j'ai mis à surveiller le bien précieux qu'il m'avait confié; il n'y a que ce parti à prendre, et Michel à qui je donne des ordres en conséquence, sort, bien persuadé que mon projet est le seul qu'on doive exécuter dans une pareille circonstance.

Pénétrée de ces idées, je passe une nuit cruelle; mais le lendemain matin, je reprends ma fermeté, et sais me contraindre, au point d'embrasser mon Adèle avec autant de sérénité qu'à l'ordinaire: je me charge en secret d'une partie de mes effets les plus essentiels; j'emporte même aussi quelques effets d'Adèle, sans qu'elle s'apperçoive d'aucun déplacement, et nous montons dans une petite carriole couverte, destinée dans le pays à des promenades aux environs, et que mon fidèle Michel conduit.

»Adèle fut fort gaie pendant notre voyage, ce qui l'empêcha de remarquer que j'étais fort triste; mais je m'apperçus qu'obligée de traverser la forêt avec nous, elle changea de couleur, et sentit son coeur se serrer, funeste pressentiment du malheur qui nous y attendait tous. J'avais regardé jusqu'alors comme des contes les bruits qu'on répandait de vols et d'assassinats dans cette forêt, percée de plusieurs grandes routes, et d'ailleurs coupée par des petits bâtimens, rendez-vous de chasse des seigneurs qui s'y rendaient souvent; mais je devais revenir de mon erreur, et éprouver la funeste réalité de ce que je considérais comme des fables.

»À peine avions-nous fait une lieue dans la forêt d'Anet, que plusieurs coups de sifflet viennent frapper notre oreille. Une bande de scélérats sort des taillis, et entoure notre carriole avant que nous ayons le temps d'en descendre. Nous jetons des cris perçans, pendant que ces monstres s'emparent de Michel qu'ils contiennent. On nous somme de descendre, et l'on nous menace de nous brûler la cervelle, si nous résistons. Comment descendre; nous sommes presqu'évanouies toutes deux. On nous enlève, on nous porte à terre, et dans l'instant les brigands forment deux troupes, dont l'une s'empare d'Adèle, et l'autre veut m'entraîner au loin.... Me séparer de mon amie, plutôt mourir!.... tel est le cri que nous jetons ensemble, Adèle et moi.

»Pendant que les voleurs, qui n'écoutent point nos cris, nous séparent impitoyablement, ceux qui tenaient Michel, le lâchent par inadvertance: ce pauvre garçon, se voyant libre, et n'ayant point d'armes pour nous arracher des mains des monstres, veut courir vers le prochain hameau, en appelant du secours; deux hommes à cheval paraissent et s'opposent à sa fuite.... Quel est le premier? C'est Roger!.... Michel, qui le reconnaît aussi-bien que moi, s'écrie: Scélérat! on ne m'a donc point trompé! tu es capable de tous les forfaits!

»Roger paraît étonné; il court vers Adèle comme pour la défendre, et dans l'instant, celui qui suit Roger tire un coup de pistolet qui étend, sans mouvement, à ses pieds, le malheureux Michel!....

»Je le vois, je jette un cri, et je tombe sans connaissance dans les bras de mes satellites.

»Hélas! mes yeux ne revoient la lumière que pour être frappés de l'horreur d'un cachot obscur où l'on m'a jetée. Je crois mes sens en proie à l'illusion d'un songe funeste, j'examine, je palpe, je suis éveillée! Oui, c'est bien un souterrain où l'on m'a renfermée; j'y suis seule, seule hélas! Qu'est devenue ma malheureuse Adèle? Qui m'en a privée? a-t-elle perdu la vie comme mon fidèle Michel!.... Ou plutôt.... Dieux, quelle pensée douloureuse!.... L'infâme Roger s'en serait-il emparé? Serait-elle en sa puissance? serait-il, lui-même, le chef, ou le compagnon des misérables qui nous ont attaquées?....

»Je vous laisse, mes amis, calculer le nombre de réflexions cruelles qui vinrent m'assiéger. Je vous demande, s'il est une position plus triste, s'il est état plus déchirant!....

»À peine apperçois-je un rayon détourné du soleil qui vient d'éclairer tant d'horreurs!.... Je me livre à mes regrets, je gémis, je crie, je pleure, j'appelle.... Rien.... Un silence effrayant.... Je passe ainsi deux jours, livrée au plus violent désespoir, sans voir personne, sans autre nourriture qu'un pain grossier et une cruche d'eau, qu'on a déposés en même temps que moi dans cette obscure prison!....

»Enfin, on ouvre mon cachot.... Est-ce la mort qu'on m'apporte, dis-je d'un ton ferme? Non, me répond une voix affectueuse, c'est votre liberté, c'est le bonheur!

»Quelle voix! je la reconnais; oui, c'est celle de Roger. Quoi! m'écriai-je, vous ici, monsieur!--Oui, me répond Roger (car c'était lui); j'ai eu le bonheur de découvrir la prison où ces scélérats vous avaient plongée.... Ils ne sont plus, vous êtes libre, et je viens vous rendre à votre amie.--Adèle....--Est chez moi.--Chez vous!--Avec ma mère.--Votre....--Adèle est maintenant mon.... épouse.--Ciel! elle est?....--Sortez; une voiture nous attend; je vous conterai tout cela: mais allons la rejoindre; elle meurt d'impatience de vous embrasser.

»Étourdie plus que jamais de tant de coups qui viennent me frapper ensemble, entraînée d'ailleurs par le vif desir de revoir mon amie, mon imprudente Adèle, je monte, avec Roger qui me soutient, une vingtaine de degrés, et je me trouve, ô surprise! dans la même forêt d'Anet, à la porte d'un petit pavillon inhabité, et dont mon cachot ne formait qu'une espèce de cave ou de fondation. C'était-là, me dit Roger, que ces voleurs vous avaient renfermée; je les ai découverts, et je les ai fait mettre tous entre les mains de la justice; cette forêt en est purgée.

»Je ne pouvais lui répondre; je ne savais plus, s'il était vertueux ou criminel; je ne savais plus où j'étais moi-même.

»Nous montâmes ensemble dans sa calèche; il commençait à faire nuit: nous voyageâmes pendant plus d'une heure, et nous nous arrêtâmes, dans l'obscurité, à la porte d'une auberge isolée dans la campagne, mais hors de la forêt; et très-peu éloignée d'un village qu'on appercevait au loin.

»Il me raconta en route, que, passant par hasard dans la forêt d'Anet, au moment où les voleurs nous attaquèrent, il eut le bonheur au moins de sauver la vie à la jeune Adèle, ne pouvant m'arracher en même temps des mains des autres brigands qui se sauvèrent à son approche, et m'entraînèrent, évanouie, dans leur repaire. Je l'interrompis là, pour lui reprocher le meurtre de Michel.... Que me dites-vous là, s'écria-t-il! De quelle horreur m'accusez-vous? Ah ciel! moi!.... Ce pauvre garçon! je l'ai tant pleuré!.... C'est mon domestique qui, le voyant courir vers moi, le prit pour un des voleurs qui vous attaquaient, et lui cassa la tête, sans que j'eusse le temps de prévenir ce funeste accident! Enfin, continua-t-il, je mis la jeune Adèle, évanouie comme vous, sur mon cheval, et je la transportai dans cette maison, où je venais retrouver ma mère, ma respectable mère, qui courait, hélas! après un fils dont l'absence allait causer sa mort!.... Adèle, reconnaissante du service que je lui ai rendu, cédant d'ailleurs à la force de mon amour, aux sollicitations de ma mère, m'a donné la main.... Elle vous dira peut-être que j'ai employé quelques violences pour l'obtenir, cette main si chère; mais ne l'en croyez point: et d'ailleurs, un amour impétueux est un tyran qui subjugue, qui entraîne, et peu de femmes savent inspirer une pareille passion.

»Je me taisais, suffoquée par la colère et l'indignation; je ne pouvais concevoir Adèle, ni Roger, ni moi-même!.... Nous entrâmes enfin dans cette auberge, où, dans un appartement écarté, le spectacle le plus déchirant vint frapper mes yeux».

CHAPITRE XI.

EXPLICATION DES NUITS DE LA FORÊT.

«Que vois-je, sur un lit de douleur! mon Adèle presque expirante. Un ecclésiastique est à ses côtés; une vieille femme, sans doute la mère de Roger, lui soutient la tête et paraît sangloter. Ô mon amie, m'écriai-je, en me précipitant sur la main d'Adèle!

»Elle me reconnaît: J'allais mourir, me dit-elle, si je ne vous eusse vue. Vous voilà! vous m'êtes rendue!.... Oh! que vous avez dû souffrir, si, vous avez ressenti ce que j'ai éprouvé depuis notre séparation.--Chère et infortunée Rosange!....--Ma bonne Sophie!--Mon amie!--Prie-les de se retirer: leur présence m'importune.

»Roger verse quelques larmes, et emmène l'ecclésiastique dans une autre pièce: mais la vieille veut absolument rester; elle prétend que sa bru, que sa chère fille ne doit point avoir de secret pour elle. Cette vieille me paraît tellement ridicule, que je ne puis retenir un sourire de mépris dont elle s'apperçoit, et qui va la fâcher si son fils ne l'appelle. Elle sort, en murmurant entre ses dents, et nous laisse seules.

»T'a-t-il appris, Sophie, me dit Adèle?....--Quoi! dois-je croire, ô mon amie, que vous ayez pu consentir à épouser....--Il l'a fallu. Approche-toi, et juge de mon affreuse situation. Roger m'aime; oh! il m'aime de bonne-foi; et moi, je l'adore! que dis-je, oui je l'adorais! tu as ignoré jusqu'à présent ce fatal secret; pardonne, pardonne, ô mon amie! si j'ai fait une faute, une seule faute, hélas! j'entrevois que j'en serai bien punie. Il m'avait vanté souvent les sites du parc d'Anet; je desirais le voir: Eh bien! me dit-il, j'attends ma mère, tel jour; je dois même aller au-devant d'elle: choisissez ce jour-là pour votre promenade; nous nous y rencontrerons peut-être, et j'aurai encore le bonheur de vous voir!.... J'accepte le jour indiqué; je te presse, Sophie, de lier cette partie; tu y consens; et voilà que des voleurs nous attaquent dans la forêt. On te sépare de moi; un homme se présente, c'est Roger; il fond sur les brigands qui me tenaient: Scélérats! leur dit-il, lâchez votre proie, ou vous êtes morts!.... Je ne sais quelle terreur s'empare de ces misérables; ils se sauvent tous, et me laissent, sans mouvement, entre les bras de Roger qui s'empresse, ainsi que son domestique, de me secourir!.... J'ouvre les yeux, et je me trouve devant Roger qui me soutient, assis tous deux sur un cheval que son domestique mène doucement par la bride. Je demande Sophie; on m'apprend que je l'ai perdue, et l'on m'amène ici, livrée aux regrets les plus douloureux. Une femme se présente; une femme âgée et respectable, c'est la mère de Roger; elle veut me consoler, c'est en vain; je ne pense qu'à mon amie, et je pleure!.... Sur le soir on m'apprend la mort de mon pauvre Michel, tué par accident; pour le coup la fièvre s'empare de mon sang qu'elle brûle; on me met au lit, et le transport le plus violent vient agiter mon cerveau.... Hier matin, Roger entre dans cette chambre où sa mère m'avait gardée pendant la nuit; il était suivi d'un ecclésiastique. Roger s'approche de mon lit, tire un poignard.... Je frémis!.... Ne craignez rien, me dit-il, c'est contre mon sein seulement qu'est dirigée cette arme meurtrière, si vous vous refusez à mes voeux. Écoutez-moi, Adèle; je suis noble, mais je suis sans fortune; jamais votre père ne m'accordera votre main.... Donnez-la-moi, cette main précieuse, il me la faut. C'est en présence de ma mère, c'est entre les mains de ce ministre des autels que nous allons jurer de nous aimer comme époux! Adèle, pensez-y bien; je me perce à vos yeux de ce fer homicide, si vous ne consentez sur-le-champ à devenir mon épouse....

»Vous jugez de mon trouble, chère Sophie, continua mon amie! Eh quoi, barbare Roger! tu choisis le moment où, privée de mon amie!.... Est-il possible de persécuter plus cruellement une femme! Roger me presse toujours de consentir à cette union: il tourne le poignard contre son coeur; sa mère veut arrêter son bras: Laissez-moi, s'écrie-t-il, je meurs, si je ne l'obtiens!.... La mère tombe évanouie sur un siége; l'ecclésiastique me presse: Allons, mon enfant, me dit-il, c'est un homme qui vous adore! Voulez-vous être cause de sa mort!.... J'étais malade, ma Sophie: j'étais absorbée par la douleur, je croyais avoir perdue pour toujours!.... Je n'attendais moi-même que le trépas; je voyais un homme prêt à se tuer de désespoir, et je l'aimais!.... Eh bien! lui dis-je, prends donc ta victime: mais tu n'en jouiras pas long-temps; le tombeau te la dispute, et va t'en séparer bientôt.... À peine eus-je achevé ces mots, que la mère recouvre sa raison; Roger se précipite sur ma main qu'il couvre de baisers, et l'ecclésiastique se met à faire je ne sais quelle cérémonie très-courte, après laquelle il nous annonce que nous sommes mariés. Absorbée par tant de secousses à-la-fois, je tombe dans un profond assoupissement, pendant lequel j'ignore, hélas! jusqu'à quel point Roger a pu abuser de ses droits d'époux.... Le soir, je me trouve dans ses bras que je n'ai pas la force de repousser, et l'on me rend à la vie, à l'espoir, en m'apprenant qu'on a découvert les traces des brigands qui vous ont enlevée. Je presse, je supplie Roger; je lui annonce que je meurs s'il ne vous retrouve.... Il me le promet, et ce matin, il se met en route pour vous retirer des mains des malheureux qu'il a dû livrer à la justice. Je vous embrasse enfin, ma Sophie, et vous me revoyez mariée, hélas, loin de vous, sans le consentement de mon père, de mon père que je ne puis plus revoir, jamais!.... Oh! les traîtres, ils ont abusé de ma jeunesse, de mon inexpérience, de mon fol amour, de la faiblesse de ma santé, de tout, de tout! Je suis leur victime, leur esclave! Ils peuvent m'emmener par-tout, faire de moi tout ce qu'ils voudront: je ne leur demande qu'une grace, c'est de ne jamais me séparer de ma Sophie!

»Ainsi parla mon amie, et je vis au trouble de sa narration, au désordre de ses idées, que sa raison était un peu aliénée par tous les coups qu'on venait de lui porter. Vous jugez de l'excès de ma douleur et de mon indignation: je ne doutais pas un moment que la mère de Roger, et peut-être le prêtre lui-même, ne fussent supposés pour abuser de la crédulité d'une enfant. Je soupçonnai même le perfide Roger d'avoir arrangé le complot des voleurs dont il était peut-être parfaitement connu. Toutes ces idées se présentèrent en foule à mon imagination, et me pénétrèrent d'une secrète horreur; mais le mal était fait; mon amie était déjà assez accablée: pouvais-je ulcérer encore son coeur en lui faisant part de mes conjectures? c'eût été l'achever! Je me contentai, pour le moment, de la consoler, d'adoucir ses regrets, de veiller sur sa santé, de contribuer, par ma présence, qui lui était si chère, à son rétablissement, et je me promis d'attendre du temps et de mes remarques, pour être sûre de la perfidie de Roger, ainsi que de ses complices, d'en faire part alors à mon amie, et de prendre ensemble un parti.

»Lorsque je me trouvai seule avec Roger, je lui fis tous les reproches que méritait sa conduite, sans toutefois lui faire connaître les soupçons que je formais sur sa prétendue mère, et sur ses liaisons avec les voleurs de la forêt. Il convint, avec moi, qu'il avait choisi une circonstance peu favorable pour engager Adèle à lui donner sa main; mais il se rejeta sur la violence de son amour. Maintenant, ajouta-t-il, elle est ma femme; vous êtes son amie, je vous laisse libre de rester en France, ou de l'accompagner; mais je vous avertis que je l'emmène en Allemagne, ma patrie, et que nous partons après-demain.

»Roger se retire après ce peu de mots, et me laisse pétrifiée.... Il l'emmène en Allemagne, et sans revoir son père! Son père! qu'ai-je dit osera-t-elle se présenter à ses regards, l'oserai-je moi-même? n'est-ce pas à moi qu'il a confié sa fille? ne m'a-t-il pas rendue responsable de ses moeurs et de sa main dont elle a disposé?.... Jamais, jamais je ne pourrai supporter le poids de sa colère.... Que dois-je donc faire?.... accompagner par-tout mon Adèle, écrire à son père, et sur-tout tâcher de faire différer le départ de Roger. Ce parti pris, j'écris à monsieur de Rosange; je lui avoue la faute de sa fille, mes torts, et je lui fais part du voyage projeté par l'époux d'Adèle; cet époux perfide, je le lui nomme, et je l'engage à employer tout son crédit pour faire rompre ce mariage, sans doute illégal; je lui promets de lui donner souvent de nos nouvelles, et de lui faciliter tous les moyens de reprendre les droits qu'un père doit avoir sur sa fille.